‹ Les Mille & une nuits (volume 3)Chapitre 15 sur 18 · HISTOIRE DE C AM A R ALZ AM A N · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE C AM A R ALZ AM A N

Avant que le vaisseau mît à la voile, le grandvizir Amgiad, frère d'Assad, qui avoit été averti que les adorateurs du feu avoient coutume de sacrifier un musulman chaque année sur la montagne du Feu, et qu'Assad, qui étoit peut-être tombé entre leurs mains, pourroit bien être destiné à cette cérémonie sanglante, voulut en faire la visite. Il y alla en personne, et fît monter tous les matelots et tous les passagers sur le tillac, pendant que ses gens firent la recherche dans tout le vaisseau ; mais on ne trouva pas Assad : il étoit trop bien caché.

La visite faite, le vaisseau sortit du port; et, quand il fut en pleine mer, Behram fît tirer le prince Assad de la caisse, et le mettre à la chaîne pour s'assurer de lui, de crainte, comme il n'ignoroit pas qu'on alloit le sacrifîer, que de désespoir il ne se précipitât dans la mer.

Après quelques jours de navigation, le vent favorable qui avoit toujours accompagné le vaisseau devint contraire, et augmenta de manière qu'il excita une tempête des plus furieuses. Le vaisseau ne perdit pas seulement sa route : Behram et son pilote ne savoient plus même où ils étoient, et ils craignoient de rencontrer quelque rocher à chaque moment, et de s'j briser. Au plus fort de la tempête ils découvrirent terre, et Behram la reconnut pour l'endroit où étoit le port et la capitale

LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD

de la reine Margiane, et il en eut une grande mortification.

En effet, la reine Margiane, qui étoit musulmane, étoit ennemie mortelle des adorateurs du feu. Non seulement elle n'en souffroit pas un seul dans ses Etats, mais elle ne permettoit même pas qu'aucun de leurs vaisseaux y abordât.

Il n'étoit plus au pouvoir de Behram cependant d'éviter d'aller aborder au port de la capitale de cette reine, à moins d'aller échouer et se perdre contre la côte, qui étoit bordée de rochers affreux. Dans cette extrémité, il tint conseil avec son pilote et avec ses matelots. « Enfans, dit-il, vous voyez la nécessité où nous sommes réduits. De deux choses l'une : ou il faut que nous soyons engloutis par les flots, ou que nous nous sauvions chez la reine Margiane; mais sa haine implacable contre notre religion et contre ceux qui en font profession vous est connue. Elle ne manquera pas de se saisir de notre vaisseau et de nous faire ôter la vie à tous sans miséricorde. Je ne vois qu'un seul remède qui peut-être nous réussira. Je suis d'avis que nous ôtions de la chaîne le musulman que nous avons ici, et que nous l'habillions en esclave. Quand la reine Margiane m'aura fait venir devant elle et qu'elle me demandera quel est mon négoce, je lui répondrai que je suis marchand d'esclaves, que j'ai vendu tout ce que j'en avois, et que je n'en

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ai réservé qu'un seul pour me servir d'écrivain, à cause qu'il sait lire et écrire. Elle voudra le voir; et, comme il est bien fait, et que d'ailleurs il est de sa religion, elle en sera touchée de compassion, ne manquera pas de me proposer de le lui vendre, et, en cette considération, de nous souffrir dans son port jusqu'au premier beau temps. Si vous savez quelque chose de meilleur, dites-le-moi, je vous écouterai. » Le pilote et les matelots applaudirent à son sentiment qui fut suivi

La sultane Scheherazade fut obligée d'en demeurer à ces derniers mots, à cause du jour qui se faisoit voir ; elle reprit le même conte la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :

XCXXXIVe NUIT,

Sire, Behram fit ôter le prince Assad de la chaîne, et le fit habiller en esclave fort proprement , selon le rang d'écrivain de son vaisseau , sous lequel il vouloit le faire paroître devant la reine Margiane. Il fut à peine dans l'état qu'il le souhaitoit que le vaisseau entra dans le port, où il fit jeter l'ancre.

Dès que la reine Margiane, qui avoit son palais situé du côté de la mer, de manière que le jardin

' Nuit ce XXXIV)

LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD lyS

s'étendoit jusqu'au rivage, eut vu que le vaisseau avoit mouillé, elle envoya avertir le capitaine de venir lui parler, et, pour satisfaire plus tôt sa curiosité, elle vint l'attendre dans le jardin.

Behram, qui s'étoit attendu d'être appelé, débarqua avec le prince Assad, après avoir exigé de lui de confirmer qu'il étoit son esclave et son écrivain, et fut conduit devant la reine Margiane. Il se jeta à ses pieds, et, après lui avoir marqué la nécessité qui l'avoit obligé de se réfugier dans son port, il lui dit qu'il étoit marchand d'esclaves; qu' Assad, qu'il avoit amené, étoit le seul qui lui restât et qu''il gardoit pour lui servir d''écrivain.

Assad avoit plu à la reine Margiane du moment qu'elle l'avoit vu, et elle fut ravie d'apprendre qu'il fût esclave. Résolue à l'acheter à quelque prix que ce fût, elle demanda à Assad comment il s'appeloit.

« Grande reine, reprit le prince Assad les larmes aux yeux. Votre Majesté me demande-t-elle le nom que je portois ci-devant, ou le nom que je porte aujourd'hui? — Comment! repartit la reine, est-ce que vous avez deux noms? — Hélas! il n'est que trop vrai, répliqua Assad. Je m'appelois autrefois Assad (très heureux), et aujourd'hui je m'appelle Môtar (destiné à être sacrifié). »

Margiane, qui ne pouvoit pénétrer le vrai sens

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de cette réponse, l'appliqua à l'état de son esclavage, et connut en même temps qu'il avoit beaucoup d'esprit. « Puisque vous êtes écrivain, lui dit-elle ensuite, je ne doute pas que vous ne sachiez bien écrire : faites-moi voir de votre écriture. »

Assad, muni d'une écritoire qu'il portoit à sa ceinture, et de papier, par les soins de Behram, qui n'avoit pas oublié ces circonstances pour persuader à la reine ce qu'il vouloit qu'elle crût, se retira un peu à l'écart, et écrivit ces sentences, par rapport à sa misère :

L'aveugle se détourne de la fosse ou le clairvoyant se laisse tomber. — L'ignorant s'élève aux dignités par des discours qui ne signifient rien; le savant demeure dans la poussière avec son éloquence. — Le musulman est dans la dernière misère avec toutes ses richesses ; l'infidèle triomphe au milieu de ses biens. — On ne peut pas espérer que les choses changent : c'est un décret du Tout-Puissant qu'elles demeurent en cet état.

Assad présenta le papier à la reine Margiane, qui n'admira pas moins la moralité des sentences que la beauté du caractère; il n'en fallut pas davantage pour achever d'embraser son cœur, et de le toucher d'une véritable compassion pour lui. Elle n'eut pas plus tôt achevé de le lire qu'elle s'adressa à Behram : « Choisissez, lui dit-elle, de

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me vendre cet esclave, ou de m'en faire un présent ; peut-être trouverez-vous mieux votre compte de choisir le dernier. »

Behram reprit assez insolemment qu'il n'avoit pas de choix à faire, qu'il avoit besoin de son esclave et qu'il vouloit le garder.

La reine Margiane, irritée de cette hardiesse, ne voulut point parler davantage à Behram ; elle prit le prince Assad par le bras, le fît marcher devant elle, et, en l'emmenant à son palais, elle envoya dire à Behram qu'elle feroit confisquer toutes ses marchandises , et mettre le feu à son vaisseau au milieu du port, s'il y passoit la nuit. Behram fut contraint de retourner à son vaisseau, bien mortifié, et de faire préparer toutes choses pour remettre à la voile, quoique la tempête ne fût pas encore entièrement apaisée.

La reine Margiane, après avoir commandé en entrant dans son palais que l'on servît promptement le souper, mena Assad à son appartement, où elle le fit asseoir près d'elle. Assad voulut s'en défendre , en disant que cet honneur n'appartenoit pas à un esclave.

« A un esclave ! reprit la reine, il n'y a qu'ua moment que vous l'étiez, mais vous ne l'êtes plus. Asseyez-vous près de moi, vous dis-je, et racontezmoi votre histoire : car ce que vous avez écrit pour me faire voir de votre écriture et l'insolence

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