‹ Les Mille & une nuits (volume 2)Chapitre 5 sur 7 · ET DE G · texte numérisé non relu

ET DE G

Le roi, qui étoit prêt de monter à cheval pour aller à la chasse, et qui n'avoit pas eu le temps de bien voir l'oiseau , se le fit apporter dès qu'il fut de retour. L'officier apporta la cage ; et , afin de le mieux considérer, le roi l'ouvrit lui-même et prit l'oiseau sur sa main. En le regardant avec une grande admiration, il demanda à l'offi: l'avoit vu manger. « Sire, reprit l'officier, Votre Majesté peut voir que le vase de sa raangeaille est encore plein , et je n'ai pas remarqué qu'il y ait touché. » Le roi dit qu'il falloit lui en donner de plusieurs sortes, afin qu'il choisît celle qui lui conviendroit.

Comme on avoit déjà mis la table, on servit dans le temps que le roi prescrivit cet ordre. Dès qu'on eut posé les plats, l'oiseau battit des ailes, s'échappa de la main du roi, vola sur la table, où il se mit à becqueter sur le pain et sur les viandes, tantôt dans un plat et tantôt dans un autre. Le roi en fut si surpris qu'il envoya l'officier des eunuques avertir la reine de venir voir cette merveille. L'officier raconta la chose à la reine en peu de mots, et la reine vint aussitôt. Mais, dès qu'elle eut vu l'oiseau, elle se couvrit le visage de son voile et voulut se retirer. Le roi, étonné de cette action, d'autant plus qu'il n'v avoit que des eunuques dans la chambre, et des femmes qui l'avoient suivie, lui demanda la raison qu'elle avoit d'en user ainsi.

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« Sire , répondit la reine, Votre Majesté n'en sera plus étonnée quand elle aura appris que cet oiseau n'est pas un oiseau comme elle se l'imagine, et que c'est un homme. — Madame, reprit le roi plus étonné qu'auparavant, vous voulez vous railler de moi sans doute ; vous ne me persuaderez pas qu'un oiseau soit un homme. — Sire, Dieu me garde de me railler de Votre Majesté. Rien n'est plus vrai que ce que j'ai l'honneur de lui dire, et je l'assure que c'est le roi de Perse, qui se nomme Beder, fils de la célèbre Gulnare, princesse d'un des plus grands royaumes de la mer, neveu de Saleh, roi de ce royaume, et petit-fils de la reine Farasche, mère de Gulnare et de Saleh; et c'est la princesse Giauhare, fille du roi de Samandal, qui l'a ainsi métamorphosé. » Afin que le roi n'en pût pas douter, elle lui raconta comment et pourquoi la princesse Giauhare s'étoit ainsi vengée du mauvais traitement que le roi Saleh avoit fait au roi de Samandal son père.

Le roi eut d'autant moins de peine à ajouter foi à tout ce que la reine lui raconta de cette histoire qu'il savoit qu'elle étoit une magicienne des plus habiles qu'il y eût jamais eu au monde, et que, comme elle n'ignoroit rien de tout ce qui s'y passoit, il étoit d'abord informé par son moyen des mauvais desseins des rois ses voisins contre lui, et les prévenoit. Il eut compassion du roi de Perse,

et il pria la reine avec instance de rompre l'enchantement qui le retenoit sous cette forme.

La reine y consentit avec beaucoup de plaisir. <c Sire, dit-elle au roi, que Votre Majesté prenne la peine d'entrer dans son cabinet avec l'oiseau, je lui ferai voir en peu de momens un roi digne de la considération qu'elle a pour lui. » L'oiseau, qui avoit cessé de manger pour être attentif à l'entretien du roi et de la reine, ne donna pas au roi la peine de le prendre; il passa le premier dans le cabinet, et la reine y entra bientôt après avec un vase plein d'eau à la main. Elle prononça sur le vase des paroles inconnues au roi, jusqu'à ce que l'eau commençât à bouillonner; elle en prit aussitôt dans la main, et en la jetant sur l'oiseau :

Par la vertu des paroles saintes et mystérieuses que je viens de prononcer, dit-elle, et au nom du Créateur du ciel et de la terre, qui ressuscite les morts et maintient l'univers dans son état, quitte cette forme d'oiseau, et reprends celle que tu as reçue de ton Créateur.

La reine avoit à peine achevé ces paroles qu'au lieu de l'oiseau, le roi vit paroître un jeune prince de belle taille dont le bel air et la bonne mine le charmèrent. Le roi Beder se prosterna d'abord, et rendit grâces à Dieu de celle qu'il venoit de lui faire. Il prit la main du roi en se relevant, et la baisa pour lui marquer sa parfaite reconnoissance;

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mais le roi l'embrassa avec bien de la joie, et lui témoigna combien il avoit de satisfaction de le voir. Il voulut aussi remercier la reine; mais elle étoit déjà retirée à son appartement. Le roi le fit mettre à table avec lui, et, après le repas, il le pria de lui raconter comment la princesse Giauhare avoit eu l'inhumanité de transformer en oiseau un prince aussi aimable qu'il l'étoit, et le roi de Perse le satisfit d'abord. Quand il eut achevé, le roi, indigné du procédé de la princesse, ne put s'empêcher de la blâmer, a II étoit louable à la princesse de Samandal, reprit-il, de n'être pas insensible au traitement qu'on avoit fait au roi son père; mais qu'elle ait poussé la vengeance à un si grand excès contre un prince qui ne devoit pas en être accusé, c'est de quoi elle ne se justifiera jamais auprès de personne. Mais laissons ce discours, et dites-moi en quoi je puis vous obliger davantage.

— Sire, repartit le roi Beder, l'obligation que j'ai à Votre Majesté est si grande que je devrois demeurer toute ma vie auprès d'elle pour lui en témoigner ma reconnoissance ; mais, puisqu'elle ne met pas de bornes à sa générosité, je la supplie de vouloir bien m'accorder un de ses vaisseaux pour me remener en Perse, où je crains que mon absence, qui n'est déjà que trop longue, n'ait causé du désordre, et même que la reine ma mère, à qui j'ai caché mon départ, ne soit morte de dou-

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leur, dans l'incertitude où elle doit avoir été de ma vie ou de ma mort. »

Le roi lui accorda ce qu'il demandoit de la meilleure grâce du monde, et, sans différer, il donna l'ordre pour l'équipement d'un vaisseau le plus fort et le meilleur voilier qu'il eût dans sa flotte nombreuse. Le vaisseau fut bientôt fourni de tous ses agrès, de matelots, de soldats, de provisions et de munitions nécessaires; et, dès que le vent fut favorable , le roi Beder s'y embarqua, après avoir pris congé du roi et l'avoir remercié de tous les bienfaits dont il lui étoit redevable.

Le vaisseau mit à la voile avec le vent en poupe, qui le fît avancer considérablement dans sa route dix jours sans discontinuer; le onzième jour, il devint un peu contraire; il augmenta, et enfin il fut si violent qu'il causa une tempête furieuse. Le vaisseau ne s'écarta pas seulement de sa route, il fut encore si fortement agité que tous ses mâts se rompirent, et que, porté au gré du vent, il donna sur une sèche et s'y brisa.

La plus grande partie de l'équipage fut submergée d'abord; les uns se fièrent à la force de leurs bras pour se sauver à la nage , et les autres se prirent à quelque pièce de bois, ou à une planche. Beder fut des derniers; et, emporté tantôt par les courans et tantôt par les vagues, dans une grande incertitude de sa destinée, il s'aperçut enfin qu'il

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