CCXIV NUIT
Sire, dit-elle, Danhasch, le génie rebelle à Dieu, poursuivit, et dit à Maimoune:
« Puisque vous le souhaitez, je vous dirai que je viens des extrémités de la Chine, où elles
regardent les dernières îles de cet hémisphère
Mais, charmante Maimoune, dit ici Danhasch, qui trembloit de peur à la présence de cette fée, et qui avoit de la peine à parler, vous me promettez au moins de me pardonner et de me laisser aller librement quand j'aurai satisfait à vos demandes?
20 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
— Poursuis, poursuis, maudit, reprit Maimoune, et ne crains rien. Crois-tu que je sois une perfide comme toi et que je sois capable de manquer au grand serment que je t'ai faj,t? Prends bien garde seulement de ne me rien dire qui ne soit vrai : autrement je te couperai les ailes et te traiterai comme tu le mérites. »
Danhasch, un peu rassuré par ces paroles de Maimoune : « Ma chère dame, reprit-il, je ne vous dirai rien que de très vrai : ayez seulement la bonté de m'écouter. Le pays de la Chine, d'où je viens, est un des plus grands et des plus puissans royaumes de la terre, d'où dépendent les dernières îles de cet hémisphère dont je vous ai déjà parlé. Le roi d'aujourd'hui s'appelle Gaïour, et ce roi a une fille unique, la plus belle qu'on ait jamais vue dans l'univers depuis que le monde est monde. Ni vous, ni moi, ni les génies de votre parti ni ceux du mien, ni tous les hommes ensemble, nous n'avons pas de termes propres, d'expressions assez vives ou d'éloquence suffisante pour en faire un portrait qui approche de ce qu'elle est en effet. Elle a les cheveux d'un brun et d'une si grande longueur qu'ils lui descendent beaucoup plus bas que les pieds, et ils sont en si grande abondance qu'ils ne ressemblent pas mal à une de ces belles grappes de raisin dont les grains sont d'une grosseur extraordinaire, lorsqu'elles les a
accommodés en boucles sur sa tête. Au-dessous de ses cheveux, elle a le front aussi uni que le miroir le mieux poli, et d'une forme admirable; les yeux noirs, à fleur de tête, brillans et pleins de feu; le nez ni trop long ni trop court; la bouche petite et vermeille; les dents sont comme deux files de perles, qui surpassent les plus belles en blancheur; et, quand elle remue la langue pour parler, elle rend une voix douce et agréable, et elle s'exprime par des paroles qui marquent la vivacité de son esprit; le plus bel albâtre n'est pas plus blanc que sa gorge. De cette foible ébauche enfin vous jugerez aisément qu'il n'y a pas de beauté au monde plus parfaite.
« Qui ne connoîtroit pas bien le roi père de cette princesse jugeroit, aux marques de tendresse paternelle qu'il lui a données, qu'il en est amoureux. Jamais amant n'a fait pour une maîtresse la plus chérie ce qu'on lui a vu faire pour elle. En effet, la jalousie la plus violente n'a jamais fait imaginer ce que le soin de la rendre inaccessible à tout autre qu'à celui qui doit l'épouser lui a fait inventer et exécuter. Afin qu'elle n'eût pas à s'ennuyer dans la retraite qu'il avoit résolu qu'elle gardât, il lui a fait bâtir sept palais à quoi on n'a jamais rien vu ni entendu de pareil.
« Le premier palais est de cristal de roche, le second de bronze, le troisième de fin acier, le
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quatrième d'une autre sorte de bronze plus précieux que le premier et que l'acier, le cinquième de pierre de touche, le sixième d'argent, et le septième d'or massif. Il les a meublés d'une somptuosité inouïe, chacun d'une manière proportionnée à la matière dont ils sont bâtis. Il n'a pas oublié, dans les jardins qui les accompagnent, les parterres de gazon ou émaillés de fleurs, les pièces d'eau, les jets d'eau, les canaux, les cascades, les bosquets plantés d'arbres à perte de vue, où le soleil ne pénètre jamais, le tout d'une ordonnance différente en chaque jardin. Le roi Gaïour enfin a fait voir que l'amour paternel seul lui a fait faire une dépense presque immense.
a Sur la renommée de la beauté incomparable de la princesse, les rois voisins les plus puissans envoyèrent d'abord la demander en mariage par des ambassades solennelles. Le roi de la Chine les reçut toutes avec le même accueil; mais, comme il ne vouloit marier la princesse que de son consentement, et que la princesse n'agréoit aucun des partis qu'on lui proposoit, si les ambassadeurs se retiroient peu satisfaits quant au sujet de leur ambassade, ils partoient au moins très contens des civilités et des honneurs qu'ils avoient reçus.
a Sire, disoit la princesse au roi de la Chine, vous voulez me marier, et vous croyez par là me faire un grand plaisir. J'en suis persuadée, et je
VOUS en suis très obligée. Mais où pourrois-je trouver ailleurs que près de Votre Majesté des palais si superbes et des jardins si délicieux? J'ajoute que sous votre bon plaisir je ne suis contrainte en rien, et qu'on me rend les mêmes honneurs qu'à ■votre propre personne. Ce sont des avantages que je ne trouverois en aucun autre endroit du monde, à quelque époux que je voulusse me donner. Les maris veulent toujours être les maîtres, et je ne suis pas d'humeur à me laisser commander. »
« Après plusieurs ambassades, il en arriva une de la part d'un roi plus riche et plus puissant que tous ceux qui s'étoient présentés. Le roi de la Chine en parla à la princesse sa fille, et lui exagéra combien il lui seroit avantageux de l'accepter pour époux. La princesse le supplia de vouloir l'en dispenser, et lui apporta les mêmes raisons qu'auparavant. Il la pressa; mais, au lieu de se rendre, la princesse perdit le respect qu'elle devoit au roi son père. « Sire, lui dit-elle en colère, ne me parlez plus de ce mariage, ni d'aucun autre, sinon je m'enfoncerai le poignard dans le sein et me délivrerai de vos importunités. »
« Le roi de la Chine, extrêmement indigné contre la princesse, lui repartit : « Ma fille, vous êtes une folle, et je vous traiterai en folle. » En effet, il la fit renfermer dans un seul appartement d'un des sept palais, et ne lui donna que dix vieilles
24 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
femmes pour lui tenir compagnie et la servir, dont la principale étoit sa nourrice. Ensuite, afin que les rois voisins qui lui avoient envoyé des ambassades ne songeassent plus à elle, il leur dépêcha des envoyés pour leur annoncer l'éloignement où elle étoit pour le mariage, et, comme il ne douta pas qu'elle ne fût véritablement folle, il chargea les mêmes envoyés de faire savoir dans chaque cour que, s'il y avoit quelque médecin assez habile pour la guérir, il n'avoit qu'à venir, et qu'il la lui donneroit pour femme en récompense. »
« Belle Maimoune, poursuivit Danhasch, les choses sont en cet état, et je ne manque pas d'aller régulièrement chaque jour contempler cette beauté incomparable, à qui je serois bien fâché d'avoir fait le moindre mal, nonobstant ma malice naturelle. Venez la voir, je vous en conjure : elle en vaut la peine. Quand vous aurez connu par vous-même que je ne suis pas un menteur, je suis persuadé que vous m'aurez quelque obligation de vous avoir fait voir une princesse qui n'a pas d'égale en beauté. Je suis prêt de vous servir de guide, vous n'avez qu'à commander. »
Au lieu de répondre à Danhasch, Maimoune fit de grands éclats de rire qui durèrent longtemps ; et Danhasch, qui ne savoit à quoi en attribuer la cause, demeura dans un grand étonnement. Quand
elle eut bien ri à plusieurs reprises : « Bon, bon ! lui dit-elle, tu veux m'en faire accroire. Je croyois que tu ailois me parler de quelque chose de surprenant et d'extraordinaire, et tu me parles d'une chassieuse. Eh! fi, fi! que dirois-tu donc, maudit, si tu avois vu comme moi le beau prince que je viens de voir en ce moment, et que j'aime autant qu'il le mérite? Vraiment c'est bien autre chose; tu en deviendrois fou.
— Agréable Maimoune, reprit Danhasch, oserois-je vous demander qui peut être ce prince dont vous me parlez? — Sache, lui dit Maimoune, qu'il lui est arrivé à peu près la même chose qu'à ta princesse dont tu viens de m'entretenir. Le roi son père vouloit le marier à toute force. Après de longues et grandes importunités , il a déclaré franc et net qu'il n'en feroit rien : c'est la cause pourquoi, à l'heure où je te parle, il est en prison dans une vieille tour où je fais ma demeure et où je viens de l'admirer.
— Je ne veux pas absolument vous contredire, repartit Danhasch; mais, ma belle dame, vous me permettrez bien, jusqu'à ce que j'aie vu votre prince, de croire qu'aucun mortel ni mortelle n'approche pas de la beauté de ma princesse. — Tais-toi, maudit, répliqua Maimoune; je te dis encore une fois que cela ne peut pas être. — Je neveux pas m'opiniâtrer contre vous, ajouta Dan-
2b HISTOIRE DE C AM AR ALZ AM A N
hasch ; le moyen de vous convaincre si je dis vrai ou faux, c'est d'accepter la proposition que je vous ai faite de venir voir ma princesse, et de me montrer ensuite votre prince.
— Il n'est pas besoin que je prenne cette peine, reprit encore Maimoune : il y a un autre moyen de nous satisfaire l'un et Pautre. C'est d'apporter ta princesse et de la mettre h côté de mon prince sur son lit. De la sorte il nous sera aisé, à moi et à toi, de les comparer ensemble et de vider notre procès. »
Danhasch consentit à ce que la fée souhaitoit, et il vouloit retourner à la Chine sur-le-champ. Maimoune l'arrêta : « Attends, lui dit-elle; viens, que je te montre auparavant la tour où tu dois apporter ta princesse. » Ils volèrent ensemble jusqu'à la tour, et, quand Maimoune l'eut montrée à Danhasch : « Va prendre ta princesse, lui dit-elle, et fais vite, tu me trouveras ici. Mais écoute : j'entends au moins que tu me payeras une gageure si mon prince se trouve plus beau que ta princesse, et je veux bien aussi t'en payer une si ta princesse est plus belle »
Le jour, qui se faisoit voir assez clairement, obligea Scheherazade de cesser de parler. Elle reprit la suite la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CCXVe NUIT.
Sire, Danhasch s'éloigna de la fée, se rendit à la Chine, et revint avec une diligence incroyable, chargé de la belle princesse endormie. Maimoune le reçut et l'introduisit dans la chambre du prince Camaralzaman, où ils la posèrent ensemble sur son lit à côté de lui.
Quand le prince et la princesse furent ainsi à côté l'un de l'autre, il y eut une grande contestation, sur la préférence de leur beauté, entre le génie et la fée. Ils furent quelque temps à les admirer et à les comparer ensemble sans parler. Danhasch rompit le silence : « Vous le voyez, dit-il à Maimoune, et je vous l'avois bien dit que ma princesse étoitplus belle que votre prince. En doutez-vous présentement?
— Comment! si j'en doute? reprit Maimoune. Oui vraiment, j'en doute. Il faut que tu sois aveugle pour ne pas voir que mon prince l'emporte de beaucoup au-dessus de ta princesse. Ta princesse est belle, je ne le désavoue pas; mais ne te presse pas, et compare-les bien l'un avec l'autre sans prévention, tu verras que la chose est comme je le dis.
— Quand je mettrois plus de temps à les comparer davantage, reprit Danhasch, je n'en pense-
28 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
rois pas autrement que ce que j'en pense. J'ai vu ce que je vois du premier coup d'oeil, et le temps ne me feroit pas voir autre chose que ce que je vois. Cela n'empêchera pas néanmoins, charmante Maimoune, que je ne vous cède, si vous le souhaitez. — Cela ne sera pas ainsi, repartit Maimoune : je ne veux pas qu'un maudit génie comme toi me fasse de grâce. Je remets la chose à un arbitre, et, si tu n'y consens, je prends gain de cause sur ton refus. »
Danhasch, qui étoit prêt à avoir toute autre complaisance pour Maimoune, n'eut pas plutôt donné son consentement que Maimoune frappa la terre de son pied. La terre s'entr'ouvrit, et aussitôt il en sortit un génie hideux, bossu, borgne et boiteux, avec six cornes à la tête, et les mains et les pieds crochus. Dès qu'il fut dehors, que la terre se fut rejointe, et qu'il eut aperçu Maimoune, il se jeta à ses pieds, et, en demeurant un genou en terre, il lui demanda ce qu'elle souhaitoit de son très humble service.
« Levez-vous, Caschcasch, lui dit-elle (c'étoit le nom du génie), je vous fais venir ici pour être juge d'une dispute que j'ai avec ce maudit Danhasch. Jetez les yeux sur ce lit, et dites-nous sans partialité qui vous paroît plus beau du jeune homme ou de la jeune dame. »
Caschcasch regarda le prince et la princesse avec
des marques d'une surprise et d'une admiration extraordinaires. Après qu'il les eut bien considérés sans pouvoir se déterminer : « Madame, dit-il à Maimoune, je vous avoue que je vous tromperois et que je me trahirois moi-même si je vous disois que je trouve Tun plus beau que l'autre. Plus je les examine, et plus il me semble que chacun possède au souverain degré la beauté qu'ils ont en partage, autant que je puis m'y connoître, et l'un n'a pas le moindre défaut par où l'on puisse dire qu'il cède à l'autre. Si l'un ou l'autre en a quel- 4]u'un, il n'y a, selon mon avis, qu'un moyen pour en être éclairci. C'est de les éveiller l'un après l'autre, et que vous conveniez que celui qui témoignera plus d'amour par son ardeur, par son ■empressement, et même par son emportement l'un pour l'autre, aura moins de beauté en quelque •chose. »
Le conseil de Caschcasch plut également à Maimoune et à Danhasch. Maimoune se changea en puce, et sauta au cou de Camaralzaman. Elle le piqua si vivement qu'il s'éveilla et y porta la main; mais il ne prit rien. Maimoune avoit été prompte à faire un saut en arrière, et à reprendre 5a forme ordinaire, invisible néanmoins comme les deux génies, pour être témoin de ce qu'il alloit faire.
En retirant la main, le prince la laissa tomber
3o HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
sur celle de la princesse de la Chine. Il ouvrit les yeux, et il fut dans la dernière surprise de voir une dame couchée près de lui, et une dame d'une si grande beauté. Il leva la tête et s'appuya du coude pour la mieux considérer. La grande jeunesse de la princesse et sa beauté incomparable l'embrasèrent en un instant d'un feu auquel il n'avoit pas encore été sensiblcj et dont il s'étoit gardé jusqu'alors avec tant d'aversion.
L'amour s'empara de son cœur de la manière la plus vive, et il ne put s'empêcher de s'écrier : « Quelle beauté! quels charmes ! mon coeur! mon âme! » Et, en disant ces paroles, il la baisa au front, aux deux joues et à la bouche avec si peu de précaution qu'elle se fût éveillée si elle n'eût dormi plus fort qu'à l'ordinaire par l'enchantement de Danhasch.
« Quoi! ma belle dame, dit le prince, vous ne vous éveillez pas à ces marques d'amour du prince Camaralzaman ! Qui que vous soyez, il n'est pas indigne du vôtre. » Il alloit l'éveiller tout de bon; mais il se retint tout à coup. « Ne seroit-ce pas, dit-il en lui-même, celle que le sultan mon père vouloit me donner en mariage? Il a eu grand tort de ne me la pas faire voir plus tôt. Je ne l'aurois pas offensé par ma désobéissance et par mon emportement si public contre lui, et il se fût épargné à lui-même la confusion que je lui ai donnée. Le
ET DE LA PRINCESSE BADOURE 3l
prince Camaralzaman se repentit sincèrement de a faute qu'il avoit commise, et il fut encore sur le point d'éveiller la princesse de la Chine. « Peutêtre aussi, dit-il en se reprenant, que le sultan mon père veut me surprendre : sans doute qu'il a envoyé cette jeune dame pour éprouver si j'ai véritablement autant d'aversion pour le mariage que je lui en ai fait paroître. Qui sait s'il ne l'a pas amenée lui-même, et s'il n'est pas caché pour se faire voir et me faire honte de ma dissimulation? Cette seconde faute seroit de beaucoup plus grande que la première. A tout événement, je me contenterai de cette bague pour me souvenir d'elle. »
C'étoit une fort belle bague que la princesse avoit au doigt. Il la tira adroitement et mit la sienne à la place. Aussitôt il lui tourna le dos, et il ne fut pas longtemps à dormir d'un sommeil aussi profond qu'auparavant, par l'enchantemeat des génies.
Dès que le prince Camaralzaman fut bien endormi, Danhasch se transforma en puce à son tour, et alla mordre la princesse au bas de la lèvre. Elle s'éveilla en sursaut, se mit sur son séant, et, en ouvrant les yeux, elle fut fort étonnée de se voir couchée avec un homme. De l'étonnement elle passa à l'admiration, et de l'admiration à un épanchement de joie qu'elle fît paroùre dès qu'elle
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eut VU que c'étoit un jeune homme si bien fait et si aimable.
« Quoi ! s'écria-t-elle, est-ce vous que le roi mon père m'avoit destiné pour époux? Je suis bien malheureuse de ne l'avoir pas su : je nel'aurois pas mis en colère contre moi, et je n'aurois pas été si longtemps privée d'un mari que je ne puis m'empêcher d'aimer de tout mon cœur. Eveillez-vous, éveillez-vous : il ne sied pas à un mari de tant dormir la première nuit de ses noces. »
En disant ces paroles, la princesse prit le prince Camaralzaman par le bras, et l'agita si fort qu'il se fût éveillé, si dans le moment Maimoune n'eût augmenté son sommeil en augmentant son enchantement. Elle l'agita de même à plusieurs reprises, et, comme elle vit qu'il ne s'éveilloit pas : « Eh quoi ! reprit-elle, que vous est-il arrivé? Quelque rival, jaloux de votre bonheur et du mien, auroit-il eu recours à la magie, et vous auroit-il jeté dans cet assoupissement insurmontable, lorsque vous devez être plus éveillé que jamais?» Elle lui prit la main, et, en la baisant tendrement, elle s'aperçut de la bague qu'il avoit au doigt. Elle la trouva si semblable à la sienne qu'elle fut convaincue que c^étoit elle-même, quand elle eut vu qu'elle en avoit une autre. Elle ne comprit pas comment cet échange s'étoit fait, mais elle ne douta pas que ce ne fût la marque certaine de leur mariage. Lassée
il de la peine inutile qu'elle avoit prise pour l'éveiller . et assurée, comme elle le pensoit, qu'il ne lui échapi. peroit pas : « Puisque je ne puis venir à bout de i vous éveiller, dit-elle, je ne m'opiniàtre pas dav vantage à interrompre votre sommeil : à nous rey voir. » Après lui avoir donné un baiser à la joue j[ en prononçant ces dernières paroles, elle se recoucha, et mit très peu de temps à se rendormir. Quand Maimoune vit qu'elle pouvoit parler sans craindre que la princesse de la Chine se réveillât : « Hé bien, maudit, dit-elle à Danhasch, as-tu vu? Es-tu convaincu que ta princesse est moins belle que mon prince ? Va, je veux bien te faire grâce de la gageure que tu me dois. Une autre fois, crois-moi quand je t'aurai assuré quelque chose. » En se tournant du côté de Caschcasch : « Pour vous, ajouta-t-elle, je vous remercie. Prenez la princesse avec Danhasch, et reportez-la ensemble dans son lit, où il vous mènera. » Danhasch et Caschcasch exécutèrent l'ordre de Maimoune, et Maimoune se retira dans son puits
Le jour qui commençoit de paroître imposa silence à la sultane Scheherazade. Le sultan des Indes se leva; et, la nuit suivante, la sultane continua de lui raconter le même conte en ces termes :
Les Mille et une Nuits. V.
34 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
CCXVIc NUIT.
Sire, dit-elle, le prince Camaralzaman , en s'éveillant le lendemain matin, regarda à côté de lui si la dame qu'il avoit vue la même nuit y étoit encore. Quand il vit qu'elle n'y étoit plus : « Je l'avois bien pensé, dit-il en lui-même, que c'étoit une surprise que le roi mon père vouloit me faire : je me sais bon gré de m'en être gardé. » Il éveilla l'esclave, qui dormoit encore, et le pressa de venir l'habiller, sans lui parler de rien. L'esclave lui apporta le bassin et l'eau; il se lava, et, après avoir fait sa prière, il prit un livre et lut quelque temps.
Après ses exercices ordinaires, Camaralzaman appela l'esclave : « Viens çà, lui dit-il, et ne mens pas. Dis-moi comment est venue la dame qui a couché cette nuit avec moi, et qui l'a amenée.
— Prince, répondit l'esclave avec un grand étonnement, de quelle dame entendez-vous parler? — De celle, te dis-je, reprit le prince, qui est venue, ou qu'on a amenée ici cette nuit, et qui a couché avec moi. — Prince, repartit l'esclave, je vous jure que je n'en sais rien. Par oîi cette dame seroit-elle venue, puisque je couche à la porte ?
— Tu es un menteur, maraud, répliqua le prince, et tu'es d'intelligence pour m'affliger da-
vantage et me faire enrager. » En disant ces mots, il lui appliqua un soufflet dont il le jeta par terre, et, après l'avoir foulé longtemps sous les pieds, il le lia au-dessous des épaules avec la corde du puits, le descendit dedans, et le plongea plusieurs fois dans l'eau par-dessus la tête : « Je te noierai, s'écria-t-il, si tu ne me dis promptement qui est la dame, et qui l'a amenée. »
L'esclave, furieusement embarrassé, moitié dans l'eau, moitié dehors, dit en lui-même : « Sans doute que le prince a perdu l'esprit de douleur, et je ne puis échapper que par un mensonge. Prince, dit -il d'un ton suppliant, donnez -moi la vie, je vous en conjure : je promets de vous dire la chose comme elle est. »
Le prince retira l'esclave, et le pressa de parler. Dès qu'il fut hors du puits : « Prince, lui dit l'esclave en tremblant, vous voyez bien que je ne puis pas vous satisfaire dans l'état où je suis ; donnezmoi le temps d'aller changer d'habit auparavant. — Je te l'accorde, reprit le prince ; mais fais vite, et prends bien garde de ne me pas cacher la vérité. »
L'esclave sortit, et, après avoir fermé la porte sur le prince, il courut au palais dans l'état où il étoit. Le roi s'y entretenoit avec son premier vizir, et se plaignoit à lui de la mauvaise nuit qu'il avoit passée au sujet de la désobéissance et de
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l'emportement si criminel du prince son fils, en s'opposant à sa volonté.
Ce ministre tâchoit de le consoler et de lui faire comprendre que le prince lui-même lui avoit donné lieu de le réduire. « Sire, lui disoit-il, Votre Majesté ne doit pas se repentir de l'avoir fait arrêter. Pourvu qu'elle ait la patiente de le laisser quelque temps dans sa prison, elle doit se persuader qu'il abandonnera cette fougue de jeunesse, et qu'enfin il se soumettra à tout ce qu'elle exigera de lui. »
Le grand-vizir achevoit ces derniers mots, lorsque l'esclave se présenta au roi Schahzaman. « Sire, lui dit-il, je suis bien fâché de venir annoncer à Votre Majesté une nouvelle qu'elle ne peut écouter qu'avec un grand déplaisir. Ce qu'il dit d'une dame qui a couché cette nuit avec lui, et l'état où il m'a mis, comme Votre Majesté le peut voir, ne font que trop connoître qu'il n'est plus dans son bon sens. » Il fit ensuite le détail de tout ce que le prince Camaralzaman avoit dit, et de l'excès dont il l'avoit traité, en des termes qui donnèrent créance à son discours.
Le roi, qui ne s'attendoit pas à ce nouveau sujet d'affliction : « Voici, dit-il à son premier ministre, un incident des plus fâcheux, bien différent de l'espérance que vous me donniez tout à l'heure. Allez, ne perdez pas de temps : voyez vous-même ce que c'est, et venez m'en informer. »
Le grand-vizir obéit sur-le-champ, et, en entrant dans la chambre du prince, il le trouva assis et fort tranquille, avec un livre à la main, qu'il lisoit. Il le salua, et, après qu'il se fut assis près de lui: « Je veux un grand mal à votre esclave, lui dit-il, d'être venu effrayer le roi votre père par la nouvelle qu'il vient de lui apporter.
— Quelle est cette nouvelle, reprit le prince, qui peut lui avoir donné tant de frayeur? J'ai un sujet bien plus grand de me plaindre de mon esclave.
— Prince, repartit le vizir, à Dieu ne plaise que ce qu'il a rapporté de vous soit véritable ! Le bon état où je vous vois, et où je prie Dieu qu'il vous conserve, me fait connoître qu'il n'en est rien. — Peut-être, répliqua le prince, qu'il ne s'est pas bien fait entendre. Puisque vous êtes venu, je suis bien aise de demander aune personne comme vous, qui devez en savoir quelque chose, où est la dame qui a couché cette nuit avec moi.»
Le grand-vizir demeura comme hors de luimême à cette demande. « Prince, répondit-il, ne soyez pas surpris de l'étonnement que je fais paroître sur ce que vous me demandez. Seroit-il possible, je ne dis pas qu'une dame, mais qu'aucun homme au monde eût pénétré de nuit jusqu'en ce lieu, où l'on ne peut entrer que par la porte et qu'en marchant sur le ventre de votre esclave? De
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grâce, rappelez votre mémoire, et vous trouverez que vous avez eu un songe qui vous a laissé cette forte impression.
— Je ne m'arrête pas à votre discours, reprit le prince d'un ton plus haut : je veux savoir absolument qu'est devenue cette dame; et je suis ici dans un lieu où je saurai me faire obéir. »
A ces paroles fermes, le grand-vizir fut dans un embarras qu'on ne peut exprimer, et il songea au moyen de s'en tirer le mieux qu'il lui seroit possible. Il prit le prince par la douceur, et il lui demanda dans les termes les plus humbles et les plus ménagés si lui-même il avoit vu cette dame.
« Oui, oui, repartit le prince, je l'ai vue, et je me suis fort bien aperçu que vous l'avez apostée pour me tenter. Elle a fort bien joué le rôle que vous lui avez prescrit, de ne pas dire un mot, de faire la dormeuse, et de se retirer dès que je serois rendormi. Vous le savez sans doute, et elle n'aura pas manqué de vous en faire le récit.
— Prince, répliqua le grand-vizir, je vous jure qu'il n'est rien de tout ce que je viens d'entendre de votre bouche, et que le roi votre père et moi nous ne vous avons pas envoyé la dame dont vous parlez : nous n'en avons pas même eu la pensée. Permettez-moi de vous dire, encore une fois, que vous n'avez vu cette dame qu'en songe.
— Vous venez donc pour vous moquer aussi de
moi, répliqua encore le prince en colère, et pour me dire en face que ce que je vous dis est un songe? » Il le prit aussitôt par la barbe, et il le chargea de coups aussi longtemps que ses forces le lui permirent.
Le pauvre grand-vizir essuya patiemment toute la colère du prince Camaralzaman par respect. « Me voilà, dit-il en lui-même, dans le même cas que l'esclave : trop heureux si je puis échapper comme lui d'un si grand danger ! » Au milieu des coups dont le prince le chargeoit encore : « Prince, s'écria-t-il, je vous supplie de me donner un moment d'audience. » Le prince, las de frapper, le laissa parler.
« Je vous avoue. Prince, dit alors le grand-vizir en dissimulant, qu'il est quelque 'chose de ce que vous croyez. Mais vous n''ignorez pas la nécessité où est un ministre d'exécuter les ordres du roi son maître. Si vous avez la bonté de me le permettre, je suis prêt d'aller lui dire de votre part ce que vous m'ordonnerez. — Je vous le permets, lui dit le prince : allez, et dites-lui que je veux épouser la dame qu'il m'a envoyée ou amenée, et qui a couché cette nuit avec moi. Faites promptement, et apportez-moi la réponse. » Le grand-vizir fit une profonde révérence en le quittant, et il ne se crut délivré que quand il fut hors de la tour et qu'il eut refermé la porte sur le prince.
4© HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
Le grand-vizir se présenta devant le roi Schahzaman avec une tristesse qui l'affligea d'abord. « Hé bien ! lui demanda ce monarque, en quel état avez-vous trouvé mon fils ? — Sire, répondit ce ministre, ce que l'esclave a rapporté à Votre Majesté n'est que trop vrai. » Il lui fit le récit de l'entretien qu'il avoit eu avec Camaralzaman, de l'emportement de ce prince dès qu'il eut entrepris de lui représenter qu'il n'étoit pas possible que la dame dont il parloit eût couché avec lui, du mauvais traitement qu'il avoit reçu de lui, et de l'adresse dont il s'étoit servi pour échapper de ses mains.
Schahzaman, d'autant plus mortifié qu'il aimoit toujours le prince avec tendresse, voulut s'éclaircir de la vérité par lui-même ; il alla le voir à la tour, et mena le grand-vizir avec lui
« Mais, Sire, dit ici la sultane Scheherazade en s'interrompant , je m'aperçois que le jour commence de paroître. » Elle garda le silence, et la nuit suivante, en reprenant son discours, elle dit au sultan des Indes :
CCXVIie NUIT.
Sire, le prince Camaralzaman reçut le roi son père dans la tour où il étoit en prison avec un grand respect. Le roi s'assit, et, après qu'il eut fait asseoir le prince près de lui, il lui fît plusieurs demandes auxquelles il répondit d'un très bon sens. Et de temps en temps il regardoit le grandvizir, comme pour lui dire qu'il nevoyoit pas que le prince son fils eût perdu l'esprit, comme il l'avoit assuré, et qu'il falloit qu'il l'eût perdu luimême.
Le roi enfin parla delà dame au prince : « Mon fils, lui dit-il, je vous prie de me dire ce que c'est que cette dame qui a couché cette nuit avec vous, à ce que l'on dit.
— Sire, répondit Camaralzaman, je supplie Votre Majesté de ne pas augmenter le chagrin qu'on m'a déjà donné sur ce sujet : faites-moi plutôt la grâce de me la donner en mariage. Quelque aversion que je vous aie témoignée jusqu'à présent pour les femmes, cette jeune beauté m'a tellement charmé que je ne fais pas difficulté de vous avouer ma foiblesse. Je suis prêt de la recevoir de votre main avec la dernière obligation. »
Le roi Schahzaman demeura interdit à la réponse du prince, si éloignée, comme il le lui sem-