‹ Les Mille & une nuits (volume 4)Chapitre 18 sur 37 · HISTOIRE Q^UE RACONTA LE MARCHAND I · texte numérisé non relu

HISTOIRE Q^UE RACONTA LE MARCHAND I

« Mais, Sire, dit Sclieherazade, le jour, que je vois paroître, m'empêche de continuer mon récit. » Après avoir dit ces paroles, elle se tut; et, la nuit suivante, elle reprit sa narration dans ces termes :

CXXXIVe NUIT.

Sire, le jeune homme de Bagdad, racontant ses aventures au marchand chrétien :

« Il n''y avoit pas longtemps, dit-il, que j'étois arrivé à la boutique de Bedreddin, lorsque je vis venir la dame suivie de son esclave, et plus magnifiquement vêtue que le jour d'auparavant. Elle ne regarda pas le marchand, et, s'adressant à moi seul : « Seigneur, me dit-elle, vous voyez que je suis exacte à tenir la parole que je vous donnai hier. Je viens exprès pour vous apporter la somme dont vous voulûtes bien répondre pour moi sans me connoître, par une générosité que je n'oublierai jamais. — Madame, lui répondis-je, il n'étoit pas besoin de vous presser si fort : j'étois sans inquiétude sur mon argent, et je suis fâché de la peine que vous avez prise. — Il n'étoit pas juste, repritelle, que j'abusasse de votre honnêteté. » En disant cela, elle me mit l'argent entre les mains, et s'assit près de moi.

« Alors, profitant de l'occasion que j'avois de

l'entretenir, je lui parlai de l'amour que je sentois pour elle; mais elle se leva et me quitta brusquement, comme si elle eût été fort offensée de la déclaration que je venois de lui faire. Je la suivis des yeux tant que je la pus voir ; et, dès que je ne la vis plus, je pris congé du marchand et sortis du bezestein sans savoir où j'allois. Je revois à cette aventure, lorsque je sentis qu'on me tiroit par derrière. Je me tournai aussitôt pour voir ce que ce pouvoit être, et je reconnus avec plaisir l'esclave de la dame dont j'avois l'esprit occupé. « Ma maîtresse, me dit-elle, qui est cette jeune personne à qui vous venez de parler dans la boutique d'un marchand, voudroit bien vous dire un mot : prenez, s'il vous plaît, la peine de me suivre. » Je la suivis, et trouvai en effet sa maîtresse qui m'attendoit dans la boutique d'un changeur où elle étoit assise.

« Elle me fît asseoir auprès d'elle, et, prenant la parole : « Mon cher seigneur, me dit-elle, ne soyez pas surpris que je vous aie quitté un peu brusquement : je n'ai pas jugé à propos, devant ce marchand, de répondre favorablement à l'aveu que vous m'avez fait des sentimens que je vous ai inspirés. Mais, bien loin de m'en offenser, je confesse que je prenois plaisir à vous entendre, et je m'estime infiniment heureuse d'avoir pour amant un homme de votre mérite. Je ne sais quelle impression ma vue a pu faire d'abord sur vous; mais,

pour moi, je puis vous assurer qu'en vous voyant je me suis senti de l'inclination pour vous. Depuis hier je n'ai fait que penser aux choses que vous me dîtes, et mon empressement à vous venir chercher si matin doit bien vous prouver que vous ne me déplaisez pas. — Madame, repris-je, transporté d'amour et de joie, je ne pouvois rien entendre de plus agréable que ce que vous avez la bonté de me dire. On ne sauroit aimer avec plus de passion que je vous aime depuis l'heureux moment que vous parûtes à mes yeux : ils furent éblouis de tant de charmes, et mon cœur se rendit sans résistance. — Ne perdons pas le temps en discours inutiles, interrompit-elle : je ne doute pas de votre sincérité, et vous serez bientôt persuadé de la mienne. Voulez-vous me faire l'honneur de venir chez moi, ou si vous souhaitez que j'aille chez vous? — Madame, lui répondis-je, je suis un étranger logé dans un khan, qui n'est pas un lieu propre à recevoir une dame de votre rang et de votre mérite. »

Scheherazade alloit poursuivre, mais elle fut obligée d'interrompre son discours, parce que le jour paroissoit. Le lendemain, elle continua de cette sorte, en faisant toujours parler le jeune homme de Bagdad :

Les Mille et une Nuits. III.

CXXXVe NUIT.

« Il est plus à propos, Madame, poursuivit-il, que vous ayez la bonté de m'enseigner votre demeure : j'aurai l'honneur de vous aller voir chez vous. » La dame y consentit. « Il est, dit-elle, vendredi après-demain; venez ce jour-là, après la prière du midi. Je demeure dans la rue de la Dévotion. Vous n'avez qu'à demander la maison d'Abou Schamma, surnommé Bercour, autrefois chef des émirs; vous me trouverez là. » A ces mots, nous nous séparâmes, et je passai- le lendemain dans une grande impatience.

« Le vendredi, je me levai de bon matin, je pris le plus bel habit que j'eusse, avec une bourse où je mis cinquante pièces d'or; et, monté sur un âne que j'avois retenu dès le jour précédent, je partis accompagné de l'homme qui me l'avoit loué. Quand nous fûmes arrivés dans la rue de la Dévotion, je dis au maître de l'âne de demander où étoit la maison que je cherchois ; on la lui enseigna, et il m'y mena. Je descendis à la porte, je le payai bien et le renvoyai, en lui recommandant de bien remarquer la maison où il me laissoit, et de ne pas manquer de m'y venir prendre le lendemain matin, pour me remener au khan de Mesrour.

Page 1