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« et fondre, son enveloppe de glace ! car alors, « sans doute, vous souffririez ce que vous m'a- « vez fait souffrir.
« Adieu ! Par vous ma jeunesse est morte. Je « voudrais mourir moi-même pour vous oublier, « mais le poète a dit :
Si l'oubli c'est la mort, la mort n'est pas l'oubli!
« Hedwige. »
— Eh bien, me dit le marquis de Satanas, que pensez-vous de cette femme si désespérée ?
— Pardieu! je pense qu'elle s'est consolée.
— Vous faites du scepticisme.
— Non, quand je vois une femme si amoureuse et si désolée, c'est qu'elle en est encore à sa première chute, elle prend un second amant pour se venger du premier.
— Vous avez tombé juste, mais la désolation à été plus grande que vous ne pensez : la malheureuse a failli en mourir pour tout de bon ; la première fois qu'une femme est trahie, elle s'imagine que c'est la fin du monde, on lui coupe le cœur en deux, elle donnerait sa part de paradis pour un dernier baiser.
— Est-ce que yous connaissez bien cette femme?
— Oui, je l'ai embrassée sous prétexte que j'ai tiré les rois avec elle. C'est une bonne créature qui ne se vengera jamais que contre elle-même. Elle s'appelle M™« Julie ***. Elle a été fort bien élevée, mais elle emportait à la messe un roman dans son livre d'heures ; son idéal est d'être aimée, encore aimée, toujours aimée.
— Voilà un idéal qui la conduira loin.
— Oui, nous la rencontrerons dans le monde ; «lie est très -bonne musicienne, elle chante <îomme la Nilson, avec moins de méthode et avec plus d'àme. Nous lui parlerons de cette lettre qui brûle encore.
— Qui donc aura jeté cette lettre au coin d'une rue pour la hotte de la chiffonnière, il me semble qu'elle valait bien la peine qu'on la brûlât quoique je la trouve trop longue de cinq pages.
— C'est inexplicable, ceci prouve une fois de plus aux jeunes femmes, que si elles veulent que leurs lettres soient brûlées, il faut qu'elles les brûlent elles-mêmes.
Le diable venait de dire la chose la plus judicieuse du monde.
Nous passâmes à la seconde lettre :
« Vous me dites, monsieur, que je prends « une plume comme d'autres mettent un masque, « que mon amour n'est qu'un carnaval et qu'il « est temps de faire le mercredi des cendres « sur mes lettres, faites, monsieur, soyez l'esprit « fort de l'amour, jouez au scepticisme du cœur, « piétinez sur le passé.
« Quelques injures et beaucoup d'esprit, la « belle façon de se venger d'une femme! Soit! « qu'on les brûle ces tristes lettres, ces illu- « sions, ces lambeaux d'un songe, qu'on les « brûle pour voir brûler, sans s'inquiéter si l'on « ne souffrira pas de la brûlure. Et d'ailleurs, « qu'importe encore la souffrance de la pauvre « folle, qui vous devient étrangère en douze « heures!
« les rêves, les charmants rêves envolés, « qui me les rendra? qui me rendra encore la « force d'aimer? Mon cœur est atteint de lan- « gueur, la souffrance elle-même y est pares- « seuse. Il me faut tenir la tête dans mes deux
^ mains pour sentir que je suis perdue et que « me voilà seule, seule, seule à me comprendre, « à me pleurer ! Car ce n'est pas seulement les « joies et les rêves que j'ai perdus ; c'est moi- « même.
« C'est mon âme — une flamme qui venait de « luire et qui brillait au milieu de tant de choses « mortes et efiacées. — Pauvre flamme! deux « larmes en dedans ont coulé qui t'ont éteinte.
« Tout est fini, — comme après un spectacle « le rideau se baisse, le bandeau qui couvrait « mas yeux est tombé. Il n'aimait pas, puisque « si peu d'heures lui ont sufii pour n'aimer plus !
« Ne saignez plus, mon cœur, — ne pleurez « plus, mes yeux, — ce n'est pas la douleur qui « me tue, c'est la peur, la peur de me trouver «' isolée dans cette solitude qu'on appelle le « monde !
« Il y avait en toi, ô mon âme, les accents de « passion et de poésie.
« Et c'est son âme fatiguée qui te fuit, mon « ame, toi toute vierge encore quand j'ai rouvert « mes bras !
« Que de cœurs s'y laisseraient prendre à ce « jeu si connu! quelle belle chance laissée à
« Tamour-propre, qui se révolte quand il ne « tue pas! Ah! il se console, dit sa vanité blesse sée. Eh bien! il faut qu'il ne le puisse pas; je « veux qu'il souffre, moi, et que ce soit par moi. « Non , non ! rien de moins qu'on ne peut , « rien de plus, tant pis pour lui. Il souffrira « mort et passion.
« Je serai femme jusqu'au bout; qu'il dise, « qu'il pense que je suis une femme ordinaire, « vous savez bien qu'il ment — mon cœur — « quand vous sautez dans ma poitrine seulement « au bruit de ses pas.
« Qu'il m'oublie, soit ! après vous, mes chères
« lettres que je cachais si près de mon cœur —
« pour le lui donner — après vous il me sacri-
« fiera. Il fait de nous des cendres ; mais si ja-
« mais ces cendres retombent sur son cœur,
4c elles le brûleront.
« Diana. »
Je relus deux fois cette lettre.
— Je ne comprends pas bien, dis-je au diable.
— Ceci ne m'étonne pas, car la femme qui a écrit cette lettre est une des créatures les plus compliquées qui soit au monde. C'est une dévoreuse de cœurs , c'est une insatiable de sen-
timents , c'est une chercheuse qui ne trouve jamais. Elle est connue au théâtre. Elle en remontrerait à M°*® de Sévigné pour écrire des lettres. Elle a bien plus d'amoureux qu'elle n'a d'amants, parce qu'elle s'arrête en chemin, en disant que ce n'est pas la peine d'aller plus loin. On l'aime jusqu'aux larmes quoiqu'elle soit toujours gaie; c'est que nulle femme à Paris ne sait mieux agiter les flammes , elle donne la fièvre de l'attente et la fièvre de la jalousie, elle a des éclats de rire qui sont des coups de poignard, elle n'aime que les orages et les tempêtes. Celui qui s'endort dans ses bras, en croyant se réveiller le lendemain dans les joies de la passion, est bien étonné quand il s'aperçoit qu'il est plus loin d'elle que jamais. Je m'appelle le diable, n'est-ce pas ? eh bien, cette femme est plus diabolique que moi : elle a des cruautés inouïes et des malices incroyables, mais elle cache tout cela sous le sourire le plus charmeur du monde. Elle n'est pas cruelle d'ailleurs de parti pris; c'est dans sa nature ; elle aime tant à blesser qu'elle se frappe elle-même avec volupté.
— Oui, oui, dis-je au marquis de Satanas, jela connais : elle a eu son duel avec tous mes
amis : pas un seul qui n*ait été touché; il faudra que nous lui demandions sa confession.
— Mais pourquoi cette lettre est-elle tombée au panier de rébus?
— Oh ! ce n'est pas la faute de l'amoureux : il la gardait dans ses plus chers autographes, mais elle lui a été volée par une jalouse qui écrivait mal et qui Ta jetée par la fenêtre. Voici tout justement une lettre de cette jalouse.
Je lisais déjà la troisième lettre. Ce billet doux avait erré sur le ruisseau tout en gardant un parfum d'opoponax.
« Tu sais que je ne t'aime pas.
« Pourquoi? Je voudrais avoir le courage de « garder mon secret.
« Eh bien! je suis plus amoureuse que jamais, 4ç depuis que j'ai trouvé chez toi ces lettres mau- « dites qui m'ont prouvé toutes tes trahisons.
« Cette femme ne se doutait guère que ses « lettres pour toi ne faisaient battre que mon cœur « à moi.
« Tant pis, elle a bien fait. Je m'étais endorme mie dans mon amour, me voilà réveillée jalu. 17
€ louse, inassouvie, furieuse comme une lionne « à qui on a pris ses petits.
4ç Que cette femme vienne un peu te prendre « sur mon cœur, elle verra que j'ai des griffes € sous mes gants.
« C'était bien la peine, monsieur mon amant, « de louer un balcon pour n'avoir qu'un Roméo « toujours fugitif. Reviens vite ou je me précise pite du haut de mon balcon — dans les bras 4ç d'un autre. — Si tu savais comme elles sont « belles les roses que je cultive pour toi! Si « belles que je n'ai plus de soucis que pour elles. « Leur éclat me cache ma figure ; aussi ce n'est « plus pour moi que je prends l'éventail, c'est « pour les abriter du soleil. Je n'ai plus de co- « quetterie que pour le jardin de mon balcon. « Par malheur, j'ai marché ce matin sur un pli « de rose.
« Que je suis folle de parler ainsi, car si tu « l'aimais !