‹ Les Mille & une nuits (volume 4)Chapitre 11 sur 37 · CXVII« NUIT · texte numérisé non relu

CXVII« NUIT

« Agib eut à peine touché au morceau de tarte à la crème qu'on lui avoit servi que, feignant de ne le pas trouver à son goût, il le laissa tout entier; et Schaban (c'est le nom de l'eunuque) fit la même chose. La veuve de Noureddin Ali s'aperçut avec chagrin du peu de cas que son petit-fils faisoit de sa tarte. « Hé quoi! mon fils, lui dit-elle, est-il possible que vous méprisiez ainsi I ouvrage de mes propres mains? Apprenez que personne au monde n'est capable de faire de si bonnes tartes à la crème, excepté votre père Bedreddin Hassan, à qui j'ai enseigné le grand art d'en faire de pareilles. — Ah! ma bonne grand'mère, s'écria Agib, permettez-moi de vous dire que, si vous n'en savez pas faire de meilleures, il y a un pâtissier dans cette ville qui vous surpasse dans ce grand art : nous venons d'en manger chez

lui une qui vaut beaucoup mieux que celle-ci. » « A ces paroles, la giand'mère, regardant l'eunuque de travers : « Comment! Schaban, lui ditelle avec colère, vous a-t-on commis la garde de mon petit-fils pour le mener manger chez des pâtissiers comme un gueux? — Madame, répondit l'eunuque, il est bien vrai que nous nous sommes entretenus quelque temps avec un pâtissier, mais nous n'avons pas mangé chez lui. — Pardonnez-moi, interrompit Agib, nous sommes entrés dans sa boutique , et nous y' avons mangé d'une tarte à la crème. » La dame, plus irritée qu'auparavant contre l'eunuque, se leva de table assez brusquement, courut à la tente de Schemseddin Mohammed, qu'elle informa du délit de l'eunuque dans des termes plus propres à animer le vizir contre le délinquant qu'à lui faire excuser sa faute.

« Schemseddin Mohammed , qui étoit naturellement emporté , ne perdit pas une si belle occasion de se mettre en colère. Il se rendit à l'instant sous la tente de sa belle-sœur, et dit à l'eunuque : « Quoi ! malheureux, tu as la hardiesse d'abuser de la confiance que j'ai en toi ! i< Schaban, quoique suffisamment convaincu par le témoignage d'Agib, prit le parti de nier encore le fait. Mais l'enfant, soutenant toujours le contraire : « Mon grand-père, dit-il à Schemseddin Mohammed, je vous assure que nous avons si bien

mangé l'un et l'autre que nous n'avons pas besoin de souper : le pâtissier nous a même régalés d'une grande porcelaine de sorbet. — Hé bien ! méchant esclave, s'écria le vizir en se tournant vers l'eunuque, après cela, ne veux-tu pas convenir que vous êtes entrés tous deux chez un pâtissier, et que vous y avez mangé? » Schaban eut encore l'effronterie de jurer que cela n'étoit pas vrai. « Tu es un menteur, lui dit alors le vizir; je crois plutôt mon petit-fils que toi. Néanmoins, si tu peux manger toute cette tarte à la crème qui est sur cette table, je serai persuadé que tu dis la vérité. »

ce Schaban, quoiqu'il en eût jusqu'à la gorge, se soumit à cette épreuve, et prit un morceau de tarte à la crème; mais il fut obligé de le retirer de sa bouche, car le cœur lui souleva. Il ne laissa pas pourtant de mentir encore, en disant qu'il avoit tant mangé le jour précédent que l'appétit ne lui étoit pas encore revenu. Le vizir, irrité de tous les mensonges de l'eunuque et convaincu qu'il étoit coupable, le fit coucher par terre et commanda qu'on lui donnât la bastonnade. Le malheureux poussa de grands cris en souffrant ce châtiment, et confessa la vérité. « Il est vrai, s'écria-t-il, que nous avons mangé une tarte à la crème chez un pâtissier, et elle étoit cent fois meilleure que celle qui est sur cette table. »

« La veuve de Noureddin Ali crut que c'étoit par dépit contre elle et pour la mortifier que Schaban louoit la tarte du pâtissier. C'est pourquoi, s'adressant à lui : « Je ne puis croire, dit-elle, que les tartes à la crème de ce pâtissier soient plus excellentes que les miennes. Je veux m'en éclaircir ; tu sais où il demeure ; va chez lui et m'apporte une tarte à la crème tout à l'heure. » En parlant ainsi, elle fit donner de l'argent à l'eunuque pour acheter la tarte, et il partit. Etant arrivé à la boutique de Bedreddin : « Bon pâtissier, lui dit-il, tenez, voilà de l'argent, donnezmoi une tarte à la crème ; une de nos dames souhaite d'en goûter. « Il y en avoit alors de toutes chaudes ; Bedreddin choisit la meilleure, et, la donnant à l'eunuque : « Prenez celle-ci, dit-il, je vous la garantis excellente, et je puis vous assurer que personne au monde n'est capable d'en faire de semblables, si ce n'est ma mère, qui vit peutêtre encore. »

« Schaban revint en diligence sous les tentes avec sa tarte à la crème. Il la présenta à la veuve de Noureddin, qui la prit avec empressement. Elle en rompit un morceau pour le manger; mais elle ne l'eut pas plus tôt porté à sa bouche qu'elle fit un grand cri et qu'elle tomba évanouie. Schemseddin Mohammed, qui étoit présent, fut extrêmement étonné de cet accident ; il jeta de l'eau

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lui-même au visage de sa belle-sœur, et s'empressa fort à la secourir. Dès qu'elle fut revenue de sa foiblesse : « O Dieu ! s'écria-t-elle, il faut que ce soit mon fils, mon cher fils Bedreddin, qui ait fait cette tarte — »

La clarté du jour, en cet endroit, vint imposer silence à Scheherazade. Le sultan des Indes se leva pour faire sa prière et aller tenir son conseil; et, la nuit suivante, la sultane poursuivit ainsi l'histoire de Bedreddin Hassan :

CXVIIie NUIT.

Quand le vizir Schemseddin Mohammed eut entendu dire à sa belle-sœur qu'il falloit que ce fût Bedreddin Hassan qui eût fait la tarte à la crème que l'eunuque venoit d'apporter, il sentit une joie inconcevable ; mais, venant à faire réflexion que cette joie étoit sans fondement, et que selon toutes les apparences la conjecture de la veuve de Noureddin devoit être fausse, il lui dit : « Mais, Madame, pourquoi avez-vous cette opinion? Ne se peut-il pas trouver un pâtissier au monde qui sache aussi bien faire des tartes à la crème que votre fils? — Je conviens, répondit-elle, qu'il y a peut-être des pâtissiers capables d'en faire

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d'aussi bonnes; mais, comme je les fais d'une manière toute singulière, et que nul autre que mon fils n'a ce secret, il faut absolument que ce soit lui qui ait fait celle-ci. Réjouissons-nous, mon frère, ajouta-t-elle avec transport , nous avons enfin trouvé ce que nous cherchons et désirons depuis si longtemps. — Madame, répliqua le vizir, modérez, je vous prie, votre impatience, nous saurons bientôt ce que nous en devons penser. Il n'y a qu'à faire venir ici le pâtissier : si c'est Bedreddin Hassan, vous le reconnoîtrez bien, ma fille et vous. Mais il faut que vous vous cachiez toutes deux, et que vous le voyiez sans qu'il vous voie : car je ne veux pas que notre reconnoissance se fasse à Damas; j'ai dessein de la prolonger jusqu'à ce que nous soyons de retour au Caire, où je me propose de vous donner un divertissement très agréable. »

« En achevant ces paroles, il laissa les dames sous leur tente, et se rendit sous la sienne. Là il fit venir cinquante de ses gens et leur dit : « Prenez chacun un bâton, et suivez Schaban qui va vous conduire chez un pâtissier de cette ville. Lorsque vous y serez arrivés, rompez, brisez tout ce que vous trouverez dans sa boutique. S'il vous demande pourquoi vous faites ce désordre, demandez-lui seulement si ce n'est pas lui qui a fait la tarte à la crème qu"'on a été prendre chez lui.

S'il vous répond qu'oui, saisissez-vous de sa personne, liez-le bien, et me l'amenez ; mais gardez-vous de le frapper, ni de lui faire le moindre mal. Allez, et ne perdez pas de temps. »

« Le vizir fut promptement obéi : ses gens, armés de bâtons et conduits par l'eunuque noir, se rendirent en diligence chez Bedreddin Hassan, où ils mirent en pièces les plats, les chaudrons, les casseroles, les tables et tous les autres meubles et ustensiles qu'ils trouvèrent, et inondèrent sa boutique de sorbet, de crème et de confitures. A ce spectacle, Bedreddin Hassan, fort étonné, leur dit d'un ton de voix pitoyable : « Hé! bonnes gens, pourquoi me traitez-vous de la sorte ? De quoi s'agit-il? Qu'ai-je fait? — N'est-ce pas vous, dirent-ils, qui avez fait la tarte à la crème que vous avez vendue à l'eunuque que vous voyez? — Oui, c'est moi-même, répondit-il ; qu'y trouvet-on à dire ? Je défie qui que ce soit d'en faire une meilleure. » Au lieu de lui repartir, ils continuèrent de briser tout, et le four même ne fut pas épargné.

« Cependant les voisins, étant accourus au bruit et fort surpris de voir cinquante hommes armés commettre un pareil désordre, demandoient le sujet d'une si grande violence ; et Bedreddin encore une fois dit à ceux qui la lui faisoient : « Apprenez-moi, de grâce, quel crime je puis avoir com- Les Mille et une Nuits. III. i3

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mis, pour rompre et briser ainsi tout ce qu'il y a chez moi? — N'est-ce pas vous, répondirent-ils, qui avez fait la tarte à la crème que vous avez vendue à cet eunuque? — Oui, oui, c'est moi, repartit-il; je soutiens qu'elle est bonne, et je ne mérite pas le traitement injuste que vous me faites. » Ils se saisirent de sa personne sans l'écouter, et, après lui avoir arraché la toile de son turban, ils s'en servirent pour lui lier les mains derrière le dos ; puis, le tirant par force de sa boutique, ils commencèrent à l'emmener.

« La populace qui s'étoit assemblée là, touchée de compassion pour Bedreddin, prit son parti, et voulut s'opposer au dessein des gens de Schemseddin Mohammed ; mais il survint en ce moment des officiers du gouverneur de la ville, qui écartèrent le peuple et favorisèrent l'enlèvement de Bedreddin, parce que Schemseddin Mohammed étoit allé chez le gouverneur de Damas pour l'informer de l'ordre qu'il avoit donné et pour lui demander main-forte ; et ce gouverneur, qui commandoit sur toute la Syrie au nom du sultan d'Egypte, n'avoit eu garde de rien refuser au vizir de son maître. On entraînoit donc Bedreddin malgré ses cris et ses larmes »

Scheherazade n'en put dire davantage à cause du jour qu'elle vit paroître ; mais le lendemain

elle reprit sa narration , et dit au sultan des Indes :

CXIXo NUIT.

Sire, le vizir Giafar, continuant de parler au calife: « Bedreddin Hassan, dit-il, avoit beau demander en chemin aux personnes qui l'emmenoient ce que l'on avoit trouvé dans sa tarte à la crème, on ne lui répondoit rien. Enfin il arriva sous les tentes, où on le fit attendre jusqu'à ce que Schemseddin Mohammed fût revenu de chez le gouverneur de Damas.

« Le vizir, étant de retour, demanda des nouvelles du pâtissier ; on le lui amena. « Seigneur, lui dit Bedreddin les larmes aux yeux, faites-moi la grâce de me dire en quoi je vous ai offensé. — Ah! malheureux! répondit le vizir, n'est-ce pas toi qui as fait la tarte à la crème que tu m'as envoyée ? — J'avoue que c'est moi, repartit Bedreddin. Quel crime ai-je commis en cela? — Je te châtierai comme tu le mérites, répliqua Schemseddin Mohammed, et il t'en coûtera la vie pour avoir fait une si méchante tarte. — Hé ! bon Dieu, s'écria Bedreddin, qu'est-ce que j'entends ! Est-ce un crime digne de mort d'avoir fait une méchante tarte à la crème ? — Oui, dit le vizir, et tu ne dois pas attendre de moi un autre traitement. »

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« Pendant qu'ils s'entietenoient ainsi tous deux, les dames, qui s'étoient cachées, observoient avec attention Bedreddin, qu'elles n'eurent pas de peine à reconnoître, malgré le long temps qu'elles ne l'avoient vu. La joie qu'elles en eurent fut telle qu'elles en tombèrent évanouies. Quand elles furent revenues de leur évanouissement, elles vouloient s'aller jeter au cou de Bedreddin ; mais la parole qu'elles avoient donnée au vizir de ne se point montrer l'emporta sur les plus tendres mouvemens de l'amour et de la nature.

« Comme Schemseddin Mohammed avoit résolu de partir cette même nuit, il fit plier les tentes et préparer les voitures pour se mettre en marche, et, à l'égard de Bedreddin, il ordonna qu'on le mît dans une caisse bien fermée et qu'on le chargeât sur un chameau. D'abord que tout fut prêt pour le départ, le vizir et les gens de sa suite se mirent en chemin. Ils marchèrent le reste de la nuit et le jour suivant sans se reposer. Ils ne s'arrêtèrent qu'à l'entrée de la nuit. Alors on tira Bedreddin Hassan de la caisse pour lui faire prendre de la nourriture ; mais on eut soin de le tenir éloigné de sa mère et de sa femme; et, pendant vingt jours que dura le voyage, on le traita de la même manière.

« En arrivant au Caire, on campa aux environs de la ville par ordre du vizir Schemseddin Mo-

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hammed, qui se fit amener Bedreddin, devant lequel il dit à un charpentier qu'il avoit fait venir : « Va chercher du bois et dresse proinptement un poteau. — Hé! Seigneur! dit Bedreddin, que prétendez-vous faire de ce poteau? — T'y attacher, repartit le vizir, et te faire ensuite promener par tous les quartiers de la ville, afin qu'on voie en ta personne un indigne pâtissier qui fait des tartes à la crème sans y mettre de poivre. » A ces mots, Bedreddin Hassan s'écria, d'une manière si plaisante que Schemseddin Mohammed eut bien de la peine à garder son sérieux : « Grand Dieu ! c'est donc pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème qu'on veut me faire souffrir une mort aussi cruelle qu'ignominieuse ! »

En achevant ces mots, Scheherazade, remarquant qu'il étoit jour, se tut, et Schahriar se leva en riant de tout son cœur de la frayeur de Bedreddin, et fort curieux d'entendre la suite de cette histoire, que la sultane reprit de cette sorte le lendemain avant le jour :

CXXe NUIT.

Sire, le calife Haroun-al-Raschid , malgré sa gravité, ne put s'empêcher de rire quand le vizir Giafar lui dit que Schemseddin Mohammed mena-

çoit de faire mourir Bedreddin pour n'avoir pas mis de poivre dans la tarte à la crème qu'il avoit vendue à Schaban.

« Hé quoi ! disoit Bedreddin, faut-il qu'on ait tout rompu et brisé dans ma maison, qu'on m'ait emprisonné dans une caisse, et qu'enfin on s'apprête à m'attacher à un poteau ; et tout cela parce que je ne mets pas de poivre dans une tarte à la crème ! Hé! grand Dieu ! qui a jamais ouï parler d'une pareille chose ? Sont-ce là des actions de Musulmans, de personnes qui font profession de probité, de justice, et qui pratiquent toutes sortes de bonnes œuvres ? » En disant cela, il fondoit en larmes; puis, recommençant ses plaintes: « Non, reprenoit-il, jamais personne n'a été traité si injustement ni si rigoureusement. Est-il possible qu'on soit capable d'ôter la vie à un homme pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème ? Que maudites soient toutes les tartes à la crème, aussi bien que l'heure où je suis né ! Plût à Dieu que je fusse mort en ce moment ! »

« Le désolé Bedreddin ne cessa de se lamenter ; et, lorsqu'on apporta le poteau et les clous pour l'y clouer, il poussa de grands cris à ce spectacle terrible : « O Ciel ! dit-il, pouvez-vous souffrir que je meure d'un trépas infâme et douloureux? Et cela, pour quel crime! Ce n'est point pour avoir volé, ni pour avoir tué, ni pour avoir renié ma religion :

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c'est pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème ! »

« Comme la nuit étoit alors déjà assez avancée, le vizir Schemseddin Mohammed fit remettre Bedreddin dans sa caisse, et lui dit : « Demeure là jusqu'à demain; le jour ne se passera pas que je ne te fasse mourir. » On emporta la caisse, et l'on en chargea le chameau qui l'avoit apportée depuis Damas. On rechargea en même temps tous les autres chameaux; et le vizir, étant monté à cheval, fit marcher devant lui le chameau qui portoit son neveu, et entra dans la ville, suivi de tout son équipage. Après avoir passé plusieurs rues où personne ne parut, parce que tout le monde s'étoit retiré, il se rendit à son hôtel, où il fit décharger la caisse, avec défense de l'ouvrir que lorsqu'il l'ordonneroit.

« Tandis qu'on déchargeoit les autres chameaux, il prit en particulier la mère de Bedreddin Hassan et sa fille, et, s'adressant à la dernière : « Dieu soit loué, lui dit-il, ma fille, de ce qu'il nous a fait si heureusement rencontrer votre cousin et votre mari ! Vous vous souvenez bien apparemment de l'état où étoit votre chambre la première nuit de vos noces : allez, faites-y mettre toutes choses comme elles étoient alors. Si pourtant vous ne vous en souveniez pas, je pourrois y suppléer par l'écrit que j'en ai fait faire. De mon côté, je vais donner ordre au reste. »

« Dame de beauté alla exécuter avec joie ce que venoit de lui ordonner son père, qui commença aussi à disposer toutes choses dans la salle, de la même manière qu'elles étoient lorsque Bedreddin Hassan s'y étoit trouvé avec le palefrenier bossu du sultan d'Egypte. A mesure qu'il lisoit l'écrit, ses domestiques mettoient chaque meuble à sa place. Le trône ne fut pas oublié, non plus que les bougies allumées. Quand tout fut préparé dans la salle, le vizir entra dans la chambre de sa fille, où il posa l'habillement de Bedreddin avec la bourse de sequins. Cela étant fait, il dit à Dame de beauté : « Déshabillez-vous, ma fille, et vous couchez. Dès que Bedreddin sera entré dans cette chambre, plaignez-vous de ce qu'il a été dehors trop longtemps, et dites-lui que vous avez été bien étonnée en vous réveillant de ne le pas trouver auprès de vous. Pressez-le de se remettre au lit, et demain matin vous nous divertirez, madame votre belle-mère et moi, en nous rendant compte de ce qui se sera passé entre vous et lui cette nuit. » A ces mots, il sortit de l'appartement de sa fille, et lui laissa la liberté de se coucher »

Scheherazade vouloit poursuivre son récit, mais le jour qui commençoit à paroître l'en empêcha.

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CXXie NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, le sultan des Indes, qui avoit une extrême impatience d'apprendre comment se dénoueroit l'histoire de Bedreddin, réveilla lui-même Scheherazade, et l'avertit de la continuer; ce qu'elle fit dans ces termes :

« Schemseddin Mohammed, dit le vizir Giafar au calife, fit sortir de la salle tous les domestiques qui y étoient et leur ordonna de s'éloigner, à la réserve de deux ou trois qu'il fit demeurer. Il les chargea d'aller tirer Bedreddin hors de la caisse, de le mettre en chemise et en caleçon, de le conduire en cet état dans la salle, de l'y laisser tout seul, et d'en fermer la porte.

« Bedreddin Hassan, quoique accablé de douleur, s'étoit endormi pendant tout ce temps-là, si bien que les domestiques du vizir l'eurent plus tôt tiré de la caisse, mis en chemise et en caleçon, qu'il ne fut réveillé; et ils le transportèrent dans la salle si brusquement qu'ils ne lui donnèrent pas le loisir de se reconnoître. Quand il se vit seul dans la salle, il promena sa vue de toutes parts; et, les choses qu'il voyoit rappelant dans sa mémoire le souvenir de ses noces, il s'aperçut avec étonnement que c'étoit la même salle où il avoit vu le

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palefrenier bossu. Sa surprise augmenta encore lorsque, s'étant approché doucement de la porte d'une chambre qu'il trouva ouverte, il vit dedans son habillement au même endroit où il se souvenoit de l'avoir mis la nuit de ses noces. « Bon Dieu ! dit-il en se frottant les yeux, suis-je endormi, suisje éveillé ? »

« Dame de beauté, qui l'observoit, après s'être divertie de son étonnement, ouvrit tout à coup les rideaux de son lit, et, avançant la tête : « Mon cher seigneur, lui dit-elle d'un ton assez tendre, que faites-vous à la porte? Venez vous recoucher. Vous avez demeuré dehors bien longtemps. J'ai été fort surprise en me réveillant de ne vous pas trouver à mes côtés. » Bedreddin Hassan changea de visage lorsqu'il reconnut que la dame qui lui parloit étoit cette charmante personne avec laquelle il se souvenoit d'avoir couché. Il entra dans la chambre ; mais, au lieu d'aller au lit, comme il étoit plein des idées de tout ce qui lui étoit arrivé depuis dix ans, et qu'il ne pouvoit se persuader que tous ces événemens se fussent passés en une seule nuit, il s'approcha de la chaise où étoient ses habits et la bourse de sequins ; et, après les avoir examinés avec beaucoup d'attention : « Par le grand Dieu vivant, s'écria-t-il, voilà des choses que je ne puis comprendre ! >> La dame, qui prenoit plaisir à voir son embarras, lui dit : « Encore une

fois, Seigneur, venez vous remettre au lit. A quoi vous amusez-vous? « A ces paroles, il s'avança vers Dame de beauté : « Je vous supplie, Madame, lui dit-il, de m'apprendre s'il y a longtemps que je suis auprès de vous. — La question me surprend, répondit-elle : est-ce que vous ne vous êtes pas levé d'auprès de moi tout à l'heure ? Il faut que vous ayez l'esprit bien préoccupé. — Madame, reprit Bedreddin, je ne l'ai assurément pas fort tranquille; je me souviens, il est vrai, d'avoir été près de vous; mais je me souviens aussi d'avoir depuis demeuré dix ans à Damas. Si j'ai en effet couché cette nuit avec vous, je ne puis pas en avoir été éloigné si longtemps. Ces deux choses sont opposées. Dites-moi, de grâce, ce que j'en dois penser; si mon mariage avec vous est une illusion, ou si c'est un songe que mon absence? — Oui, Seigneur, repartit Dame de beauté, vous avez rêvé, sans doute, que vous avez été à Damas. — Il n'y a donc rien de si plaisant, s'écria Bedreddin en faisant un éclat de rire. Je suis assuré, Madame, que ce songe va vous paroître très réjouissant. Imaginez-vous, s'il vous plaît, que je me suis trouvé à la porte de Damas en chemise et en caleçon, comme je suis en ce moment; que je suis entré dans la ville aux huées d'une populace qui me suivoit en m'insultant; que je me suis sauvé chez un pâtissier, qui m'a adopté, m'a appris son métier,

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et m'a laissé tous ses biens en mourant; qu'après sa mort, j'ai tenu sa boutique. Enfin, Madame, il m'est arrivé une infinité d'autres aventures qui seroient trop longues à raconter; et tout ce que je puis vous dire, c'est que je n'ai pas mal fait de me réveiller : sans cela on m'alloit clouer à un poteau. — Et pour quel sujet, dit Dame de beauté en faisant l'étonnée, vouloit-on vous traiter si cruellement? Il falloit donc que vous eussiez commis un crime énorme? — Point du tout, répondit Bedreddin, c'étoit pour la chose du monde la plus bizarre et la plus ridicule. Tout mon crime étoit d'avoir vendu une tarte à la crème où je n'avois pas mis de poivre. — Ah ! pour cela, dit Dame de beauté en riant de toute sa force, il faut avouer qu'on vous faisoit une horrible injustice.— Oh! Madame, répliqua-t-il, ce n'est pas tout encore : pour cette maudite tarte à la crème où l'on me reprochoit de n'avoir pas mis de poivre, on avoit tout rompu et tout brisé dans ma boutique; on m'avoit lié avec des cordes, et enfermé dans une caisse où j'étois si étroitement qu'il me semble que je m'en sens encore. Enfin, on avoit fait venir un charpentier, et on lui avoit commandé de dresser un poteau pour me pendre. Mais Dieu soit béni de ce que tout cela n'est qu'un ouvrage du sommeil ! »

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Scheherazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de parler. Schahriar ne put s'empêcher de rire de ce que Bedreddin Hassan avoit pris une chose réelle pour un songe. « Il faut convenir, dit-il, que cela est très plaisant, et je suis persuadé que le lendemain le vizir Schemseddin Mohammed et sa belle-sœur s'en divertirent extrêmement. — Sire, répondit la sultane, c'est ce que j'aurai l'honneur de vous raconter la nuit prochaine, si Votre Majesté veut bien me laisser vivre jusqu'à ce tempslà. » Le sultan des Indes se leva sans rien répliquer à ces paroles ; mais il étoit fort éloigné d'avoir une autre pensée.

CXXIie NUIT.

Scheherazade, réveillée avant le jour, reprit ainsi la parole :

« Sire, Bedreddin ne passa pas tranquillement la nuit ; il se réveilloit de temps en temps, et se demandoit à lui-même s'il revoit ou s'il étoit éveillé. Il se défioit de son bonheur; et, cherchant à s'en assurer, il ouvroit les rideaux, et parcouroit des yeux toute la chambre. « Jeneme trompepas, disoit-il : voilà la même chambre où je suis entré à la place du bossu ; et je suis couché avec la belle dame qui lui étoit destinée. » Le jour qui parois-

soit n'avoit pas encore dissipé son inquiétude, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed, son oncle, frappa à la porte, et entra presque en même temps pour lui donner le bonjour.

« Bedreddin Hassan fut dans une surprise extrême de voir paroître subitement un homme qu'il connoissoit si bien, mais qui n'avoit plus l'air de ce juge terrible qui avoit prononcé l'arrêt de sa mort. « Ah ! c'est donc vous, s'écria-t-il, qui m'avez traité si indignement et condamné à une mort qui me fait encore horreur, pour une tarte à la crème où je n'avois pas mis de poivre! » Le vizir se prit à rire, et, pour le tirer de peine, lui conta comment, par le ministère d'un génie (car le récit du bossu lui avoit fait soupçonner l'aventure), il s'étoit trouvé chez lui et avoit épousé sa fille à la place du palefrenier du sultan. II lui apprit ensuite que c'étoit par le cahier écrit de la main de Noureddin Ali qu'il avoit découvert qu'il étoit son neveu ; et enfin il lui dit qu'en conséquence de cette découverte, il étoit parti du Caire, et étoit allé jusqu'à Balsora pour le chercher et apprendre de ses nouvelles. « Mon cher neveu, ajouta-t-il en l'embrassant avec beaucoup de tendresse, je vous demande pardon de tout ce que je vous ai fait souffrir depuis que je vous ai reconnu. J'ai voulu vous ramener chez moi avant que de vous apprendre votre bonheur, que vous devez trouver d'au-

tant plus charmant qu'il vous a coûté plus de peine. Consolez-vous de toutes vos afflictions par la joie de vous voir rendu aux personnes qui vous doivent être les plus chères. Pendant que vous vous habillerez, je vais avertir madame votre mère, qui est dans une grande impatience de vous embrasser, et je vous amènerai votre fils que vous avez vu à Damas, et pour qui vous vous êtes senti tant d'inclination sans le connoître. »

« Il n'y a pas de paroles assez énergiques pour bien exprimer quelle fut la joie de Bedreddin lorsqu'il vit sa mère et son fils Agib. Ces trois personnes ne cessoient de s'embrasser et de faire paroître tous les transports que le sang et la plus vive tendresse peuvent inspirer. La mère dit les choses du monde les plus touchantes à Bedreddin; elle lui parla de la douleur que lui avoit causée une si longue absence, et des pleurs qu'elle avoit versés. Le petit Agib, au lieu de fuir comme à Damas les embrassemens de son père, ne se lassoit point de les recevoir; et Bedreddin Hassan, partagé entre deux objets si dignes de son amour, ne croyoit pas leur pouvoir donner assez de marques de son affection.

« Pendant que ces choses se passoient chez Schemseddin Mohammed, ce vizir étoit allé au palais rendre compte au sultan de l'heureux succès de son voyage. Le sultan fut si charmé du récit

de cette merveilleuse histoire qu'il la fit écrire pour être conservée soigneusement dans les archives du royaume. Aussitôt que Schemseddin Mohammed fut de retour au logis, comme il avoit fait préparer un superbe festin, il se mit à table avec sa famille; et toute sa maison passa la journée dans de grandes réjouissances. »

Le vizir Giafar, ayant ainsi achevé l'histoire de Bedreddin Hassan, dit au calife Haroun-al-Raschid : « Commandeur des croyans, voilà ce que j'avois à raconter à Votre Majesté. » Le calife trouva cette histoire si surprenante qu'il accorda sans hésiter la grâce de l'esclave Rihan ; et, pour consoler le jeune homme de la douleur qu'il avoit de s'être privé lui-même malheureusement d'une femme qu'il aimoit beaucoup, ce prince le maria avec une de ses esclaves, le combla de biens, et le chérit jusqu'à sa mort.

« Mais, Sire, ajouta Scheherazade, remarquant quele jour commençoit àparoître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter, j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si Votre Majesté souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en demeurera d'accord. » Schahriar se leva sans rien dire, et fort incertain de ce qu'il avoit à faire. « La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte de fort longues histoires; et,

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quand une fois elle en a conamencé une, il n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne sais si je ne devrois pas la faire mourir aujourd'hui; mais non, ne précipitons rien : l'histoire dont elle me fait fête est peut-être encore plus divertissante que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je me prive du plaisir de l'entendre; après qu'elle m'en aura fait le récit, j'ordonnerai sa mort. »

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