‹ Les mille et une nuits parisiennesChapitre 37 sur 37 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

LES oiVEtKTU'KpS cdmOVR^USES

Rï^ ANS sa soif de curiosité, Jeanne revoyait jl^l de loin en loin M"^ Fleur du Mal.

Quand le vicomte de Vielchâtel fut atteint mortellement par l'épée de Robert Amilton, Fleur du Mal n'était pas loin. On le porta sur une civière à Bougival, où sa maîtresse avait une maisonnette. On n'eut pas le temps de le ramener à Paris, car il mourut le soir même, sans que sa famille eût été prévenue. La pauvre Fleur du Mal, qui avait été si bien battue la veille, soigna son amant avec l'amour de la bëte féroce.

— Ab! lui dit-elle, je ne croyais pas tant

t'aimer ; aussi, ne crains rien, je te sauverai.

Mais un des poumons était traversé.^ Le médecin ne croyait pas aux miracles. Il avertit Fleur du Mal que son amant ne passerait pas la nuit. Le vicomte n'avait pas la conscience de son état; il se sentait bien mal, mais il ne croyait pas pourtant qu'il dût en mourir, surtout à si courte échéance.

Un de ses amis, qui était resté près de lui, me dit combien M. de Vielchâtel était touché de la sollicitude de Fleur du Mal.

— Ce n'est pas ta princesse, lui disait-elle, qui viendrait pleurer pour toi.

— Certes non, lui répondait-il, la princesse n'aime que ceux qui rient, ou plutôt elle n'aime rien. Si je meurs cette nuit, demain matin elle dira pour toute oraison funèbre : Il ne fallait pas qu'il y aille.

— Voilà ce que c'est, reprit Fleur du Mal, que de ne pas l'avoir battue comme moi ; il n'y a que ça pour attendrir les femmes.

Vers deux heures du matin, M. de Vielchâtel saisit Fleur du Mal dans ses bras pour se soulever et pour respirer mieux. Il étouffait.

— Ah ! ma pauvre Fleur du Mal, murmura-t-il.

le coup est mortel, je sens que je m'en vais. Donne-moi bien vite une plume, que je te laisse quelque chose.

— Allons donc, nous parlerons de ça quand tu iras bien..

Le vicomte embrassa sa maîtresse. Il appela son ami et dit à Fleur du Mal d aller chercher le curé de Bougival.

— Oui, lui dit-elle, le curé, mais pas le notaire.

Dès que M. de Vieilchâtel fut seul avec son ami, il écrivit ces trois lignes :

« Je donne douze mille francs de rente à « M°^® *** , surnommée Fleur du Mal. C'est ma « meilleure amie. Si l'enfant qu'elle va mettre « au monde est un garçon, je le reconnais pour « mon fils. »

Et il signa.

Son ami ne voulut pas lui dire que la validité de cet étrange testament sera|t . fort discutée. Après tout, il donnait des droits à Fleur du Mal devant la famille du vicomte. C'était déjà quelque chose.

En effet, quand M. de Vielchâtel fut mort, son père déchira le testament en donnant deux cent mille francs à Fleur du Mal et en lui disant qu'il adopterait peut-être l'enfant. Elle se promit de lui donner en attendant le nom de baptême de celui qui avait été tué si malheureusement pour l'avoir battue.

Elle se désespérait d'avoir crié cette nuit-là.

Elle jura de venger son amant. Mais comment le venger ? Elle ne pouvait pas se battre en duel contre ce duelliste qui avait étonné tout Paris par ses duels répétés.

Elle alla pleurer chez M°*« Radegonde. Mais M™« Radegonde n'avait pas revu Robert Amilton, non plus que la chiffonnière.

Il vivait sur les quatre mille francs du montde-piété, — et peut-être sur la reconnaissance — mais cela ne pouvait durer longtemps.

Quand M"« d'Armaillac apprit par l'ami de M. de Vielchâtel que la maîtresse du vicomte était M»« Fleur du Mal, elle écrivit à cette fille sur les instances de la princesse, la priant de venir à l'hôtel de Charlotte, où elle la trouverait toute la soirée. Elle signa : VÉtrangère blonde.

Fleur du Mal, qui s'était prise d'une vive

amitié pour M"® d'Armaillac, sans plus la connaître, ne se fit pas attendre le soir chez la princesse.

Elle était toute en noir ; sa pâle figure exprimait un rude chagrin.

— Vous l'aimiez donc bien, lui dit Jeanne, car la princesse n'osait l'interroger.

— Si je l'aimais! presque autant que mon fils. M"® d'Armaillac savait ce que cela voulait

dire. Le récit du duc d'Obanos lui avait prouvé que c'était là une vraie mère de famille.

La princesse regardait Fleur du Mal en silence. Elle comprit qu'elle n'avait jamais rien aimé, ni son mari, ni ses amants, ni ses amoureux. Elle n'avait touché à l'amour que du bout des lèvres et du haut de son dédain. Sa curiosité n'avait pas déboutonné ses gants.

Elle enviait Fleur du Mal. Au moins si cellelà pleurait, elle avait traversé àplain pied toutes les joies et toutes les fêtes de l'amour sans s'épouvanter des angoisses et des désespoirs, comme elle le disait elle-même dans son langage énergique, elle avait « vécu à pleine gueule, w

Ce qui console de tout, dit la courtisane, c'est un enfant. Aussi je n'ai jamais compris pour-

quoi les femmes du monde qui sont mères de famille trompent leurs maris. Quoi! il y a des mères qui cherchent autre chose quand elles ont un berceau dans leur chambre à coucher !

— Vous avez raison, dit la princesse, mais quand il n'y a rien dans le berceau?

— Eh bien, on y met quelque chose.

— C'est peut-être très-facile quand on s'appelle M"« Fleur du Mal, qui peut prendre un autre père de famille si le premier n*est bon à rien ; mais nous autres nous sommes condamnées à l'horrible stérilité si nous avons touché le bois mort de l'arbre sans fruits, pour parler comme la Bible.

Naturellement, on parla beaucoup de M. de Vielchâtel. Jamais un homme n'eut une plus belle oraison funèbre que celle que lui fit alors Fleur du Mal.

— Eh bien, dit la princesse à Jeanne quand la courtisane fut partie, ce n'est pas de moi qu'il aurait eu une si belle épitaphe.

— Voyons, dit M"« d'Armaillac, vous le trouviez chavmant.

— Oui, mais comme un beau portrait auquel on ne touche pas.

— Alors, comment avéz-vous pu aimer de si près vos deux amants?

— J'ai aimé le premier parce que je n'aimais .pas mon mari et j'ai aimé le second parce que je n'aimais pas le premier.

— Vous savez que vous ne portez pas bonheur à vos amoureux. Le premier s'est tué; voilà M. de Vielchâtel mort en duel. Je crois que votre second amant...

— Chut, il n'est pas beaucoup plus vivant que les autres. — Voyez-vous, ma chère amie, l'amour est triste. D'abord, il commence dans les larmes.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il faut d'abord arracher un homme à une femme. Vous, par exemple, vous vouliez arracher le comte de Briançon à Marguerite Aumont. Moi , — sans parler de mes deux amants, — je voulais arracher M. de Vielchâtel à Fleur du Mal. L'amour se nourrit de larmes, voilà pourquoi je n'aime pas l'amour.

— C'est peut-être pour cela, dit M"« d'Armaillac, en penchant la tête, que j'aime l'amour.

— ^^Moi je n'ai pas le temps de l'aimer, car je rétouffe au premier baiser.

Quelques jours après, la princesse trouva ce sonnet dans son bréviaire :

Cette brune princesse aux regards de colombe. Jouant de réventail d*un doigt capricieux, Qui, pour dire bonjour, prend des airs précieux. Sa chair rose est un marbre et son corps une tombe.

La passion mortelle incessamment y tombe.

C'est Tabyme attirant les plus audacieux :

Elle immole Tamour en regardant les cieux.

Si vous saviez cpiel doux sourire a Thécatombe !

Ami, ne touche pas à ce froid monument

Oti dorment cent amours dans leurs couches funèbres, .

Tu n'aurais pas le temps de faire un testament.

Son beau sein rayonnant ne couvre que ténèbres. Pour lampe funéraire elle a ses diamants, Sa bouche est une rose et rit aux ossements.

^^^ ES femmes aiment tant à parler d'elles ^^^ qu'elles aiment mieux en dire du mal que de n'en rien dire du tout.

Voilà pourquoi M"» d'Armaillac et la princesse Charlotte finirent par se confesser l'une à l'autre. Jeanne pleura dans sa cqnfession, la princesse ne voulait plus pleurer.

— Pleurer un homme, voilà qui est indigne d'une femme, dit-elle à Jeanne.

Mais M"* d'Armaillac lui répliqua :

— Ce n'est pas Martial que je pleure, c'est moi, c'est mon cœur, c'est mon âme, c'est ma jet

La princesse sourit :

— Quand vous serez à votre second amour, vous sentirez que vous n'avez rien à pleurer, ni votre cœur, ni votre âme. Et vous serez plus jeune que jamais.

— Je n*aimerai plus.

— Vous ! Je ne serai pas à mon troisième amour que vous serez à votre second.

On reparla du duc d'Obanos.

— Non, dit Jeanne , pas le duc d'Obanos, parce que je ne veux pas me vendre.

— Et moi, je ne veux pas me donner.

La princesse jouait sur le mot, car elle ne voulait pas se vendre non plus.

I^iie d'ArmailIac était de celles qui se donnent par entraînement, tandis que la princesse était de celles qui aiment la violence. Elle ne prit pas un troisième amant, mais voici ce qui arriva.

On avait parlé dans le monde d'un quasi Don Juan sans le vouloir, très-amoureux de toutes les femmes parce qu'il n'en aimait aucune. Il ne s'amusait pas aux bagatelles de la porte, il ne prenait jamais le chemin des écoliers ; aussi, c'était un massacre de vertus sur son passage. On citait celle-ci, on citait celle-là, toute une ky-

rielle. On sait qu'à propos de tombeurs de femmes, il faut en rabattre beaucoup ; mais enfin, il paraît que plus d'une restait sérieusement sur le carreau. Ce n'était pourtant pas un Antinous, ni un Apollon ; c'était plutôt un faune tour à tour pensif et rêveur, mordant des yeux comme des dents.

Les sentimentales disaient qu'il avait du cœur, les rieuses disaient qu'il avait de l'esprit. Il avait surtout le grand art de prouver aux femmes que l'amour ne donnait pas des prix de vertu et que les rosières n'étaient jamais canonisées. Selon lui, l'œuvre de Dieu était une œuvre d'amour ; il ne parlait que de fusions, d'eflTusions, de transfusions par des images poétiques ; il donnait le spectacle amoureux de toutes les harmonies voluptueuses de la nature ; vivre , disait-il, c'est aimer ; ne pas aimer, c'est être en rébellion envers Dieu qui est tout amour.

Cette doctrine, qui en vaut bien une autre, à certaines heures, avait pris beaucoup de cœurs simples, d'autant plus qu'il avait l'éloquence des yeux et qu'il n'attendait jamais au lendemain pour prouver que sa doctrine était la meilleure. On subissait le magnétisme, on se réveillait trop

tard pour battre en brèche et ruiner ses horribles paradoxes. C'était l'abomination des abominations. Et ce qui faisait la force de ce doctrinaire de la fusion et de la confusion, c'est qu'il avait Tair de ne jamais prêcher pour son saint. Il se disait revenu de tout cela et déclarait qu'il ne voulait plus y aller. S'il parlait ainsi, c'était en philosophe, en ami de la sagesse, à peu près comme Erasme quand il faisait l'éloge de la folie. La princesse au grain de beauté rencontra ce doctrinaire dans le monde, s 'étonnant plus d'une fois quïl passât près d'elle sans poser aux moins un point d'admiration. Il avait l'air d'un étranger qui voyage et qui ne s'arrête pas ; il fallait qu'on lui fit signe que tel monument valait bien la peine d'être admiré. La belle Charlotte voulut qu'on le lui présentât; il daigna se laisser faire. Il alla à elle de l'air du monde le plus dégagé.

— Madame, lui dit-il, je suis sûr que vous vous trompez de porte.

— Pas du tout, lui dit-elle, j'ai voulu voir Rodrigue et Don Juan.

Comme le faune voyait que la duchesse se moquait, il alla au-devant de ces moqueries,

s'immolant à ses pieds comme un agneau inoffensif.

— Vous n'en croyez pas un mot, lui dit-elle, ni moi non plus, mais pourtant on vous a fait une réputation de tombeur de femmes qui doit bien vous étonner vous-même.

— Oh ! mon Dieu, oui, je vous assure que je n'ai pas pris de patente et que je ne paye pas de contributions pour faire ce métier-là; mais enfin, quand cela se trouve, je fais tout ce qui concerne mon état de galant homme.

La princesse regarda le faune : il souriait, elle se mit à rire pour avoir le dessus.

r- On m'assure, lui dit-elle, qu'il y a des femmes assez folles pour avoir peur de vous.

— Savez-vous pourquoi? C'est parce que je n'ai pas peur d'elles.

— Oh ! par exemple, ce n'est pas moi qui aurais peur de vous!

— Croyez-vous donc que vous me feriez trembler ?

— Non, mais je vous embarrasserais peutêtre beaucoup.

La princesse trouva que la conversation allait de bon train. Elle regarda autour d'elle pour

voir si on n'écoutait pas aux portes. Elle parla de la neige qui était tombée ce jour-là, d'une danseuse qui avait écrit à son mari, ne le croyant pas en puissance de femme, du dernier discours académique qui avait changé Tatmosphère, enfin tous les menus propos mondains et extra-mondains.

Le faune avait l'art d'écouter ;''il avait surtout

l'art de ne pas ennuyer son monde. Il s'en allait toujours avant la fin, ce qui est le miracle du savoir-vivre. Qu'est-ce que la fin ? direz-vous, Cherchez la réponse.

La faune se leva.

La princesse, qui s'était imaginé le retenir à son charme pendant toute une heure, fut quelque peu offensée de cette brusquerie.

— Adieu, monsieur, dit-elle d'un air de duchesse.

— A revoir, madame.

— A revoir ! Vous figurez-vous que j'irai continuer la conversation chez vous ?

— Puisque vous n'avez pas peur de moi.

— Prenez garde ; je suis bien capable d'aller un matin vous surprendre. C'est vous qui aurez peur de moi.

Le faune ne pensait plus à la princesse quand un jour, vers deux heures de l'après-midi, on lui annonça une dame voilée qui avait refusé de dire son nom. Il descendit au salon. Il reconnut la duchesse.

— Oui, dit-elle en cachant son émotion, c'est moi, vous voyez que je suis brave.

Le faune sourit avec malice.

— Pardieu, ne dirait-on pas que j'ai trois ans de salle d'armes et que vous en êtes à votre première leçon d'escrime ?

La princesse se redressa.

— Vous êtes légèrement impertinent. Qui vous dit que j'ai pris une seule leçon d'escrime?

— Vous parez trop bien les coups pour ne pas être ferrée — à glace.

— On m'a parlé de votre mystérieux hôtel ; j'ai voulu voir la bête féroce dans son antre.

— Il ne tient qu'à vous de couper les griffes au lion amoureux.

— Amoureux de qui?

— Amoureux de vous, princesse,

— De moi ?

— Pourquoi pas, je ne suis ni le premier ni le dernier.

— Vous avez donc du temps à perdre ?

— Je n'aime que le temps perdu.

— Eh bien , aimez-moi , mais n'en parlons pas.

— Nous n'en parlerons pas : je vous crois trop spirituelle pour chanter cette chanson-là.

— Vous avez raison; si vous voulez, nous allons faire un cours d'histoire anciejine.

— Voilà une bonne idée.

— Dites-moi d'abord pourquoi toutes les femmes de l'antiquité étaient blondes dans un pays où on ne fait que des brunes.

Le faune s'étant assis sur un coussin, aux pieds de la princesse ; il lui prit la main sans qu'elle semblât s'en apercevoir.

— Vous mettez là le doigt sur une question capitale. C'est vrai que Vénus était blonde, que la belle Hélène était blonde, que Phryné était blonde. Je vous dirai, ma chère duchesse, que, tel que vous me voyez, je suis occupé à écrire un mémoire là-dessus pour l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Les Grecs ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. La Grèce n'est autre chose qu'une colonie anglaise fondée quelques siècles avant Homère. Comme le pays était fort

beau, quelques lords et quelques ladys avant la lettre, ennuyés des brouillards éternels de l'Angleterre, s'expatrièrent pour rayonner dans le soleil. Naturellement, ils n'arrivèrent pas au milieu des colons et des esclaves comme de simples mortels ; ils se bâtirent çà et là, jusque sur le mont Olympe, des palais de marbre et de porphyre ; ils se créèrent dieux et déesses parce qu'ils étaient beaux et parce qu'elles étaient belles. Ce fut le plus radieux des Décamérons. Hésiode, Pindare, Homère, Phidias, Zeuxis, Apelles ont été leurs historiens, leurs poètes, leurs sculpteurs et leurs

peintres.

Pendant que le faune débitait ce paradoxe, qui est le premier mot de l'origine des Grecs, en supprimant les lords et les ladys, il ne perdait pas son temps : il avait pris l'autre main de la duchesse et l'avait dégantée ; la manche entr'ouverte lui permit de voir la marque du huitième bouton du gant.

— Quelle blancheur! dit-il en ouvrant une parenthèse dans son cours d'histoire.

Et il baisa le bras vers le huitième bouton du gant.

— Point et virgule, dit la duchesse.

Mais déjà l'historien était retourné en Grèce. Dieu sait avec quel art il mit alors en scène les dieux et les demi-déesses, les déesses et les demi-dieux.

Il fut si éloquent que la princesse n'était pas forcée de s'apercevoir qu'il lui décolletait un peu le bras, — et peut-être un peu le pied.

Elle ne pouvait s'empêcher d'avouer que c'était un grand virtuose, car il avait l'air de ny pas toucher. Ses yeux flambaient; mais quand . on voit à la tribune ou en chaire un orateur politique ou chrétien, n'ont-ils pas du feu dans leurs yeux pour enflammer leur auditoire ? Ses mains répandaient le magnétisme à flots ; mais n'est-ce pas le jeu de tout homme qui veut convaincre ?

Il s'interrompit tout à coup pour parler de la main et du pied de la princesse, mais elle le ramena à la Grèce en lui disant qu'elle ne voulait pas perdre une occasion unique d'apprendre l'histoire ancienne.

Il lui demanda si elle était allée à Athènes. Elle lui répondit :

— Non.

Il la mit sur le chemin, il lui fit la géographie

de cet adorable pays, qui est encore la mèrepatrie de tous ceux qui vivent par l'esprit.

Comme il n'avait sous la main ni papier ni crayon, il dessina la carte de Grèce d'un doigt très-léger sur la robe de la duchesse, approfondissant les golfes, accusant les caps, indiquant tour à tour le mont Ida, le mont de Vénus, le mont Olympe, les sources du Céphise, s'extasiant sur toutes les merveilles de la nature et de l'art.

La princesse ne doutait plus de la science profonde du faune ; elle subissait le magnétisme de son éloquence. Elle l'avait voulu braver par un grand éclat de rire, elle ne riait plus. Il faut bien reconnaître toutes les supériorités naturelles ou artificielles. Aussi le faune put-il dire à la duchesse, à un certain point de son récit :

— Vous ne riez plus, vous êtes désarmée.

Il rappela les mots de M"® de la Vallière :

C'est le repentir qui entr'ouvre la porte du ciel, or pour se repentir il faut avoir péché. La princesse ne lui avoua pas qu'elle était sous le charme d'une telle éloquence, mais elle s'avouait à elle-même qu'elle se sentait doucement enchaînée sous les roses. Il avait tué sa volonté,

il lui avait versé coupe à coupe le vin de la passion.

Il ouvrit une parenthèse, sous prétexte de parler de Sapho et de Phaon.

— L'amour, dit-il, est la grande action de la vie: c'était le travail des dieux de l'Olympe, c'est la force du dieu de la bible : « Aimez-vous les uns les autres, » c'est le grand cri de la nature. Quand vous marchez dans l'herbe, vous dérangez sous votre pied mille et un lits nuptiaux. Si vous n'aimez pas, vous devenez fou comme Pascal ou comme Descartes. Descartes voyait le tourbillon, Pascal voyait l'abîme.

— Abîme pour abîme, vous aimez mieux la femme, n'est-ce pas ? dit la princesse.

Le faune baisait les cheveux de Charlotte.

— Aimer, c'est jeter l'aro-en-ciel dans l'orage, c'est dorer l'horizon, c'est prendre sa part de l'infini. Aimer, c'est voir de haut, c'est dédaigner les vanités enfantines de la vie, c'est faire une première station vers l'immortalité.

Et une fois parti sur ce thème, le faune n'eut pas de peine à prouver que pour être en état de grâce, il faut être amoureux. La princesse avait beau vouloir se moquer, elle était à demi

conquise. Elle avait d'abord bu par mégarde d'une lèvre discrète et presque rebelle, peu à peu elle s'était laissé prendre à cette ivresse qui abat et qui ensommeillé sans endormir.

Quand un faiseur de tragédie n'ose pas aborder de front la scène prirtcipale, il la fait passer

dans la coulisse, ce qui est très-commode pour lui. On appelle cela escamoter son sujet. Eh bien, je ne suis pas plus fier que Racine : au lieu de vous montrer la catastrophe d'Hippolyte, il à imaginé de faire conter la chose par Téramène ; moi, au lieu de vous montrer la troisième chute de la princesse, je me contenterai de vous dire que le lendemain, comme — elle et lui — se rencontrèrent dans le monde, elle dit tout haut devant plusieurs de ses amis : « Si vous avez oublié l'histoire et la géographie, je vous conseille de lui demander des leçons. »

Le faune espérait bien que la princesse continuerait à s'instruire avec lui; il se promettait de lui conter l'histoire de l'Italie et de lui dessiner la géographie de Virgile ; mais la princesse n'avait pas de suite dans les idées : au bout de huit jours elle avait oublié le faune qui l'avait oubliée lui-même. Maintenant, quand elle le rencontre

dans le monde, elle demande qu*on le lui présente :

— Bonjour, monsieur, je ne vous connais pas, mais je vous apprécie parce qu'une de mes amies m'a dit beaucoup de mal de vous.

Ceci a été entendu mot à mot au dernier bal de rÉlysée. Peut-être vous dirai-je un peu plus loin la quatrième aventure de la princesse.

Faut-il s'indigner contre toutes ces folies de femmes qui n'ont rien à faire ? N'est-ce pas un peu la faute du mari, si la femme l'imite pour tuer le temps, pour qu'on ne se moque pas d'elle, pour avoir sa part d'amour et sa page de romand La vertu du mariage c'est la famille, ce sont les enfants : le devoir de tout homme qui signe un contrat, c'est d'acheter un berceau.

La princesse n'avait pas d'enfants. *

Diderot disait il y a cent ans : « Dans toutes les maisons de Paris il y a des enfants ou des amours. » Aujourd'hui les amours ne sont pas du tout mythologiques.

JEA.NNE BT I

l^m uBËPiNE était une allé romanesque. C'avait CTM été pour elle un supplice que son voyage nocturne à l'hôtel du duc d'Obanos; si elle avait rencontré le duc dans l'avenue des Champs- Elysées comme le comte de Briançon, sans doute il l'eût pareillement séduite, parce qu'il y avait là du roman; mais, quelque beau qu'il fût, elle n'aurait pas voulu devenir sa maltresse parce que c'était arrangé d'avance.

Aussi était-il permis de croire que Martial n'était pas le premier amoureux d'Aubépine ; elle n'avait pas atteint ses dix-sept ans, courant Paris le matin et le soir, sans faire des rencontres romanesques tout aussi p

Mais, à coup sûr, c'était la première fois qu'elle aimait par le cœur comme par l'esprit. Martial était beau , spirituel , charmeur. S'il n'avait pas beaucoup d'argent, il en trouvait toujours pour que sa maîtresse eût un joli nid, un joli coupé et une jolie robe.

Aubépine n'avait pas souci de la fortune du lendemain, elle ne voulait vivre qu'au jour le jour. Rien ne lui manquait donc avec Martial. Les vrais amoureux ne thésaurisent pas.

M. de Briançon n'avait pu se prendre à Aubépine comme elle s'était prise à lui-même. Elle l'aimait de toutes les forces de son âme, tandis que lui ne Taimait, pour ainsi dire, qu'à travers M"<^ d'Armaillac. Le premier jour, ce ne fut pour lui qu'un caprice ; il avait cueilli ce bouquet de jeunesse comme on porte une fleur à sa boutonnière, quelque peu vaniteux de la beauté d'Aubépine, mais ne croyant pas que cett3 distraction d'un jour serait la distraction d'une année.

Bien des fois il avait voulu briser, mais le moyen d'en finir avec une jolie fille qui vous apporte l'éternel sourire, qui chante comme un oiseau, qui ne demande qu'à être aimée?

JEANNK ET AUBÉPINE. S.jS

Puisque M"® d'Armaillac n'avait plus voulu entendre parler de lui, il fallait bien qu'il se rattachât à la vie amoureuse par cette jolie branche toute parfumée.

Et le temps s'était passé ainsi. On sait d'ailleurs que ce qui manquait le plus à ce caractère flottant, c'était la volonté, ou plutôt il n'avait que la volonté d'aimer. Il aimait beaucoup jyjiie d'Armaillac, il aimait un peu Aubépine. La passion- terrible, profonde, tragique, qui le tourmentait pour la première, l'empêchait de bien voir ce qu'il avait dans le cœur pour la seconde ; il n'était pas homme, d'ailleurs, à analyser ses sentiments, car il était emporté par les quatre chevaux de la jeunesse.

Il est vrai que les plus savants analystes ressemblent beaucoup à cet étrange hollandais, chimiste enragé qui, ayant acheté vingt-cinq mille francs un tableau de David Téniers , le décomposa dans ses folies, enlevant les glacis, écorchant les couleurs , tentant de remettre chaque ton sur une palette. Et quand il eut fini ce beau travail, il appela ses amis en leur disant : « Voilà vingt-cinq mille francs de rouge,

de blanc, de noir, de bleu, de jaune. — C'est ni. 23

35V JEAXXE ET AUBÉPINE.

Trai, dit un des amis de ce forcené savant, seulement pour remettre ces couleurs à leur place il nous manque Téniers. » Eh bien, les analystes du cœur humain ressemblent beaucoup à ce fou ; ils peuvent mettre sur leur palette du rouge, du blanc, du noir, du bleu, du jaune , mais il leur manque quelqu'un pour donner la vie à ces couleurs : ce quelqu'un c'est Dieu.

Donc, Martial ne perdait pas son temps à chercher ce qu'il avait dans le cœur, mais il le sentait bien. Ces deux irrésistibles amours pour Marguerite Aumont et pour Jeanne d'Armaillac l'avaient convaincu que l'homme le plus résolu n'est pas maitre de lui quand la passion a pris son âme. L'ancien qui a dit : « Commande à tes passions, » était un homme qui n'avait pas de passions.

Tout en poursuivant, même à son insu, l'image adorée de M"® d'Armaillac, M. de Briançon vivait donc doucement avec Aubépine. II y a des gens qui ne peuvent pas vivre seuls; ils disent que la compagnie des femmes, loin de dépraver les hommes, adoucit leurs mœurs. «Montre-moi tes femmes, je te dirai qui tu es. » Tous les

hommes sont devenus grands à Técole des femmes.

Les choses ont leur logique ; M"® d'Armaillac ne sentit bien qu'elle aimait encore M. de Briançon qu'en le voyant avec Aubépine.

Elle fut mordue une fois de plus au cœur par cette horrible jalousie qui l'avait tuée mille fois avant de tuer Marguerite Aumont.

Certes , Martial n'avait pas pris Aubépine pour se rapprocher de Jeanne, mais c'était pourtant le chemin de traverse.

— Ne trouvez-vous pas, disait M"® d'Armarllac à la princesse, que M. de Briançon se compromet avec cette petite modiste?

— Ma chère amie, je ne trouve pas cela du tout; cette petite modiste n'est plus une modiste ; c'est aujourd'hui une femme comme il faut, car la beauté n'est pas roturière. Soyez bien sûre que la société contemporaine pardonne toujours à un homme d'avoir une maîtresse si la dame est jolie.

La princesse aimait Jeanne, mais elle était trop femme pour ne pas donner son coup d'éventail. Toutes les Célimènes sont cruelles.

M"® d'Armaillac se regardait à la dérobée

pour se bien convaincre qu'elle était plus belle qu'Aubépine.

M"* d'ArmailIac était belle, Aubépine n^était que jolie.

— C'est égal, dit Jeanne, il faudra bien un jour que j'aie raison de cette petite fille.

Mais il fallait avoir raison de beaucoup de petites filles, car un matin que Jeanne -se promenait au bois, en partie d'amazones avec la princesse et M™« de Tramont, elle vit M. de Briançon qui initiait M"® Mathilde, la ci-devant chifibnnière, à l'art de conduire les chevaux — et les hommes.

Jeanne voulait ne plus aimer Martial ; mais c'était en vain qu'elle tentait de l'oublier dans les distractions mondaines ; ici aux courses, là au théâtre; courant toutes les fêtes, écoutant celuici après avoir écouté celui-là. Elle avait l'art do raillor et de cacher son cœur. Nul ne se doutait que Martial fût encore en scène. Mais un jour elle s'écria en pleurant :

■ — Quel malheur! je sens que je l'aime plus quo jamais.

R^^ ST-CB pour cela que voulant vaincre son g^ cœur, M"« d'Arraaillac retournachez le duc d'Obanos? Elle avait toujours une vraie passion pour les admirables perles, — ces trois cents perles, pas une de moins, — je veux dire pas une qui n'eût son éclat et sa transparence, pas une qui ne vécût de la vie des perles et de la vie de Jeanne.

M"' d'Armaillac les aimait plus encore parce qu'elles n'étaient pas à elle. Comment ne pas les garder, comment ne plus les voir dans leur magie, comment ne plus sentir leurs caresses diurnes et nocturnes ?

C'était un sacrifice inou!. Mais comme elle

pensait à Martial, le sacrifice avait sa douceur — si elle se .résignait au sacrifice, car elle ne savait pas bien encore ce qu'elle allait faire.

Jeanne s'était risquée plus d'une fois dans le monde avec ce collier rarissime , disant tout haut que c'étaient des perles fausses. Et si on lui reprochait de porter des perles fausses, elle ne disait pas comme cette ingénue : « Venez un peu les mordre pour voir si elles sont vraies, » mais elle défiait les yeux de lynx de décider eu quoi elles n'étaient pas si belles que des perles vraies.

j^me (Je Tramont lui avait bien un peu reproché de mettre un collier à cinq rangs comme une femme mariée, mais Jeanne lui avait prouvé que ce collier l'embellissait.

Elle retourna donc un soir chez le duc d'Obanos, qui s'étonnait quelque peu de ne l'avoir pas vue revenir plus tôt. Il l'avait rencontrée plus d'une fois dans le monde, mais il ne lui parlait presque jamais, pour lui prouver qu'il ne pensait pas à son collier.

— Rassurez-vous, lui dit-elle en entrant, je n'ai pas vendu vos perles.

— Je le sais bien, lui dit-il.

— Comment le savez-vous?

— Parce que si vous les vendiez, elles me reviendraient tout de suite; car les orfèvres me viennent offrir leurs bijoux rares. Et d'ailleurs si vous les aviez vendues...

— Si je les avais vendues?

Le duc sourit de son sourire donjuanesque,

— Vous seriez venue me les payer.

— Eh bien, je vous les rapporte.

Disant ces mots, M"® d'Armaillac entr'ouvrit son manteau.

— Vous savez, je n'ai pas d'autre écrin ; vous les avez mises à mon cou, je vous les rapporte à mon cou.

— C'est le plus merveilleux écrin du monde, alors je garde le collier et l'écrin.

— Non, mon cher duc, l'écrin vous coûterait trop cher : il vous faudrait tous les jours y mettre de nouveaux bijoux.

— Vous savez si j'en ai? Je ferais de vous une madone si vous vouliez.

— Ce serait bien joli, mais je veux être une madone sans être une châsse.

M"® d'Armaillac avait dégrafé le collier.

— Quel malheur, dit le duc, elles sont si bien

survous! Comme elles vont s'ennuyer maintenant !

Quoique le duc mit de l'expression pour dire ces mots, Jeanne aperçut une pointe de raillerie au coin de ses lèvres.

— Si vous êtes de bonne foi, lui dit-elle, vous avouerez que vous n'êtes pas fâché de « rentrer » dans vos perles ; elles ont couru le monde à l'aventure comme si elles ne dussent pas revenir. Je connais plus d'une jeune fille qui ne vous les aurait pas rapportées.

Le duc cachant son jeu et son cœur dit que M"® d'Armaillac venait de traduire sa pensée secrète : il avait bien eu quelque vague inquiétude quand il avait passé les perles au cou de Jeanne ; il s'était dit que ce ne serait pas trop payer une telle beauté ; mais cette première aspiration évanouie, il s'avouait que quelle que soit la beauté d'une femme, elle ne vaut peutêtre pas un collier de perles d'un million de réaux. Avec les cinq rangs il pouvait payer cinq femmes du meilleur monde. Et d'ailleurs son admiration pour Jeanne était un peu tombée, peut-être parce qu'elle avait été trop vive, si bien que, comme elle le disait elle-même, il était bien aise de ressaisir ses perles.

Or, il arriva que par esprit de contradiction M^^®d'Armaillac désira les ravoir coûte que coûte, mais elle ne voulait pas s'humilier jusqu'à lui dévoiler son cœur. Comment faire pour que la prière vienne de lui ?

Elle commença par vouloir s'en aller.

Justement ce soir-là le duc était attendu au cercle ; il lui offrit de renvoyer l'affreux fiacre qui l'avait amenée et de la reconduire à sa porte dans son coupé.

Ce n'était pas l'affaire de Jeanne d'accorder cette faveur au duc quand il reprenait le collier.

Elle était devenue fort mélancolique, tout en gardant son adorable sourire.

Le duc vit bien qu'elle avait un nuage sur le front.

— Contex-moi vos peines de cœur, lui dit-il, car vous en avez.

— Je n'en ai, mon cher duc, que le jour où je viens ici.

— Vous vous moquez de moi, dit le duc.

— Non , c'est irritant de savoir un homme comme vous pris par toutes les femmes de Paris : vous êtes dévoré par les bétes. On a beau

ne pas vous aimer, on serait ravie de vous voir plus souvent, mais la maison est toujours pleine. Je ne parle pas du cœur.

— Vous avez raison, car le cœur est toujours vide. Le roi Salomon, qui s'y connaissait, a bien eu raison de dire, après avoir goûté à ses sept cents femmes : La femme est plus amère que la mort. A Madrid et à Paris, j'ai abusé de mon titre et de ma fortune pour triompher des femmes à la mode, mais j'ai eu beau ouvrir les bras, je les ai toujours fermés sur une déception. Celui qui aime une femme cueille plus d'amour que celui qui a sept cents femmes.

Mais non-seulement il faut aimer, il faut auss être aimé. Jouons cartes sur table : avez-vous. jamais aimé, vous ?

jyjue d'Armaillac sembla chercher.

— Oui, dit-elle en étouffant un soupir, ma mère, ma poupée et votre collier de perles.

Comme le duc était devenu lui-même mélancolique, elle rouvrit coquettement son manteau et regarda son sein en murmurant :

— Les pauvres perles !

A ce tableau, le duc faillit se laisser reprendre, mais Jeanne referma trop vite le manteau.

Elle était restée debout à la porte du salon. Le duc Tavait rencontrée là au moment même où il allait sortir.

— Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, dit-il en lui prenant la main pour l'entraîner dans le salon, mais décidé à la reconduire à son fiacre si elle le demandait.

Jeanne s'était dégantée de la main droite pour dégrafer le collier et le duc avait ses gants à la main.

Aussi, quand il toucha les doigts de M"® d'Armaillac, ils eurent tous les deux un frémissement magnétique, ce qui entraîna le grand d'Espagne à aventurer ses lèvres là où étaient les perles.

Jeanne rougit ; comme elle voulait se rattraper aux branches, elle ne s'offensa qu'à moitié.

— Eh bien, Dieu merci, dit-elle, voilà un baiser qui compte bien pour deux perles.

Le duc avait fermé la porte du salon.

— C'est vrai, dit-il. Et moi qui reprenais tout le collier sans vous donner votre part ! Cela fait, si j'ai bonne mémoire et si je compte bien, sept ou huit perles.

]y[iie d'Armaillac était enchantée d'avoir rappelé cette convention léonine.

— Vous comptez mal , dit-elle en comptant sur ses doigts. Nous étions à trois baisers à ma seconde visite; — chez le ministre, en vous penchant sur moi au buffet, vous m'avez baisé les cheveux ; — trois jours après, dans une visite chez la duchesse, vous m'avez baisé la main au deuxième bouton de mon gant, ce qui était un peu trop espagnol ; — en valsant, chez M"® de Tramont, vous m'avez embrassée deux fois à l'insu de tout le monde et presque à mon insu ; — à notre dernier cotillon...

— Ah, oui, mais cette fois-là ce n'est pas de jeu, car c'était un baiser ordonné.

— Oui, mais vous m'avez embrassée deux fois.

Et comme en parlant Jeanne ne regardait pas

le duc, il l'embrassa une fois encore en lui disant :

— Mettons-en douze et n'en parlons plus.

— Ce n'est pas assez, dit en riant M*^® d'Armaillac, tous ces baisers défendus doivent compter double.

— Diable, dit le grand d'Espagne qui commençait à compter, tout à l'heure il faudra que je vous laisse un rang de perles.

Une des portes du salon s'ouvrait sur le jar-

din, un jardin en miniature, mais un nid merveilleux pour les oiseaux amoureux. Le duc y entraîna Jeanne pour une promenade au clair de la lune, croyant que rien ne combat mieux la vertu des femmes que les artifices de la poésie.

En efiet, sous les arbres, la raillerie, cette sentinelle avancée de la résistance, ne tire pas même un coup de feu. Les gens les moins amoureux le deviennent comme s'ils respiraient l'amour dans l'atmosphère que dégagent les herbes, les fleurs et les feuilles.

Jeanne avait pris le bras du duc ; elle se laissait entraîner avec un doux abandon. Ils parlèrent d'abord de la lune et des étoiles, de la profondeur du ciel, des mystères de l'infini en face de ces grandeurs incommensurables, de ces horizons inespérés.

Qu'est-ce que l'homme sur la terre s'il ne se jette dans les bras de la femme , l'amour seul nous élève jusqu'à Dieu. Qu'est ce que l'homme? Ce n'est rien, mais s'il aime une femme, il est tout, parce qu'il a l'amour, cette ascension rayonnante qui monte jusqu'au ciel.

Ainsi parlait le duc d'Obanos et Jeanne trou-

^ifiCf COMMET»! SE JOCE U3?E DE5TIXEE.

vait qu'il parlait bien. Elle ne paaTait â*empécher de se dire :

— Que suis-je? Rien. Si le duc m*aimait et si j aimai.s le duc, je serais tout.

Mais, par malheur, le duc disait que le mariage n*était pas dans ses habitudes. Il jurait qu*il ne s:e marierait jamais.

— Oh! si je voulais bien, pensa Jeanne, il finirait par m épouser, mais avec lui il faut commencer par la fin.

Mais plus le duc parlait avec passion, plus Jeanne se retenait à sa dignité. Pour la millième fois elle se répétait qu'il était impossible à une jeune fille comme elle d'être la maîtresse de rot étranger sans foi ni loi. Et pourtant, que (leviendrait-elhî sans argent dans ce monde on il fant tant d'argent? Consentirait-elle à (|ti(îlqn(î mariage de troisième ordre, qui TemprJHonnerait à tout jamais dans une vie bourgooise ?

Il n'y a que le premier pas qui coûte. Elle avait (Ml dos heures de vrai repentir, mais si apros une première faute Dieu ne reprend pas la f<unmo pour la jeter dans un couvent, elle va falalomcnt h une seconde faute, à moins qu'elle

comment.se joue une destinée. 367

ne trouve un homme qui lui donne Tamour et le pardon.

— N'est-ce pas que c'est beau de s'aimer ! dit le duc d'Obanos en embrassant Jeanne.

— Oui, c'est beau — quand on s'aime! — dit tristement M"® d'Armaillac.

Elle pensait à Martial.

— Des perles dans vos yeux !

— Oui, celles-là sont à moi.

Jeanne arracha le collier, le jeta au duc et s'enfuit.

Le grand d'Espagne ramassa ses perles en murmurant :

— Il est écrit là-haut qu'elle -ne laissera pas sa vertu au diable.

Quand Jeanne rentra chez elle, elle fut surprise de se trouver si belle.

— Et moi qui m'imaginais que je n'étais plus bien qu'avec des perles ! dit-elle en souriant de son adorable sourire.

^1^ E lendemain , M"* d'Armaillac reçut une

§^^ visite inattendue.

C'étfiit Matliildc, la ci-devant chiffonnière, qui venait frapper à sa porte.

Comme la femme de chambre faisait des façons, la visiteuse matinale se risqua à dire qu'elle était attt^udue.

Elle surprit M"'^ d'Armaillac qui, à peine habillée, se coiffait devant sa psyché.

— Que me veut-on? demanda Jeanne à sa femme de chambre, d'un air quelque peu étonné,

— Mademoiselle, dit la ci-devant chiffonnière, c'est un secret qua je vous apporte...

Jeanne leva les yeux sur Mathilde sans la reconnaître, quoiqu'elle l'eût bien regardée au bois de Boulogne quand Martial lui donnait une leçon d'équitation.

La femme de chambre était sortie ; la ci-devant chiffonnière prit la parole :

— Écoutez, mademoiselle, je suis une brave fille, si je n'en ai pas l'air. Je sais que vous avez connu une jeune fille du monde qui a été aimée de M. de Briançon. Elle ne lui a pas redemandé ses lettres ; or, ces lettres, les voici. Je suis sûre que vous serez très-heureuse de les lui remettre puisque vous êtes son amie.

Disant ces mots, Mathilde présenta à Jeanne une enveloppe décachetée.

— Et qui a décacheté cette enveloppe? demanda M"® d'Armaillac en prenant les lettres.

— Ce n'est pas moi! Etje vous jure, mademoiselle, que pour moi l'enveloppe était cachetée.

— Et qui vous a dit que je connaissais la jeune fille qui a écrit ces lettres?

Jeanne interrogeait profondément Mathilde par son grand œil noir.

— Mademoiselle, voici l'histoire : Je me suis

rencontrée — pour mon malheur — chez M. de III. 24

Briançon avec M"« Aubépine; celle-là, c'est la Traie maîtresse, car elle veut être aussi maîtresse de la maison. Elle fait des fouilles partout ; elle arrache tous les secrets du passé et du présent. J'ai cru faire une bonne action en lui dérobant ces lettres qu'elle avait dérobées elle-même.

Mathilde parlait d'un air si ingénu qu'il fut impossible à Jeanne de savoir si la jeune fille croyait que les lettres étaient d'elle ou d'une de ses amies.

— Et qui vous a dit mon nom, mademoiselle?

— C'est M}^ Aubépine, qui s'est avisée d'être jalouse devons. Mais M. de Briançon s'est donné la peine de lui jurer qu'il ne vous connaissait que pour avoir aimé une de vos amies dont il ne dirait jamais le nom.

Jeanne eut le chagrin d'être forcée de remercier une des maîtresses de son amant.

— Merci, mademoiselle, dit-elle en la saluant d'un peu haut; je n'oublierai pas.

Mathilde sortit le cœur content. Elle était déjà si loin dans le péché qu'elle voulait se rattraper par une bonne action. N'avait -elle pas voulu se donner la comédie en voyant comment une fille du monde porte ses péchés? ou en-

core se comparer et pouvoir dire : Les comtesses ne valent pas beaucoup mieux que les chifiFonnières ?

On aurait pu entendre alors dans la chambre de Jeanne un monologue digne du théâtre antique et du théâtre moderne.

Ce fut un grand cri d'indignation de Jeanne contre elle-même.

— Oh! ma fierté! s'écria-t-elle, oh! ma blancheur perdue ! Oh ! ma beauté humiliée! Que me reste-t-il sinon ma déchéance? J'en suis arrivée là qu'il me faut remercier cette fille qui me rapporte les morceaux de mon cœur brisé ! Je ne suis plus une jeune fille et je ne suis pas une femme ! Il ne me reste rien, ni la pureté de mon âme, ni l'éclat de mon nom ! En portant la couronne de perles de ce duc d'Obanos, j'ai fait tomber une à une les perles de ma couronne de comtesse. Me voici morte à tout ce qui est beau. Je sens que déjà le monde me rejette dans le demi-monde. J'ai beau railler les autres, je n'en suis pas meilleure pour cela. Non, il ne me reste rien! rien! rien! sinon le lupanar doré, ou l'expiation. Mais Dieu voudrait-il de moi?

Et, après un silence, M"** d'Armaillac s^adressa encore mille imprécations.

— Oh! ma fierté! répéta-t-elle en pleurant, toi que j'aimais cpmme une belle statue de marbre, toi qui étais la force de ma vie et la lumière de mon âme, je t'ai renversée aux pieds de cet homme, je t'ai sacrifiée, je t'ai souillée, je t'ai mise en pièces!

Jeanne éclatait en sanglots. Elle était belle dans sa douleur, parce que tj'était un grand cri de la nature qui remonte à Dieu.

— Oh! ma fierté! dit-elle encore.

Elle tomba agenouillée et pria. Mais c'était Martial qu'elle priait.

^^ m donc enleva M"» d'Armaillac? car le ^^ bruit se répandit à Paris qu'elle avait disparu.

M"" d'Armaillac , toute de passion et d'entrainement, ne s'amusait-elle plus dans la compagnie de la princesse? On allait à toutes les curiosités, mais on s'en revenait bientôt, comme à la un d'un spectacle médiocre, en se disant : — Ce n'était pas la peine ! — Et puis, n'est-ce pas toujours la même comédie, le jeu perpétuel de la bêtise humaine ? Quand on a vu un fat, on a vu tous les fats. Quand on a vu un sot, on a vu tous les sots. Quand on a vu un homme d'es-

prit, on a vu un imbécile de plus. — ^Quel est l'homme d'esprit qui ne marque sa bêtise originelle comme tout le monde? — Jeanne avait appris à rire de tous avec sa moqueuse amie ; elle avait surpris le défaut de cuirasse chez les femmes passionnées, comme elle avait surpris l'absence du cœur chez les femmes vertueuses ; elle avait jugé que le savant n'était qu'un fou parqué dans le spécialisme; l'homme d'argent un doit et avoir ; Thomme de loi un ennemi du droit. Elle n'avait pas de prétention à la philosophie, mais sans le vouloir elle formulait de terribles jugements sur l'humanité; aussi devant les choses les plus sérieuses, éclatait-elle de rire comme une sceptique, elle qui ne demandait qu'à croire à l'amour.

Une seule chose lui paraissait digne de respect et d'admiration, c'était la maternité. Elle ne passait jamais devant une mère de famille sans la saluer, devant un berceau sans faire le signe de la croix ; ce qu'elle enviait le plus, en se promenant au bois, c'était la femme qui mène son enfant par la main ; elle disait avec éloquence, que si la religion catholique avait survécu à toutes les religions, c'est qu'elle commence parle

tableau de Marie allaitant Jésus, adorable spectacle, qui est 1b symbole de la vie de famille à toutes les stations ascendantes et descendantes.

Mais ce spectacle, qui eût fait sa joie d'épousée, Dieu ne le lui donnerait pas dans sa maison, si elle en croyait ses pressentiments. Quoi qu'elle fit pour se prouver que M. de Briançon n'était pas le seul homme pour elle sur la terre, elle revenait toujours à cette pensée qu'elle n'en pouvait épouser un autre, d'abord parce qu'elle tromperait cet autre sur le passé, ensuite parce qu'elle serait malheureuse avec qui que ce fût, sinon avec Martial. Mais Martial n'était-il pas perdu à tout jamais? Et d'ailleurs, sa fierté à elle, ne pouvait s'accorder avec son cœur. Sans doute, il pensait toujours à elle, puisqu'après un premier duel pour un mot mal sonnant, il avait eu un duel encore avec le duc d'Obanos, à propos d'elle ; car, quoique son nom n'eût pas été prononcé, elle savait bien la raison de ce second duel.

Mais eu même temps, Martial ne la bravait-il pas tous les jours, par sa vie incroyable au milieu des femmes de mauvaise vie? C'était le scandale du jour ; il fallait que Martial fût un desprin-

ces du high life, pour que son nom ne fût pas trop compromis par ses folles équipées. Elle ne pouvait admettre qu'il l'aimât toujours quand elle le voyait toujours avec Aubépine, panachée de plusieurs autres. « Il se bat pour moi, disait M"« d'Armaillac, mais je n'aurais pas la force de l'arracher à ses mauvaises habitudes ; le lendemain de mes noces, il irait faire sa lune de miel avec ces demoiselles. Non, je ne veux pas me donner ce ridicule, je mourrais d'orgueil blessé, j'aime mieux sacrifier mon cœur à ma dignité. »

Mais le sacrifice du cœur recommence tous les jours; on n'est pas plus avancé le lendemain; on a beau frapper son cœur, on ne le tue pas : on l'irrite jusqu'à Fangoisse, mais on n'a pas raison de lui, parce que le cœur est plus fort que la volonté. La douce M**® de la Vallière s'écriait, avant d'entrer aux Carmélites : — Je ne triompherai donc jamais de cette bête féroce qui est en moi! — Oui, le cœur est une bête féroce qui vit d'une passion et qu'on n'apaise que par une autre passion.

M"® d'Armaillac avait lu les lettres de M"® de la Vallière. Les femmes s'imaginent aisément

qu'elles sont faites sur le modèle des grandes héroïnes. Plus Jeanne étudiait Louise de la Miséricorde, plus elle se retrouvait.

— Après tout, dit-elle un jour à la princesse, c'est une fin comme une autre : sainte Thérèse ne dit-elle pas que les femmes amoureuses ne trouvent de volupté qu'en Dieu? M"® de La Vallière n'a été heureuse qu'en embrassant la croix.

La princesse ne fit que précipiter M"® d'Armaillac dans ce rêve en se moquant d'elle.

— Ainsi, lui dit-elle, parce que- M. de Briançon s'est mal conduit avec vous, vous iriez vous ensevelir toute vivante ! Est-ce donc pour cela que Dieu vous a fait belle? Dieu n'est pas si jaloux; je crois qu'il sera très-sévère pour toutes celles qui ont voulu se marier à lui sans savoir si cela lui était agréable.

Mais quand Jeanne fut seule et qu'elle fit son examen de conscience, elle s'avoua que rien n'était plus triste que sa vie : sa mère avait des dettes ; quoi qu'elle fît, elle s'endettait encore ; Jeanne n'aurait pas l'horrible courage de se vendre après s'être donnée. Elle avait la fureur du luxe et il fallait qu'elle habillât mal sa beauté. A toute heure elle souffrait de n'avoir pas d'argent;

quand elle quittait la princesse pour retourner chez elle, elle regardait avec pitié cette chambre bourgeoise, dont chaque meuble criait la vulgarité. Jeanne n'était pas née pour la douce médiocrité, elle eût préféré la sombre poésie de la misère. Ce qui l'attirait, c'était toutes les péripéties de sa haute vie avec ses casses-cou radieux, mais à la condition d'avoir M. de Briançon pour compagnon de voyage.

Mais ce compagnon \le voyage voyageait alors dans un tout autre chemin : Jeanne apprit que Martial, après avoir passé huit jours à Trouville, où il rencontrait à toute heure M"® Aubépine sur la plage — M"® Aubépine, la lionne de Trouville — venait de partir avec elle pour Venise.

Il fût parti pour Londres, ou pour Berlin, ou pour Rome, que Jeanne n'eût pas été blessée si violemment ; mais pour Venise, la ville des amoureux! Venise qui l'attirait depuis qu'elle était romanesque, c'est-à-dire depuis qu'elle avait jeté sa dernière poupée : c'était pour ainsi dire un outrage de plus à son cœur et à son amour.

Un soir, Jeanne n'alla pas chez la princesse à l'heure accoutumée ; ce soir-là, personne ne s'amusa; on sait que Jeanne apportait avec elle le rayonnement, la gaieté et l'esprit. La princesse jugea que M°*® de Tramont, ou la duchesse ***, lui avait pris M"® d'Armaillac pour aller au théâtre; elle rudoya tout le monde, en disant: « Ne faites pas attention à mes mines de bouledogue, je voudrais aboyer tant je suis furieuse contre Jeanne. )>

Jeanne était la moitié de sa vie.

Le lendemain de très-bonne heure, elle alla chez M"*® d'Armaillac.

— Vous me voyez désespérée, dit la mère qui pleurait, Jeanne s'est enfuie hier au couvent.

— A quel couvent? demanda la princesse.

— Est-ce que je le sais ! Elle m'a dit qu'elle allait chez vous, mais ce matin j'ai reçu une lettre où elle m'apprend que je ne la reverrai plus. Il y a longtemps d'ailleurs que je pressentais ce dénoûment.

— Tant pis pour moi, dit la princesse, mais aussi tant pis pour elle, car elle sera bien attrapée.

— La volonté de Dieu soit faite ! dit M™* d'Armaillac.

Elle leva les yeux au ciel et ajouta à mi-voix :

— Ce qu'il y a de plus triste, c'est qu*on va dire qu'elle a été enlevée.

— Et personne ne voudra croire que c'est Dieu qui Ta enlevée ! reprit la princesse.

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