‹ Les Mille & une nuits (volume 3)Chapitre 3 sur 18 · CCXII» NUIT · texte numérisé non relu

CCXII» NUIT

Sire, la réponse du prince Camaralzaman affligea extrêmement le sultan son père. Ce monarque eut une véritable douleur de voir en lui une si grande répugnance pour le mariage. Il ne voulut pas néanmoins la traiter de désobéissance, ni user du pouvoir paternel ; il se contenta de lui dire : « Je ne veux pas vous contraindre là-dessus; je vous donne le temps d'y penser et de considérer qu^un prince comme vous, destiné à gouverner un grand royaume, doit penser d'abord à se donner un successeur. En vous don-

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nant cette satisfaction, vous me la donnerez à moi-même, qui suis bien aise de me voir revivre en vous et dans les enfans qui doivent sortir de vous. »

Schahzaman n'en dit pas davantage au prince Camaialzaman. Il lui donna entrée dans les conseils de ses États, et lui donna d'ailleurs tous les sujets d'être content qu'il pouvoit désirer. Au bout d'un an, il le prit en particulier. « Hé bien, mon fils, lui dit-il , vous êtes-vous souvenu de faire réflexion sur le dessein que j'avois de vous marier dès l'année passée? Refuserez-vous encore de me donner la joie que j'attends de votre obéissance , et voulez-vous me laisser mourir sans me donner cette satisfaction ? »

Le prince parut moins déconcerté que la première fois, et il n'hésita pas longtemps à répondre en ces termes, avec fermeté : « Sire, ditil, je n'ai pas manqué d'y penser avec l'attention que je devois; mais, après y avoir pensé miîrement, je me suis confirmé davantage dans la résolution de vivre sans engagement dans le mariage. En effet, les maux infinis que les femmes ont causés de tout temps dans l'univers, comme je l'ai appris pleinement dans nos histoires, et ce que j'entends dire chaque jour de leur malice, sont des motifs qui me persuadent de n'avoir de ma vie aucune liaison avec elles. Ainsi, Votre

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Majesté me pardonnera si j'ose lui représenter qu'il est inutile qu'elle me parle davantage de me marier. » Il en demeura là, et quitta le sultan son père brusquement, sans attendre qu'il lui dît autre chose.

Tout autre monarque que le roi Schahzaman auroit eu de la peine à ne pas s'emporter, après la hardiesse avec laquelle le prince son fils venoit de lui parler, et à ne l'en pas faire repentir; mais il le chérissoit, et il vouloit employer toutes les voies de douceur avant de le contraindre. Il communiqua à son premier ministre le nouveau sujet de chagrin que Camaralzaman venoit de lui donner. « J'ai suivi votre conseil, lui dit-il; mais Camaralzaman est plus éloigné de se marier qu'il ne l'étoit la première fois que je lui en parlai; et il s'en est expliqué en des termes si hardis que j'ai eu besoin de ma raison et de toute ma modération pour ne me pas mettre en colère contre lui. Les pères qui demandent des enfans avec autant d'ardeur que j'ai demandé celui-ci sont autant d'insensés qui cherchent à se priver euxmêmes du repos dont il ne tient qu'à eux de jouir tranquillement. Dites-moi, je vous prie, par quels moyens je dois ramener un esprit si rebelle à mes volontés.

— Sire, reprit le grand-vizir, on vient à bout d'une infinité d'affaires avec la patience. Peut-

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être que celle-ci n'est pas d'une nature à y réussir par cette voie; mais Votre Majesté n'aura rien à se reprocher d'avoir usé d'une trop grande précipitation, si elle juge à propos de donner une autre année au prince à se consulter lui-même. Si dans cet intervalle il rentre dans son devoir, elle en aura une satisfaction d'autant plus grande qu'elle n'aura employé que la bonté paternelle pour l'y obliger; si, au contraire, il persiste dans son opiniâtreté, alors, quand l'année sera expirée, il me semble que Votre Majesté aura lieu de lui déclarer en plein conseil qu'il est du bien de l'Etat qu'il se marie. Il n'est pas croyable qu'il vous manque de respect à la face d'une compagnie célèbre que vous hoQorez de votre présence. »

Le sultan, qui désiroit si passionnément de voir le prince son fils marié que les momens d'un si long délai lui paroissoient des années, eut bien de la peine à se résoudre d'attendre si longtemps. Il se rendit néanmoins aux raisons de son grand-vizir, qu'il ne pouvoit désapprouver....

Le jour qui avoit déjà commencé de paroître imposa silence à Scheherazade en cet endroit. Elle reprit la suite du conte la nuit suivante, et dit au sultan Schahriar :

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Sire, après que le grand-vizir se fut retiré, le sultan Schahzaman alla à l'appartement de la mère du prince Camaralzaman, à qui il y avoit longtemps qu'il avoit témoigné l'ardent désir qu'il avoit de le marier. Quand il lui eut raconté avec douleur de quelle manière il venoit de le refuser une seconde fois, et marqué l'indulgence qu'il vouloit bien avoir encore pour lui , par le conseil de son grand-vizir : « Madame, lui dit-il, je sais qu'il a plus de confiance en vous qu'en moi, que vous lui parlez, et qu'il vous écoute plus familièrement ; je vous prie de prendre le temps de lui en parler sérieusement, et de lui faire bien comprendre que, s'il persiste dans son opiniâtreté, il me contraindra à la fin d'en venir à des extrémités dont je serois très fâché, et qui le feroient repentir lui-même de m'avoir désobéi. »

Fatime, c'étoit ainsi que s'appeloit la mère de Camaralzaman, marqua au prince son fils, la première fois qu'elle le vit, qu'elle étoit informée du nouveau refus de se marier qu'il avoit fait au sultan son père, et combien elle étoit fâchée qu'il lui eût donné un si grand sujet de colère. « Ma-

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dame, reprit Camaralzaman, je vous supplie de ne pas renouveler ma douleur sur cette affaire; je craindrois trop, dans le dépit où j'en suis, qu'il ne m'échappât quelque chose contre le respect que je vous dois. » Fatime connut, par cette réponse, que la plaie étoit trop récente, et ne lui en parla pas davantage pour cette fois.

Longtemps après , Fatime crut avoir trouvé l'occasion de lui parler sur le même sujet avec plus d'espérance d'être écoutée. « Mon fils, ditelle, je vous prie, si cela ne vous fait pas de peine, de me dire quelles sont donc les raisons qui vous donnent une si grande aversion pour le mariage. Si vous n'en avez pas d'autres que celle de la malice et de la méchanceté des femmes, elle ne peut pas être plus foible ni moins raisonnable. Je ne veux pas prendre la défense des méchantes femmes : il y en a un très grand nombre, j'en suis très persuadée; mais c'est une injustice des plus criantes de les taxer toutes de l'être. Hé! mon fils, vous arrêtez-vous à quelques-unes dont parlent vos livres, qui ont causé, à la vérité, de grands désordres, et que je ne veux pas excuser? Mais que ne faites-vous attention à tant de monarques, tant de sultans et tant d'autres princes particuliers, dont les tyrannies, les barbaries et les cruautés font horreur à les lire dans les histoires que j'ai lues comme vous? Pour

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une femme, vous trouverez mille de ces tyrans et de ces barbares. Et les femmes honnêtes et sages, mon fils, qui ont le malheur d'être mariées à ces furieux, croyez-vous qu'elles soient fort heureuses?

— Madame, reprit Camaralzaman, je ne doute pas qu'il n'y ait un grand nombre de femmes sages, vertueuses, bonnes, douces et de bonnes mœurs. Plût à Dieu qu'elles vous ressemblassent toutes! Ce qui me révolte, c'est le choix douteux qu'un homme est obligé de faire pour se marier, ou plutôt qu'on ne lui laisse pas souvent la liberté de faire à sa volonté. Supposons que je me sois résolu de m'engager dans le mariage, comme le sultan mon père le souhaite avec tant d'impatience, quelle femme me donnera-t-il? Une princesse apparemment, qu'il demandera à quelque prince de ses voisins qui se fera un grand honneur de la lui envoyer. Belle ou laide, il faudra la prendre. Je veux qu'aucune autre princesse ne lui soit comparable en beauté. Qui peut assurer qu'elle aura l'esprit bien fait; qu'elle sera traitable, complaisante, accueillante, prévenante, obligeante; que son entretien ne sera que des choses solides, et non pas d'habillemens, d'ajustemens, d'ornemens , et de mille autres badineries qui doivent faire pitié à tout homme de bon sens; en un mot, qu'elle ne sera pas

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fière, hautaine, fâcheuse, méprisante, et qu'elle n'épuisera pas tout un Etat par ses dépenses frivoles en habits, en pierreries, en bijoux et en magnificence folle et mal entendue? Comme vous le voyez , Madame, voilà, sur un seul article, une infinité d'endroits par où je dois me dégoûter entièrement du mariage. Que cette princesse enfin soit si parfaite et si accomplie qu'elle soit irréprochable sur chacun de tous ces points, j'ai un grand nombre de raisons encore plus fortes pour ne me pas désister de mon sentiment non plus que de ma résolution.

— Quoi ! mon fils, repartit Fatime, vous avez d'autres raisons après celles que vous venez de me dire? Je prétendois cependant vous y répondre, et vous fermer la bouche en un mot.

— Cela ne doit pas vous en empêcher. Madame, répliqua le prince; j'aurai peut-être de quoi répliquer à votre réponse.

— Je voulois dire, mon fils, dit alors Fatime, qu'il est aisé à un prince, quand il a le malheur d'avoir épousé une princesse telle que vous venez de la dépeindre, de la laisser et de donner de bons ordres pour empêcher qu'elle ne ruine l'État.

— Eh! Madame, reprit le prince Camaralzaman , ne voyez-vous pas quelle mortification terrible c'est à un prince d'être contraint d'en

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ji "venir à cette extrémité? Ne vaut-il pas beaucoup f mieux, pour sa gloire et pour son repos, qu'il ne ! s'y expose pas ?

! — Mais, mon fils, dit encore Fatime, de la ( manière que vous l'entendez, je comprends que I vous voulez être le dernier des rois de votre race, i qui ont régné si glorieusement dans les îles des ! Enfans de Khaledan.

i — Madame, répondit le prince Camaralzaman, je ne souhaite pas de survivre au roi mon père. Quand je mourrois avant lui, il n'y auroit pas ! lieu de s'en étonner, après tant d'exemples d'enfans qui meurent avant leurs pères. Mais il est toujours glorieux à une race de rois de finir par un prince aussi digne de l'être, comme je tâcherois de me rendre tel, que ses prédécesseurs et que celui par où elle a commencé. »

Depuis ce temps-là, Fatime eut très souvent de semblables entretiens avec le prince Camaralzaman, et il n'y a pas de biais par où elle n'ait tâché de déraciner son aversion; mais il éluda toutes les raisons qu'elle put lui apporter par d'autres raisons auxquelles elle ne savoit que répondre, et il demeura inébranlable.

L'année s'écoula, et, au grand regret du sultan Schahzaman, le prince Camaralzaman ne donna pas la moindre marque d'avoir changé de sentiment. Un jour de conseil solennel enfin, que le

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premier vizir, les autres vizirs, les principaux officiers de la couronne et les généraux d'armée étoient assemblés, le sultan prit la parole et dit au prince: « Mon fils, il y a longtemps que je vous ai marqué la passion avec laquelle je désirois de vous voir marié, et j'attendois de vous plus de complaisance pour un père qui ne vous demandoit rien que de raisonnable. Après une si longue résistance de votre part, qui a poussé ma patience à bout, je vous marque la même chose en présence de mon conseil. Ce n'est plus simplement pour obliger un père que vous ne devriez pas avoir refusé; c'est que le bien de mes Etats l'exige, et que tous ces seigneurs le demandent avec moi. Déclarez-vous donc, afin que, selon votre réponse, je prenne les mesures que je dois. »

Le prince Camaralzaman répondit avec si peu de retenue, ou plutôt avec tant d'emportement, que le sultan, justement irrité de la confusion qu'un fils lui donnoit en plein conseil, s'écria : « Quoi ! fils dénaturé, vous avez l'insolence de parler ainsi à votre père et à votre sultan ! » Il le fit arrêter par les huissiers et conduire à une tour ancienne, mais abandonnée depuis longtemps, où il fut enfermé, avec un lit, peu d'autres meubles, quelques livres, et un seul esclave pour le servir.

Camaralzaman, content d'avoir la liberté de s'entretenir avec ses livres, regarda sa prison avec

■assez d'indifférence. Sur le soir, il se lava, il fit sa prière, et, après avoir lu quelques chapitres de î'Alcoran avec la même tranquillité que s'il eût été dans son appartement au palais du sultan son père, il se coucha sans éteindre la lampe, qu'il laissa près de son lit, et s'endormit.

Dans cette tour il y avoit un puits qui servoit de retraite pendant le jour à une fée nommée Maimoune, fille de Damriat, roi ou chef d'une légion de génies. Il étoit environ minuit, lorsque Maimoune s'élança légèrement au haut du puits pour aller par le monde, selon sa coutume, où la curiosité la porteroit. Elle fut fort étonnée de voir de la lumière dans la chambre du prince Camaralzaman. Elle y entra, et, sans s'arrêter à l'esclave qui étoit couché à la porte, elle s'approcha du lit, dont la magnificence l'attira, et elle fut plus surprise qu'auparavant de voir que quelqu'un y étoit couché.

Le prince Camaralzaman avoit le visage à demi couvert sous la couverture. Maimoune la leva un peu, et elle vit le plus beau jeune homme qu'elle eût jamais vu en aucun endroit de la terre habitable, qu'elle avoit souvent parcourue. « Quel éclat, dit-elle en elle-même, ou plutôt quel prodige de beauté ne doit-ce pas être lorsque les yeux que cachent des paupières si bien formées sont ouverts ! Quel sujet peut-il avoir donné pour être traité Les Mille et une Nuits, V. 3

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d'une manière si indigne du haut rang dont il est! » Car elle avoit déjà appris de ses nouvelles, et elle se douta de l'affaire.

Maimoune ne pouvoit se lasser d'admirer le prince Camaralzaman ; mais enfin, après l'avoir baisé sur chaque joue et au milieu du front sans l'éveiller, elle remit la couverture comme elle étoit auparavant, et prit son vol dans l'air. Comme elle se fut élevée bien haut vers la moyenne région, elle fut frappée d'un bruit d'ailes qui l'obligea de voler du même côté, et, s' approchant, elle connut que c'étoit un génie qui faisoit ce bruit, mais un génie de ceux qui sont rebelles à Dieu, car, pour Maimoune, elle étoit de ceux que le grand Salomon contraignit de le reconnoître depuis ce temps-là.

Le génie, qui se nommoit Danhasch, et qui étoit fils de Schamhourasch, reconnut aussi Maimoune, mais avec une grande frayeur. En effet, il connoissoit qu'elle avoit une grande supériorité sur lui par sa soumission à Dieu. Il auroit bien voulu éviter sa rencontre; mais il se trouva si près d'elle qu'il falloit se battre ou céder.

Danhasch prévint Maimoune: « Brave Maimoune, lui dit-il d'un ton de suppliant, jurez-moi par le grand nom de Dieu que vous ne me ferez pas de mal, et je vous promets de mon côté de ne vous en pas faire.

— Maudit génie, reprit Maimoune, quel mal

)eux-tu me faire ? Je ne te crains pas. Je veux nen t'accorder cette grâce, et je te fais le serment jue tu me demandes. Dis-moi présentement d'où :u viens, ce que tu as vu, ce que tu as fait cette luit. — Belle dame, répondit Danhasch, vous me rencontrez à propos pour entendre quelque chose ie merveilleux... »

La sultane Scheherazade fut obligée de ne pas poursuivre son discours plus avant, à cause de la clarté du jour qui se faisoit voir. Elle cessa de parler, et la nuit suivante elle continua en ces termes:

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