LIVRE XIX
LES 'VEV-Ç^'KE'DIS rOE Lai P'RItXiCESSE
FLËUB DE PÈCl
f^^ ^ contait des histoires chez la princesse. 1^^ — Qu'est-ce donc que cette Fleur de Pèche dont on me parle trop? demanda-t-elle un soir.
— Un diplomate conta ceci : .
Mon ami Ludovic de Damas est marié et il a une maîtresse. Abomination des abominations ! ■C'est la faute des temps.
L'an passé, Ludovic n'avait pas encore présenté sa femme dans le monde. Il l'avait épousée à Tarbes et s'y était attardé dans un farniente de lazzarone. Mais l'amour de Paris le reprit peu à peu. Ne pouvant venir tout seul à Paris parce que sa femme était jalouse, une consultation de médecin lui fut un passe-port
pour Spa où sa femme ne pouvait l'accompagner parce qu'elle allait mettre au monde un petit Ludovic.
A Spa, naturellement, il se retrouva avec M"® Fleur de Pêche, rebaptisée Fleur de Péché, rebaptisée encore Nini blanches dents. Tout le monde sait que Fleur de Pêche prend tour à tour les airs d'une fille perdue et d'une fille sauvée ; elle est merveilleuse pour les métamorphoses : s'il faut rire c'est un rayon, s'il faut pleurer c'est un saule.
Ludovic s'imagina à Spa d'en faire une femme du monde — sa femme. — Mais il se trouva pris : il lui fallut bientôt la subir comme telle.
Il ne se croyait pas connu, d'autant moins qu'il se nommait à Spa M. Ludovic de Delmas.
Fleur de Pêche fut donc officiellement sa femme dans la société des eaux. Il faut dire à sa louange qu'elle fut inouïe dans cette incarnation, — au point qu'un de ses amoureux qui passait par là ne la reconnut pas.
La voilà donc M°*® Ludovic de Delmas, fêtée partout, invitée pour l'hiver, questionnée sur les modes. On la citait pour la dignité de sa haute tenue. Elle ne se montrait d'ailleurs que
discrètement; elle fuyait la salle de jeux, elle se voilait de vert, de noir, de bleu, comme une femme qui a peur du soleil : elle n'avait peur que de se reconnaître elle-même.
Mais qu'arriva-t-il quand l'hiver passé Ludovic, qui est venu habiter Paris, s'est présenté avec sa femme, après les relevailles de couches, dans quelques salons bien hantés?
Grande émotion chez M"*® de Tramont quand on annonça M°*® de Damas, la femme pour tout de bon.
Beaucoup de gens disaient tout bas :
— Il a du front de présenter sa maîtresse dans le monde !
— Comment sa maîtresse ! où avez-vous vu cela?
— J'ai vu cela à Spà où il était avec sa femme. Fleur de Pêche est une admirable maîtresse
pour voyager : à Paris elle trompe son amant, en voyage elle trompe son monde.
N passa à une histoire plus émouvante :
Un soldat prit la parole ; c'était un général qui avait été blessé à Soiférino :
On m'emporta malgré moi hors du champ de bataille, on me campa dans une villa voisine, dont tout le monde s'était enfui ; heureusement, il y avait une salle de bains où coulait l'eau d'une petite source : ce fut ce qui me sauva. J'y trempai mon genou pendant toute la nuit, quoique je me crusse marqué pour la mort.
Le lendemain matin on m'amena une religieuse de Sainte-Opportune, une toute jeune fille qui me soignait avec une douceur et une maladresse in-
comparables : quand elle me pansait je criais comme un beau diable, mais elle me regardait et je ne souffrais plus. Les plus beaux yeux du monde, des yeux presque noirs avec de vagues percées bleues comme le ciel au travers des nuées. Aussi un jour je me hasardai à lui dire :
— Regardez-moi, mais ne me touchez pas.
Jusque-là, je n'étais pas un homme pour elle, j'étais un blessé ; mais comme le blessé allait bien, elle commença à s'apercevoir que mes adorations n'exprimaient pas seulement un sentiment àe reconnaissance. Elle me quittait deux fois par jour pour aller au couvent. Il fallait bien, disait-elle, qu'elle priât Dieu dans une église. J'avais beau lui représenter que Dieu était partout , elle ne se sentait devant Dieu qu'en face de l'autel. Ses heures de prières étaient pour moi des heures d'abandon ; ce fut bien pis quand elle m'annonça qu'elle ne viendrait plus, puisque les maîtres de la villa allaient rentrer le soir même.
J'oubliais de dire que c'était une Italienne. Elle parlait aussi mal français que je parlais mal italien, mais nous nous entendions délicieusement.
A cet adieu inattendu, je lui pris la main et je lui exprimai mon désespoir.
— Que voulez-vous que je fasse sans vous, ma sœur?
— Et moi !
Nous demeurâmes plusieurs minutes noyant nos regards dans nos yeux.
— Ah ! si vous n'étiez pas toute à Dieu, ma sœur, comme je vous emmènerais en France !
Nom d'un tonnerre ! je ne suis pas un sentimental, mais j'avais des larmes dans les yeux, ce qui la fit pleurer elle-même.
— Quoi, lui dis-je, je ne vous verrai plus ?
— Non, me répondit-elle ; les malheurs de la guerre nous ont donné quelque liberté parce que nous sommes toutes devenues des gardes-malades, mais à cette heure c'est fini.
— On ne peut pas vous voir dans votre couvent?
— Non, mais si vous venez à la messe à Sainte- Opportune, vous me verrez tous les matins à travers la grille.
Je ne suis pas un esprit fort, mais il y avait bien dix ans que je n'étais allé à la messe.
— Eh bien, ma sœur, j'irai à la messe.
Le couvent étant contigu à l'église, les religieuses passaient par le cloître et pénétraient dans une petite chapelle défendue par deux grilles, qui permettaient pourtant de les apercevoir dans le demi-jour.
C'était pour moi une bien petite consolation, mais comme je n'osais songer à enlever la jeune religieuse, je me promis d'aller, ne fût-ce qu'une fois, lui dire adieu à Sainte-Opportune. Je ne m'en doutais pas encore, mais c'était un véritable amour.
Vainement je me prêchais à moi-même qu'il ne fallait pas profaner les choses saintes, mon cœur était plus fort que ma raison. Au bout de quelques jours, je me hasardai à marcher; ma première promenade sérieuse fut à Téglise de Sainte-Opportune, ce qui fit dire aux habitants de la villa que j'étais un bon chrétien,
puisque je commençais par remercier Dieu.
Naturellement j'allai m'agenouiller tout contre la grille qui séparait l'église de la chapelle du couvent. Dès que je tournai la tête, je vis ma jeune religieuse qui déjà m'avait vu. Et comme à la villa nous noyâmes nos regards da^s nos yeux.
Je priai Dieu avec onction. Ce furent des actions de grâce pour m'avoir guéri par la main d'une si douce créature.
La messe me sembla ne durer qu'un instant ; je demeurai le dernier dans l'église pour avoir un adieu de la jeune religieuse. Quoiqu'elle ne fût pas très-proche de moi, je l'entendis qui murmurait: « A demain. »
Le lendemain, le surlendemain, tous les jours de la semaine j'allai à la messe. J'édifiai les gens de la villa. On n'avait jamais vu un si bon chrétien à dix lieues à la ronde. Et tous les jours la jeune religieuse me disait: A demain.
Je finis par me dire que c'était de la folie. C'était fort beau d'aller à la messe, mais ce n'était pas mon métier, je n'étais pas assez parfileur de parfait amour pour m'amuser plus longtemps à dévider le fil de la Vierge. « Demain, me dis-je, quand elle me dira : à demain, je lui dirai : adieu. »
Ce que je fis ce jour-là. Mais quelle ne fut pas ma surprise quand je vis tomber, tout près de moi, un petit porte-monnaie en cuir de Russie, que j'ai toujours gardé depuis comme une relique!
Le général prit dans la poche de son gilet un
tout petit porte-monnaie, et nous le montra à la ronde.
— Il ne vaut plus deux sous, n'est-ce pas ?
reprit-il, mais il est précieux à tous les titres : depuis que je l'ai dans les mains, il ne m'a jamais servi que pour l'argent des pauvres. Mais là n'est pas l'histoire et je continue.
Le porte-monnaie était encore à plus d'un mètre au delà de la grille. Je l'attirai avec ma canne. Je le ramassai et je l'ouvris; naturellement la jeune religieuse ne m'envoyait ni or ni argent. J'y trouvai un billet que je lus en toute hâte :
Après ' detnain f restez le dernier dans réglise. Tirai vous y chercher.
— Ah diable, me dis-je, voilà du nouveau. Mais le dernier dans l'église, ceci va me conduire bien loin. Enfin, à la guerre comme à la guerre !
Le surlendemain, à l'heure où on ferme les portes des églises, je retournai dans celle-ci et je me cachai dans un confessionnal. Dès que la Xiuit fut venue, je m'imaginai à chaque instant voir apparaître sœur Agnès, mais rien ne troublait la terrible solitude. On sait que je n'ai pas peur devant l'ennemi, mais je suis comme Tu-
renne, j'ai peur des revenants. Déjà, je n'aime pas, quand la nuit est noire, traverser une forêt si je suis seul; une église est bien plus effrayante qu'une forêt, pour ceux qui, comme moi, croient vaguement aux esprits.
Je m'en voulais beaucoup de m'être aventuré dans l'église Sainte-Opportune. Chaque heure qui sonnait me semblait le glas de la mort.
Il était déjà onze heures du soir, sœur Agnès ne venait pas. Je n'étais pas resté dans le confessionnal. J'errais çà et là dans l'ombre, me heurtant aux bancs et aux piliers, espérant à toute minute voir venir la religieuse par la grille de la chapelle. Je supposai qu'elle s'était procuré la clef, non-seulement pour venir me voir, mais pour m'emmener de son côté, car il y avait sans doute dans le couvent quelques coins à elle connus, où nous pourrions nous dire que nous nous aimions sans profaner la majesté de l'église.
Quand onze heures sonnèrent, je vis la lumière traverser la grille et éclairer les marches de l'autel. Le cœur me battait violemment. J'allai de ce côté, convaincu que sœur Agnès allait mettre la clef dans la serrure, mais j'entendis parler.
« Elle n'est donc pas seule ?» me demandai-je avec inquiétude. Pour la centième fois depuis là nuit, je regrettais de m'êtrè aventuré dans Finconnu. Comme j'arrivais au chœur, je ne fus pas peu surpris de voir quatre religieuses allumer huit cierges autour d'un cercueil. Les religieuses étaient voilées, mais je reconnus tout de suite que- sœur Agnès n'était pas une des quatre.
Elle était plus grande, plus souple, plus gracieuse.
Je savais déjà qu'en Italie, pour les funérailles des religieux et des religieuses, la dépouille mortelle est présentée devant la grille de la chapelle communiquant à l'église, après quoi on l'enterre dans le cloître.
C'était donc une morte qui allait passer la nuit dans la chapelle du couvent de Sainte-Opportune et attendre là l'heure de la messe funéraire. Je supposais que parmi les religieuses qui veilleraient la morte, je verrais venir sœur Agnès. « Ah! la voilà, » me dis-je. En effet, au moment où je voyais partir les quatre religieuses qui avaient apporté le cercueil, je vis apparaître une autre sœur, tête baissée, un livre d'heures à la main, qui me rappelait celle que j'attendais.
Elle vint devant le cercueil, elle fit le signe de là croix et s'agenouilla.
J'étais si ému que je n*osais respirer. « Quoi, me disais-je, est*il possible qu'une pareille idée soit venue à une religieuse, de me donner un rendez-vous â minuit dans une église, en face d'une morte revêtue du drap mortuaire? N'étaitil pas plus simple, puisqu'elle était en train de pécher, de passer par-dessus les murs du couvent, ou par la petite porte du jardin, comme dans les romans ? »
Une autre sœur, qui venait aussi pour dire les prières des morts, arriva à son tour. Celle-ci ne s'agenouilla pas, après avoir fait le signe de la croix ; elle vint droit à la grille et l'ouvrit, non sans quelques difficultés. J'entends encore le grincement de la clef dans la serrure. Après la première grille, ce fut la seconde grille. Je n'y comprenais plus rien. Pourquoi cette religieuse ouvrait-elle les grilles à cette heure nocturne? Etait-elle d'accord avec sœur Agnès? Comme je me demandais cela , elle retourna sur ses pas et disparut bientôt dans la sombre profondeur. Dès que celle qui priait fut bien seule, je poussai doucement la première grille, puis la seconde,
puis j'allai tomber agenouillé à côté d'elle.
— Enfin, je vous retrouve donc, sœur Agnès, dis-je en lui saisissant la main.
Elle poussa un cri et laissa tomber son livre d'heures.
Elle m'avait repoussé et elle se cachait la figure dans ses deux mains.
— Ne vous effrayez pas, repris-je, c'est moi, moi qui vous aime.
Certes, mon amour, à cette heure-là, n'avait rien d'efirayant; les platoniciens eux-mêmes n'ont jamais été plus détachés des choses de la terre. Plus de quatre heures passées dans l'église et dans la terreur nocturne avaient tué la bête en moi, pour ne laisser survivre que l'âme; en un mot, j'étais devenu un amoureux au diapason du lieu où j'étais. J'aspirais à retrouver une sœur, plutôt qu'une femme aimée.
Quels que fussent le trouble et l'efiroi de la religieuse, elle me regarda.
— Ciel! m'écriai-je, ce n'est pas vous qui êtes sœur Agnès?
Et pourtant je n'étais pas sur que ce ne fût pas elle, tant c'était la même expression mélancolique et touchante, la douceur des anges.
Quoique ce ne fût plus mon habitude, j'étais toujours à genoux, mais la religieuse s'était levée.
— Sœur Agnès, me dit-elle, comme si elle ne comprit pas bien, sœur Agnès est là devant vous.
Il me semblait que c'était la même voix ; aussi je ne comprenais pas moi-même ce qu'elle me disait. Mais comme je reconnus que la religieuse n'était pas sœur Agnès, la lumière se fit en moi.
Sœur Agnès était bien devant moi, couchée dans le cercueil, avec son amour qui l'avait tuée.
Le général ne parlait plus, que tout le monde écoutait encore.
— Oui, reprit-il après un long silence, voilà quelles furent toutes mes aventures galantes avec les belles Italiennes ; aussi, quand on me parle de Tltalie, j ai toujours l'idée de faire le signe de la croix, moi qui n'ai jamais songé à faire mes Pâques. Car c'est la première fois que je fais ma confession.
— Et comment sortites-vous de là, mon cher général ? demanda une femme qui aimait à mettre les points sur les i.
Ma foi, je sortis de là quand on ouvrit les portes de l'église. Je passai les heures de la nuit tout en larmes et tout en prières. J'avais dit à la sœur qui veillait que je m'étais endormi le soir dans l'église, que je ne m'étais réveillé qu'après la fermeture des portés, que j'avais cru reconnaître, en la voyant, mon ange gardien dans la villa voisine. Cette religieuse trouva tout naturel de me voir méditer devant le cercueil de sa jeune compagne.
J'aurais pu sortir par le couvent, mais j'ai trop le respect des choses sacrées ; quand revint le jour, je me remis dans le confessionnal jusqu'au moment où on vint sonner l'angelus.
— Eh bien, dis-je au diable, croyez-vous que celle-là n'est pas morte dans sa vertu?
La princesse dit au général que son histoire de Sœur Agnès lui avait donné le frisson.
— Voici une autre histoire funèbre, dit le duc d'Obanos, c'est amusant d'avoir peur. Écoutez bien, princesse.
ÉON Didier est un peintre fort à la mode dans les ateliers, mais son nom n'est pas encore coté à la bourse des tableaux. On a vendu de lui quelques pochades prestement enlevées, mais il faut que le cadre soit beau pour que la chose vaille cinq louis. Peut-être sera-t-il un maître demain dans les Stevens à Temporte-pièce, mais aujourd'hui c'est encore un surnuméraire au budget des beaux-arts.
Il est très-apprécié de ses camarades parce qu'il a beaucoup de gaieté et beaucoup de riposte. On appelle cela de l'esprit argent comptant. Il y en a tant qui sont millionnaires en
bêtise qu'on est toujours heureux de saluer l'esprit, ne fût-il pas toujours marqué au bon coin.
Léon Didier et ses amis décidèrent un jour qu'ils feraient irruption au bal de l'Opéra, tous déguisés en pierrots, qu'ils s'amuseraient à perdre haleine, qu'ils séduiraient les plus farouches vertus des quadrilles et que toutes ces folies finiraient par un souper à la Maison-d'Or. Le mot Maison-d'Or fait toujours bien pour ceux qui n'ont pas d'argent. Ils s'imaginent volontiers qu'ils verront couler le pactole dans le vin de Champagne jaillissant dans les coupes.
On se prépara à cette grande action vingtquatre heures d'avance. Chacun de ces jeunes Romains devant enlever une Sabine, commença par vendre à très-juste prix les plus jolis barbouillages de l'atelier.
Léon Didier fut le plus heureux; il toucha quatre-vingt-dix francs, pas un sou de moins, pour trois petits tableaux qui lui avaient bien coûté quatre-vingt-dix heures, sans compter le prix de la toile, des couleurs et des déesses qui avaient posé.
C'était au carnaval de 1872.
Quand sonna minuit, le jeune peintre entra dans son atelier pour revêtir son costume de pierrot et s'enfariner la figure avec tout l'art d'un peintre de genre.
Quand il fut ainsi métamorphosé, il daigna être content de lui ; il prit dans sa poche dixhuit billets de banque — quatre-vingt-dix francs — un mouchoir de batiste à couronne de marquis et la carte d'un de ses amis, un prince moldave qu'il avait connu cinq minutes à l'atelier de Gérome.
On ne sait pas ce qui peut arriver au bal de rOpéra ; c'est une salle d'escrime , c'est un champ clos où l'on récolte des duels de Pierrot en cultivant les passions.
Léon Didier, qui n'était pas plus brave qu'un autre, mais qui était beaucoup plus impertinent que qui que ce fût, se promettait au premier engueulement sérieux de remettre la carte du prince moldave , tout en s'éventant avec son mouchoir à couronne, — ce qui serait de bon air pour la galerie, — et surtout pour la dame qu'il voulait induire en souper.
Qui paye d'audace n'a pas besoin d'autre monnaie. Il ne manquait plus à Léon Didier,
pour être tout à fait triomphant, que des gants paille. Mais il en trouverait en route*.
Au moment où il allait descendre de son atelier, ses yeux s'arrêtèrent malgré lui sur un squelette assis depuis quelques jours dans un coin. Il avait acheté cb personnage d'outretombe à rhôtel des ventes, sans bien savoir s'il lui servirait.
Les Flamands, Breughel, Kalff, Verkolie et les autres, ont souvent représenté une tête de mort devant une rose. Quelle belle occasion • d'antithèse pour un hugolâtre comme Léon Didier, qui n'avait pour toute bibliothèque que les œuvres de Victor Hugo ! Un tel poète, c'est tout un monde.
Il ne fut pas content d'avoir vu le squelette; il eut peur d'en être attristé pour toute la nuit. Mais voulant prendre le dessus, — et comme pour se mettre en train, — il se mit à danser devant le personnage silencieux et nocturne, en lui disant ces mots :
— Eh bien, mon vieux joueur d'osselets, tu ne viens pas danser au bal de l'Opéra? Tu ne viens pas souper à la Maison-d'Or? Tu as pourtant encore de bonnes dents.
Là-dessus le jeune peintre salua le squelette d'un dernier entrechat. Mais minuit sonna et il descendit quatre à quatre pour ne pas manquer son entrée avec ses amis.
S'il s'amusa â danser, à valser, à faire la roue, à engueuler son monde, vous n'en doutez pas. Le programme fut suivi de point en point ; le duel même ne fut pas oublié. Au lieu d'enlever une femme, il en enleva deux, comme un sultan qui veut jeter son mouchoir après le souper.
Mais il arriva ceci, c'est que les deux femmes se disputèrent, se prirent au chignon, se marquèrent de la griffe, si bien que Léon Didier fut trop heureux de jeter deux louis sur la table, pour sa part du souper, et de s'enfuir tout seul pour faire pénitence.
Il fut bientôt couché, résolu de ne pas se lever avant midi. Son Jit n'était ni le lit d'un prince, ni le lit d'une courtisane, mais on y dormait bien parce que la chambre, qui était au bout de l'atelier, donnait sur des jardins : les oiseaux ne sont pas babillards pendant le carnaval; c'est le moment de leur carême.
Mais cette nuit-là Léon Didier ne pouvait fermer les yeux ; il voyait passer les tourbillons de
rOpéra, il entendait les quadrilles d'Oflenbach et les valses de Métra. Vainement il se retournait sur Toreiller, vainement il fermait les yeux : il arrivait à peine à ce demi-sommeil qui tue les irritables.
Tout à coup il entendit un bruit étrange. Il crut d'abord que c'était une des deux femmes qui frappait de ses talons à la porte de son atelier.
Il se rappela que la plus jeune avait paru se « toquer » de lui. Elle avait quitté, pour le suivre, tous ses poursuivants. Elle s'était vingt fois suspendue à son cou avec des câlineries, des ondulations et des serpentements de femme soudainement amoureuse.
— Ah ! si c'était elle? murmura-t-il.
Il pensa à traverser l'atelier pour lui ouvrir. Elle en valait bien la peine. C'était une toute jeune fleuriste, à peine mûre pour l'amour, mais déjà déniaisée. Il la voyait dans son costume de harangère, très-coquettement attifée, presque familière au vocabulaire des halles, mais gardant un parfum d'innocence dans son abandon.
— Non ! ce n'est pas elle ! dit-il avec inquiétude.
Il avait reconnu que le bruit s'approchait vers
sa chambre. Il tressaillit; il lui sembla reconnaître un craquement d'ossements.
Il pensa au squelette. Quoiqu'il ne fût ni un croyant, ni un voyant, il eut peur.
Le bruit s'approchait toujours; il entendait des pas secs et cadencés. Il se cacha la tête, mais il eut honte de sa frayeur. Il se retourna vers la porte, décidé à allumer sa bougie, mais il ne trouva point d'allumettes.
On avançait toujours. On frappa trois coups à la porte.
— Entrez ! dit Léon Didier en s'efforçant d'être brave.
Il avait trouvé les allumettes ; il fit jaillir la lumière.
La porte s'était ouverte ; la flamme éclaira sur le seuil le squelette immobile.
Léon Didier, dans son épouvante, se jeta au fond du lit, mais sans pouvoir détacher ses j^eux de l'horrible visiteur.
Le squelette ne dépassa pas le seuil.
— J'ai faim, dit-il d'une voix stridente en claquant des dents.
Léon Didier se rapp3la qu'il avait invité le iLqueleUe à souper à la Maison-d'Or.
— C'est, dit-il, une mauvaise plaisanterie que j'ai voulu lui faire, mais il m'en fait une bien plus mauvaise.
Le jeune peintre essayait de rire, mais le squelette ne riait pas du tout.
Léon Didier ouvrit les yeux, croyant qu'il n'était plus là, mais le squelette tenait bon : il était toujours debout sur le seuil.
— J'ai encore de bonnes dents! dit-il en ricanant.
Cette fois le jeune peintre s'évanouit.
Un grand bruit s'était fait dans l'atelier; le sculpteur, qui demeurait au-dessous, monta pour savoir ce qui arrivait à son voisin. Il traversa rapidement l'atelier, mais il trouva quelqu'un à la porte : c'était le squelette qui ne se dérangea pas pour lui.
— Que diable fais-tu là? lui demanda le sculpteur avec une émotion soudaine.
Le squelette grinça les dents, agita les bras, et tomba en pièces vers le lit de celui qui l'avait bravé.
Léon Didier ne revint à lui qu'à midi sonnant. Le sculpteur le trouva dans les affres de la mort. Trois jours après on enterrait au cime-
tière Montmartre le squelette affamé. Le jeune peintre lui fait encore brûler des cierges.
Ainsi tous les soirs on contait des histoires chez la princesse qui disait elle-même :
— On conte chez moi des histoires à mourir de peur et à dormir debout.
M"« d'Armaillac n'écoutait jamais que l'histoire de son cœur.