‹ Les Mille & une nuits (volume 4)Chapitre 17 sur 37 · HISTOIRE Q^UE RACONTA LE MARCHAND · texte numérisé non relu

HISTOIRE Q^UE RACONTA LE MARCHAND

téressoit pour elle; je la rappelai : « Madame, lui dis-je, faites-moi la grâce de revenir; peut-être trouverai-je le moyen de vous contenter l'un et l'autre. « Elle revint en me disant que c'étoit pour l'amour de moi. « Seigneur Bedreddin, dis-je alors au marchand, combien dites-vous que vous voulez vendre cette étoffe qui m'appartient? — Onze cents dragmes d'argent, répondit-il; je ne puis la donner à moins. — Livrez-la donc à cette dame, repris-je, et qu'elle l'emporte. Je vous donne cent dragmes de profit, et je vais vous faire un billet de la somme à prendre sur les autres marchandises que vous avez à moi. » Effectivement, je fis le billet, le signai, et le mis entre les mains de Bedreddin. Ensuite, présentant l'étoffe à la dame: « Vous pouvez l'emporter. Madame, lui dis-je, et, quant à l'argent, vous me l'enverrez demain ou un autre jour, ou bien je vous fais présent de l'étoffe, si vous voulez. — Ce n'est pas comme je l'entends, reprit-elle. Vous en usez avec moi d'une manière si honnête et si obligeante que je serois indigne de paroître devant les hommes si je ne vous en témoignois pas de la reconnoissance. Que Dieu, pour vous en récompenser, augmente vos biens, vous fasse vivre longtemps après moi, vous ouvre la porte des cieux à votre mort, et que toute la ville publie votre générosité ! »

« Ces paroles me donnèrent de la hardiesse.

« Madame, lui dis-je, laissez-moi voir votre visage pour prix de vous avoir fait plaisir : ce sera me payer avec usure. )i A ces mots, elle se tourna de mon côté, ôta la mousseline qui lui couvroit le visage, et offrit à mes yeux une beauté surprenante. J'en fus tellement frappé que je ne pus lui rien dire pour lui exprimer ce que j'en pensois. Je ne me serois jamais lassé de la regarder; mais elle se recouvrit promptement le visage, de peur qu'on ne l'aperçût; et, après avoir abaissé le crépon, elle prit la pièce d'étoffe et s'éloigna de la boutique, où elle me laissa dans un état bien différent de celui où j'étois en y arrivant. Je demeurai longtemps dans un trouble et dans un désordre étranges. Avant que de quitter le marchand, je lui demandai s'il connoissoit la dame, « Oui, me répondit-il ; elle est fille d'un émir qui lui a laissé en mourant des biens immenses. »

« Quand je fus de retour au khan de Mesrour, mes gens me servirent à souper ; mais il me fut impossible de manger. Je ne pus même fermer l'œil de toute la nuit, qui me parut la plus longue de ma vie. Dès qu'il fut jour, je me levai dans l'espé- - rance de revoir l'objet qui troubloit mon repos; et, dans le dessein de lui plaire, je m'habillai plus proprement encore que le jour précédent. Je retournai à la boutique de Bedreddin »

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