CXLIII« NUIT
« J'avois prié mes créanciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien attendre huit jours pour recevoir leur payement : la huitaine échue, ils ne
manquèrent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de m'accorder le même délai : ils y consentirent; mais, dès le lendemain, je vis arriver la dame montée sur sa mule, avec la même suite et à la même heure que la première fois. Elle vint droit à ma boutique. « Je vous ai fait un peu attendre, me dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des étoffes que je pris l'autre jour; portezle chez un changeur : qu'il voie s'il est de bon aloi et si le compte y est. » L'eunuque, qui avoit l'argent, vint avec moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon argent. Je revins, et j'eus encore le bonheur d'entreteRir la dame jusqu'à ce que toutes les boutiques du bezestein furent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que de choses très communes, elle leur donnoit néanmoins un tour qui les faisoit paroître nouvelles, et qui me fît voir que je ne m'étois pas trompé quand, dès la première conversation, j'avois jugé qu'elle avoit beaucoup d'esprit.
« Lorsque les marchands furent arrivés, et qu'ils eurent ouvert leurs boutiques, je portai ce que je devois à ceux chez qui j'avois pris des étoffes à crédit, et je n'eus pas de peine à obtenir d'eux qu'ils m'en confiassent d'autres que la dame m'avoit demandées. J'en levai pour mille pièces d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la payer, sans me rien dire, ni sans se faire connoître. Ce qui
lyo
m'étonnoit, c'est qu'elle ne hasardoit rien, et que je demeurois sans caution et sans certitude d'être dédommagé en cas que je ne la revisse plus. « Elle me paye une somme assez considérable, disois-je en moi-même; mais elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage. Seroit-ce une trompeuse, et seroit-il possible qu'elle m'eût leurré d'abord pour me mieux ruiner? Les marchands ne la connoissent pas, et c'est à moi qu'ils s'adresseront. » Mon amour ne fut pas assez puissant pour m'empêcher de faire là-dessus des réflexions chagrinantes. Mes alarmes augmentèrent même de jour en jour pendant un mois entier, qui s'écoula sans que je reçusse aucune nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientoient, et, pour les satisfaire, j'étois prêt à vendre tout ce que j'avois, lorsque je la vis revenir un matin dans le même équipage que les autres fois.
« Prenez votre trébuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous apporte. » Ces paroles achevèrent de dissiper ma frayeur, et redoublèrent mon amour. Avant que de compter les pièces d'or, elle me fit plusieurs questions; entre autres, elle me demanda si j'étois marié. Je lui répondis que non, et que je ne l'avois jamais été. Alors, en donnant l'or à l'eunuque, elle lui dit : « Prêtez-nous votre entremise pour terminer notre affaire. » L'eunuque se mit à rire, et, m'ayant tiré à l'écart, me
fit peser l'or. Pendant que je le pesois, l'eunuque me dit à l'oreille : « A vous voir, je connois parfaitement que vous aimez ma maîtresse, et je suis surpris que vous n'ayez pas la hardiesse de lui découvrir votre amour; elle vous aime encore plus que vous ne l'aimez. Ne croyez pas qu'elle ait besoin de vos étoffes; elle ne vient ici uniquement que parce que vous lui avez inspiré une passion violente : c'est à cause de cela qu'elle vous a demandé si vous étiez' marié. Vous n'avez qu'à parler, il ne tiendra qu'à vous de l'épouser, si vous voulez. — Il est vrai, lui répondis-je, que j'ai senti naître de l'amour pour elle dès le premier moment que je l'ai vue ; mais je n'osois aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout à elle, et je ne manquerai pas de reconnoître le bon office que vous me rendez. »
Enfin, j'achevai de peser les pièces d'or; et, pendant que je les remettois dans le sac, l'eunuque se tourna du côté de la dame, et lui dit que j'étois très content : c'étoit le mot dont ils étoient convenus entre eux. Aussitôt la dame, qui étoit assise, se leva, et partit en me disant qu'elle m'enverroit l'eunuque, et que je n'aurois qu'à faire ce qu'il me diroit de sa part.
« Je portai à chaque marchand l'argent qui lui étoit dû, et j'attendis impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin. »
« Mais, Sire, dit Scheherazade au sultan des Indes, voilà le jour qui paioît. » A ces mots, elle garda le silence. Le lendemain, elle reprit ainsi la suite de son discours :
CXLIVo NUIT.
« Je fis bien des amitiés à l'eunuque, dit le marchand de Bagdad, et je lui demandai des nouvelles de la santé de sa maîtresse. « Vous êtes, me répondit-il, l'amant du monde le plus heureux; elle est malade d'amour. On ne peut avoir plus d'envie de vous voir qu'elle en a, et, si elle disposoit de ses actions, elle viendroit vous chercher, et passeroit volontiers avec vous tous les momens de sa vie. — ■ A son air noble et à ses manières honnêtes, lui dis-je, j'ai jugé que c'étoil quelque dame de considération. — Vous ne vous êtes pas trompé dans ce jugement, répliqua Teunuque : elle est favorite de Zobéide, épouse du calife, laquelle l'aime d'autant plus chèrement qu'elle l'a élevée dès son enfance, et qu'elle se repose sur elle de toutes les emplettes qu'elle a à faire. Dans le dessein qu'elle a de se marier, elle a déclaré à l'épouse du Commandeur des croyans qu'elle avoit jeté les yeux sur vous, et lui a demandé son consentement. Zobéide lui a dit qu'elle y consentoit ; mais qu'elle vouloit
HISTOIRE QUE RACONTA LE POURVOYEUR lyS
VOUS voir auparavant, afin de juger si elle avoit fait un bon choix, et qu'en ce cas-là elle feroit les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que votre bonheur est certain. Si vous avez plu à la favorite, vous ne plairez pas moins à la maîtresse, qui ne cherche qu'à lui faire plaisir et qui ne voudroit pas contraindre son inclination. Il ne s'agit donc plus que de venir au palais, et c'est pour cela que vous me voyez ici : c'est à vous de prendre votre résolution. — Elle est toute prise, lui repartis-je, et je suis prêt à vous suivre partout où vous voudrez me conduire. — Voilà qui est bien, reprit l'eunuque ; mais vous savez que les hommes n'entrent pas dans les appartemens des dames du palais, et qu'on ne peut vous y introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un grand secret ; la favorite en a pris de justes. De votre côté, faites tout ce qui dépendra de vous ; mais surtout soyez discret, car il y va de votre vie. »
« Je l'assurai que je ferois exactement tout ce qui me seroit ordonné. « Il faut donc, me dit-il, que ce soir, à l'entrée de la nuit, vous vous rendiez à la mosquée que Zobéide, épouse du calife, a fait bâtir sur le bord du Tigre, et que là vous attendiez qu'on vous vienne chercher. «Je consentis à tout ce qu'il voulut. J'attendis la fin du jour avec impatience ; et, quand elle fut venue, je partis. J'assistai à la prière d'une heure et demie après le
soleil couché, dans la mosquée, où je demeurai le dernier.
« Je vis bientôt aborder un bateau dont tous les rameurs étoient eunuques ; ils débarquèrent et apportèrent dans la mosquée plusieurs grands coffres, après quoi ils se retirèrent ; il n'en resta qu'un seul, que je reconnus pour celui qui avoit toujours accompagné la dame, et qui m'avoit parlé le matin. Je vis entrer aussi la dame ; j''allai au-devant d'elle, en lui témoignant que j'étois prêt à exécuter ses ordres. « Nous n'avons pas de lemps à perdre » , me dit-elle. En disant cela , elle ouvrit un des coffres et m'ordonna de me mettre dedans : « C'est une chose, ajouta-t-elle, nécessaire pour votre sûreté et pour la mienne. Ne craignez rien, et laissez-moi disposer du reste. » J'en avois trop fait pour reculer; je fis ce qu'elle désiroit, et aussitôt elle referma le coffre à la clef. Ensuite l'eunuque qui étoit dans sa confidence appela les autres eunuques qui avoient apporté les coffres, et les fit tous reporter dans le bateau ; puis, la dame et son eunuque s'étant rembarques, on commença de ramer pour me mener à l'appartement deZobéide.
« Pendant ce temps-là, je faisois de sérieuses réflexions; et, considérant le danger où j'étois, je me repentis de m'y être exposé. Je fis des vœux et des prières qui n'étoient guère de saison.
« Le bateau aborda devant la porte du palais
HISTOIRE QUE RACONTA LE POURVOYEUR IjS
du calife ; on déchargea les coffres, qui furent portés à l'appartement de l'officier des eunuques qui garde la clef de celui des dames et n'y laisse rien entrer sans l'avoir bien visité auparavant. Cet officier étoit couché; il fallut l'éveiller et le faire lever. »
« Mais, Sire, dit Scheherazade en cet endroit, je vois le jour qui commence à paroître. » Schahriar se leva pour aller tenir son conseil, et dans la résolution d'entendre le lendemain la suite d'une histoire qu'il avoit écoutée jusque-là avec plaisir.
CXLVc NUIT.
Quelques momens avant le jour, la sultane des Indes, s'étant réveillée, poursuivit de cette manière l'histoire du marchand de Bagdad :
« L'officier des eunuques, continua-t-il, fâché de ce qu'on avoit interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenoit si tard. « Vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous vous l'imaginez, lui dit-il : pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie fait ouvrir et que je ne l'aie exactement visité. » En même temps, il commanda aux eunuques de les apporter devant
lyb HISTOIRE DU PETIT BOSSU
lui l'un après l'autre et de les ouvrir. Ils commencèrent par celui où j'étois enfermé ; ils le prirent et le portèrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis exprimer : je me crus au dernier moment de ma vie.
« La favorite, qui avoit la clef, protesta qu'elle ne la donneroit pas et ne soufîriroit jamais qu'on ouvrît ce cotTre-là. « Vous savez bien, dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de Zobéide, votre maîtresse et la mienne. Ce cofîre, particulièrement, est rempli de marchandises précieuses, que des marchands nouvellement arrivés m'ont confiées. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la fontaine de Zemzem, envoyées de la Mecque : si quelqu'une venoit à se casser, les marchandises en seroient gâtées, et vous en répondriez ; la femme du Commandeur des croyans sauroit bien se venger de votre insolence. » Enfin, elle parla avec tant de fermeté que l'ofïicier n'eut pas la hardiesse de s'opiniâtrer à vouloir faire la visite ni du cofîre où j'étois, ni des autres. « Passez donc, dit-il en colère ; marchez. » On ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les cofîres.
« A peine y furent-ils que j'entendis crier tout à coup : « Voilà le calife, voilà le calife. ;> Ces paroles augmentèrent ma frayeur à un point que je ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ :
c'étoit effectivement le calife. « Qu'apportez-vous donc clans ces coffres ? dit-il à la favorite. — Commandeur des croyans, répondit-elle, ce sont des étotîes nouvellement arrivées que l'épouse de Votre Majesté a souhaité qu'on lui montrât. — Ouvrez, ouvrez, reprit le calife ; je les veux voir aussi. » Elle voulut s'en excuser, en lui représentant que ces étoffes n'étoient propres que pour des dames, et que ce seroit ôter à son épouse le plaisir qu'elle se faisoit de les voir la première. «Ouvrez, vous dis-je, répliqua-t-il, je vous l'ordonne. » Elle lui remontra encore que Sa Majesté, en l'obligeant à manquer à sa maîtresse, l'exposoit à sa colère. « Non, non, repartit-il, je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche. Ouvrez seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps. »
« Il fallut obéir; et je sentis alors de si vives alarmes que j'en frémis encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite fit porter devant lui tous les coffres l'un après l'autre, et les ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisoit remarquer toutes les beautés de chaque étoffe en particulier. Elle vouloit mettre sa patience à bout; mais elle n'y réussit pas. Comme elle n'étoit pas moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j'étois, elle ne s'empressoit point à le faire apporter, et il ne restoit plus que celuilà à visiter. « Achevons, dit le calife; voyons La Mille et une Nuits. III. 2 3
l^O HISTOIRE DU PETIT BOSSU
encore ce qu'il y a dans ce coffre. » Je ne puis dire si j'étois vif ou mort en ce moment ; mais je ne croyois pas échapper d'un si grand danger »
Scheherazade, à ces derniers mots, vit paroître le jour; elle interrompit sa narration, mais elle la continua de cette sorte sur la fin de la nuit suivante :
CXLVF NUIT.
« Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit que le calife vouloit absolument qu'elle ouvrît le coffre où j'étois : « Pour celui-ci, dit-elle, Votre Majesté me fera, s'il lui plaît, la grâce de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans : il y a des choses que je ne lui puis montrer qu'en présence de son épouse. — Voilà qui est bien, dit le calife, je suis content, faites emporter vos coffres. » Elle les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai à respirer.
« Dès que les eunuques qui les avoient apportés se furent retirés, elle ouvrit promptement celui où j'étois prisonnier. «Sortez, me dit-elle, en me montrant la porte d'un escalier qui conduisoit à une chambre au-dessus : montez, et allez m'attendre. » Elle n'eut pas fermé la porte sur moi que
le calife entra et s'assit sur le coffre d'où je venois de sortir. Le motif de cette visite étoit un mouvement de curiosité qui ne me regardoit pas. Ce prince vouloit faire des cjuestions sur ce qu'elle avoit vu ou entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez longtemps; après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son appartement.
a Lorsqu'elle se vit libre, elle me vint trouver dans la chambre où j'étois monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle m'avoit causées. « Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins grande que la vôtre ; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour l'amour de vous et pour moi qui courois le même péril. Une autre à ma place n'auroit peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si délicate. Il ne falloit pas moins de hardiesse ni de présence d'esprit ; ou plutôt il falloit avoir tout l'amour que j'ai pour vous pour sortir de cet embarras; mais rassurezvous, il n'y a plus rien à craindre. » Après nous être entretenus quelque temps avec beaucoup de tendresse : « Il est temps, me dit-elle, de vous reposer : couchez-vous. Je ne manquerai pas de vous présenter demain à Zobéide, ma maîtresse, à quelque heure du jour; et c'est une chose facile, carie calife ne la voit que la nuit. » Rassuré par ce discours, je dormis assez tranquillement ; ou, si mon sommeil fut quelquefois interrompu par des ta-
lOO HISTOIRE DU PETIT BOSSU
quiétudes, ce furent des inquiétudes agréables, causées par l'espérance de posséder une dame qui avoit tant d'esprit et de beauté.
« Le lendemain, la favorite de Zobéide, avant que de me faire paroître devant sa maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devois soutenir sa présence, me dit à peu près les questions que cette princesse me feroit, et me dicta les réponses que j'y devois faire. Après cela, elle me conduisit dans une salle où tout étoit d'une richesse, d'une propreté et d'une magnificence surprenantes. Je n'y étois pas entré que vingt dames esclaves, d'un âge déjà avancé, toutes vêtues d'habits riches et uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide et vinrent se ranger devant un trône en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent suivies de vingt autres dames toutes jeunes et habillées delà même sorte que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits avoient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de cellesci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et de toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvoit-elle marcher. Elle alla s'asseoir sur le trône. J'oubliois de vous dire que sa dame favorite l'accompagnoit, et qu'elle demeura debout à sa droite, pendant que les dames esclaves, un peu plus éloignées, étoient en foule des deux côtés du trône.
« D'abord que la femme du calife fut assise, les
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esclaves qui étoient entrées les premières me firent signe d'approcher. Je m'avançai au milieu des deux rangs qu'elles formoient, et me prosternai la tête contre le tapis qui étoit sous les pieds de la princesse. Elle m''ordonna de me relever, et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma famille et de l'état de ma fortune, à quoi je satisfis assez à son gré. Je m'en aperçus non seulement à son air, elle me le fit même connoître par les choses qu'elle eut la bonté de me dire. « J'ai bien de la joie, me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appeloit sa dame favorite), car je la regarde comme telle, après le soin que j'ai pris de son éducation, ait fait un choix dont je suis contente ; je l'approuve et consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les apprêts de vos noces, mais auparavant, j'ai besoin de ma fille pour dix jours; pendant ce temps-là, je parlerai au calife et obtiendrai son consentement, et vous, demeurez ici : on aura soin de vous »
En achevant ces paroles, Scheherazade aperçut le jour et cessa de parler. Le lendemain, elle reprit la parole de cette manière :
CXLVIie NUIT.
(' Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife, continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là, je fus privé du plaisir de voir la dame favorite ; mais on me traita si bien par son ordre que j'eus sujet d'ailleurs d'être très satisfait.
« Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avoit prise de marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la liberté de faire là-dessus ce qui lui plairoit, accorda une somme considérable à la favorite pour contribuer de sa part à son établissement. Les dix jours écoulés, Zobéide fît dresser le contrat de mariage, qui lui fut apporté en bonne forme. Les préparatifs des noces se firent; on appela les musiciens, les danseurs et les danseuses, et il y eut pendant neuf jours de grandes réjouissances dans le palais. Le dixième jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame favorite fut conduite au bain d'un côté, et moi d'un autre ; et sur le soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail, comme celui dont on vient de me forcer de manger. Je le trouvai si bon que je ne touchai presque point aux autres
HISTOh^E QUE RACONTA LE POURVOYEUR l83
mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me contentai de m'essuyer les mains au lieu de les bien laver; et c'étoit une négligence qui ne m'étoit jamais arrivée jusqu'alors.
« Comme il étoit nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande illumination dans l'appartement des dames. Les instrumens se firent entendre, on dansa, on fit mille jeux : tout le palais retentissoit de cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi , dans une grande salle où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la servoient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour des noces; et, chaque fois qu'on lui changeoit d'habillement, on me la faisoit voir.
« Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés seuls, je m'approchai de mon épouse pour l'embrasser; mais, au lieu de répondre à mes transports, elle me repoussa fortement, et se mit à faire des cris épouvantables qui attirèrent bientôt dans la chambre toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étois demeuré immobile, sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. « Notre chère sœur, lui dirent-elles, que vous est-il donc
arrivé depuis le peu de temps que nous vous avons quittée ? Apprenez-le-nous, afin que nous vous secourions. — Otez , s'écria-t-elle , ôtez-moi de devant les yeux ce vilain homme que voilà. — Hé ! Madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu le malheur de mériter votre colère? — Vous êtes un vilain, me répondit-elle en furie; vous avez mangé de l'ail, et vous ne vous êtes pas lavé les mains ! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre, ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de bœuf. » Elles me renversèrent aussitôt, et, tandis que les unes me tenoient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avoit été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: « Prenez-le : qu'on l'envoie au lieutenant de police, et qu'on lui fasse couper la main dont il a mangé du ragoût à l'ail. » A ces paroles, je m'écriai : a Grand Dieu ! je suis rompu et brisé de coups, et, pour surcroît d'affliction, on me condamne encore à avoir la main coupée ! Et pourquoi ? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail et avoir oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet ! Peste soit du ragoût à l'ail ! Maudits soient le cuisinier qui l'a apprêté et celui qui l'a servi ! »
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La sultane Scheherazade, remarquant qu'il étoit jour, s'arrêta en cet endroit. Schahriar se leva en riant de toute sa force de la colère de la dame favorite, et fort curieux d'apprendre le dénoùment de cette histoire.
CXLVIIie NUIT.
Le lendemain, Scheherazade, réveillée avant le jour, reprit ainsi le fil de son discours de la nuit précédente :
« Toutes les dames, dit le marchand de Bagdad, qui m'avoient vu recevoir mille coups de nerf de bœuf, eurent pitié de moi lorsqu'elles entendirent parler de me faire couper la main. « Notre chère sœur et notre bonne dame, dirent-elles à la favorite, vous poussez trop loin votre ressentiment. C'est un homme, à la vérité, qui ne sait pas vivre, qui ignore votre rang et les égards que vous méritez ; mais nous vous supplions de ne pas prendre garde à la faute qu'il a commise, et de la lui pardonner. — Je ne suis pas satisfaite, reprit-elle, je veux qu'il apprenne à vivre, et qu'il porte des marques si sensibles de sa malpropreté qu'il ne s'avisera de sa vie de manger d'un ragoût à l'ail sans se souvenir ensuite de se laver les mains. » Elles
l86 HISTOIRE DU PETIT BOSSU
ne se rebutèrent pas de son refus; elles se jetèrent à ses pieds, et, lui baisant la main : « Notre bonne dame, lui dirent-elles, au nom de Dieu, modérez votre colère, et accordez-nous la grâce que nous vous demandons. » Elle ne leur répondit rien, mais elle se leva ; et, après m'avoir dit mille injures, elle sortit de la chambre. Toutes les dames la suivirent, et me laissèrent seul dans une affliction inconcevable.
« Je demeurai dix jours sans voir personne qu'une vieille esclave qui venoit m'apporter à manger. Je lui demandai des nouvelles de la dame favorite. « Elle est malade, me dit la vieille esclave, de Todeur empoisonnée que vous lui avez fait respirer. Pourquoi aussi n'avez-vous pas eu soin de vous laver les mains après avoir mangé de ce maudit ragoût à l'ail? — Est-il possible, dis-je alors en moi-même, que la délicatesse de ces dames soit si grande, et qu'elles soient si vindicatives pour une faute si légère!» J'aimois cependant ma femme, malgré sa cruauté, et je ne laissai pas de la plaindre.
a Un jour l'esclave me dit : « Votre épouse est guérie, elle est allée au bain, et elle m'a dit qu'elle vous viendroit voir demain. Ainsi, ayez encore patience, et tâchez de vous accommoder à son humeur. C'est d'ailleurs une personne très sage, très raisonnable, et très chérie de toutes les dames qui sont
auprès de Zobéide, notre respectable maîtresse. » « Véritablement ma femme vint le lendemain et me dit d'abord : « II faut que je sois bien bonne de venir vous revoir après l'offense que vous m'avez faite. Mais je ne puis me résoudre à me réconcilier avec vous que je ne vous aie puni comme vous le méritez, pour ne vous être pas lavé les mains après avoir mangé d'un ragoût à l'ail. » En achevant ces mots, elle appela des dames qui me couchèrent par terre par son ordre, et, après qu'elles m'eurent lié, elle prit un rasoir, et eut la barbarie de me couper elle-même les quatre pouces. Une des dames appliqua d'une certaine racine pour arrêter le sang; mais cela n'empêcha pas que je ne m'évanouisse par la quantité que j'en avois perdue et par le mal que j'avois souffert.
« Je revins de mon évanouissement, et l'on me donna du vin à boire pour me faire reprendre des forces. « Ah ! Madame, dis-je alors à mon épouse, si jamais il m'arrive de manger d'un ragoût h l'ail, je vous jure qu'au lieu d'une fois je me laverai les mains six vingts fois avec de l'alcali, de la cendre de la même plante et du savon. — Hé bien, dit ma femme, à cette condition, je veux bien oublier le passé, et vivre avec vous comme avec mon mari. »
« Voilà, Messeigneurs, ajouta le marchand de Bagdad en s'adressant à la compagnie, la raison
lôO HISTOIRE DU PETIT BOSSU
pourquoi vous avez vu que j'ai refusé de manger du ragoût à l'ail qui étoit devant moi »
Le jour qui commençoit à paroître ne permit pas à Scheherazade d'en dire davantage cette nuit; mais le lendemain elle reprit la parole dans ces termes :
CXLIXc NUIT
Sire, le marchand de Bagdad acheva de raconter ainsi son histoire :
« Les dames n'appliquèrent pas seulement sur mes plaies de la racine que j'ai dite pour étancher le sang, elles y mirent aussi du baume de la Mecque, qu'on ne pouvoit pas soupçonner d'être falsifié, puisqu'elles l'avoient pris dans l'apothicairerie du calife. Par la vertu de ce baume admirable, je fus parfaitement guéri en peu de jours, et nous demeurâmes ensemble, ma femme et moi, dans la même union que si je n'eusse jamais mangé de ragoût à l'ail. Mais, comme j'avois toujours joui de ma liberté, je m'ennuj'ois fort d'être enfermé dans le palais du calife; néanmoins je n'en voulois rien témoigner à mon épouse, de peur de lui déplaire. Elle s'en aperçut; elle ne demandoit pas mieux elle-même que d'en sortir. La reconnoissance seule la retenoit auprès de Zobéide.
Mais elle avoit de l'esprit, et elle représenta si bien à sa maîtresse la contrainte oi!i j'étois de ne pas vivre dans la ville avec les gens de ma condition comme j'avois toujours fait, que celte bonne princesse aima mieux se priver du plaisir d''avoir auprès d'elle sa favorite que de ne lui pas accorder ce que nous souhaitions tous deux également.
tt C'est pourquoi, un mois après notre mariage, je vis paroître mon épouse avec plusieurs eunuques qui portoient chacun un sac d'argent. Quand ils se furent retirés : « Vous ne m'avez rien marqué, dit-elle, de l'ennui que vous cause le séjour de la cour; mais je m'en suis fort bien aperçue, et j'ai heureusement trouvé moyen de vous rendre content. Zobéide, ma maîtresse, nous permet de nous retirer du palais, et voilà cinquante mille sequins dont elle nous fait présent pour nous mettre en état (Je vivre commodément dans la ville. Prenezen dix mille, et allez nous acheter une maison. »
« J'en eus bientôt trouvé une pour cette somme, et, l'ayant fait meubler magnifiquement, nous y allâmes loger. Nous prîmes un grand nombre d'esclaves de l'un et de l'autre sexe, et nous nous donnâmes un fort bel équipage. Enfin, nous commençâmes à mener une vie fort agréable; mais elle ne fut pas de longue durée. Au bout d'un an, ma femme tomba malade, et mourut en peu de jours.
« J'aurois pu me remarier et continuer de vivre honorablement à Bagdad; mais l'envie de voir le monde m'inspira un autre dessein. Je vendis ma maison, et, après avoir acheté plusieurs sortes de marchandises, je me joignis à une caravane, et passai en Perse. De là, je pris la route de Samarcande, d'oii je suis venu m'établir en cette ville. »
« Voilà, Sire, dit le pourvoyeur qui parloit au sultan de Casgar, l'histoire que raconta hier ce marchand de Bagdad à la compagnie où je me trouvai. — Cette histoire, dit le sultan, a quelque chose d'extraordinaire ; mais elle n'est pas comparable à celle du petit bossu. » Alors le médecin juif, s'étant avancé, se prosterna devant le trône de ce prince, et lui dit en se relevant : « Sire, si Votre Majesté veut avoir aussi la bonté de m'écouter, je me flatte qu'elle sera satisfaite de l'histoire que j'ai à lui conter. — Hé bien, parle, lui dit le sultan; mais, si elle n'est pas plus surprenante que celle du bossu, n'espère pas que je te donne la vie »
La sultane Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'il étoit jour. La nuit suivante elle reprit ainsi son discours :
HISTOIRE RACONTEE PARLE MEDECIN JUIF (Nuit,CLIV. )