MADAME ANONYME
apîs
ADEMotSELLE Jeanne d'Armaillac reçut un matin un petit billet qui ne renfermait que ces mots :
Boulevard Haussmann. 176.'
« Mademoiselle,
« Je vous ai vue chez la Princesse ***. Je vous « ai vue à l'Elysée. Je vous ai vue à Saint-Au- « gustin. J'aurais bien voulu que nous fussions « présentées Tune à l'autre. Je réunis ce soir « quelques amis. Je serais bien heureuses! vous
« veniez passer une heure avec nous. Vous feriez « la joie de la marquise Monti, qui aime la beauté « avec adoration. Vous vous trouverez d'ailleurs « enpays de connaissance, puisque la duchesse *** « viendra. On babillera, on prendra du café glacé « et on fera un tour de valse.
« En toute hâte, une amie inconnue :
« La comtesse d'Armonville. »
Jeanne chercha dans ses souvenirs, mais ne trouva pas la figure de la comtesse. La lettre était écrite par une jolie patte féminine, une écriture incisive et caractéristique. Ce n'était pas une plume qui courait à l'aventure, c'était un travail raisonné.
L'enveloppe portait une couronne de comtesse, imprimée en rouge. Sur la lettre il y avait une M majuscule, qui bordait toute la page. Pourquoi n'était-ce pas l'initiale? Qu'importe, tout cela sentait bon.
M"«d'Armaillac alla bien vite chez la duchesse pour la questionner, mais ladachesse, partie pour Versailles, ne devait revenir que le soir. Elle revint et demanda un conseil à sa mère, qui lui
dit que les d'Armonville étaient de très-haute famille, mais que rinvitation lui semblait à trop bref délai.
— Mais, ajouta-t-elle, tout se fait à la diable aujourd'hui. C'est à qui bravera les lois du monde et les décrets de l'étiquette.
]\jme d'Armaillac avait peur que l'aventure de sa fille, transperçant çà et là, ne lui fermât les salons collet-montés ; elle ne voulait pas la détourner d'une nouvelle amitié qui s'annonçait si bien.
— Va à cette petite soirée, lui dit-elle.
— Viens avec moi.
— *• Tu sais bien que je ne sors que les grands jours. Tu prendras la duchesse en passant.
Le soir venu, Jeanne se fit belle, mais dans le style simple.
Quand elle fut sur le point départir, sa psyché lui conseilla d'être un peu moins simple, il lui sembla qu'elle était « éteinte. » Elle voulut être rayonnante.
— Après tout, dit-elle, pourquoi n'irais-je pas là avec le collier de perles? Ma mère a assez de bijoux pour qu'on ne s'étonne pas de me voir trois cents perles sur le cou.
Dès qu'elle eut attaché le collier, elle se trouva resplendissante.
— Eh bien décidément, dit-elle, il faut qu'une femme soit encadrée comme un tableau.
Elle se fit conduire chez la duchesse, mais sa belle amie, revenue de Versailles, était déjà repartie.
Elle rencontra la femme de chambre sous la porte cochère.
— Vous arrivez trop tard, mademoiselle, car madame la princesse est sortie,
— En robe de bal ?
— Oui, en robe de bal.
— Est-ce qu'elle est allée boulevard Haussmann, 176?
— Oui, boulevard Hausmann, 176.
jjue d'Armaillac ne douta donc pas que la princesse ne fût chez M™® d'Armonville.
En moins de quelques minutes, Jeanne fut au n° 176 du boulevard Haussmann. La maison lui fut indiquée par une queue d'équipages parmi lesquels on voyait à peine trois ou quatre fiacres.
— J'ai bien fait de venir, dit Jeanne en montant l'escalier, seulement j'ai peur qu'il n'y ait trop de monde.
Elle avait demandé le nom de la comtesse au concierge, qui lui avait dit : « Suivez ces dames. »
En effet, deux dames montaient l'escalier.
Vues de dos, c'étaient deux femmes de la plus haute distinction. Elles se suivaient à distance et respectueusement parce que leurs traînes remplissaient un demi-étage.
— Il parait, dit Jeanne, que je ne suis pas tout à fait à la mode. Et pourtant la queue de ma robe mesure près de trois mètres.
Elle regarda sa traîne comme si elle craignit de la trouver trop modeste.
Au vestiaire, les deux dames qui ne se connaissaient que de loin se regardèrent comme deux chiens de faïence, ne voulant commencer ni l'une ni l'autre à se saluer; ce jeu leur donna un air de fierté qui trompa M"^ d'Armaillac.
Il lui sembla qu'elle avait vu ces dames au bois, ou à la messe, ou au sermon. Elle jugea que c'étaient des étrangères, sans doute venues tout exprès de San-Francisco ou de Mexico pour exagérer la mode parisienne.
Pendant que ces deux dame? refaisaient leur figure au vestiaire, M"« d'Armaillac, qui ne travaillait pas la sienne dans le monde, se présenta
dans rantichambre d-e M"*® la comtesse d'Armonville.
Elle donna son nom à un domestique bien campé qui semblait n'être là que pour faire Tannonce au public. Aussi cet homme cria-t-il à haute voix par la porte du salon :
— M"® d'Armaillac.
Ce fut un effet tout théâtral. La jeune fille chercha des yeux pour rencontrer ceux de la dame de la maison. Or, la dame de la maison, c'était la trop célèbre M™® d'Arcé : rien du nobiliaire de France. M™® d'Arcé par-ci, M°»® d'Arcé par-là. Celle qui a couru tous les steeple-chase des galantes aventures. Celle qui s'est risquée un soir à la rampe du Théâtre des Variétés. Celle qui a vendu deux fois ses bijoux. Celle qui a été trois fois ruinée. Celle qui a été quatre fois blonde et quatre fois brune, mais toujours des yeux à Tencre de Chine. Pas un mot de plus, vous la reconnaissez, même si vous ne l'avez jamais vue.
Pour le quart d'heure, elle refaisait son jeu de femme du monde, parce qu'il lui était revenu, comme par miracle, un ex-amoureux de Chicago. Aussi avait-elle été fort sévère pour son personnel : à peine quelques dames du lac, beaucoup
de femmes déchues, mais plus ou moins mariées. Le demi-monde dans tout son frou-frou.
Pour la circonstance, elle avait pris le nom d'Armonville, tout comme elle avait pris le nom de M"^« d'Arcé.
Elle vint vers M"^ d'Armaillac tout en agitant son éventail.
— Madame...
— Est-ce que la duchesse est arrivée?
— La duchesse !
— M""® d'Armonville, croyant que Jeanne voulait rire, répondit en souriant :
— Mais toutes les duchesses sont arrivées, il ne manquait plus que vous.
Elle ne connaissait pas M"® d'Armaillac. Elle se demandait comment elle venait ainsi chez elle, sans avoir eu Thonneur de lui être présentée. Un peu plus elle ne la recevait pas ! Elle y mit du laisser-aller et voulut bien se donner la peine de conduire M"® d'Armaillac dans le petit salon, où elle la présenta à une de ses amies.
Cette amie, c'était Marie Leblanc, ci-devant M°^® Chartes Fleuriot; cette amie, c'était « un Ange sur la Terre. » .
— Ma chère comtesse, lui dit M*"® d'Arcé, je
te présente M"^ d'Armaillac. Tu vois que je ne reçois que du beau monde.
Naturellement un « Ange sur la Terre » avait aussi dans le demi-monde un titre de comtesse.
Marie Leblanc daigna se lever à demi pour saluer Jeanne.
— Je ne vous connaissais pas sous ce nom-là, lui dit-elle, avec une pointe d'impertinence.
Car elle voulait lui rappeler qu'elles s'étaient rencontrées chez le duc d'Obanos.
M*^ d'Armaillac frappa Marie Leblanc d'un regard de haut dédain. Elle voulait ne pas lui répondre, mais elle laissa tomber ces quelques mots :
— Quand je vais quelque part avec un masque, je ne permets à personne de me démasquer.
Marie Leblanc comprit.
— Ma foi, répliqua -t- elle, vous êtes bien tombée ici.
M"® d'Armaillac s'aperçut que la veuve du commandant Fleuriot attachait ses yeux au collier du duc d'Obanos.
— Je suis perdue, pensa-t-elle.
Elle se sentait trahie. Déjà, à son entrée dans le premier salon, elle avait eu l'idée de battre en
retraite, mais elle avait marché en avant comme si elle eût obéi à la fatalité.
Elle regarda autour d'elle pour chercher une figure dq connaissance; elle vit des figures qui étaient connues de tout le monde, excepté d'elle. M"*^ d'Arcé avait voulu n'avoir que des femmes du monde ou tout au moins du demimonde. Mais elle avait. eu beau se rebaptiser la comtesse d'Armonville et faire un appel à toute la société étrangère, il ne lui était venu que trois ou quatre femmes égarées à Paris et se hasardant dans tous les chemins. En revanche, quoiqu'elle se fût promis de rompre avec ses amies de tous les temps, il en était venu beaucoup. On sait que ces dames s'amènent les unes les autres.
Une d'elles, à qui on demandait pourquoi elle était venue sans invitation, répondit ingénument : « Pourquoi m'aurait-on envoyé une invitation, puisque je ne sais pas lire? »
Si bien que M"^ d'Armaillac se trouvait dans une compagnie de hautes filles de joie, tempérée par quelques pauvres femmes « qui ne savaient pas le français. »
Elle était loin d'ailleurs de se douter de la pro-
4i LE TRÉBUCHET.
fondeur de l'abime où elle venait se jeter de gaieté de cœur. On sait que les allés à la mode, quand elles se donnent des fêtes, prennent des airs de femmes du monde et s'efforcent d'avoir une tenue de duchesse. Ce n'est qu'après trois ou quatre valses que le naturel revient au galop.
On n'en était pas encore là, on jouait de l'éventail, on prenait des airs penchés et des attitudes mélancoliques.
M"®d'Armaillacne voulantpas continuer la conversation avec un « Ange sur la Terre » retourna avec un air décidé vers la maîtresse de la maison qui caquetait avec deux gentilshommes du Turf et qui leur promettait de renfermer à double tour dans une armoire son homme de Chicago.
— Madame, dit tout à coup Jeanne à M°»® d' Arcé, voulez-vous avoir la bonne grâce de me dire pourquoi vous m'avez fait l'honneur de m'inviter à votre bal?
— Ma foi, mademoiselle, je suis très-heureuse de vous voir ici, mais je n'ai pas eu l'honneur de vous inviter.
— Comment, vous ne m'avez pas invitée ! mais j'ai une lettre de vous qui est bien explicite.
Vous me dites même dans cette lettre que je trouverai chez vous la duchesse ***. Vous me parlez d'une marquise Monti, qui veut me voir.
— Je vous avoue, madame, que je ne connais ni la duchesse ***, ni la marquise Monti.
— C'est une trahison, dit Jeanne, plus indignée encore. Mais qui donc a écrit cette lettre?
— C'est peut-être M"*® Charles Fleuriot, car je me souviens qu'elle m'a parlé de vous.
Jeanne ne douta plus que ce guet-apens ne fût l'œuvre d'un « Ange sur la Terre.» Elle salua vaguement M"*« d'Arcé et voulut s'en aller, mais voilà qu'à cet instant le comte de Briançon apparut à la porte.
j^âETQ ADEMOisELLE d'Armalllac se demandait si SSSJp ^113 était bien éveillée. Combien de bourgeoises qui rêvent qu'elles vont à la cour! combien de grandes dames qui se voient en songe parmi les femmes galantes !
— Eh mon Dieu, dit Jeanne en se retournant, tout cela est l'œuvre de cette femme, qui ne me pardonne pas de m'avoir vue à minuit chez le duc d'Obanos,
Pour n'être pas vue par Martial, elle fut obligée de retourner dans le petit salon, au risque de se heurter à la veuve du commandant.
Naturellement elle la retrouva devant elle.
FLEUK DU MAL. 47
debout, victorieuse, impertinente, savourant sa vengeance.
Il y avait tant de monde dans le petit salon que M"® d'Armaillac ne put passer outre. Il lui fallut subir le sourire de Marie Leblanc; bien plus, pour ne pas éveiller la curiosité, elle voulut bien lui parler encore.
— Madame, lui dit-elle, est-ce que je puis sortir par ce petit salon ?
— Oui , mademoiselle , répondit Marie Leblanc, avec sa grâce onduleuse, mais vous êtes trop belle pour vous en aller sitôt.
Et comme les hommes et les femmes faisaient cercle pour ces deux beautés, car on sait qu'un 4C Ange sur la Terre » avait la plus adorable figure du monde. M"*® Charles Fleuriot ajouta d'une voix bien distincte :
— Et puis, en vérité, ce merveilleux collier de perles s'ennuierait de rentrer sitôt dans son écrin.
Certes, si on pouvait tuer une femme d'un regard, la femme du commandant aurait été le rejoindre outre-tombe à l'instant même. Mais ce coup de poignard de Jeanne, loin de la désarmer, la fit plus méchante.
— Je le connais bien ce collier de perles ; je l'ai mis un soir et j'ai failli le garder.
— Nous avons donc le même bijoutier, madame?
— Oui, mademoiselle ; c'est un bijoutier inépuisable; il a une armoire à perles) une armoire à diamants, une armoire à pierres de couleur. C'est une féerie.
Jamais, au cinquième acte d'un drame, les spectateurs n'avaient écouté avec plus de silence. C'était terrible.
— Et comment s'appelle ce bijoutier? demanda La Taciturne, car elle était là.
Jeanne sembla n'avoir pas entendu , mais Marie Leblanc allait répondre quand tout à coup on vit entrer en scène M"^ Fleur du Mal.
Depuis quelques minutes, elle suivait des yeux M*i® d'Armaillac ; elle ne comprenait rien à la présence de cette jeune fille dans un tel monde. Elle n'osait l'aborder, car elle respectait son incognito chez le duc d'Obanos. Mais, quand elle vit cet horrible duel où Marie Leblanc, armée de toutes pièces, frappait en plein cœur, elle se jeta à la traverse.
Elle était d'ailleurs disposée à une bonne ac-
tion, car elle avait été le jour même à Sainte- Geneviève faire brûler des cierges pour son fils, qui avait eu la rougeole.
Elle s'avança entre les deux combattantes comme un témoin qui jugerait dans un duel que les armes ne sont pas égales.
— Mademoiselle , dit-elle en s'adressant à Jeanne, je suis sûre que vous vous êtes trompée de porte : il fallait monter un étage de plus. Là vous auriez trouvé la princesse et vos amies chez M"® la comtesse d'Harville. Je sais qui vous êtes et je sais que vous n'êtes pas dans
' votre monde.
j^ue d'Armaillac reconnut Fleur du Mal dans tout l'imprévu d'une toilette invraisemblable où on avait brouillé les modes de Trianon et les modes du Directoire.
Elle était d'ailleurs très-provocante et trèsagréable dans cette métamorphose.
— Vous avez raison, dit Jeanne en lui souriant de son meilleur sourire. Je me suis trompée de porte.
Mais M°»8 Charles Fleuriot n'avait pas fini.
— Il paraît, madame, que vous vous trompez
souvent de porte, car je vous ai rencontrée un III. 4
50 FLECR DU MAL.
soir dans une autre maison où je ne vous attendais pas.
jjiie d'Armaillac laissa tomber de ses lèvres • un «je ne vous connais pas, madame, > si dé-, daigneux et si hautain, que la jeune femme ne put parer le coup. Elle voulut riposter, mais Fleur du Mal entraînait Jeanne vers une chambre à coucher attenant au petit salon.
— Par là, mademoiselle, vous pouvez sortir si vous voulez.
Le comte de Briançon les suivait de près.
— Adieu, madame, dit M"® d'Armaillac en tendant la main à Fleur du Mal, je vous remercie.
Comme elle s'était retournée avant de sortir > par l'antichambre, son regard se croisa avec celui de Martial.
Autre duel.
Comme elle avait du courage, elle resta sur le seuil, comme pour combattre. Le comte de Briançon fit deux pas vers elle. Elle s'imagina que, déjà averti par un Ange sur la Terre, il regardait le collier du duc d'Obanos. Elle le défia de dire un mot par ses yeux si fiers.
Il s'approcha encore.
— Monsieur, lui dit-elle, vous vous êtes battu pour moi sans ma permission ; c'était me faire une injure sur un méchant propos.
Martial modéra l'amertume de son sourire.
— Mademoiselle , cette injure-là je vous la ferai peut-être encore demain. J'ai eu riio;ineur de vous rencontrer dans le monde, je ne permettrai pas qu'il soit jamais mal parlé de vous.
En achevant ces mots, le comte de Briançon s'était approché de M"® d'Armaillac. Quoiqu'elle se fût juré de ne plus jamais lui parler, quoiqu'elle se fût promis de ne pas le reconnaître, elle lui tendit la main, mais c'était pour lui dire adieu.
Ce fut bien vainement qu'il la voulut retenir : elle traversa l'antichambre et prit sa pelisse en toute hâte.
Elle allait descendre l'escalier quand Martial, qui l'avait suivie à distance, lui dit d'une voix timide :
— Je croyais que vous alliez au bal de M"« d'Harville.
M"»« d'Harville était une amie de M"*® de Tramont, mais qui connaissait à peine M"« d'Ar-
maillac. Elle ne l'invitait pas, parce qu'elle détestait sa mère.
— Non, répondit Jeanne, je ne vais pas chez M"»« d'Harville.
— Vous avez tort, vous y trouveriez la duchesse.
Jeanne, qui ne voulait pas continuer la conversation, surtout sur l'escalier, ne put s'empêcher de remonter une marche.
— Écoutez, dit-elle à Martial, puisque nous nous sommes rencontrés dans ce mauvais lieu, je dois vous dire que je n'y suis venue qu'en me trompant de porte, mais je suis trop furieuse pour aller maintenant chez M°*® d'Harville. Adieu, adieu, je ne vous arrache pas à votre monde.
Et sur ce dernier mot, dit d'une voix amère, jjue d'Armaillac descendit au plus vite, sans retourner la tète. Elle se jeta dans le premier fiacre venu, buvant son humiliation, mais jurant de se venger comme se vengent les femmes.
M"® d'Armaillac se demandait comment il était possible que ce guet-apens eût ainsi réussi ; elle ne doutait pas qu'il ne fût l'œuvre de M™® Charles Fleuriot. Au lieu de rentrer tout droit chez sa mère, elle se fit conduire chez le duc d'Obanos,
décidée à l'attendre, s'il n'était pas rentré, dûtelle se heurter encore à quelque femme douteuse.
Il revenait de l'Opéra à l'instant même où elle rentrait. Il la rejoignit sur le perron.
— Quelle bonne fortune ! lui dit-il.
— Dites plutôt quelle mauvaise fortune, murmura Jeanne en essayant de sourire.
Dès que le duc la vit en pleine lumière, il fut frappé de sa pâleur.
— Vous venez du bal, mademoiselle ; c'est la valse qui vous a abattue ainsi.
Jeanne raconta toute l'histoire au grand d'Espagne.
Jamais lion rugissant sa colère, jamais serpent sifflant sa furie n'exprimèrent plus violemment la soif d^la vengeance. Elle était superbe dans son indignation ; elle allait, elle venait dans le petit salon comme une tigresse dans sa cage.
— En vérité, ma chère amie, lui dit le duc, vous êtes grande comme une héroïne d'Homère.
Jeanne le regarda fixement. '• — Ne riez pas! Dites-moi comment je me vengerai de cette femme.
— C'est bien simple, il faut garder mon col-
lier. Rien au inonde ne lui fera plus de mal, car il y a plus d'un an que cette femme me supplie de le mettre à son cou. Mais je suis comme le rcM d'Espagne, je ne prodigue pas les décorations ; l'argent coûte moins cher.
Jeanne avait dégrafifé le collier.
— Cette fois, dit-elle, c'est pour jtout de bon- Ce collier, qui me caressait si doucement quand j'étais seule chez moi, m'a brûlé tout à l'heure dans ce mauvais monde comme s'il eût trois cents langues de feu.
M"® d'Armaillac présenta le collier au due d'Obanos.
— Ces pauvres perles, dit-il d'un air de regret. Jamais je ne retrouverai un si beau placement. Comme dit le poète espagnol : « Vous me « dépeuplez l'univers de femmes. »
Jeanne regardait les perles, pour leur dire adieu.
— Baisez-les une dernière fois.
— Je vous dis que ce sont des braises ardentes.
— Comme vous avez tort de me les rendre !
c'est vous avouer vaincue devant cette femme^. Je vous parle bien sérieusement : Maintenant qua
VOUS VOUS êtes montrée avec le collier, vous ne pouvez pas vous en dépouiller.
— Avant tout, je veux me venger; que m'importe l'opinion de toutes ces femmes perdues? Ah oui, la vengeance est le plaisir des dieux et des femmes !
Jeanne marchait toujours à grands pas, l'œil en flammes, la narine mouvante.
Comme le duc souriait, elle s'imagina qu'il se moquait d'elle ; sa colère, qui n'avait pas encore tout à fait éclaté, lui donna une force surhumaine. Elle se trouvait devant une console, « Je vous disque je me vengerai, » dit-elle en frappant du poing sur le marbre.
Le coup fut si rude que le marbre fut brisé.
Le duc, qui la suivait des yeux, se leva et vint en silence voir ce spectacle inouï.
Naturellement, devant un tel haut fait, la colère de Jeanne était tombée.
Ils se mirent à rire tous les deux.
— Eh bien, lui dit-il, je m'aperçois qu'il faut être de vos amis. Tudieu, quel beau coup de poing vous avez !
I^ue d'Armillac arracha son gant.
— C'est que je n'ai pas une main de petite
maîtresse, dit-elle. Voyez, vous pourriez mettre mon gant.
Le duc baisa la main et prouva qu'elle était idéalement belle, par le dessin.
— Et par la blancheur, dit Jeanne en montrant qu'elle était toute bleuie.
Mais elle ne perdait pas son idée fixe : l'idée de se venger.
— Voyez-vous, reprit-elle, je vais aller me coucher, mais je vous jure que je ne dormirai pas avant d'avoir trouvé ma revanche.
— Ma foi, j'augure que ce sera une rude revanche.
— Voulez-vous être de moitié?
— Oh non, ma chère amie, la vengeance est le plaisir des dieux et des femmes, mais ce n'est pas le plaisir des hommes.
— Eh bien, je ferai cela toute seule.
Elle tendit la main au duc d'Obanos et voulut s'en aller.
Il alla à elle et la prit doucement dans ses bras.
— Adieu, ma belle farouche, vengez-vous, mais aimez-moi.
Elle se laissa baiser au front.
FTiEUR DU MAL. 57
Sa préoccupation était si grande qu'elle ne s'aperçut pas que le grand d'Espagne lui avait remis au cou le collier de perles.
Ce ne fut qu'à l'Arc de Triomphe qu'elle sentit les perles en rajustant sa pelisse.
Elle pensa à rebrousser chemin, mais elle était brisée par toutes ces émotions.
— Tant pis, dit-elle, je garde encore le collier.
Elle n'était pas endormie qu'elle avait trouvé sa vengeance.
ffi|^ trois jours de là, M"* Charles Fleiiriot fut mSi invitée à un souper chez une Mexicaine forte en couleur, qui était sur les confins des deux mondes. Chez cette étrangère on ne dansait pas, on jouait. Les femmes aiment beaucoup le jeu quand il y a des hommes pour faire le jeu.
M"' Charles Fleuriot se croyait donc en bonne fortune dans une pareille maison. En effet, trouver des enjôleurs qui vous font des œillades et qui vous font jouer ou qui jouent pour vous, n'est-ce pas l'idéal des chercheuses d'aventures? surtout quand il y a un beau souper pour l'entr'acte.
« Un Ange sur la Terre » arriva chez la Mexicaine dans tout l'éclat de sa beauté, avec une robe fraîche et une coiffure rayonnante. Aussi la maîtresse de la maison lui dit-elle à son entrée :
— Vous êtes un vrai soleil; je vais éteindre quatre bougies.
Un crevé ajouta :
— On pourrait même éteindre toutes les bougies...
Ce à quoi la Mexicaine répliqua :
— On voit bien que vous avez beaucoup d'or pour jouer ce soir.
Menue monnaie de l'esprit demi-mondain.
On se mit à jouer au baccarat-chemin de fer.
On s'enrichit et on se ruina à toute vapeur. Au bout de deux heures, un « Ange sur la Terre » disait tout haut pour la dixième fois :
— J'ai tout perdu.
Elle jouait l'argent des autres.
Elle ne disait pas qu'elle faisait passer au bleu — c'était la couleur de sa robe — tous les louis d'or qu'elle pouvait escamoter, afin que, si elle eût tout perdu, il lui restât, non pas l'honneur, mais l'argent.
Dans cette maison, c'était le luxe effréné des femmes, mais c'était le jeu effréné des. hommes. Et il y avait des joueurs de toutes les nations. Le vieux monde et les nouveaux mondes étaient représentés : New-Calédoniens, Monesgasques , Mormons, Spartiates , Bougivaliens , toute la fleur des nationalités.
On soupa. Mais ce fut à peine si on prit le temps de faire des mines aux femmes qui, d'ailleurs, ne rêvaient que les mines argentifères.
On se remit au travail, une truffe d'une main et un marron glacé de l'autre. Il pouvait bien être trois heures du matin quand un nouveau venu fit sensation. Celui-là n'était pas attendu.
Les figures les plus étranges s'étaient montrées jusque-là sans faire sourciller les joueurs ni les joueuses. D'où vient que le nouveau venu imposa un silence de mort ? C'est que c'était le commissaire de police et qu'il portait un drapeau tricolore à la ceinture.
— Mesdames et messieurs, dit-il en homme du monde, je suis fâché de vous interrompre, mais il y a ici des joueurs qui sont des repris de justice et des demoiselles en rupture de ban.
Le commissaire de police était accompagné de
quelques hommes du monde , en habit noir, mais qui avaient retiré leurs gants. Ces personnages, qui n'étaient pas de simples comparses, se mirent à l'œuvre. On fouilla celui-ci, on fouilla celle-là ; on trouva du premier coup quatre jeux de cartes tout disposés pour faire la fortune de quatre joueurs.
Chose inouïe ! un de ces quatre jeux fut trouvé dans la poche d'un « Ange sur la Terre. »
— Oh ! s'écria sa voisine, elle avait une poche à sa robe.
— Que voulez-vous, dit une noble étrangère, pour aller jouer on met ses robes de jeu.
Pendant que ces dames parlaient, l'agent de police étalait trois poignées d'or prises après les cartes dans la poche de M°»® Charles Fleuriot.
Ne croyez pas qu'elle montrât la moindre émotion. Elle se contenta de dire avec son perpétuel sourire virginal :
— C'est un jeu, car on m'a mis ça dans ma poche.
— Non, madame, ce n'est pas un jeu, c'est le jeu, dit le commissaire de police, en étudiant les cartes.
— Eh bien, reprit un « Ange sur la Terre, »
G2 LE BACCAHAT.
je VOUS jure que je n'avais pas de cartes sur moi.
— Madame, vous voyez bien qu'on n'a pas pris celles-là sur votre voisine.
M°*® Charles Fleuriot se mit à pleurer, mais elle n'en fut pas moins appréhendée au corps et conduite à Saint-Lazare avec deux autres femmes qui en connaissaient bien le chemin.
— Pauvre femme, dit un des habitués de la maison quand elle fut partie, il faut avouer que ces commissaires de police sont terribles. Il y a des femmes qu'ils arrêtent parce qu'elles n'ont pas de cartes et d'autres parce qu'elles ont des cartes.