‹ Les Mille & une nuits (volume 4)Chapitre 2 sur 37 · ET DU JEUNE HOMME SON MARI · texte numérisé non relu

ET DU JEUNE HOMME SON MARI

« Commandeur des croyans. Votre Majesté saura que la dame massacrée étoit ma femme, fille de ce vieillard que vous voyez, qui est mon oncle paternel. Elle n'avoit que douze ans quand il me la

donna en mariage, et il y en a onze d'écoulés depuis ce temps-là. J'ai eu d'elle trois enfans mâles, qui sont vivans, et je dois lui rendre cette justice qu'elle ne m'a jamais donné le moindre sujet de déplaisir; Elle étoit sage, de bonnes mœurs, et mettoit toute son attention à me plaire. De mon côté, je l'aimois parfaitement, et je prévenois tous ses désirs, bien loin de m'y opposer.

« Il y a environ deux mois qu''elle tomba malade. J'en eus tout le soin imaginable, et je n'épargnai rien pour lui procurer une prompte guérison. Au bout d'un mois, elle commença de se mieux porter, et voulut aller au bain. Avant que de sortir du logis, elle me dit : « Mon cousin, car elle m'appeloit ainsi par familiarité, j'ai envie de manger des pommes; vous me feriez un extrême plaisir si vous pouviez m'en trouver; il y a longtemps que cette envie me tient, et je vous avoue qu'elle s'est augmentée à un point que, si elle n'est bientôt satisfaite, je crains qu'il ne m'arrive quelque disgrâce. — Très volontiers, lui répondisje; je vais faire tout mon possible pour vous contenter. »

« J'allai aussitôt chercher des pommes dans tous les marchés et dans toutes les boutiques; mais je n'en pus trouver une, quoique j'offrisse d'en donner un sequin. Je revins au logis, fort fâché de la peine que j'avois prise inutilement. Pour ma

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femme, quand elle fut revenue du bain et qu'elle ne vit point de pommes, elle en eut un chagrin qui ne lui permit pas de dormir la nuit. Je me levai de grand matin, et allai dans tous les jardins; mais je ne réussis pas mieux que le jour précédent. Je rencontrai seulement un vieux jardinier qui me dit que, quelque peine que je me donnasse, je n'en trouverois point ailleurs qu'au jardin de Votre Majesté à Balsora.

« Comme j'aimois passionnément ma femme et que je ne voulois pas avoir à me reprocher d'avoir négligé de la satisfaire, je pris un habit de voyageur , et, après l'avoir instruite de mon dessein, je partis pour Balsora. Je fis une si grande diligence que je fus de retour au bout de quinze jours. Jerapportai trois pommes qui m'avoient coûté un sequin la pièce. Il n'y en avoit pas davantage dans le jardin, et le jardinier n'avoit pas voulu me les donner à meilleur marché. En arrivant, je les présentai à ma femme; mais il se trouva que l'envie lui en étoit passée. Ainsi elle se contenta de les recevoir et les posa à côté d'elle. Cependant elle étoit toujours malade, et je ne savois quel remède apporter à son mal.

« Peu de jours après mon voyage, étant assis dans ma boutique au lieu public où l'on vend toutes sortes d'étoffes fines, je vis entrer un grand esclave noir, de fort méchante mine, qui tenoit à la

main une pomme que je reconnus pour une de celles que j'avois apportées de Balsora. Je n'en pouvois douter, puisque je savois qu'il n'y en avoil pas une dans Bagdad ni dans tous les jardins aux environs. J'appelai l'esclave: «Bon esclave, lui dis-je, apprends-moi, je te prie, où tu as pris cette pomme. — C'est, me répondit-il en souriant, un présent que m'a fait mon amoureuse. J'ai été la voir aujourd'hui, et je l'ai trouvée un peu malade. J'ai vu trois pommes auprès d'elle, et je lui ai demandé d'où elle les avoit eues ; elle m'a répondu que son bonhomme de mari avoit fait un voyage de quinze jours exprès pour les lui aller chercher, et qu'il les lui avoit apportées. Nous avons fait collation ensemble, et, en la quittant, j'en ai pris et emporté une que voici. »

« Ce discours me mit hors de moi-même. Je me levai de ma place, et, après avoir fermé ma boutique, je courus chez moi avec empressement et montai à la chambre de ma femme. Je regardai d'abord où étoient les pommes, et, n'en voyant que deux, je demandai où étoit la troisième. Alors ma femme, ayant tourné la tête du côté des pommes et n'en ayant aperçu que deux, me répondit froidement : « Mon cousin, je ne sais ce qu'elle est devenue. » A cette réponse, je ne fis pas difficulté de croire que ce que m' avoit dit l'esclave ne fût véritable. En même temps je me laissai cm-

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porter à une fureur jalouse, et, tirant un couteau qui étoit attaché à ma ceinture, je le plongeai dans la gorge de cette misérable. Ensuite je lui coupai la tête et mis son corps par quartiers ; j'en fis un paquet que je cachai dans un panier pliant; et, après avoir cousu l'ouverture du panier avec un fil de laine rouge, je l'enfermai dans un coffre que je chargeai sur mes épaules dès qu'il fut nuit, et que j'allai jeter dans le Tigre.

« Les deux plus petits de mes enfans étoient déjà couchés et endormis, et le troisième étoit hors de la maison ; je le trouvai à mon retour assis près de la porte, et pleurant à chaudes larmes. Je lui demandai le sujet de ses pleurs. « Mon père, me dit-il, j'ai pris ce matin à ma mère, sans qu'elle en ait rien vu, une des trois pommes que vous lui avez apportées. Je l'ai gardée longtemps ; mais, comme je jouois tantôt dans la rue avec mes petits frères, un grand esclave qui passoit me l'a arrachée de la main, et l'a emportée ; j'ai couru après lui en la lui redemandant; mais j'ai eu beau lui dire qu'elle appartenoit à ma mère qui étoit malade, que vous aviez fait un voyage de quinze jours pour l'aller chercher, tout cela a été inutile. Il n'a pas voulu me la rendre; et, comme je le suivois en criant après lui, il s''est retourné, m'a battu, et puis s'est misa courir de toute sa force par plusieurs rues détournées, de manière que je l'ai perdu de vue.

Depuis ce temps-là, j'ai été me promener hors de la ville en attendant que vous revinssiez ; et je vous attendois, mon père, pour vous prier de n'en rien dire à ma mère de peur que cela ne la rende plus mal. )) En achevant ces mots, il redoubla ses larmes.

« Le discours de mon fils me jeta dans une affliction inconcevable. Je reconnus alors l'énormité de mon crime, et je me repentis, mais trop tard, d'avoir ajouté foi aux impostures du malheureux esclave, qui, sur ce qu'il avoit appris de mon fils, avoit composé la funeste fable que j'avois prise pour une vérité. Mon oncle, qui est ici présent, arriva sur ces entrefaites : il venoit pour voir sa fille; mais, au lieu de la trouver vivante, il apprit par moi-même qu'elle n'étoit plus: car je ne lui déguisai rien, et, sans attendre qu'il me condamnât, je me déclarai moi-même le plus criminel de tous les hommes. Néanmoins, au lieu de m'accabler de justes reproches, il joignit ses pleurs aux miens, et nous pleurâmes ensemble trois jours sans relâche, lui, la perte d'une fille qu'il avoit toujours tendrement aimée, et moi, celle d'une femme qui m'étoit chère, et dont je m'étois privé d'une manière si cruelle, et pour avoir trop légèrement cru le rapport d'un esclave menteur. Voilà, Commandeur des croyans, l'aveu sincère que Votre Majesté a exigé de moi. Vous savez à présent toutes les

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•circonstances de mon crime, et je vous supplie très humblement d'en ordonner la punition : quelque rigoureuse qu'elle puisse être, je n'en murmurerai point, et je la trouverai trop légère. »

Le calife fut dans un grand étonnement

Scheherazade, en prononçant ces derniers mots, s'aperçut qu'il étoit jour : elle cessa de parler. Mais, la nuit suivante, elle reprit ainsi son discours :

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