II
« Ma fille, lui dit-elle, j'ai bien de la joie de vous revoir après une si longue absence, et je suis sûre que votre frère et vos parentes n'en ont pas moins que moi. Votre éloignement sans en avoir rien dit à personne nous a jetés dans une affliction inexprimable, et nous ne pourrions vous dire combien nous en avons versé de larmes. Nous ne savons autre chose du sujet qui peut vous avoir obligée de prendre un parti si surprenant que ce que votre frère nous a rapporté de l'entretien qu'il avoit eu avec vous. Le conseil qu'il vous donna alors lui avoit paru avantageux pour votre établissement, dans l'état où vous étiez aussi bien que nous. Il ne falloit pas vous alarmer si fort, s'il ne vous plaisoit pas, et vous voudrez bien que je vous dise que vous avez pris la chose tout autrement que vous ne le deviez. Mais laissons là ce discours, qui ne feroit que renouveler des sujets de douleur et de plainte que vous devez oublier avec nous, et faites-nous part de tout ce qui vous est arrivé depuis un si long temps que nous ne vous avons vue, et de l'état où vous êtes présentement; sur toute chose, marquez-nous si vous êtes contente. »
La reine Gulnare se jeta aussitôt aux pieds de la reine sa mère, et, après qu'elle lui eut baisé la main en se relevant : « Madame, reprit-elle, j'ai commis une grande faute, je l'avoue, et je ne suis redevable qu'à votre bonté du pardon que vous
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voulez bien m'en accorder. Ce que j'ai à vous dire, pour vous obéir, vous fera connoître que c'est en vain bien souvent qu'on a de la répugnance pour de certaines choses. J'ai éprouvé par moi-même que la chose à quoi ma volonté étoit le plus opposée est justement celle où ma destinée m'a conduite malgré moi. » Elle lui raconta tout ce qui lui étoit arrivé depuis que le dépit l'avoit portée à se lever du fond de la mer pour venir sur la terre. Lorsqu'elle eut achevé en marquant qu'enfin elle avoit été vendue au roi de Perse, chez qui elle se trouvoit : « Ma sœur, lui dit le roi son frère, vous avez grand tort d'avoir souffert tant d'indignités, et vous ne pouvez vous en plaindre qu'à vous-même. Vous aviez le moyen de vous en délivrer, et je m'étonne de votre patience à demeurer si longtemps dans l'esclavage : levez-vous , et revenez avec nous au royaume que j'ai reconquis sur le fier ennemi qui s'en étoit emparé. »
Le roi de Perse, qui entendit ces paroles du cabinet où il étoit, en fut dans la dernière alarme. « Ah ! dit-il en lui-même, je suis perdu , et ma mort est certaine, si ma reine, si ma Gulnare écoute un conseil si pernicieux ! Je ne puis plus vivre sans elle, et l'on m'en veut priver 1 » La reine Gulnare ne le laissa pas longtemps dans la crainte où il étoit.
« Mon frère, reprit-elle en souriant, ce que je
viens d'entendre me fait mieux comprendre que jamais combien l'amitié que vous avez pour moi est sincère. Je ne pus supporter le conseil que vous me donniez de me marier à un prince de la terre. Aujourd'hui , peu s'en faut que je ne me mette en colère contre vous de celui que vous me donnez, de quitter l'engagement que j'ai avec le plus puissant et le plus renommé de tous les princes. Je ne parle pas de l'engagement d'une esclave avec un maître : il nous seroit aisé de lui restituer les dix mille pièces d'or que je lui ai coûté ; je parle de celui d'une femme avec un mari, et d'une femme qui ne peut se plaindre d'aucun sujet de mécontentement de sa part. C'est un monarque religieux, sage, modéré, qui m'a donné les marques d'amour les plus essentielles. Il ne pouvoit pas m'en donner une plus signalée que de congédier, dès les premiers jours que je fus à lui, le grand nombre de femmes qu'il avoit, pour ne s'attacher qu'à moi uniquement. Je suis sa femme, et il vient de me déclarer reine de Perse pour participer à ses conseils. Je dis, de plus, que je suis grosse, et que, si j'ai le bonheur, avec la faveur du Ciel, de lui donner un fils, ce sera un autre bien qui m'attachera à lui plus inséparablement. Ainsi, mon frère, poursuivit la reine Gulnare, bien loin de suivre votre conseil, toutes ces considérations, comme vous le voyez , ne m'obligent pas seulement d'aimer le roi
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de Perse autant qu'il m'aime, mais même de demeurer et de passer ma vie avec lui, plus par reconnoissance que par devoir. J'espère que ni ma mère , ni vous avec mes bonnes cousines, vous ne désapprouverez ma résolution, non plus que l'alliance que j'ai faite sans l'avoir cherchée, qui fait honneur également aux monarques de la mer et de la terre. Excusez-moi si je vous ai donné la peine de venir ici du plus profond des ondes pour vous en faire part et avoir le bien de vous voir après une si longue séparation.
— Ma sœur, reprit le roi Saleh, la proposition que je vous ai faite de revenir avec nous, sur le récit de vos aventures que je n'ai pu entendre sans douleur, n'a été que pour vous marquer combien nous vous aimons tous, combien je vous honore en particulier, et que rien ne nous touche davantage que tout ce qui peut contribuer à votre bonheur. Par ces mêmes motifs , je ne puis en mon particulier qu'approuver une résolution si raisonnable et si digne de vous, après ce que vous venez de nous dire de la personne du roi de Perse, votre époux, et des grandes obligations que vous lui avez. Pour ce qui est de la reine, votre mère et la mienne, je suis persuadé qu'elle n'est pas d'un autre sentiment. »
Cette princesse confirma ce que le roi son fils venoit d'avancer. « Ma fille, reprit-elle en s'adressant
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aussi à la reine Gulnare, je suis ravie que vous soyez contente, et je n'ai rien à ajouter à ce que le roi votre frère vient de vous témoigner. Je serois la première à vous condamner si vous n'aviez toute lareconnoissance que vous devez pour un monarque qui vous aime avec tant de passion, et qui a fait de si grandes choses pour vous. »
Autant le roi de Perse, qui étoit dans le cabinet, avoit été affligé par la crainte de perdre la reine Gulnare, autant il eut de joie de voir qu'elle étoit résolue de ne le pas abandonner. Comme il ne pouvoit plus douter de son amour après une déclaration si authentique, il l'en aima mille fois davantage, et il se promit bien de lui en marquer sa reconnoissance par tous les endroits qu'il lui seroit possible.
Pendant que le roi de Perse s'entretenoit ainsi avec un plaisir incroyable, la reine Gulnare avoit frappé des mains, et avoit commandé à des esclaves qui étoient entrés aussitôt de servir la collation. Quand elle fut servie, elle invita la reine sa mère, le roi son frère et ses parentes de s'approcher et de manger. Mais ils eurent tous la même pensée, que, sans en avoir demandé la permission, ils se trouvoient dans le palais d'un puissant roi qui ne les avoit jamais vus et qui ne les connoissoit pas, et qu'il y auroit une grande incivilité à manger à sa table sans lui. La rougeur leur en monta au vi-
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sage, et, de l'émotion où ils en étoient, ils jetèrent des flammes par les narines et par la bouche, avec des yeux enflammés.
Le roi de Perse fut dans une frayeur inexprimable à ce spectacle, auquel il ne s'attendoit pas, et dont il ignoroit la cause. La reine Gulnare, qui se douta de ce qui en étoit, et qui avoit compris l'intention de ses parens, ne fit que le leur marquer en se levant de sa place, et qu'elle alloit revenir. Elle passa au cabinet, où elle rassura le roi par sa présence. t Sire, lui dit-elle, je ne doute pas que Votre Majesté ne soit bien contente du témoignage que je viens de rendre des grandes obligations dont je lui suis redevable. Il n'a tenu qu'à moi de m'abandonner à leurs désirs et de retourner avec eux dans nos Etats; mais je ne suis pas capable d'une ingratitude dont je me condamnerois la première. — Ah! ma reine! s'écria le roi de Perse, ne parlez pas des obligations que vous m'avez ; vous ne m'en avez aucune. Je vous en ai moi-même de si grandes que jamais je ne pourrai vous en témoigner assez de reconnoissance. Je n'avois pas cru que vous m'aimassiez au point que je vois que vous m'aimez : vous venez de me le faire connoître de la manière la plus éclatante. — Eh! Sire, reprit la reine Gulnare, pouvois-je en faire moins que ce que je viens de faire? 3% n'en fais pas encore assez après tous les hon-
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neurs que j'ai reçus, après tant de bienfaits dont vous m'avez comblée, après tant de marques d'amour auxquelles il n'est pas possible que je sois insensible ! Mais, Sire, ajouta la reine Gulnare, laissons là ce discours pour vous assurer de l'amitié sincère dont la reine ma mère et le roi mon frère vous honorent. Ils meurent de l'envie de vous voir et de vous en assurer eux-mêmes. J'ai même pensé me faire une affaire avec eux en voulant leur donner la collation avant de leur procurer cet honneur. Je supplie donc Votre Majesté de vouloir bien entrer et de les honorer de votre présence.
— Madame, repartit le roi de Perse, j'aurai un grand plaisir de saluer des personnes qui vous appartiennent de si près; mais ces flammes que j'ai vues sortir de leurs narines et de leur bouche me donnent de la frayeur. — Sire, répliqua la reine en riant, ces flammes ne doivent pas lui faire la moindre peine : elles ne signifient autre chose que leur répugnance à manger de ses biens dans son palais qu'elle ne les honore de sa présence, et ne mange avec eux. »
Le roi de Perse, rassuré par ces paroles, se leva de sa place et entra dans la chambre avec la reine Gulnare ; et la reine Gulnare le présenta à la reine sa mère, au roi son frère et à ses parentes, qui se prosternèrent aussitôt la face contre terre. Le roi de Perse courut aussitôt à eux, les obligea de se
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relever, et les embrassa l'un après l'autre. Après qu'ils se furent tous assis, le roi Saleh prit la parole. « Sire, dit-il au roi de Perse, nous ne pouvons assez témoigner notre joie à Votre Majesté de ce que la reine Gulnare ma sœur, dans sa disgrâce, a eu le bonheur de se trouver sous la protection d'un monarque si puissant. Nous pouvons l'assurer qu'elle n'est pas indigne du haut rang où il lui a fait l'honneur de l'élever. Nous avons toujours eu une si grande amitié et tant de tendresse pour elle que nous n'avons pu nous résoudre de l'accorder à aucun des puissans princes de la mer qui nous l'avoient demandée en mariage avant même qu'elle fût en âge. Le Ciel vous la réservoit, Sire, et nous ne pouvons mieux le remercier de la faveur qu'il lui a faite qu'en lui demandant d'accorder à Votre Majesté la grâce de vivre de longues années avec elle, avec toute sorte de prospérités et de satisfactions.
— Il falloit bien, reprit le roi de Perse, que le Ciel me l'eût réservée comme vous le remarquez. En effet, la passion ardente dont je l'aime me fait connoître que je n'avois jamais rien aimé avant de l'avoir vue. Je ne puis assez témoigner de reconnoissance à la reine sa mère, ni à vous, Prince, ni à toute votre parenté, de la générosité avec laquelle vous consentez de me recevoir dans une alliance qui m'est si glorieuse. » En achevant ces paroles, il les
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invita à se mettre à table, et il s'y mit aussi avec la reine Gulnare. La collation achevée, le roi de Perse s'entretint avec eux bien avant dans la nuit ; et, lorsqu'il fut temps de se retirer, il les conduisit lui-même chacun à l'appartement qu'il leuravoit fait préparer.
Le roi de Perse régala ses illustres hôtes par des fêtes continuelles, dans lesquelles il n'oublia rien de tout ce qui pouvoit faire paroître sa grandeur et sa magnificence; et insensiblement il les engagea de demeurer à la cour jusqu'aux couches de la reine. Dès qu'elle en sentit les approches il donna ordre à ce que rien ne lui manquât de toutes les choses dont elle pouvoit avoir besoin dans cette conjoncture. Enfin, elle mit au monde un fils, avec une grande joie de la reine sa mère, qui l'accoucha, et qui alla le présenter au roi dès qu'il fut dans ses premiers langes, qui étoient magnifiques.
Le roi de Perse reçut ce présent avec une joie qu'il est plus aisé d'imaginer que d'exprimer. Comme le visage du petit prince son fils étoit plein et éclatant de beauté, il ne crut pas pouvoir lui donner un nom plus convenable que celui de Beder. En actions de grâces au Ciel, il assigna de grandes aumônes aux pauvres, il fit sortir les prisonniers hors des prisons, il donna la liberté à tous ses esclaves de l'un et de l'autre sexe, et il fit distribuer de grosses sommes aux ministres et
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aux dévots de sa religion. Il fit aussi de grandes largesses à sa cour et au peuple, et l'on publia, par son ordre, des réjouissances de plusieurs jours par toute la ville.
Après que la reine Gulnare fut relevée de ses couches, un jour que le roi de Perse, la reine Gulnare, la reine sa mère , le roi Saleh son frère et les princesses leurs parentes s'entretenoient ensemble dans la chambre de la reine , la nourrice y entra avec le petit prince Beder, qu'elle portoit entre ses bras. Le roi Saleh se leva aussitôt de sa place, courut au petit prince, et, après l'avoir pris d'entre les bras de la nourrice dans les siens, il se mit à le baiser et à le caresser avec de grandes démonstrations de tendresse. Il fit plusieurs* tours par la chambre en jouant et le tenant en l'air entre ses mains, et tout d'un coup, dans le transport de sa joie, il s'élança par une fenêtre qui étoit ouverte, et se plongea dans la mer avec le prince.
Le roi de Perse, qui ne s'attendoit pas à ce spectacle, poussa des cris épouvantables, dans la croyance qu'il ne reverroit plus le prince son cher fils, ou, s'il avoit à le revoir, qu'il ne le reverroit que noyé. Peu s'en fallut qu'il ne rendît l'âme au milieu de son affliction, de sa douleur et de ses pleurs. « Sire, lui dit la reine Gulnare d'un visage et d'un ton assurés à le rassurer lui-même, que Votre Majesté ne craigne rien. Le petit prince
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est mon fils comme il est le vôtre, et je ne l'aime pas moins que vous l'aimez : vous voyez cependant que je n'en suis pas alarmée; je ne le dois pas être aussi. En effet, il ne court aucun risque, et vous verrez bientôt reparoître le roi son oncle, qui le rapportera sain et sauf. Quoiqu'il soit né de votre sang, par l'endroit néanmoins qu'il m'appartient, il ne laisse pas d'avoir le même avantage que nous, de pouvoir vivre également dans la mer et sur la terre. » La reine sa mère et les princesses ses parentes lui confirmèrent la même chose; mais leurs discours ne firent pas un grand effet pour le guérir de sa frayeur : il ne lui fut pas possible d'en revenir tout le temps que le prince Beder ne parut plus à ses yeux.
La mer enfin se troubla, et l'on revit bientôt le roi Saleh qui s'en éleva avec le petit prince entre les bras, et qui, en se soutenant en l'air, rentra par la même fenêtre qu'il étoit sorti. Le roi de Perse fut ravi, et dans une grande admiration de revoir le prince Beder aussi tranquille que quand il avoit cessé de le voir. Le roi Saleh lui demanda : « Sire, Votre Majesté n'a-t-elle pas eu une grande peur quand elle m'a vu plonger dans la mer avec le prince mon neveu ? — Ah ! prince , reprit le roi de Perse, je ne puis vous l'exprimer! Je Tai cru perdu dès ce moment, et vous m'avez redonné la vie en me le rapportant. — Sire, repartit le roi Les Mille et une Nuits. VI. 17
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Saleh, je m'en étois douté; mais il n'y avoitpas le moindre sujet de crainte. Avant de me plonger, j'avois prononcé sur lui les paroles mystérieuses qui étoient gravées sur le sceau du grand roi Salomon, fils de David. Nous pratiquons la même chose à l'égard de tous les enfans qui nous naissent dans les régions du fond de la mer, et, en vertu de ces paroles, ils reçoivent le même privilège que nous avons par-dessus les hommes qui demeurent sur la terre. De ce que Votre Majesté vient de voir, elle peut juger de l'avantage que le prince Beder a acquis par sa naissance du côté de la reine Gulnare, ma sœur. Tant qu'il vivra , et toutes les fois qu'il le voudra, il lui sera libre de se plonger dans la mer et de parcourir les vastes empires qu'elle renferme dans son sein. »
Après ces paroles, le roi Saleh, qui avoit déjà remis le petit prince Beder entre les bras de sa nourrice, ouvrit une caisse qu'il étoit allé prendre dans son palais dans le peu de temps qu'il avoit disparu, et qu'il avoit apportée remplie de trois cents diamans gros comme des œufs de pigeon, d'un pareil nombre de rubis d'une grosseur extraordinaire, d'autant de verges d'émeraudes de la longueur d'um demi-pied, et de trente filets ou colliers de perles, chacun de dix. « Sire, dit-il au roi de Perse en lui faisant présent de cette caisse, lorsque nous avons été appelés par la reine ma
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sœur, nous ignorions en quel endroit de la terre elle étoit, et qu'elle eût l'honneur d'être l'épouse d'un si grand monarque : c'est ce qui a fait que nous sommes arrivés les mains vides. Comme nous ne pouvons assez témoigner notre reconnoissance à Votre Majesté, nous la supplions d'en agréer cette foible marque en considération des faveurs singulières qu'il lui a plu de lui faire, auxquelles nous ne prenons pas moins de part qu'elle-même. »
On ne peut exprimer quelle fut la surprise du roi de Perse quand il vit tant de richesses renfermées dans un si petit espace. « Hé quoi ! prince, s'écria -t- il, appelez-vous une foible marque de votre reconnoissance, lorsque vous ne me devez rien, un présent d'un prix inestimable? Je vous déclare encore une fois que vous ne m'êtes redevables de rien , ni la reine votre mère, ni vous. Je m'estime trop heureux du consentement que vous avez donné à l'alliance que j'ai contractée avec vous. Madame, dit-il à la reine Gulnare en se tournant de son côté, le roi votre frère me met dans une confusion dont je ne puis revenir; et je le supplierois de trouver bon que je refuse son présent , si je ne craignois qu'il ne s'en offensât : priez-le d'agréer que je me dispense de l'accepter.
— Sire, repartit le roi Saleh, je ne suis pas surpris que Votre Majesté trouve le présent extraordinaire : je sais qu'on n'est pas accoutumé sur la
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terre à voir des pierreries de cette qualité et en si grand nombre tout à la fois. Mais, si elle savoit que je sais où sont les minières d'où on les tire, et qu'il est en ma disposition d'en faire un trésor plus riche que tout ce qu'il y en a dans les trésors des rois de la terre, elle s'étonneroit que nous ayons pris la hardiesse de lui faire un présent de si peu de chose. Aussi nous vous supplions de ne le pas regarder par cet endroit, mais par l'amitié sincère qui nous oblige de vous l'offrir, et de ne nous pas donner la mortification de ne pas le recevoir de même. » Des manières si honnêtes obligèrent le roi de Perse à l'accepter, et il lui en fit de grands remercîmens, de même qu'à la reine sa mère.
Quelques jours après, le roi Saleh témoigna au roi de Perse que la reine sa mère, les princesses ses parentes et lui n'auroient pas un plus grand plaisir que de passer toute leur vie à sa cour; mais que, comme il y avoit longtemps qu'ils étoient absens de leur royaume, et que leur présence y étoit nécessaire, ils le prioient de trouver bon qu'ils prissent congé de lui et de la reine Gulnare. Le roi de Perse leur marqua qu'il étoit bien fâché de ce qu'il n'étoit pas en son pouvoir de leur rendre la même civilité, d'aller leur rendre visite dans leurs États. « Mais, comme je suis persuadé, ajouta-t-il, que vous n'oublierez pas la reine Gulnare, et que vous la viendrez voir de temps en temps, j'espère
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que j'aurai l'honneur de vous revoir plus d'une fois. »
Il y eut beaucoup de larmes répandues de part et d'autre dans leur séparation. Le roi Saleh se sépara le premier; mais la reine sa mère et les princesses furent obligées, pour le suivre, de s'arracher en quelque manière des embrassemens de la reine Gulnare, qui ne pouvoit se résoudre de les laisser partir. Dès que cette troupe royale eut disparu, le roi de Perse ne put s'empêcher de dire à la reine Gulnare : « Madame, j'eusse regardé comme un homme qui eût voulu abuser de ma crédulité celui qui eût entrepris de me faire passer pour véritables les merveilles dont j'ai été témoin depuis le moment que votre illustre famille a honoré mon palais de sa présence. Mais je ne puis démentir mes yeux : je m'en souviendrai toute ma vie, et je ne cesserai de bénir le Ciel de ce qu'il vous a adressée à moi préférablement à tout autre prince. »
Le petit prince Beder fut nourri et élevé dans le palais, sous les yeux du roi et de la reine de Perse, qui le virent croître et augmenter en beauté avec une grande satisfaction. Il leur en donna beaucoup davantage, à mesure qu'il avança en âge, par son enjouement continuel, par ses manières agréables en tout ce qu'il faisoit , et par les marques de la justesse et de la vivacité de son esprit en tout ce qu'il disoit ; et cette satisfaction leur étoit d'autant
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plus sensible que le roi Saleh, son oncle, la reine sa grand'mère et les princesses ses cousines venoient souvent en prendre leur part. On n'eut point de peine à lui apprendre à lire et à écrire, et on lui enseigna avec la même facilité toutes les sciences qui convenoient à un prince de son rang.
Quand le prince de Perse eut atteint l'âge de quinze ans, il s'acquittoit déjà de tous ses exercices avec infiniment plus d'adresse et de bonne grâce que ses maîtres. Avec cela il étoit d'une sagesse et d'une prudence admirables. Le roi de Perse, qui avoit reconnu en lui, presque dès sa naissance, ces vertus si nécessaires à un monarque, qui L' avoit vu s'y fortifier jusqu'alors, et qui d'ailleurs s'apercevoit tous les jours des grandes infirmités de la vieillesse, ne voulut pas attendre que sa mort lui donnât lieu de le mettre en possession du royaume. Il n'eut pas de peine à faire consentir son conseil à ce qu'il souhaitoit là-dessus, et les peuples apprirent sa résolution avec d'autant plus de joie que le prince Beder étoit digne de les commander. En effet, comme il y avoit longtemps qu'il paroissoit en public, ils avoient eu tout le loisir de remarquer qu'il n^avoit pas cet air dédaigneux, fier et rebutant, si familier à la plupart des autres princes, qui regardent tout ce qui est au-dessous d'eux avec une hauteur et un mépris insupportables. Ils savoient au contraire qu'il re-
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gardoit tout le monde avec une bonté qui invitoit à s'approcher de lui ; qu'il écoutoit favorablement ceux qui avoient à lui parler, qu'il leur répondoit avec une bienveillance qui lui étoit particulière, et qu'il ne refusoit rien à personne, pour peu que ce qu'on lui demandoit fût juste.
Le jour delà cérémonie fut arrêté; et ce jourlà, au milieu de son conseil qui étoit plus nombreux qu'à l'ordinaire, le roi de Perse, qui d'abord s'étoit assis sur son trône, en descendit, ôta la couronne de dessus sa tête, la mit sur celle du prince Beder, et, après l'avoir aidé à monter à sa place, il lui baisa la main pour marque qu'il lui remettoit toute son autorité et tout son pouvoir; après quoi il se mit au-dessous de lui, au rang des vizirs et des émirs.
Aussitôt les vizirs, les émirs et tous les officiers principaux vinrent se jeter aux pieds du nouveau roi, et lui prêtèrent le serment de fidélité chacun dans son rang. Le grand-vizir fit ensuite le rapport de plusieurs affaires importantes, sur lesquelles il prononça avec une sagesse qui fît l'admiration de tout le conseil. Il déposa ensuite plusieurs gouverneurs convaincus de malversation, et en mit d'autres à leur place, avec un discernement si juste et si équitable qu'il s'attira les acclamations de tout le monde, d'autant plus honorables que la flatterie n'v avoit aucune part. Il sortit enfin du
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conseil, et, accompagné du roi son père, il alla à l'appartement de la reine Gulnare. La reine ne le vit pas plus tôt avec la couronne sur la tête qu'elle courut à lui et l'embrassa avec beaucoup de tendresse, en lui souhaitant un règne de longue durée.
La première année de son règne, le roi Beder s'acquitta de toutes les fonctions royales avec une grande assiduité. Sur toutes choses il prit un grand soin de s'instruire de l'état des affaires et de tout ce qui pouvoit contribuer à la félicité de ses sujets. L'année suivante, après qu'il eut laissé l'administration des affaires à son conseil, sous le bon plaisir de l'ancien roi son père, il sortit de la capitale sous prétexte de prendre le divertissement de la chasse; mais c'étoit pour parcourir toutes les provinces de son royaume, afin d'y corriger les abus, d'établir le bon ordre et la discipline partout, et d'ôter aux princes ses voisins malintentionnés l'envie de rien entreprendre contre la sûreté et la tranquillité de ses Etats, en se faisant voir sur les frontières.
Il ne fallut pas moins de temps qu'une année entière à ce jeune roi pour exécuter un dessein si digne de lui. Il n'y avoit pas longtemps qu'il étoit de retour, que le roi son père tomba malade si dangereusement que d'abord il connut lui-même qu'il n'en relèveroit pas. Il attendit le dernier mo-
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ment de sa vie avec une grande tranquillité, et l'unique soin qu'il eut fut de recommander aux ministres et aux seigneurs de la cour du roi son fils de persister dans la fidélité qu'ils lui avoient jurée; et il n'y en eut pas un qui n'en renouvelât le serment avec autant de bonne volonté que la première fois. Il mourut enfin avec un regret très sensible du roi Beder et de la reine Gulnare, qui firent porter son corps dans un superbe mausolée avec une pompe proportionnée à sa dignité.
Après que les funérailles furent achevées, le roi Beder n'eut pas de peine à suivre la coutume en Perse de pleurer les morts un mois entier et de ne voir personne tout ce temps-là. Il eût pleuré son père toute sa vie s'il eût écouté l'excès de son affliction, et s'il eût été permis à un grand roi de s'y abandonner tout entier. Dans cet intervalle, la reine mère de la reine Gulnare et le roi Saleh, avec les princesses leurs parentes, arrivèrent, et prirent une grande part à leur affliction avant de leur parler de se consoler.
Quand le mois fut écoulé, le roi ne put se dispenser de donner entrée à son grand-vizir et à tous les seigneurs de sa cour, qui le supplièrent de quitter l'habit de deuil, de se faire voir à ses sujets, et de reprendre le soin des affaires comme auparavant. Il témoigna d'abord une si grande répugnance à les écouter que le grand-vizir fut obligé
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de prendre la parole et de lui dire : « Sire, il n'est pas besoin de représenter à Votre Majesté qu'il n'appartient qu'à des femmes de s'opiniâtrer à demeurer dans un deuil perpétuel. Nous ne doutons pas qu'elle n'en soit très persuadée, et que ce n'est pas son intention de suivre leur exemple. Nos larmes ni les vôtres ne sont pas capables de redonner la vie au roi votre père, quand nous ne cesserions de pleurer toute notre vie. Il a subi la loi commune à tous les hommes, qui les soumet au tribut indispensable de la mort. Nous ne pouvons cependant dire absolument qu'il soit mort, puisque nous le revoyons en votre sacrée personne.
II n'a pas douté lui-même en mourant qu'il ne dût revivre en vous : c'est à Votre Majesté à faire voir qu'il ne s'est pas trompé. »
Le roi Beder ne put résister à des instances si pressantes : il quitta l'habit de deuil dès ce moment, et, après qu'il eut repris l'habillement et les ornemens royaux, il commença de pourvoir aux besoins de son royaume et de ses sujets avec la même attention qu'avant la mort du roi son père. Il s'en acquitta avec une approbation universelle; et, comme il étoit exact à maintenir l'observation des ordonnances de ses prédécesseurs, les peuples ne s'aperçurent pas d'avoir changé de maître.
Le roi Saleh, qui étoit retourné dans ses Etats de la mer avec la reine sa mère et les princesses,
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dès qu'il eut vu que le roi Beder avoit repris le gouvernement, revint seul au bout d'un an, et le roi Beder et la reine Gulnare furent ravis de le revoir. Un soir, au sortir de table, après qu'on eut desservi et qu'on les eut laissés seuls, ils s'entretinrent de plusieurs choses.
Insensiblement le roi Saleh tomba sur les louanges du roi son neveu, et témoigna à la reine sa sœur combien il étoit satisfait de la sagesse avec laquelle il gouvernoit, qui lui avoit acquis une si grande réputation, non seulement auprès des rois ses voisins, mais même jusqu'aux royaumes les plus éloignés. Le roi Beder, qui ne pouvoit entendre parler de sa personne si avantageusement, et ne vouloit pas aussi , par bienséance , imposer silence au roi son oncle, se tourna de l'autre côté et fît semblant de dormir, en appuyant sa tête sur un coussin qui étoit derrière lui.
Des louanges qui ne regardoient que la conduite merveilleuse et l'esprit supérieur en toutes choses du roi Beder, le roi Saleh passa à celles du corps; et il en parla comme d'un prodige qui n'avoit rien de semblable sur la terre, ni dans tous les royaumes de dessous les eaux de la mer dont il eût connoissance. « Ma sœur, s'écria-t-il tout d'un coup, tel qu'il est fait et tel que vous le voyez vous-même, je m'étonne que vous n'ayez pas encore songé à le marier. Si je ne me trompe,
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cependant, il est dans sa vingtième année; et à cet âge il n'est pas permis à un prince comme lui d'être sans femme. Je veux y penser moi-même puisque vous n'y pensez pas, et lui donner pour épouse une princesse de nos royaumes qui soit digne de lui.
— Mon frère, reprit la reine Gulnare, vous me faites souvenir d'une chose dont je vous avoue que je n'ai pas eu la moindre pensée jusqu'à présent. Comme il n'a pas encore témoigné qu'il eût aucun penchant pour le mariage , je n'y avois pas fait d'attention moi-même, et je suis bien aise que vous vous soyez avisé de m'en parler. Comme j'approuve fort de lui donner une de nos princesses, je vous prie de m'en nommer quelqu'une, mais si belle et si accomplie que le roi mon fils soit forcé de l'aimer.
— J'en sais une, repartit le roi Saleh en parlant bas; mais, avant de vous dire qui elle est, je vous prie de voir si le roi mon neveu dort; je vous dirai pourquoi il est bon que nous prenions cette précaution. » La reine Gulnare se retourna, et, comme elle vit Beder dans la situation où il étoit, elle ne douta nullement qu'il ne dormît profondément. Le roi Beder cependant, bien loin de dormir, redoubla son attention pour ne rien perdre de ce que le roi son oncle avoit à dire avec tant de secret. « Il n'est pas besoin que vous vous
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contraigniez, dit la reine au roi son frère, vous pouvez parler librement sans craindre d'être entendu.
— Il n'est pas à propos, reprit le roi Saleh, que le roi mon neveu ait sitôt connoissance de ce que j'ai à vous dire. L'amour, comme vous le savez, se prend quelquefois par l'oreille, et il n'est pas nécessaire qu'il aime de cette manière celle que j'ai à vous nommer. En effet, je vois de grandes difficultés à surmonter, non pas du côté de la princesse, comme je l'espère, mais du côté du roi son père. Je n'ai qu'à vous nommer la princesse Giauhaie et le roi de Samandal.
— Que dites-vous, mon frère ! repartit la reine Gulnare ; la princesse Giauhare n'est-elle pas encore mariée ? Je me souviens de l'avoir vue peu de temps avant que je me séparasse d'avec vous : elle avoit environ dix-huit mois, et dès lors elle étoit d'une beauté surprenante. Il faut qu'elle soit aujourd'hui la merveille du monde, si sa beauté a toujours augmenté depuis ce temps-là. Le peu d'âge qu'elle a plus que le roi mon fils ne doit pas nous empêcher de faire nos efforts pour lui procurer un parti si avantageux. Il ne s'agit que de savoir les difficultés que vous y trouvez, et de les surmonter.
— Ma sœur, répliqua le roi Saleh, c'est que le roi de Samandal est d'une vanité insupportable, et
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qu'il se regarde au-dessus de tous les autres rois; qu'il y a peu d'apparence de pouvoir entrer en traité avec lui sur cette alliance. J'irai moi-même néanmoins lui faire la demande de la princesse sa fille; et, s'il nous refuse, nous nous adresserons ailleurs où nous serons écoutés plus favorablement. C'est pour cela, comme vous le voyez, ajouta-t-il, qu'il est bon que le roi mon neveu ne sache rien de notre dessein que nous ne soyons certains du consentement du roi de Samandal, de crainte que l'amour de la princesse Giauhare ne s'empare de son cœur, et que nous ne puissions réussir à la lui obtenir. » Ils s'entretinrent encore quelque temps sur le même sujet; et, avant de se séparer, ils convinrent que le roi Saleh retourneroit incessamment dans son royaume, et feroit la demande de la princesse Giauhare au roi de Samandal pour le roi de Perse.
La reine Gulnare et le roi Saleh, qui croyoient que le roi Beder dormoit véritablement, l'éveillèrent quand ils voulurent se retirer; et le roi Beder réussit fort bien à faire semblant de se réveiller comme s'il eût dormi d'un profond sommeil. Il étoit vrai cependant qu'il n'avoit pas perdu un mot de leur entretien, et que le portrait qu'ils avoient fait de la princesse Giauhare avoit enflammé son cœur d'une passion qui lui étoit toute nouvelle. Il se forma une idée de sa beauté si avantageuse
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que le désir de la posséder lui fit passer toute la nuit dans des inquiétudes qui ne lui permirent pas de fermer l'œil un moment.
Le lendemain, le roi Saleh voulut prendre congé de la reine Gulnare et du roi son neveu. Le jeune roi de Perse , qui savoit bien que le roi son oncle ne vouloit partir sitôt que pour aller travailler à son bonheur sans perdre de temps , ne laissa pas de changer de couleur à ce discours. Sa passion étoit déjà si forte qu'elle ne lui permettoit pas de demeurer sans voir l'objet qui la causoit , aussi longtemps qu'il jugeoit qu'il en mettroit à traiter de son mariage. Il prit la résolution de le prier de vouloir bien l'emmener avec lui ; mais, comme il ne vouloit pas que la reine sa mère en sût rien, afin d'avoir occasion de lui en parler en particulier, il l'engagea de demeurer encore ce jour-là pour être d'une partie de chasse avec lui le jour suivant, résolu de profiter de cette occasion pour lui déclarer son dessein.
La partie de chasse se fit, et le roi Beder se trouva seul plusieurs fois avec le roi son oncle; mais il n'eut pas la hardiesse d'ouvrir la bouche pour lui dire un mot de ce qu'il avoit projeté. Au plus fort de la chasse, que le roi Saleh s'étoit séparé d'avec lui, et qu'aucun officier ni de ses gens n'étoit resté près de lui, il mit pied à terre près d'un ruisseau ; et, après qu'il eut attaché son che-
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val à un arbre, qui faisoit un très bel ombrage le long du ruisseau avec plusieurs autres qui le bordoient, il se coucha à demi sur le gazon et donna un libre cours à ses larmes, qui coulèrent en abondance, accompagnées de soupirs et de sanglots. Il demeura longtemps dans cet état, abîmé dans ses pensées, sans proférer une seule parole.
Le roi Saleh cependant, qui ne vit plus le roi son neveu, fut dans une grande peine de savoir où il étoit, et il ne trouvoit personne qui lui en donnât des nouvelles. Il se sépara d'avec les autres chasseurs ; et, en le cherchant, il l'aperçut de loin. Il avoit remarqué dès le jour précédent, et encore plus clairement le même jour, qu'il n'avoit pas son enjouement ordinaire, qu'il étoit rêveur contre sa coutume, et qu'il n'étoit pas prompt à répondre aux demandes qu'on lui faisoit, ou, s'il y répondoit, qu'il ne le faisoit pas à propos. Mais il n'avoit pas eu le moindre soupçon de la cause de ce changement. Dès qu'il le vit dans la situation où il étoit, il ne douta pas qu'il n'eût entendu l'entretien qu'il avoit eu avec la reine Gulnare, et qu'il ne fût amoureux. Il mit pied à terre assez loin de lui; après qu'il eut attaché son cheval à un arbre, il prit un grand détour, et s'en approcha sans faire de bruit, si près qu'il lui entendit prononcer ces paroles :
« Aimable princesse du royaume de Samandal,
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s'écrioit-il, on ne m'a fait sans doute qu'une foible ébauche de votre beauté incomparable. Je vous tiens encore plus belle, préférablement à toutes les princesses du monde, que le soleil n'est beau, préférablement à la lune et à tous les astres ensemble. J'irois dès ce moment vous offrir mon cœur, si je savois où vous trouver; il vous appartient, et jamais princesse ne le possédera que vous. »
Le roi Saleh n'en voulut pas entendre davantage; il s'avança, et, en se faisant voir au roi Beder : « A ce que je vois, mon neveu, lui dit-il, vous avez entendu ce que nous disions avant-hier de la princesse Giauhare , la reine votre mère et moi. Ce n'étoit pas notre intention, et nous avons cru que vous dormiez. — Mon cher oncle, reprit le roi Beder, je n'en ai pas perdu une parole, et j'en ai éprouvé l'effet que vous aviez prévu, et que vous n'avez pu éviter. Je vous avois retenu exprès, dans le dessein de vous parler de mon amour avant votre départ; mais la honte de vous faire un aveu de ma foiblesse, si c'en est une d'aimer une princesse si digne d'être aimée, m'a fermé la bouche. Je vous supplie donc, par l'amitié que vous avez pour un prince qui a l'honneur d'être votre allié de si près, d'avoir pitié de moi, et de ne pas attendre à me procurer la vue de la divine Giauhare que vous ayez obtenu le consentement du roi son père pour notre mariage, à moins que vous n'aimiez Les Mille et une Nuits. VI. 19
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mieux que je meure d'amour pour elle avant de la voir. »
Ce discours du roi de Perse embarrassa fort le roi Saleh. Le roi Saleh lui représenta combien il étoit difficile qu'il lui donnât la satisfaction qu'il demandoit ; qu'il ne pouvoit le faire sans l'emmener avec lui ; et, comme sa présence étoit nécessaire dans son 10 aume, que tout étoit à craindre s'il s'en absentait, il le conjura de mode; -ion
jusqu'à ce qu'il eût mis les choses en état de pouvoir le contenter, en l'assurant qu'il y alloit employer toute la diligence possible, et qu'il viendroit lui en rendre compte dans peu de jours. Le roi de Perse n'écouta pas ces raisons. « Oncle cruel, repartit-il, je vois bien que vous ne m'aimez pas autant que je me l'étois persuadé, et que vous aimez mieux que je meure que de m'accorder la première prière que je vous aie faite de ma vie !
— Je suis prêt de faire voir à Votre Majesté, répliqua le roi Saleh, qu'il n'y a rien que je ne veuille faire pour vous obliger; mais je ne puis vous emmener avec moi que vous n'en ayez parlé à la reine votre mère. Que diroit-elle de vous et de moi? Je le veux bien si elle y consent, et je joindrai mes prières aux vôtres. — Vous n'ignorez pas, reprit le roi de Perse, que la reine ma mère ne voudra jamais que je l'abandonne, et cette excuse me fait mieux connoître la dureté que vous
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avez pour moi. Si vous m'aimez autant que vous voulez que je le croie, il faut que vous retourniez en votre royaume dès ce moment et que vous m'emmeniez avec vous. »
Le roi Saleh, forcé de céder à la volonté du roi de Perse, tira une bague qu'il avoit au doigt, où étoient gravés les mêmes noms mystérieux de Dieu que sur le sceau de Salomon, qui avoient fait tant de prodiges par leur vertu. En la lui présentant : « Prenez cette bague, dit-il, mettez-la à votre doigt, et ne craignez ni les eaux de la mer ni sa jndeur. » Le roi de Perse prit la bague; et, quand il l'eut mise au doigt : « Faites comme moi » , lui dit encore le roi Saleh. Et en même temps ils s'élevèrent en l'air légèrement, en avançant vers la mer qui n'étoit pas éloignée, où ils se plongèrent. Le roi marin ne mit pas beaucoup de temps à arriver à son palais avec le roi de Perse son neveu, qu'il mena d'abord à l'appartement de la reine, à qui il le présenta. Le roi de Perse baisa la main de la reine sa grand'mère, et la reine l'embrassa avec une grande démonstration de joie, « Je ne vous demande pas des nouvelles de votre santé, lui ditelle, je vois que vous vous portez bien, et j'en suis ravie ; mais je vous prie de m'en apprendre de celles de la reine Gulnare, votre mère et ma fille. » Le roi de Perse se garda bien de lui dire qu'il étoit parti sans prendre congé d'elle; il l'assura au con-
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traire qu'il l'avoit laissée en parfaite santé, et qu'elle l'avoit chargé de lui bien faire ses complimens. La reine lui présenta ensuite les princesses ; et, pendant qu'elle lui donna lieu de s'entretenir avec elles, elle entra dans un cabinet avec le roi Saleh, qui lui apprit l'amour du roi de Perse pour la princesse Giauhare, sur le seul récit de sa beauté, et contre son intention; qu'il l'avoit amené sans avoir pu s'en défendre, et qu'il alloit aviser aux moyens de la lui procurer en mariage.
Quoique le roi Saleh, à proprement parler, fût innocent de la passion du roi de Perse, la reine néanmoins lui sut fort mauvais gré d'avoir parlé de la princesse Giauhare devant lui avec si peu de précaution. « Votre imprudence n'est point pardonnable, lui dit-elle : espérez-vous que le roi de Samandal, dont le caractère vous est si connu, aura plus de considération pour vous que pour tant d'autres rois à qui il a refusé sa fille avec un mépris si éclatant ? Voulez-vous qu'il vous renvoie avec la même confusion?
— Madame, reprit le roi Saleh, je vous ai déjà marqué que c'est contre mon intention que le roi mon neveu a entendu ce que j'ai raconté de la beauté de la princesse Giauhare à la princesse ma sœur. La faute est faite, et nous devons songer qu'il l'aime très passionnément, et qu'il mourra d'affliction et de douleur si nous ne la lui obtenons,
en quelque manière 'que ce soit. Je ne dois y rien oublier, puisque c'est moi, quoique innocemment, qui ai fait le mal, et j'emploierai tout ce qui est en mon pouvoir pour y apporter le remède. J'espère, Madame , que vous approuverez ma résolution d'aller trouver moi-même le roi de Samandal avec un riche présent de pierreries, et lui demander la princesse sa fille pour le roi de Perse, votre petitfils. J'ai quelque confiance qu'il ne me refusera pas, et qu'il agréera de s'allier avec un des plus puissans monarques de la terre.
— Il eût été à souhaiter, repartit la reine, que nous n'eussions pas été dans la nécessité de faire cette demande, dont il n'est pas sûr que nous ayons un succès aussi heureux que nous le souhaiterions ; mais, comme il s'agit du repos et de la satisfaction du roi mon petit-fils, j'y donne mon consentement. Sur toutes choses , puisque vous connoissez l'humeur du roi de Samandal, prenez garde, je vous en supplie, de lui parler avec tous les égards qui lui sont dus, et d'une manière si obligeante qu'il ne s'en offense pas. »
La reine prépara le présent elle-même, et le composa de diamans, de rubis, d'émeraudes et de files de perles, et les mit dans une cassette fort riche et fort propre. Le lendemain, le roi Saleh prit congé d'elle et du roi de Perse, et partit avec une troupe choisie et peu nombreuse de ses officiers
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et de ses gens. Il arriva bientôt au royaume, à la capitale et au palais du roi de Samandal ; et le roi de Samandal ne différa pas de lui donner audience dès qu'il eut appris son arrivée. Il se leva de son trône dès qu'il le vit paroître; et le roi Saleh, qui voulut bien oublier ce qu'il étoit pour quelques momens, se prosterna à ses pieds, en lui souhaitant l'accomplissement de tout ce qu'il pouvoit désirer. Le roi de Samandal se baissa aussitôt pour le faire relever ; et, après qu'il lui eut fait prendre place auprès de lui, il lui dit qu'il étoit le bienvenu, et lui demanda s'il y avoit quelque chose qu'il pût faire pour son service.
« Sire, répondit le roi Saleh, quand je n'aurois pas d'autres motifs que celui de rendre mes respects à un prince des plus puissans qu'il y ait au monde, et si distingué par sa sagesse et par sa valeur, je ne marquerois que foiblement à Votre Majesté combien je l'honore. Si elle pouvoit pénétrer jusqu'au fond de mon cœur, elle connoîtroit la grande vénération dont il est rempli pour elle , et le désir ardent que j'ai de lui donner des témoignages de mon attachement. » En disant ces paroles , il prit la cassette des mains d'un de ses gens, l'ouvrit, et, en la lui présentant, il le supplia de vouloir bien l'agréer.
« Prince, reprit le roi de Samandal, vous ne me faites pas un présent de cette considération que
ETDEGIAUHARE l5l
vous n'ayez une demande proportionnée à me
faire. Si c'est quelque chose qui dépende de mon
ir, je me ferai un très grand plaisir ci
•z, et dites-moi librement en quoi je puis vous oh
— î . Sire , repartit le roi Saleh , que j'ai un demander à Votre Majesté , et je me garderois bien de la lui demander s'il n'étoit en son pouvoir de me la faire. La chose dépend d'elle si absolument que je la demanderois en vain à tout autre. Je la lui demande donc avec toutes les ins* îs, et je la supplie de ne me la pas refuser. — Si cela est ainsi, répliqua le roi de Samanda! , vous n'avez qu'à m'apprendre ce que c'est, et vous verrez de quelle manière je sais obliger quand je le puis.
— Sire, lui dit alors le roi Saleh, après la confiance que Votre Majesté veut bien que je prenne sur sa bonne volonté, je ne dissimulerai pas davantage qi la supplier de nous honorer de son alliance par le mariage de la princesse Giauhare , son honorable fille, et de fortifier par là la bonne intelligence qui unit les deux royaumes depuis si longtemps. »
A ce discours, le roi de Samandal fit de grands éclats de rire, en se laissant aller à la renverse sur le coussin où il avoit le dos appuyé, et d'une manière fort injurieuse au roi Saleh. « Roi Saleh,
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lui dit-il d'un air de mépris, je m'étois imaginé que vous étiez un prince d'un bon sens , sage et avisé; et votre discours au contraire me fait connoître combien je me suis trompé. Dites-moi , je vous prie , où étoit votre esprit quand vous vous êtes formé une chimère aussi grande que celle dont vous venez de me parler ? Avez-vous bien pu concevoir seulement la pensée d'aspirer au mariage d'une princesse fille d'un roi aussi grand et aussi puissant que je le suis ? Vous deviez mieux considérer auparavant la grande distance qu'il y a de vous à moi, et ne pas venir perdre en un moment l'estime que je faisois de votre personne. »
Le roi Saleh fut extrêmement offensé d'une réponse si outrageante, et il eut bien de la peine à retenir son juste ressentiment. « Que Dieu , Sire, reprit-il avec toute la modération possible, récompense Votre Majesté comme elle le mérite ; elle voudra bien que j'aie l'honneur de lui dire que je ne demande pas la princesse sa fille en mariage pour moi. Quand cela seroit, bien loin que Votre Majesté dût s'en offenser, ou la princesse ellemême, je croirois faire beaucoup d'honneur à l'un et à l'autre. Votre Majesté sait bien que je suis un des rois de la mer comme elle ; que les rois mes prédécesseurs ne cèdent en rien par leur ancienneté à aucune des autres familles royales, et que le royaume que je tiens d'eux n'est pas moins floris-
sant ni moins puissant que de leur temps. Si elle ne m'eût pas interrompu , elle eût bientôt compris que la grâce que je lui demande ne me regarde pas, mais le jeune roi de Perse, mon neveu, dont la puissance et la grandeur, non plus que ses qualités personnelles, ne doivent pas lui être inconnues. Tout le monde reconnoît que la princesse Giauhare est la plus belle personne qu'il y ait sous les mais il n'est pas moins vrai que le jeune roi de Perse est le prince le mieux fait et le plus accompli qu'il y ait sur la terre et dans tous les royaumes de la mer, et les avis ne sont point partagés là-dessus. Ainsi, comme la grâce que je demande ne peut tourner qu'à une grande gloire pour elle et pour la princesse Giauhare, elle ne doit pas douter que le consentement qu'elle donnera à une alliance si proportionnée ne soit suivi d'une approbation universelle. La princesse est digne du roi de Perse, et le roi de Perse n'est pas moins digne d'elle. Il n'y a ni roi ni prince au monde qui puisse le lui disputer. »
Le roi de Samandal n'eût pas donné le loisir au roi Saleh de lui parler si longtemps si l'emportement où il le mit lui en eût laissé la liberté. Il fut encore du temps sans prendre la parole après qu'il eut cessé, tant il étoit hors de lui-même. Il éclata enfin par des injures atroces et indignes d'un grand roi. « Chien, s'écria-t-il, tu oses me tenir ce discours
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et proférer seulement le nom de ma fille devant moi! Penses-tu que le fils de ta sœur Gulnare puisse entrer en comparaison avec ma fille? Qui es-tu, toi? Qui étoit ton père? Qui est ta sœur, et qui est ton neveu ? Son père n'étoit-il pas un chien , et fils de chien comme toi ? Qu'on arrête l'insolent, et qu'on lui coupe le cou ! »
Les officiers, en petit nombre, qui étoient autour du roi de Samandal, se mirent aussitôt en devoir d'obéir; mais, comme le roi Saleh étoit dans la force de son âge, léger et dispos, il s'échappa avant qu'ils eussent tiré le sabre, et il gagna la porte du palais, où il trouva mille hommes de ses parens et de sa maison, bien armés et bien équipés, qui ne faisoient que d'arriver. La reine sa mère avoit fait réflexion sur le peu de monde qu'il avoit pris avec lui ; et, comme elle avoit pressenti la mauvaise réception que le roi de Samandal pouvoit lui faire, elle les avoit envoyés et priés de faire grande diligence. Ceux de ses parens qui se trouvèrent à la tête se surent bon gré d'être arrivés si à propos, quand ils le virent venir avec ses gens qui le suivoient dans un grand désordre, et qu'on le poursuivoit. « Sire, s'écrièrent-ils au moment qu'il les joignoit, de quoi s'agit-il? Nous voici prêts de vous venger : vous n'avez qu'à commander. »
Le roi Saleh leur raconta la chose en peu de mots, se mit à la tête d'une grosse troupe, pen-
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dant que les autres restèrent à la porte dont ils se saisirent, et retourna sur ses pas. Comme le peu d'officiers et de gardes qui l'avoient poursuivi se furent dissipés, il rentra dans l'appartement du roi de Samandal, qui fut d'abord abandonné des autres et arrêté en même temps. Le roi Saleh laissa du monde suffisamment auprès de lui pour s'assurer de sa personne, et il alla d'appartement en appartement, en cherchant celui de la princesse Giauhare. Mais, au premier bruit, cette princesse s'étoit élancée à la surface de la mer avec les femmes qui s'étoient trouvées auprès d'elle, et s'étoit sauvée dans une île déserte.
Comme ces choses se passoient au palais du roi de Samandal, des gens du roi Saleh qui avoient pris la fuite dès les premières menaces de ce roi mirent la reine sa mère dans une grande alarme en lui annonçant le danger où ils l'avoient laissé. Le jeune roi Beder, qui étoit présent à leur arrivée, en fut d'autant plus alarmé qu'il se regarda comme la première cause de tout le mal qui en pouvoit arriver. Il ne se sentit pas assez de courage pour soutenir la présence de la reine sa grand'mère, après le danger où étoit le roi Saleh à son occasion. Pendant qu'il la vit occupée à donner les ordres qu'elle jugea nécessaires dans cette conjoncture, il s'élança du fond de la mer; et, comme il ne savoit quel chemin prendre pour retourner au
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royaume de Perse, il se sauva dans la même île où la princesse Giauhare s'étoit sauvée.
Comme ce prince étoit hors de lui-même, il alla s'asseoir au pied d'un grand arbre qui étoii environné de plusieurs autres. Dans le temps qu'il reprenoit ses esprits, il entendit que l'on parloit : il prêta aussitôt l'oreille; mais il étoit un peu trop éloigné pour rien comprendre de ce que l'on disoit ; il se leva, et, en s'avançant, sans faire de bruit, du côté d'où venoit le son des paroles, il aperçut entre des feuillages une beauté dont il fut ébloui. « Sans doute, dit-il en lui-même en s'arrêtant et en la considérant avec admiration, que c'est la princesse Giauhare, que la frayeur a peut-être obligée d'abandonner le palais du roi son père; si ce n'est pas elle, elle ne mérite pas moins que je l'aime de toute mon âme. » Il ne s'arrêta pas davantage, il se fit voir, et, en s'approchant de la princesse avec une profonde révérence : « Madame, lui dit-il, je ne puis assez remercier le Ciel de la faveur qu'il me fait aujourd'hui d'offrir à mes yeux ce qu'il voit de plus beau. Il ne pouvoit m'arriver un plus grand bonheur que l'occasion de vous faire offre de mes très humbles services. Je vous supplie, Madame, de l'accepter : une personne comme vous ne se trouve pas dans cette solitude sans avoir besoin de secours.
— Il est vrai, Seigneur, reprit la princesse Giau-
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hare d'un air fort triste, qu'il est très extraordinaire à une dame de mon rang de se trouver dans l'état où je suis. Je suis princesse, fille du roi de Samandal, et je m'appelle Giauhare. J'étois tranquillement dans son palais et dans mon appartement, lorsque tout à coup j'ai entendu un bruit effroyable. On est venu m'annoncer aussitôt que le roi Saleh, je ne sais pour quel sujet, avoit forcé le palais et s'étoit saisi du roi mon père, après avoir fait mainbasse sur tous ceux de sa garde qui lui avoient fait résistance. Je n'ai eu que le temps de me sauver et de chercher ici un asile contre sa violence. »
Au discours de la princesse, le roi Beder eut de la confusion d'avoir abandonné la reine sa grand'mère si brusquement, sans attendre l'éclaircissement de la nouvelle qu'on lui avoit apportée. Mais il fut ravi que le roi son oncle se fût rendu maître de la personne du roi de Samandal ; il ne douta pas en effet que le roi de Samandal ne lui accordât la princesse pour avoir sa liberté. « Adorable princesse, repartit-il, votre douleur est très juste, mais il est aisé de la faire cesser avec la captivité du roi votre père. Vous en tomberez d'accord lorsque vous saurez que je m'appelle Beder, que je suis roi de Perse, et que le roi Saleh est mon oncle. Je puis bien vous assurer qu'il n'a aucun dessein de s'emparer des États du roi votre père. Il n'a d'autre but que d'obtenir que j'aie l'honneur et le
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bonheur d'être son gendre, en vous recevant de sa main 'pour épouse. Je vous avois déjà abandonné mon cœur sur le seul récit de votre beauté et de vos charmes. Loin de m'en repentir, je vous supplie de le recevoir, et d'être persuadée qu'il ne brûlera jamais que pour vous. J'ose espérer que vous ne le refuserez pas, et que vous considérerez qu'un roi qui est sorti de ses Etats uniquement pour venir vous l'offrir mérite de la reconnoissance. Souffrez donc, belle princesse, que j'aie l'honneur d'aller vous présenter au roi mon oncle. Le roi votre père n'aura pas sitôt donné son consentement à notre mariage qu'il le laissera maître de ses États comme auparavant. »
La déclaration du roi Beder ne produisit pas l'effet qu'il en avoit attendu. La princesse ne l'avoit pas plus tôt aperçu qu'à sa bonne mine, à son air et à la bonne grâce avec laquelle il l'avoit abordée, elle l'avoit regardé comme une personne qui ne lui eût pas déplu. Mais, dès qu'elle eut appris par luimême qu'il étoit la cause du mauvais traitement qu'on venoit de faire au roi son père, de la douleur qu'elle en avoit, delà frayeur qu'elle en avoit eue elle-même par rapport à sa propre personne, et de la nécessité où elle avoit été réduite de prendre la fuite, elle le regarda comme un ennemi avec qui elle ne devoit pas avoir de commerce. D'ailleurs, quelque disposition qu'elle eût à consentir elle-
ET DE GI AU H A RE 1 Do,
même au mariage qu'il désiroit, comme elle jugea qu'une des raisons que le roi son père pouvoit avoir de rejeter cette alliance, c'étoit que le roi Beder étoit né d'un roi de la terre, elle étoit résolue de se soumettre entièrement à sa volonté sur cet article. Elle ne voulut pas néanmoins témoigner rien de son ressentiment; elle imagina seulement un moyen de se délivrer adroitement des mains du roi Beder; et, en faisant semblant de le voir avec plaisir : i Seigneur, reprit-elle avec toute l'honnêteté possible, vous êtes donc fils de la reine Gulnare, si célèbre par sa beauté singulière ? J'en ai bien de la joie, et je suis ravie de voir en vous un prince si digne d'elle. Le roi mon père a grand tort de s'opposer si fortement à nous unir ensemble. Il ne vous aura pas plus tôt vu qu'il n'hésitera pas à nous rendre heureux l'un et l'autre. » En disant ces paroles, elle lui présenta la main pour marque d'amitié.
Le roi Beder crut qu'il étoit au comble de son bonheur ; il avança la main, et, en prenant celle de la princesse, il se baissa pour la baiser par respect. La princesse ne lui en donna pas le temps.
Téméraire , lui dit-elle en le repoussant et en lui crachant au visage, faute d'eau, quitte cette forme d'homme , et prends celle d'un oiseau blanc, avec le bec et les pieds rouges.
Dès qu'elle eut prononcé ces paroles , le roi Beder fut changé en oiseau de cette forme avec
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autant de mortification que d'étonnemen: . nez-!e, dit-elle aussitôt à une de ses femmes , et portez-le dans l'île Sèche. » Cette île n'étoit qu'un rocher affreux, où il n'y avoit pas une goutte d'eau.
La femme prit l'oiseau, et, en exécutant l'ordre de la princesse Giauhare, elle eut compassion de la destinée du roi Beder. « Ce seroit dommage, dit-elle en elle-même , qu'un prince si digne de vivre mourût de faim et de soif. La princesse, si bonne et si douce, se repentira peut-être elle-même d'un ordre si cruel , quand elle sera revenue de sa grande colère; il vaut mieux que je le porte dans un lieu où il puisse mourir de sa belle mort. « Elle le porta dans une île bien peuplée et elle le laissa dans une campagne très agréable, plantée de toutes sortes d'arbres fruitiers, et arrosée de plusieurs ruisseaux.
Revenons au roi Saleh. Après qu'il eut cherché lui-même la princesse Giauhare et qu'il l'eut fait chercher par tout le palais sans la trouver , il fit enfermer le roi de Samandal dans son propre palais, sous bonne garde; et, quand il eut donné les ordres nécessaires pour le gouvernement du royaume en son absence, il vint rendre compte à la reine sa mère de l'action qu'il venoit de faire. Il demanda où étoii le roi son neveu en arrivant, et il apprit avec une grande surprise et beaucoup de chagrin qu'il avoit disparu. « On est venu nous apprendre,
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lui dit la reine, le grand danger où vous étiez au palais du roi de Samandal, et, pendant que je donnois des ordres pour vous envoyer d'autres secours ou pour vous venger, il a disparu. Il faut qu'il ait été épouvanté d'apprendre que vous étiez en danger, et qu'il n'ait pas cru qu'il fût en sûreté avec nous. »
Cette nouvelle affligea extrêmement le roi Saleh, qui se repentit alors de la trop grande facilité qu'il avoit eue de condescendre au désir du roi Beder sans en parler auparavant à la reine Gulnare. Il envoya après lui de tous les côtés ; mais, quelques diligences qu'il pût faire , on ne lui en apporta aucune nouvelle , et , au lieu de la joie qu'il s'étoit déjà faite d'avoir si fort avancé un mariage qu'il regardoit comme son ouvrage, la douleur qu'il eut de cet incident auquel il ne s'attendoit pas en fut plus mortifiante. En attendant qu'il apprît de ses nouvelles, bonnes ou mauvaises , il laissa son royaume sous l'administration de la reine sa mère, et alla gouverner celui du roi de Samandal, qu'il continua de faire garder avec beaucoup de vigilance , quoique avec tous les égards dus à son caractère.
Le même jour que le roi Saleh étoit parti pour
retourner au royaume de Samandal , la reine Gul-
nare, mère du roi Beder, arriva chez la reine sa
mère. Cette princesse ne s'étoit pas étonnée de
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n'avoir pas vu revenir le roi son fils le jour de son départ. Elle s'étoit imaginé que l'ardeur de la chasse , comme cela lui étoit arrivé quelquefois, l'avoit emporté plus loin qu'il ne se l'étoit proposé. Mais, quand elle vit qu'il n'étoit pas revenu le lendemain ni le jour d'après, elle en fut dans une alarme dont il étoit aisé de juger par la tendresse qu'elle avoit pour lui. Cette alarme fut beaucoup plus grande quand elle eut appris des officiers qui l'avoient accompagné, et qui avoient été obligés de revenir après l'avoir cherché longtemps, lui et le roi Saleh son oncle , sans les avoir trouvés, qu'il falloit qu'il leur fût arrivé quelque chose de fâcheux, ou qu'ils fussent ensemble en quelque endroit qu'ils ne pouvoient deviner; qu'ils avoient bien trouvé leurs chevaux , mais que pour leurs personnes ils n'en avoient eu aucune nouvelle, quelques diligences qu'ils eussent faites pour en apprendre. Sur ce rapport, elle avoit pris le parti de dissimuler et de cacher son affliction, et elle les avoit chargés de retourner sur leurs pas et de faire encore leurs diligences. Pendant ce temps-là elle avoit pris son parti, et, sans rien dire à personne et après avoir dit à ses femmes qu'elle vouloit être seule, elle s'étoit plongée dans la mer pour s'éclaircir sur le soupçon qu'elle avoit que le roi Saleh pouvoit avoir emmené le roi de Perse avec lui. Cette grande reine eût été reçue par la reine sa
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mère avec grand plaisir si, dès qu'elle l'eut aperçue , elle ne se fût doutée du sujet qui l'avoit amenée. « Ma fille, lui dit-elle, ce n'est pas pour me voir que vous venez ici, je m'en aperçois bien. Vous venez me demander des nouvelles du roi votre fils, et celles que j'ai à vous en donner ne sont capables que d'augmenter votre affliction, aussi bien que la mienne. J'avois eu une grande joie de le voir arriver avec le roi son oncle; mais je n'eus pas plus tôt appris qu'il étoit parti sans vous en avoir parlé que je pris part à la peine que vous en souffririez. » Elle lui fit ensuite le récit du zèle avec lequel le roi Saleh étoit allé faire luimême la demande de la princesse Giauhare, et de ce qui en étoit arrivé, jusqu'à ce que le roi Beder avoit disparu. « J'ai envoyé du monde après lui, ajouta-t-elle; et le roi mon fils, qui ne fait que de repartir pour aller gouverner le royaume de Samandal, a fait aussi ses diligences de son côté : c'a été sans succès jusqu'à présent; mais il faut espérer que nous le reverrons lorsque nous ne l'attendrons pas. »
La désolée Gulnare ne se paya pas d'abord de cette espérance; elle regarda le roi son cher fils comme perdu, et elle le pleura amèrement, en mettant toute la faute sur le roi son frère. La reine sa mère lui fit considérer la nécessité qu'il y avoit qu'elle fît des efforts pour ne pas succomber à sa
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douleur. « Il est vrai, lui dit-elle, que le roi votre frère ne devoit pas vous parler de ce mariage avec si peu de précaution, ni consentir jamais à amener le roi mon petit-fils sans vous en avertir auparavant. Mais, comme il n'y a pas de certitude que le roi de Perse ait péri absolument, vous ne devez rien négliger pour lui conserver son royaume. Ne perciez donc pas de temps, retournez à votre capitale : votre présence y est nécessaire ; et il ne vous sera pas difficile de tenir toutes choses dans l'état paisible où elles sont, en faisant publier que le roi de Perse a été bien aise de venir nous voir. »
Il ne falloit pas moins qu'une raison aussi forte que celle-là pour obliger la reine Gulnare de s'y rendre. Elle prit congé de la reine sa mère, et elle fut de retour au palais de la capitale de Perse avant qu'on se fût aperçu qu'elle s'en étoit absentée. Elle dépêcha aussitôt des gens pour rappeler les officiers qu'elle avoit renvoyés à la quête du roi son fils, et leur annoncer qu'elle savoit où il étoit, et qu'on le reverroit bientôt. Elle en fit aussi répandre le bruit par toute la ville, et elle gouverna toutes choses de concert avec le premier ministre et le conseil, avec la même tranquillité que si le roi Beder eût été présent.
Pour revenir au roi Beder, que la femme de la princesse Giauhare avoit porté et laissé dans l'île comme nous l'avons dit, ce monarque fut dans un
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grand étonnement quand il se vit seul et sous la forme d'un oiseau. Il s'estima d'autant plus malheureux dans cet état qu'il ne savoit où il étoit, ni en que!!e partie du monde le royaume de Perse étoit situé. Quand il l'eût su, et qu'il eût assez connu la force de ses ailes pour se hasarder à traverser tant de mers et à s'y rendre , qu'eût-il gagné autre chose que de se trouver dans la même peine et dans la même difficulté où il étoit, d'être connu non pas pour roi de Perse, mais même pour un homme ? Il fut contraint de demeurer où il étoit , de vivre de la même nourriture que les oiseaux de son espèce , et de passer la nuit sur un arbre.
Au bout de quelques jours, un paysan fort adroit à prendre des oiseaux aux filets arriva à l'endroit où il étoit, et eut une grande joie quand il eut aperçu un si bel oiseau, d'une espèce qui lui étoit inconnue, quoiqu'il y eût de longues années qu'il chassoit aux filets. Il employa toute l'adresse dont il étoit capable, et il prit si bien ses mesures qu^l prit l'oiseau. Ravi d'une si bonne capture, qui, selon l'estime qu'il en fit, devoit lui valoir plus que beaucoup d'autres oiseaux ensemble de ceux qu'il prenoit ordinairement, à cause de la rareté, il le mit dans une cage et le porta à la ville. Dès qu'il fut arrivé au marché, un bourgeois l'arrêta, et lui demanda combien il vouloit vendre l'oiseau.
Au lieu de répondre à cette demande, le paysan demanda au bourgeois, à son tour, ce qu'il en :e quand il Tauroit acheté. « Bon homme, reprit le bour| . que veux-tu que j'en fasse, si je ne :ir pour le manger? — Sur
ce pied-la, repartit le paysan, vous croiriez l'avoir bien acheté si vous m". donné la moindre
pièce d': . bien davantage; et ce
ne se uand vous m'en don-
neriez une pièce d'or. Je suis bien vieux, mais, depuis que je me conr. ; pas encore vu
un pareil. Je -ire un présent au roi : il en
connoîtra mieux le prix
Au lieu d marché , le paysan alla
au palais, où il s'arrêta devant l'appartement du roi. Le roi étoit près d'u:. e d'où il vc
tout ce qui se - "ans la place. Comme il eut
aperçu le bel oiseau , il envoya un officier des eunuques avec ordre de le lui acheter. L'officier vint au paysan , et lui demanda combien il vouloit le vendre. « Si c'est pour Sa Majesté, reprit le . san, je la supplie d'agréer que je lui en fasse un présent, et je vous prie de le lui porter, i L'officier porta l'oiseau au roi, et le roi le trouva si parier qu'il chargea l'officier de porter dix pi d'o: .' i; après quoi
il mit l'oiseau dans une cage magnifique, et lui donna du grair. -.x.