XCIII« NUIT
Sire, dit-elle, le calife fut extrêmement étonné •de ce que le jeune homme venoit de lui raconter. Mais ce prince équitable, trouvant qu'il étoit plus à plaindre qu'il n'étoit criminel, entra dans ses intérêts. « L'action de ce jeune homme, dit-il, est pardonnable devant Dieu et excusable auprès des hommes. Le méchant esclave est la cause unique de ce meurtre : c'est lui seul qu'il faut punir. C'est pourquoi, continua-t-il en s'adressant au grandvizir, je te donne trois jours pour le trouver. Si tu ne me l'amènes dans ce terme, je te ferai mourir à sa place. »
Le malheureux Giafar, qui s'étoit cru hors de danger, fut accablé de ce nouvel ordre du calife ; mais, comme il n'osoit rien répliquer à ce prince
l6 LES TROIS POMMES
dont il connoissoit l'humeur, il s'éloigna de sa présence et se retira chez lui les larmes aux yeux, persuadé qu'il n'avoit plus que trois jours à vivre. Il étoit tellement convaincu qu'il ne trouveroit point l'esclave qu'il n'en fit pas la moindre recherche. « Il n'est pas possible, disoit-il, que dans une ville telle que Bagdad, où il y a une infinité d'esclaves noirs, je démêle celui dont il s'agit. A moins que Dieu ne me le fasse connoître, comme il m'a déjà fait découvrir l'assassin, rien ne peut me sauver. » Il passa les deux premiers jours à s'affliger avec sa famille, qui gémissoit autour de lui, en se plaignant de la rigueur du calife. Le troisième étant venu, il se disposa à mourir avec fermeté, comme un ministre intègre, qui n'avoit rien à se reprocher. Il fit venir des cadis et des témoins qui signèrent le testament qu'il fit en leur présence. Après cela, il embrassa sa femme et ses enfans, et leur dit le dernier adieu. Toute sa famille fondoit en larmes. Jamais spectacle ne fut plus touchant. Enfin un huissier du palais arriva, qui lui dit que le calife s'impatientoit de n'avoir ni de ses nouvelles ni de celles de l'esclave noir qu'il lui avoit commandé de chercher. « J'ai ordre, ajouta-t-il, de vous mener devant son trône. » L'affligé vizir se mit en état de suivre l'huissier. Mais, comme il alloit sortir, on lui amena la plus petite de ses filles, qui pouvoit avoir cinq ou six ans. Les femmes qui
LES TROIS POMMES ly
avoient soin d'elle la venoient présenter à son père, afin qu'il la vît pour la dernière fois.
Comme il avoit pour elle une tendresse particulière, il pria l'huissier de lui permettre de s'arrêter un moment. Alors il s'approcha de sa fille, la prit entre ses bras et la baisa plusieurs fois. En la baisant, il s'aperçut qu'elle avoit dans le sein quelque chose de gros et qui avoit de l'odeur. « Ma chère petite, lui dit-il, qu'avez-vous dans le sein ? — Mon cher père, lui répondit-elle, c'est une pomme sur laquelle est écrit le nom du calife notre seigneur et maître. Rihan notre esclave me l'a vendue deux sequins. »
Aux mots de pomme et d'esclave, le grand-vizir Giafar fit un cri de surprise mêlé de joie, et, mettant aussitôt la main dans le sein de sa fille, il en tira la pomme. Il fit appeler l'esclave, qui n'étoit pas loin, et, lorsqu'il fut devant lui : « Maraud, lui dit-il, où as-tu pris cette pomme ? — Seigneur, répondit l'esclave, je vous jure que je ne l'ai dérobée ni chez vous, ni dans le jardin du Commandeur des croyans. L'autre jour, comme je passois dans une rue auprès de trois ou quatre petits enfans qui jouoient, et dont l'un la tenoit à la main, je la lui arrachai et l'emportai. L'enfant courut après moi en me disant que la pomme n'étoit pas à lui, mais à sa mère qui étoit malade ; que son père, pour contenter l'envie qu'elle en avoit, avoit Les Mille et une Nuits. III. 3
l8 I-ES TROIS POMMES
fait un long voyage d'où il en avoit apporté trois; que celle-là en étoit une qu'il avoit prise sans que sa mère en sût rien. Il eut beau me prier de la lui rendre, je n'en voulus rien faire; je l'apportai au logis, et la vendis deux sequins à la petite dame votre fille. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. »
Giafar ne put assez admirer comment la friponnerie d'un esclave avoit été cause de la mort d'une femme innocente, et presque de la sienne. Il mena l'esclave avec lui; et, quand il fut devant le calife, il fit à ce prince un détail exact de tout ce que lui avoit dit l'esclave, et du hasard par lequel il avoit découvert son crime.
Jamais surprise n'égala celle du calife. Il ne put se contenir ni s'empêcher de faire de grands éclats de rire. A la fin, il reprit un air sérieux , et dit au vizir que, puisque son esclave avoit causé un si étrange désordre, il méritoit une punition exemplaire. « Je ne puis en disconvenir, Sire, répondit le vizir; mais son crime n'est pas irrémissible. Je sais une histoire plus surprenante d'un vizir du Caire, nommé Noureddin Ali, et de Bedreddin Hassan de Balsora. Comme Votre Majesté prend plaisir à en entendre de semblables, je suis prêt à vous la raconter, à condition que, si vous la trouvez plus étonnante que celle qui me donne occasion de vous la dire, vous ferez grâce à mon esclave. — Je le veux bien, repartit le calife; mais
VOUS VOUS engagez dans une grande entreprise, et je ne crois pas que vous puissiez sauver votre esclave : car l'histoire des pommes est fort singulière. ))
Giafar, prenant alors la parole, commença son récit dans ces termes :
« Commandeur des croyans, il y avoit autrefois en Egypte un sultan grand observateur de la justice, bienfaisant, miséricordieux, libéral, et sa valeur le rendoit redoutable à ses voisins. Il aimoit les pauvres, et protégeoit les savans , qu'il élevoit aux premières charges. Le vizir de ce sultan étoit un homme prudent, sage, pénétrant et consommé dans les belles-lettres et dans toutes les sciences. Ce ministre avoit deux fils très bien faits, et qui marchoient l'un et l'autre sur ses traces : l'aîné se nommoit Schemseddin Mohammed, et le cadet Noureddin Ali. Ce dernier principalement avoit tout le mérite qu'on peut avoir. Le vizir leur père étant mort, le sultan les envoya quérir, et, les ayant fait revêtir tous deux d'une robe de vizir ordinaire : « J'ai bien du regret, leur dit-il, de la
perte que vous venez de faire. Je n'en suis pas moins touché que vous-mêmes. Je veux vous le témoigner, et, comme je sais que vous demeurez ensemble et que vous êtes parfaitement unis, je vous gratifie l'un et l'autre de la même dignité. Allez, et imitez votre père. »
« Les deux nouveaux vizirs remercièrent le sultan de sa bonté, et se retirèrent chez eux, où ils prirent soin des funérailles de leur père. Au bout d'un mois, ils firent leur première sortie; ils allèrent pour la première fois au conseil du sultan, et depuis ils continuèrent d'y assister régulièrement les jours qu'il s'assembloit. Toutes les fois que le sultan alloit à la chasse, un des deux frères l'accompagnoit, et ils avoient alternativement cet honneur. Un jour qu'ils s'entretenoient après le souper de choses indifférentes, c'étoit la veille d'une chasse où l'aîné devoit suivre le sultan, ce jeune homme dit à son cadet : « Mon frère, puisque nous ne sommes point encore mariés, ni vous ni moi, et que nous vivons dans une si bonne union, il me vient une pensée : épousons tous deux en un même jour deux sœurs que nous choisirons dans quelque famille qui nous conviendra. Que ditesvous de cette idée? — Je dis, mon frère, répondit Noureddin Ali, qu'elle est bien digne de l'amitié qui nous unit. On ne peut pas mieux penser, et, pour moi, je suis prêt à faire tout ce qu'il vous
plaira. — Oh ! ce n'est pas tout encore, reprit Schemseddin Mohammed, mon imagination va plus loin. Supposé que nos femmes conçoivent la première nuit de nos noces et qu'ensuite elles accouchent en un même jour, la vôtre d'un fils, et la mienne d'une fille, nous les marierons ensemble quand ils seront en âge. — Ah ! pour cela, s'écria Noureddin Ali, il faut avouer que ce projet est admirable. Ce mariage couronnera notre union, et j'y donne volontiers mon consentement. Mais, mon frère, ajouta-t-il, s'il arrivoit que nous fissions ce mariage, prétendriez-vous que mon fils donnât une dot à votre fille ? — Cela ne souffre pas de difficulté, repartit l'aîné, et je suis persuadé qu'outre les conventions ordinaires du contrat de mariage, vous ne manqueriez pas d'accorder en son nom au moins trois mille sequins, trois bonnes terres et trois esclaves. — C'est de quoi je ne demeure pas d'accord, dit le cadet. Ne sommes-nous pas frères et collègues, revêtus tous deux du même titre d'honneur? D'ailleurs, ne savons-nous pas bien, vous et moi, ce qui est juste ? Le mâle étant plus noble que la femelle, ne seroit-ce pas à vous à donner une grosse dot à votre fille? A ce que je vois, vous êtes homme à faire vos affaires aux dépens d'autrui. »
« Quoique Noureddin Ali dît ces paroles en riant, son frère, qui n'avoit pas l'esprit bien fait,
en fut offensé. « Malheur à votre fils, dit-il avec emportement, puisque vous l'osez préférer à ma fille ! Je m'étonne que vous ayez été assez hardi pour le croire seulement digne d'elle. Il faut que vous ayez perdu le jugement pour vouloir aller de pair avec moi en disant que nous sommes collègues. Apprenez, téméraire, qu'après votre imprudence je ne voudrois pas marier ma fille avec votre fils, quand vous lui donneriez plus de richesses que vous n'en avez. » Cette plaisante querelle de deux frères sur le mariage de leurs enfans qui n'étoient pas encore nés ne laissa pas d'aller fort loin. Schemseddin Mohammed s'emporta jusqu'aux menaces. « Si je ne devois pas, dit-il, accompagner demain le sultan, je vous traiterois comme vous le méritez; mais à mon retour je vous ferai connoître s'il appartient à un cadet de parler à son aîné aussi insolemment que vous venez de faire. » A ces mots, il se retira dans son appartement, et son frère alla se coucher dans le sien.
« Schemseddin Mohammed se leva le lendemain de grand matin, et se rendit au palais, d'où il sortit avec le sultan, qui prit son chemin au-dessus du Caire, du côté des pyramides. Pour Noureddin Ali, il avoit passé la nuit dans de grandes inquiétudes; et, après avoir bien considéré qu'il n'étoit pas possible qu'il demeurât plus longtemps avec un frère qui le traitoit avec tant de hauteur, il forma
une résolution. II fit préparer une bonne mule, se munit d'argent, de pierreries et de quelques vivres, et, ayant dit à ses gens qu'il alloit faire un voyage de deux ou trois jours et qu'il vouloit être seul, il partit.
« Quand il fut hors du Caire, il marcha par le désert vers l'Arabie. Mais, sa mule venant à succomber sur la route, il fut obligé de continuer son chemin à pied. Par bonheur, un courrier qui alloit à Balsora, l'ayant rencontré, le prit en croupe derrière lui. Lorsque le courrier fut arrivé à Balsora, Noureddin Ali mit pied à terre et le remercia du plaisir qu'il lui avoit fait. Comme il alloit par les rues cherchant où il pourroit se loger, il vit venir un seigneur, accompagné d'une nombreuse suite, et à qui tous les habitans faisoient de grands honneurs en s'arrêtant par respect jusqu'à ce qu'il fût passé. Noureddin Ali s'arrêta comme les autres. C'étoit le grand-vizir du sultan de Balsora qui se montroit dans la ville pour y maintenir par sa présence le bon ordre et la paix.
« Ce ministre, ayant jeté les yeux par hasard sur le jeune homme, lui trouva la physionomie engageante ; il le regarda avec complaisance, et, comme il passoit près de lui et qu'il le voyoit en habit de voyageur, il s'arrêta pour lui demander qui il étoit et d'où il venoit. « Seigneur, lui répondit Noureddin Ali, je suis d'Egypte, né au
Caire, et j'ai quitté ma patrie par un si juste dépit contre un de mes parens, que j'ai résolu de voyager par tout le monde et de mourir plutôt que^d'y retourner. » Le grand-vizir, qui étoit un vénérable vieillard, ayant entendu ces paroles, lui dit : « Mon fils, gardez-vous bien d'exécuter votre dessein. Il n'y a dans le monde que de la misère, et vous ignorez les peines qu'il vous faudra souffrir. Venez, suivez-moi plutôt, je vous ferai peut-être oublier le sujet qui vous a contraint d'abandonner votre pays. »
« Noureddin Ali suivit le grand-vizir de Balsora, qui, ayant bientôt connu ses belles qualités, le prit en affection, de manière qu'un jour, l'entretenant en particulier, il lui dit : a Mon fils, je suis, comme vous voyez, dans un âge si avancé qu'il n'y a pas d'apparence que je vive encore longtemps. Le Ciel m'a donné une fille unique, qui n'est pas moins belle que vous êtes bien fait, et qui est présentement en âge d'être mariée. Plusieurs des plus puissans seigneurs de cette cour me l'ont déjà demandée pour leurs fils; mais je n'ai pu me résoudre à la leur accorder. Pour vous, je vous aime, et vous trouve si digne de mon alliance que, vous préférant à tous ceux qui l'ont recherchée, je suis prêt à vous accepter pour gendre. Si vous recevez avec plaisir l'offre que je vous fais, je déclarerai au sultan mon maître que je vous aurai adopté par ce
mariage, et je le supplierai de m'accorder la survivance de ma dignité de grand-vizir dans le royaume de Balsbra. En même temps, comme je n'ai plus besoin que de repos dans l'extrême vieillesse où je suis, je ne vous abandonnerai pas seulement la disposition de tous mes biens, mais même l'administration des affaires de l'Etat. »
« Le grand-vizir de Balsora n'eut pas achevé ce discours rempli de bonté et de générosité, que Noureddin Ali se jeta à ses pieds; et, dans des termes qui marquoient la joie et la reconnoissance dont son cœur étoit pénétré, il témoigna qu'il étoit disposé à faire tout ce qu'il lui plairoit. Alors le grand-vizir appela les principaux officiers de sa maison, leur ordonna de faire orner la grande salle de son hôtel et préparer un grand repas. Ensuite il envoya prier tous les seigneurs de la cour et de la ville de vouloir bien prendre la peine de se rendre chez lui. Lorsqu'ils y furent tous assemblés, comme Noureddin Ali l'avoit informé de sa qualité, il dit à ces seigneurs, car il jugea à propos de parler ainsi pour satisfaire ceux dont il avoit refusé l'alliance : « Je suis bien aise, Seigneurs, de vous apprendre une chose que j'ai tenue secrète jusqu'à ce jour. J'ai un frère qui est grand-vizir du sultan d'Egypte comme j'ai l'honneur de l'être du sultan de ce royaume. Ce frère n'a qu'un fils qu'il n'a pas voulu marier à la cour d'Egypte, et il me Fa
envoyé pour épouser ma fille, afin de réunir par là nos deux branches. Ce fils, que j'ai reconnu pour mon neveu à son arrivée et que je fais mon gendre, est ce jeune seigneur que vous voyez ici et que je vous présente. Je me flatte que vous voudrez bien lui faire l'honneur d'assister à ses noces, que j'ai résolu de célébrer aujourd'hui. » Nul de ces seigneurs ne pouvant trouver mauvais qu'il eût préféré son neveu à tous les grands partis qui lui avoient été proposés, ils répondirent tous qu'il avoit raison défaire ce mariage; qu'ils seroient volontiers témoins de la cérémonie, et qu'ils souhaitoient que Dieu lui donnât encore de longues années pour voir les fruits de cette heureuse union. »
En cet endroit, Scheherazade, voyant paroître le jour, interrompit sa narration, qu'elle reprit ainsi la nuit suivante :
XCIVe NUIT,
Sire, dit-elle, le grand-vizir Giafar, continuant l'histoire qu'il racontoit au calife :
« Les seigneurs, poursuivit-il, qui s'étoient assemblés chez le grand-vizir de Balsora, n'eurent pas plus tôt témoigné à ce ministre la joie qu'ils
avoient du mariage de sa fille avec Noureddin Ali qu'on se mit à table. On y demeura très longtemps. Sur la fin du repas, on servit des confitures, dont chacun, selon la coutume, ayant pris ce qu'il put emporter, les cadis entrèrent avec le contrat de mariage à la main. Les principaux seigneurs le signèrent; après quoi toute la compagnie se retira.
« Lorsqu'il n'y eut plus personne que les gens de la maison, le grand-vizir chargea ceux qui avoient soin du bain qu'il avoit commandé de tenir prêt d'y conduire Noureddin Ali, qui y trouva du linge qui n'avoit point encore servi, d'une finesse et d'une propreté qui faisoient plaisir à voir, aussi bien que toutes les autres choses nécessaires. Quand on eut décrassé, lavé et frotté l'époux, il voulut reprendre l'habit qu'il venoit de quitter; mais on lui en présenta un autre de la dernière magnificence. Dans cet état et parfumé d'odeurs des plus exquises, il alla retrouver le grand-vizir son beau-père, qui fut charmé de sa bonne mine, et qui, l'ayant fait asseoir auprès de lui : « Mon fils, lui dit-il, vous m'avez déclaré qui vous êtes, et le rang que vous teniez à la cour d'Egyte; vous m'avez dit même que vous avez eu un démêlé avec votre frère, et que c'est pour cela que vous vous êtes éloigné de votre pays , je vous prie de me faire la confidence entière et de m' apprendre le sujet de
votre querelle. Vous devez présentement avoir une parfaite confiance en moi et ne me rien cacher. »
« Noureddin Ali lui raconta toutes les circonstances de son différend avec son frère. Le grandvizir ne put entendre ce récit sans en éclater de rire. « Voilà, dit-il, la chose du monde la plus singulière ! Est-il possible, mon fils, que votre querelle soit allée jusqu'au point que vous dites pour un mariage imaginaire? Je suis fâché que vous vous soyez brouillé pour une bagatelle avec votre frère aîné. Je vois pourtant que c'est lui qui a eu tort de s'offenser de ce que vous ne lui avez dit que par plaisanterie, et je dois rendre grâces au Ciel d'un différend qui me procure un gendre tel que vous. Mais, ajouta le vieillard, la nuit est déjà avancée, et il est temps de vous retirer. Allez, ma fille, votre épouse, vous attend. Demain je vous présenterai au sultan. J'espère qu'il vous recevra d'une manière dont nous aurons lieu d'être tous deux satisfaits. » Noureddin Ali quitta son beau-père pour se rendre à l'appartement de sa femme.
« Ce qu'il y a de remarquable, continua le grandvizir Giafar, c'est que le même jour que ces noces se faisoient à Balsora, Schemseddin Mohammed se marioit aussi au Caire; et voici le détail de son mariage.
« Après que Noureddin Ali se fut éloigné du
Caire dans l'intention de n'y plus retourner, Schemseddin Mohammed, son aîné, qui étoit allé à la chasse avec le sultan d'Egypte, étant de retour au bout d'un mois (car le sultan s'étoit laissé emporter à l'ardeur de la chasse et avoit été absent durant tout ce temps-là), il courut à l'appartement de Noureddin Ali ; mais il fut fort étonné d'apprendre que, sous prétexte d'aller faire un voyage de deux ou trois journées, il étoit parti sur une mule le jour même de la chasse du sultan, et que depuis ce temps-là il n'avoit point paru. Il en fut d'autant plus fâché qu'il ne douta pas que les duretés qu'il lui avoit dites ne fussent la cause de son éloignement. Il dépêcha un courrier qui passa par Damas et alla jusqu'à Alep; mais Noureddin étoit alors à Balsora. Quand le courrier eut rapporté à son retour qu'il n'en avoit appris aucune nouvelle, Schemseddin Mohammed se proposa de l'envoyer chercher ailleurs, et, en attendant, il prit la résolution de se marier. Il épousa la fille d'un des premiers et des plus puissans seigneurs du Caire, le même jour que son frère se maria avec la fille du grandvizir de Balsora.
« Ce n'est pas tout, poursuivit Giafar, Commandeur des croyans, voici ce qui arriva encore. Au bout de neuf mois, la femme de Schemseddin Mohammed accoucha d'une fille au Caire, et le même jour celle de Noureddin Ali mit au monde à Bal-
3o HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI
sora un garçon, qui fut nommé Bedreddin Hassan. Le grand-vizir de Balsora donna des marques de sa joie par de grandes largesses et par les réjouissances publiques qu'il fît faire pour la naissance de son petit-fils. Ensuite, pour marquer à son gendre combien il étoit content de lui, il alla au palais supplier très humblement le sultan d'accorder à Noureddin Ali la survivance de sa charge, afin, dit-il, qu'avant sa mort il eût la consolation de voir son gendre grand-vizir à sa place.
« Le sultan, qui avoit vu Noureddin Ali avec bien du plaisir lorsqu'il lui avoit été présenté après son mariage, et qui depuis ce temps-ià en avoit toujours ouï parler fort avantageusement, accorda la grâce qu'on demandoit pour lui, avec tout l'agrément qu'on pouvoit souhaiter. Il le lit revêtir en sa présence de la robe de grand-vizir.
« La joie du beau-père fut comblée le lendemain lorsqu'il vit son gendre présider au conseil en sa place et faire toutes les fonctions de grandvizir. Noureddin Ali s'en acquitta si bien qu'il sembloit avoir toute sa vie exercé cette charge. Il continua dans la suite d'assister au conseil toutes les fois que les infirmités de la vieillesse ne permirent pas à son beau-père de s'y trouver. Ce bon vieillard mourut quatre ans après ce mariage, avec la satisfaction de voir un rejeton de sa famille qui promettoit de la soutenir longtemps avec éclat.
ET DE BEDREDDIN HASSAN 3l
« Noureddin Ali lui rendit les derniers devoirs avec toute l'amitié et la reconnoissance possibles ; et, sitôt que Bedreddin Hassan, son fils, eut atteint l'âge de sept ans, il le mit entre les mains d'un excellent maître, qui commença de l'élever d'une manière digne de sa naissance. Il est vrai qu'il trouva dans cet enfant un esprit vif, pénétrant, et capable de profiter de tous les bons enseignemens qu'il lui donnoit »
Scheherazade alloit continuer; mais, s' apercevant qu'il étoit jour, elle mit fin à son discours. Elle le reprit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
XCVe NUIT,
Sire, le grand-vizir Giafar, poursuivant l'histoire qu'il racontoit au calife : •
« Deux ans après, dit-il, que Bedreddin Hassan eut été mis entre les mains de ce maître, qui lui enseigna parfaitement bien à lire, il apprit l'Alcoran par cœur. Noureddin Ali, son père, lui donna ensuite d'autres maîtres qui cultivèrent son esprit de telle sorte qu'à l'âge de douze ans il n'avoit plus besoin de leur secours. Alors, comme tous les traits de son visage étoient formés, il faisoit l'admiration de tous ceux qui le regardoient.
« Jusque-là, Noureddin Ali n'avoit songé qu'à le faire étudier, et ne l'avoit point encore montré dans le monde. Il le mena au palais pour lui procurer l'honneur défaire la révérence au sultan, qui le reçut très favorablement. Les premiers qui le virent dans les rues furent si charmés de sa beauté qu'ils en firent des exclamations de surprise et qu'ils lui donnèrent mille bénédictions.
« Comme son père se proposoit de le rendre capable de remplir un jour sa place, il n'épargna rien pour cela, et il le fit entrer dans les affaires les plus difficiles afin de l'y accoutumer de bonne heure. Enfin il nenégligeoit aucune chose pour l'avancement d'un fils qui lui étoit si cher; et il commençoit à jouir déjà du fruit de ses peines, lorsqu'il fut attaqué tout à coup d'une maladie dont la violence fut telle qu'il sentit fort bien qu'il n'étoit pas éloigné du dernier de ses jours. Aussi ne se flatta-t-il pas, et il se disposa d'abord à mourir en vrai musulman. Dans ce moment précieux, il n'oublia pas son cher fils Bedreddin; il le fit appeler et lui dit : « Mon fils, vous voyez [que le monde est périssable ; il n'y a que celui où je vais bientôt passer qui soit véritablement durable. Il faut que vous commenciez dès à présent à vous mettre dans les mêmes dispositions que moi : préparez-vous à faire ce passage sans regret, et sans que votre conscience puissse rien vous reprocher
sur les devoirs d'un musulman, ni sur ceux d'un parfaitement honnête homme. Pour votre reh'gion, vous en êtes suffisamment instruit, et par ce que vous en ont appris vos maîtres, et par vos lectures. A l'égard de l'honnête homme, je vais vous donner quelques instructions que vous tâcherez de mettre à profit. Comme il est nécessaire de se con- Doître soi-même, et que vous ne pouvez bien avoir cette connoissance que vous ne sachiez qui je suis, je vais vous l'apprendre.
« J'ai pris naissance en Egypte, poursuivit-il; mon père, votre aïeul, étoit premier ministre du sultan du royaume. J'ai moi-même eu l'honneur d'être un des vizirs de ce même sultan avec mon frère, votre oncle, qui, je crois, vit encore, et qui se nomme Schemseddin Mohammed. Je fus obligé de me séparer de lui, et je vins en ce pays, où je suis parve^iu au rang que j'ai tenu jusqu'à présent. Mais vous apprendrez toutes ces choses plus amplement dans un cahier que j'ai à vous donner. »
« En même temps, Noureddin Ali tira ce cahier qu'il avoit écrit de sa propre main, et qu'il portoit toujours sur soi, et, le donnant à Bedreddin Hassan : « Prenez, lui dit-il, vous le lirez à votre loisir; vous y trouverez, entre autres choses, le jour de mon mariage et celui de votre naissance. Ce sont des circonstances dont vous aurez peutêtre besoin dans la suite, et qui doivent vous obli- Les Mille et une Nuits. III. 5
ger à le garder avec soin. » Bedreddin Hassan, sensiblement affligé de voir son père dans l'état où il étoit, touché de ses discours, reçut le cahier les larmes aux yeux, en lui promettant de ne s'en dessaisir jamais.
« En ce moment, il prit à Noureddin Ali une foiblesse qui fît croire qu'il alloit expirer. Mais il revint à lui, et, reprenant la parole : « Mon fils, ditil, la première maxime que j'ai à vous enseigner, c'est de ne vous pas donner au commerce de toutes sortes de personnes. Le moyen de vivre en sûreté, c'est de se donner entièrement à soi-même et de ne se pas communiquer facilement.
« La seconde, de ne faire violence à qui que ce soit : car en ce cas tout le monde se révolteroit contre vous; et vous devez regarder le monde comme un créancier à qui vous devez de la modération, de la compassion et de la tolérance.
« La troisième, de ne dire mot quand on vous chargera d'injures. On est hors de danger (dit le proverbe) lorsque l'on garde le silence. C'est particulièrement en cette occasion que vous devez le pratiquer. Vous savez aussi à ce sujet qu'un de nos poètes dit que le silence est l'ornement et la sauvegarde de la vie; qu'il ne faut pas, en parlant, ressembler à la pluie d'orage qui gâte tout. On ne s'est jamais repenti de s'être tù, au lieu que l'on a souvent été fâché d'avoir parlé.
« La quatrième, de ne pas boire de vin : car c'est la source de tous les vices.
« La cinquième, de bien ménager vos biens : si vous ne les dissipez pas, ils vous serviront à vous préserver de la nécessité. Il ne faut pas pourtant en avoir trop, ni être avare : pour peu que vous en ayez et que vous le dépensiez à propos, vous aurez beaucoup d'à' mis; mais, si au contraire vous avez de grandes richesses et que vous en fassiez un mauvais usage, tout le monde s'éloignera de vous et vous abandonnera. »
« Enfin, Noureddin Ali continua jusqu'au dernier moment de sa vie à donner de bons conseils à son fils; et, quand il fut mort, on lui fit des obsèques magnifiques »
Scheherazade, à ces paroles, apercevant le jour, cessa de parler, et remit au lendemain la suite de cette histoire.
XCVie NUIT,
La sultane des Indes ayant été réveillée par sa sœur Dinarzade à l'heure ordinaire, elle reprit la parole, et, l'adressant à Schahriar :
Sire, dit-elle, le calife ne s'ennuyoit pas d'écouter le grand-vizir Giafar, qui poursuivit ainsi son histoire :
« On enterra donc, dit-il, Noureddin Ali avec tous les honneurs dus à sa dignité. Bedreddin Hassan de Balsora, c'est ainsi qu'on le surnomma à cause qu'il étoit né dans cette ville, eut une douleur inconcevable de la mort de son père. Au lieu de passer un mois, selon la coutume, il en passa deux dans les pleurs et dans la retraite, sans voir personne, et sans sortir même pour rendre ses devoirs au sultan de Balsora, lequel, irrité de cette négligence et la regardant comme une marque de mépris pour sa cour et pour sa personne, se laissa transporter de colère. Dans sa fureur, il fit appeler le nouveau grand-vizir, car il en avoit fait un dès qu'il avoit appris la mort de Noureddin Ali ; il lui ordonna de se transporter à la maison du défunt efde la confisquer avec toutes ses autres maisons, terre et effets, sans rien laisser à Bedreddin Hassan, dont il commanda même qu'on se saisît.
« Le nouveau grand-vizir, accompagné d'un grand nombre d'huissiers du palais, de gens de justice et d'autres officiers, ne différa pas de se mettre en chemin pour aller exécuter sa commission. Un des esclaves de Bedreddin Hassan, qui étoit par hasard parmi la foule, n'eut pas plus tôt appris le dessein du vizir qu'il prit les devans et courut en avertir son maître. Il le trouva assis sous le vestibule de sa maison, aussi affligé que si son père n'eût fait que de mourir. Il se jeta à ses pieds
ET DE BEDREDDIN HASSAN Sy
tout hors d'haleine; et, après lui avoir baisé le bas de la robe : « Sauvez-vous, Seigneur, lui dit-il, sauvez-vous promptement. — Qii'y a-t-il ? lui demanda Bedreddin en levant la tête; quelle nouvelle m'apportes-tu? — Seigneur, répondit-il, il n'y a pas de temps à perdre. Le sultan est dans une horrible colère contre vous, et l'on vient de sa part confisquer tout ce que vous avez, et même se saisir de votre personne. »
« Le discours de cet esclave fidèle et affectionné mit l'esprit de Bedreddin Hassan dans une grande perplexité. « Mais ne puis-je, dit-il, avoir le temps de rentrer et de prendre au moins quelque argent et des pierreries? — Non, Seigneur, répliqua l'esclave, le grand-vizir sera dans un moment ici. Partez tout à l'heure, sauvez-vous. » Bedreddin Hassan se leva vite du sofa où il étoit, mit les pieds dans ses babouches, et, après s'être couvert la tète d'un bout de sa robe pour se cacher le visage, s'enfuit sans savoir de quel côté il devoit tourner ses pas pour s'échapper du danger qui le menaçoit. La première pensée qui lui vint fut de gagner en diligence la plus prochaine porte de la ville. Il courut sans s'arrêter jusqu'au cimetière public; et, comme la nuit s'approchoit, il résolut de l'aller passer au tombeau de son père. C'étoit un édifice d'assez grande apparence, en forme de dôme, que Noureddin Ali avoit fait bâtir de son vivant; mais il
rencontra en chemin un juif fort riche qui étoit banquier et marchand de profession. Il revenoit d'un lieu où quelque affaire l'avoit appelé, et il s'en retournoit dans la ville. Ce juif, ayant reconnu Bedreddin, s'arrêta et le salua fort respectueusement »
En cet endroit, le jour venant à paroître imposa silence à Scheherazade, qui reprit son discours la nuit suivante.