‹ Les Mille & une nuits (volume 3)Chapitre 2 sur 18 · LUNE DU SIÈCLE · texte numérisé non relu

LUNE DU SIÈCLE

Le prince Camaralzaman fut élevé avec tous les soins imaginables, et, dès qu'il fut en âge, le sultan Schahzaman son père lui donna un sage gouverneur et d'habiles précepteurs. Ces personnages distingués par leur capacité trouvèrent en lui un esprit aisé, docile et capable de recevoir toutes les instructions qu'ils voulurent lui donner, tant pour le règlement de ses mœurs que pour les connoissances qu'un prince comme lui devoit avoir. Dans un âge plus avancé, il apprit de même tous ses exercices, et il s'en acquittoit avec grâce et avec une adresse merveilleuse dont il charmoit tout le monde, et particulièrement le sultan son père.

Quand le prince eut atteint l'âge de quinze ans , le sultan , qui l'aimoit avec tendresse et qui lui en donnoit tous les jours de nouvelles marques, conçut le dessein de lui en donner la plus éclatante, de descendre du trône et de l'y établir lui-même. Il en paria à son grand-vizir. « Je crains, lui dit-il, que mon fils ne perde .dans

ET DE LA PRINCESSE BADOURE y

l'oisiveté de la jeunesse non seulement tous les avantages dont la nature l'a comblé, mais même ceux qu'il a acquis avec tant de succès par la bonne éducation que j'ai tâché de lui donner. Comme je suis désormais dans un âge à songer à la retraite, je suis presque résolu de lui abandonner le gouvernement et de passer le reste de mes jours avec la satisfaction de le voir régner. Il y a longtemps que je travaille, et j'ai besoin de repos. »

Le grand-vizir ne voulut pas représenter au sultan toutes les raisons qui auroient pu le dissuader d'exécuter sa résolution; il entra au contraire dans son sentiment. « Sire, répondit-il, le prince est encore bien jeune, ce me semble, pour le charger de si bonne heure d'un fardeau aussi pesant que celui de gouverner un Etat puissant. Votre Majesté craint qu'il ne se corrompe dans l'oisiveté, avec beaucoup de raison; mais, pour y remédier, ne jugeroit-elle pas plus à propos de le marier auparavant? Le mariage attache et empêche qu'un jeune prince ne se dissipe. Avec cela, Votre Majesté lui donneroit entrée dans ses conseils, où il apprendroit peu à peu à soutenir dignement l'éclat et le poids de votre couronne,^ dont vous seriez à temps de vous dépouiller en sa faveur lorsque vous l'en jugeriez capable par votre propre expérience. »

b HISTOIRE DE CAMARALZAMAN

Schahzaman trouva le conseil de son premier ministre fort raisonnable. Aussi fit-il appeler le prince Camaralzaman dès qu'il l'eut congédié.

Le prince, qui jusqu'alors avoit toujours vu le sultan son père à de certaines heures réglées, sans avoir besoin d'être appelé, fut un peu surpris de cet ordre. Au lieu de se présenter devant lui avec la liberté qui lui étoit ordinaire, il le salua avec un grand respect, et s'arrêta en sa présence les yeux baissés.

Le sultan s'aperçut de la contrainte du prince. « Mon fils, lui dit-il d'un air à le rassurer, savezvous à quel sujet je vous ai fait appeler? — Sire, répondit le prince avec modestie , il n'y a que Dieu qui pénètre jusque dans les cœurs : je l'apprendrai de Votre Majesté avec plaisir. — Je l'ai fait pour vous dire, reprit le sultan, que je veux vous marier. Que vous en semble? »

Le prince Camaralzaman entendit ces paroles avec un grand déplaisir. Elles le déconcertèrent ; la sueur lui en montoit même au visage, et il ne savoit que répondre. Après quelques momens de silence, il répondit : « Sire, je vous supplie de me pardonner si je parois interdit à la déclaration que Votre Majesté me fait; je ne m'y attendois pas dans la grande jeunesse où je suis. Je ne sais même si je pourrai jamais me résoudre au lien du mariage, non seulement à cause de l'embarras que

donnent les femmes, comme je le comprends fort bien , mais même après ce que j'ai lu dans nos auteurs de leurs fourberies, de leurs méchancetés et de leurs perfidies. Peut-être ne serai-je pas toujours dans ce sentiment; je sens bien néanmoins qu'il me faut du temps avant de me déterminer à ce que Votre Majesté exige de moi. »

Scheherazade vouloit poursuivre; mais elle vit que le sultan des Indes, qui s'étoit aperçu que le jour paroissoit, sortoit du lit, et cela fit qu'elle cessa de parler. Elle reprit le même conte la nuit suivante, et lui dit :

Page 1