‹ Les Mille & une nuits (volume 4)Chapitre 12 sur 37 · CXXIII<= NUIT · texte numérisé non relu

CXXIII<= NUIT

Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes, laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer l'histoire qu'elle avoit promis de raconter, prit ainsi la parole :

Les Mille et une Nuits. III. 1 5

L y avoit autrefois à Casgar, aux extié- , mités de la Grande-Tartarie, un tailleur qui avoit une très belle femme qu'il aimoit beaucoup, et dont il étoit aimé de même. Un jour qu'il travailloit, un petit bossu vint s'asseoir à l'entrée de sa boutique, et se mit à chanter en jouant du tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l'entendre, et résolut de l'emmener dans sa maison pour réjouir sa femme. (c Avec ses chansons plaisantes, disoit-il, il nous divertira tous deux ce soir. » Il lui en fit la proposition, et, le bossu l'ayant acceptée, il ferma sa boutique et le mena chez lui.

Dès qu'ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avoit déjà mis le couvert, parce qu'il étoit temps de souper, servit un bon plat de poisson qu'elle avoit préparé. Ils se mirent tous trois à table ; mais, en mangeant, le bossu avala par malheur une grosse arête ou un os, dont il mourut en peu de momens, sans que le tailleur et sa femme

HISTOIRE DU PETIT BOSSU Il5

y pussent remédier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrayés de cet accident qu'il étoit arrivé chez eux, et qu'ils avoient sujet de craindre que, si la justice venoit à le savoir, on ne les punît comme des assassins. Le mari néanmoins trouva un expédient pour se défaire du corps mort : il fit réflexion qu'il demeuroit dans le voisinage un médecin juif; et là-dessus, ayant formé un projet, pour commencer à l'exécuter, sa femme et lui prirent le bossu, l'un par les pieds, l'autre par la tête, et le portèrent jusqu'au logis du médecin. Ils frappèrent à sa porte, où aboutissoit un escalier très roide par où l'on montoit à sa chambre. Une servante descend aussitôt, même sans lumière, ouvre, et demande ce qu'ils souhaitent. « Remontez, s'il vous plaît, répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un homme bien malade pour qu'il lui ordonne quelque remède. Tenez, ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d'argent, donnez-lui cela par avance, afin qu'il soit persuadé que nous n'avons pas dessein de lui faire perdre sa peine. » Pendant que la servante remonta pour faire part au médecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme portèrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le laissèrent là, et retournèrent chez eux en diligence.

Cependant, la servante ayant dit au médecin qu'un homme et une femme l'attendoient à la

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porte et le prioient de descendre pour voir un malade qu'ils avoient amené, et lui ayant remis entre les mains l'argent qu'elle avoil reçu, il se laissa transporter de joie : se voyant payé d'avance, il crut que c'étoit une bonne pratique qu'on lui amenoit et qu'il ne falloit pas négliger. « Prends vite de la lumière, dit-il à sa servante, et suis-moi. » En disant cela, il s'avança vers l'escalier avec tant de précipitation qu'il n'attendit point qu'on l'éclairât; et, venant à rencontrer le bossUj il lui donna du pied dans les côtes si rudement qu'il le fit rouler jusqu'au bas de l'escalier; peu s'en fallut qu'il ne tombât et ne roulât avec lui. « Apporte donc vite de la lumière », criat-il à sa servante. Enfin elle arriva; il descendit avec elle, et, trouvant que ce qui avoit roulé étoit un homme mort, il fut tellement effrayé de ce spectacle qu'il invoqua Moïse, Aaron, Josué, Esdras et tous les autres prophètes de sa loi. « Malheureux que je suis! disoit-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J'ai achevé de tuer ce malade qu'on m'avoit amené. Je suis cause de sa mort, et, si le bon âne d'Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier. »

Malgré le trouble qui l'agitoit, il ne Jaissa pas d'avoir la précaution de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un, venant à passer par la

rue, ne s'aperçût du malheur dont il se croyoit la cause. Il prit ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit s'évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. «Ah! c'est fait de nous, s'écria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette nuit hors de chez nous ce corps mort! Nous perdrons indubitablement la vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! Comment avez-vous donc fait pour tuer cet homme ? — Il ne s'agit point de cela, repartit le juif, il s'agit de trouver un remède à un mal si pressant »

« Mais, Sire , dit Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, je ne fais pas réflexion qu'il est jour. )) A ces mots, elle se tut, et la nuit suivante elle poursuivit de cette sorte l'histoire du petit bossu :

CXXIVc NUIT.

Le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne trouva nul stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus fertile en inventions, dit: « Il me vient une pensée: portons ce cadavre sur la terrasse

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de notre logis, et le jetons par la cheminée dans la maison du musulman notre voisin. »

Ce musulman étoit un des pourvoyeurs du sultan : il étoit chargé du soin de fournir l'huile, le beurre et toutes sortes de graisses. Il avoit chez lui son magasin, où les rats et les souris faisoient un grand dégât.

Le médecin juif ayant approuvé l'expédient proposé, sa femme et lui prirent le bossu, le portèrent sur le toit de leur maison, et, après lui avoir passé des cordes sous les aisselles, ils le descendirent par la cheminée dans la chambre du pourvoyeur, si doucement qu'il demeura planté sur ses pieds contre le mur comme s'il eût été vivant. Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirèrent les cordes et le laissèrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils étoient à peine descendus et rentrés dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans la sienne. Il revenoit d'un festin de noces auquel il avoit été invité ce soir-là, et il avoit une lanterne à la main. Il fut assez surpris de voir, à la faveur de sa lumière, un homme debout dans sa cheminée ; mais, comme il étoit naturellement courageux et qu'il s'imagina que c'étoit un voleur, il se saisit d'un gros bâton, avec quoi courant droit au bossu : a Ah I ah ! lui dit-il, je m'imaginois que c'étoient les rats et les souris qui mangeoient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui descends par la cheminée

pour me voler ! Je ne crois pas qu'il te reprenne jamais envie d'y revenir. » En achevant ces mots, il frappe le bossu et lui donne plusieurs coups de bâton. Le cadavre tombe le nez contre terre ; le pourvoyeur redouble ses coups; mais, remarquant enfin que le corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrête pour le considérer. Alors, voyant que c'étoit un cadavre, la crainte commença de succéder à la colère. « Qu'ai-je fait, misérable ! dit-il. Je viens d'assommer un homme! Ah! j'ai porté trop loin ma vengeance. Grand Dieu ! si vous n'avez pitié de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si criminelle. » Il demeura pâle et défait; il croyoit déjà voir les ministres de la justice qui le traînoient au supplice, et il ne savoit quelle résolution il devoit prendre...

L'aurore qui paroissoit obligea Scheherazade à mettre fin à son discours ; mais elle en reprit le fil sur la fin de la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :

CXXVe NUIT.

Sire, le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu, n'avoit pas pris garde à sa bosse : lorsqu'il s'en aperçut, il fit des imprécations

contre lui. « Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu, plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses, et que je ne t'eusse point trouvé ici: je ne serois pas dans l'embarras où je suis pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse! Etoiles qui brillez aux cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumière que pour moi dans un danger si évident. » En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules, sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où l'ayant posé debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison sans regarder derrière lui.

Quelques momens avant le jour, un marchand chrétien qui étoit fort riche et qui fournissoit au palais du sultan la plupart des choses dont on y avoit besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa pas de remarquer que la nuit étoit fort avancée, et qu'on alloit bientôt appeler à la prière de la pointe du jour. C'est pourquoi, précipitant ses pas, il se hàtoit d'arriver au bain, de peur que quelque musulman, en allant à la mosquée, ne le rencontrât et ne le menât en prison comme un ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrêta pour quelque besoin contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avoit mis le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du marchand, qui, dans

la pensée que c'étoit un voleur qui l'attaquoit, le renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête ; il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit à crier au voleur.

Le garde du quartier vint à ses cris ; et, voyant que c'étoit un chrétien qui maltraitoit un musulman (car le bossu étoit de notre religion) : « Quel sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? — Il a voulu me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour me prendre à la gorge. — Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le tirant par le bras, ôtez-vous de là. » En même temps il tendit la main au bossu pour l'aider à se relever ; mais, remarquant qu'il étoit mort : a Oh ! oh ! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse d'assassijier un musulman ! » En achevant ces mots, il arrêta le chrétien et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à ce que le juge fût levé et en état d'interroger l'accusé. Cependant le marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisoit de réflexions sur son aventure, moins il pouvoit comprendre comment de simples coups de poing avoient été capables d'ôter la vie à un homme.

Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre qu'on avoit apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne put

nier un crime qu'il n'avoit pas commis. Comme le bossu appartenoit au sultan, car c'étoit un de ses bouffons, le lieutenant de police ne voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la volonté du prince. 11 alla au palais pour cet effet rendre compte de ce qui se passoit au sultan, qui lui dit : « Je n'ai point de grâce à accorder à un chrétien qui tue un musulman : allez, faites votre charge. » A ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des crieurs par la ville pour publier qu'on alloit pendre un chrétien qui avoit tué un musulman.

Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence ; et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, alloit l'élever en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança en criant au bourreau : « Attendez, attendez ; ne vous pressez pas : ce n'est pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. » Le lieutenant de police, qui assistoit à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui raconta de point en point de quelle manière il avoit tué le bossu, et il acheva en disant qu'il avoit porté son corps à l'endroit où le marchand chrétien l'avoit trouvé. «Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'étoit plus en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans charger encore ma

conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas criminel »

Le jour qui commençoit à paroître empêcha Scheherazade de poursuivre son discours ; mais elle en reprit la suite sur la fin de la nuit suivante :

CXXVF NUIT.

Sire, dit-elle, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. « Laisse, dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa place, puisqu'il est évident, par sa propre confession, qu'il est le coupable. » Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde au cou du pourvoyeur; et, dans le temps qu'il alloit l'expédier, il entendit la voix du médecin juif qui le prioit instamment de suspendre l'exécution, et qui se faisoit faire place pour se rendre au pied de la potence.

Quand il fut devant le juge de police : « Seigneur, lui dit-il, ce musulman que vous voulez faire pendre n'a pas mérité la mort; c'est moi seul qui suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne connois pas vinrent frap-

per à ma porte avec un malade qu'ils m'amenoient. Ma servante alla ouvrir sans lumière, reçut d'eux une pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parloit, ils apportèrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle; et dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le malade, je le fis rouler jusqu'au bas de l'escalier. Enfin je vis qu'il étoit mort, et que c'étoit le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas. Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre toit, d'où nous le passâmes sur celui du pourvoyeur, notre voisin, que vous alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre par sa cheminée. Le pourvoyeur, l'ayant trouvé chez lui, l'a traité comme un voleur, l'a frappé et a cru l'avoir tué; mais cela n'est pas, comme vous le voyez par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du meurtre; et, quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu d'expier mon crime, pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux musulmans en souffrant que vous ôtiez la vie au pourvoyeur du sultan, dont je viens vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de la mort du bossu.... »

La sultane Scheherazade fut obligée d'interrompre son récit en cet endroit, parce qu'elle remarqua qu'il étoit jour. Schahriar se leva, et le lendemain, ayant témoigné qu'il souhaitoit d'apprendre la suite de l'histoire du bossu, Scheherazade satisfit ainsi sa curiosité :

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