‹ Les mille et une nuits parisiennesChapitre 32 sur 37 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

LES LE7TR.es TE'R^UES

|ff^| K diable s'approcha d'une petite chiffon- E^ffl iiière, la sœur de cette jolie Mathilde découverte par Robert Amilton.

— Prenez garde, lui dit-il, vous avez au bout de votre crochet trois lettres d'amour que je vais vous payer trois francs.

La chiffonnière leva son crochet et présenta avec une grâce parfaite les trois lettres, tout en tendant l'autre main pour recevoir les trois francs. Nous entrâmes à la Maison-d'Oretnous lûmes la première lettre :

« ti'est fini : c'est bien fini : j'ai eu toutes les *t lâchetés du cœur, je vous ai laissé voir com- « bien je vous aimais, combien je souffrais de

« VOS caprices aussi subtils qu'incompréhen- € sibles. Je vous ai laissé lire à livre ouvert dans « mon âme, je vous ai fait le maître de mes « pensées, de mes actions, de mes désirs ; avouez- « le, ce sont mes seuls torts à vos yeux. Car « c'est bien ennuyeux une femme qui vous « aime à en mourir, qui vous le dit, avec toute 4C la ferveur de sa passion, qui vous l'écrit en « prose ridicule, une femme qui ne peut se « passer de vous voir un seul jour.

« Pourquoi vous ai-je rencontré sur mon clie- « min? Pourquoi vous placiez-vous obstinément « devant mes yeux? J'essayais de fuirl'attrac- « tion naissante, cet amour me faisait peur, « et je voulais y résister ; à ce moment-là, si « vous n'eussiez fait un pas en avant, j'avais « encore la force de m'éloigner de vous pour ja- « mais; mais ce pas vous l'avez fait, et moi « dans un élan irrésistible je me suis jetée dans « vos bras ! *

« A défaut de votre cœur, votre mémoire ne « peut l'avoir oubliée cette soirée, où vous écoute tiez, la tête plongée dans vos mains, la ro- 4C mance sans paroles de Mendelsohn, que je

* Pas un seul mot n'a été changé dans ces trois lettres.

€ VOUS jouais, pour ainsi dire avec mon âme : € Vous êtes une grande artiste, me disiez-vous, « les yeux voilés de larmes, de vraies larmes « pourtant, et je sens encore l'ardente presse sion de vos lèvres sur ma main que vous « aviez saisie, lorsque le dernier accord vibrait. € Bien des fois on a vanté mon talent de pia- € niste, et j'ai toujours préféré ce titre d'artiste, € à tous ceux auxquels me donnent droit et mon « rang et ma naissance ; mais jamais il ne m'a € fait autant de plaisir que décerné par vous ! « Je croyais que mon cœur avait trouvé à tout 4c jamais le chemin du vôtre, que ma beauté « et mon imagination avaient subjugué votre 4c âme; je croyais avoir trouvé en vous l'écho « de mes rêveries, de mes contemplations, de « mes profonds et ardents désirs de volupté ! « Pourquoi saviez-vous si bien mentir et expri- 4c mer ce que vous n'éprouviez pas? Vous me 4c vouliez et voilà tout ; vous n'avez même pas 4C eu la générosité de me laisser mon illusion ; « vous me l'avez arrachée froidement, cruelle- 4c ment, vous riant presque de ma douleur et de 4c mon désespoir.

« Pour vous l'amour est seulement l'étreinte

« de deux corps ; pour moi, c'est le baiser de <( deux âmes ; moi, je comprends, les grands dé- « vouements, les muets sacrifices et les pas- « sions profondes; vous, vous allez fauchant « toutes les fleurs, et plus la moisson est abon- « dante, plus votre orgueil est satisfait; votre « cœur ne chante plus Tamoureuse chanson « des vingt ans ; et Ta-t-il jamais chantée, rieur « et sceptique Parisien ?

« Ai -je assez souffert durant cette longue « soirée où je vous ai attendu en comptant les « battements de mon cœur! Rien n'est venu trou- « hier ma douloureuse solitude, pas même un « mot de vous, pour me parler. J'aurais été « moins malheureuse ; mais non , vous n'y « pensiez même pas! Où étiez-vous alors? De- « puis je l'ai su : vous soupiez en joyeuse com- « pagnie et vous répétiez à je ne sais quelle « femme à la mode les douceurs que vous me « disiez à moi-même huit jours auparavant.

« C'étaient les mêmes expressions, les mêmes « étreintes et les mêmes regards ! On m'a tout « dit, et je n'y voulais pas croire ; votre lettre « du lendemain vint me porter un nouveau « coup : « Oubliez -moi, m'écriviez- vous , je

« souffre moi-même plus que je ne puis le « (lire, mais j'aime mieux me briser le cœur « que de vous laisser plus longtemps des illu- « sions dont le réveil ne se ferait encore que « plus douloureux : je n'ai plus droit à votre « amour, mais je réclame votre amitié et je vous « office la mienne; adieu, je n'ai pas le courage « (le vous revoir ! »

« Je lisais sans bien comprendre le sens de « ces lignes étudiées, et je ne sentais qu'une « chose, mon cœur qui semblait prêt à briser « ma poitrine. C'était bien clair pourtant :

« vous étiez las, vous aviez trouvé un moyen « honnête ou à peu près de rompre sans éclat. « Et moi, croyant encore en vous, après avoir « lu et relu cette fatale lettre, je pleurais sur « nous deux, je souffrais pour vous et pour moi, « et je vous écrivais : « Eh bien soit, je sais « tout et je ne te reprocherai rien, mais soyons « heureux encore quelques jours; viens, mes « bras te sont encore ouverts. Et à toi seul à « jamais. Lorsque l'heure de la séparation son- « nera, je serai forte, courageuse et pour toi et « pour moi, je ne t'aimerai plus que de loin, je « te garderai mon âme, et je ne serai plus dé-

« sormais pour toi que ce que tu désireras toi- « même! »

« Ah! ce cri de mon amour et de mon déses- « poir vous a-t-il jamais ému un seul instant ? 4c J'en doute hélas aujourd'hui! Pourtant vous 4c êtes revenu quelques jours, curieux sans « doute d'étudier de plus près ce pauvre cœur « de femme. Puis de nouveaux caprices se sont «succédé sans relâche; vous m'avez torturée, « humiliée et brisée. Je ne puis l'oublier et ne « l'oublierai jamais ; je ne vous avais donné que 4C du bonheur, vous ne m'avez causé que du 4C mal; je vous avais livré ma jeunesse, ma « beauté, mon amour, tous les trésors de mon « cœur et de mon imagination ; en retour, vous « m'avez légué la tristesse, l'isolement, les dé- « sespoirs et les douleurs sans nom.

4c Pourtant je vous pardonne; je ne puis pas « flétrir ni maudire ce que j'ai tant aimé. Je sais « tout maintenant, je sais que vous avez eu peur « de rencontrer un amour ardent et passionné, « là où vous aviez pensé seulement trouver un « caprice ! Adieu, vous ne me reverrez plus, je « suis désormais morte pour vous ; puissiez- « vous ne jamais sentir votre cœur se réveiller

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