DE L AVANT-SCENE
E qui est hors de doute c'est qu'à trois jours de là le bruit se répandit dans Paris — je veux dire dans le Tout Paris — que M. le comte Martial de Briançon avait une nouvelle maîtresse qu'il avait dénichée on ne sait où. C'était la jeunesse, la beauté, Tesprit, le charme, la distinction, la grâce, la douceur,- toutes les vertus d'une femme parfaite — imparfaite.
Aussi le dimanche , aux courses , la modiste fut-elle dévorée des yeux, dans une jolie Victoria traînée par les deux chevaux noirs de Martial.
Le bruit fut si grand dans le demi-monde qu'il en vint aux oreilles de M"^ d'Armaillac. Elle apprit que le comte de Briançon s'affichait partout avec une nouvelle maîtresse^ qu'on disait plus jolie encore que Marguerite Aumont.
Ce bruit, qui frappa l'oreille de Jeanne, allat-il jusqu'à son cœur?
Un soir, à une première représentation du Vaudeville, coname elle était avec la princesse Charlotte dans l'avant-scène de droite, elle vit apparaître en face une figure de sa connaissance , mais si bien métamorphosée qu'elle ne pouvait la reconnaître.
— Elle est bien jolie, lui dit la duchesse, cette fille qui vient d'entrer là-bas dans l'avant-scène du rez-de-chaussée.
— Oui, c'est un rayonnement. Je l'^i déjà vue je ne sais où. Je cherche, mais il m'est impossible de me rappeler qui elle est ni d'oi\ elle vient.
Le spectacle commença, mais pour M"® d'Armaillac le spectacle c'était celui de l'avantscène,
La jeune fille n'était pas entrée toute seule. Un homme l'avait suivie, mais il se cachait si
bien dans l'ombre au. fond de la loge, qu'il était impossible de voir sa figure.
Quand il passa la lorgnette à celle qu'il avait amenée, Jeanne tressaillit, un vague souvenir frappa son cœur.
Peu à peu, comme si cet homme se fût enhardi, il se mit plus en lumière, si bien que Jeanne s'écria : — M. de Briançon !
C'était lui en effet, mais comme il avait reconnu jyjiie d'Armaillac, il se remit dans l'ombre, comme s'il ne voulût pas qu'elle le vit.
— Regardez bien, dit Jeanne à la princesse, n'est-ce pas que c'est M. de Briançon?
— Oui, dit la princesse, mais je ne voulais pas vous le dire. Est-ce que c'est sa maîtresse, cette flUe qui est là en avant?
— Je suppose que ce n'est pas sa sœur, répondit Jeanne.
— Ma foi, reprit la princesse, il ne faut pas lui en vouloir, car elle est bien jolie. La beauté est toujours une excuse.
Jeanne lorgnait la femme qui était avec Martial.
— Ce qu'il y a de plus étrange , dit-elle, c'est que décidément cette fille ne m'est pas inconnue.