‹ Les Mille & une nuits (volume 4)Chapitre 29 sur 37 · Q.UE RACONTA LE MÉDECIN JUIF · texte numérisé non relu

Q.UE RACONTA LE MÉDECIN JUIF

« Sire, pendant que j'étudiois en médecine à Damas et que je commençois à y exercer ce bel art avec quelque réputation, un esclave me vint quérir pour aller voir un malade chez le gouverneur de la ville. Je m'y rendis, et l'on m'introduisit dans une chambre où je trouvai un jeune homme très bien fait, fort abattu du mal qu'il souffroit. Je le saluai en m'asseyant près de lui; il ne répondit point à mon compliment, mais il me fît signe des yeux pour me marquer qu'il m'entendoit et qu'il me remercioit. « Seigneur, lui dis-je, je vous prie de me donner la main, que je vous tâte le pouls.» Au lieu de me tendre la main droite, il me présenta la gauche, de quoi je fus extrêmement surpris. « Voilà, dis-je en moi-même, une grande ignorance, de ne savoir pas que Ton présente la main

droite à un médecin, et non pas la gauche. » Je ne laissai pas de lui tâter le pouls, et, après avoir écrit une ordonnance, je me retirai.

« Je continuai mes visites pendant neuf jours; et, toutes les fois que je lui voulus tâter le pouls, il me tendit la main gauche. Le dixième jour, il me parut se bien porter, et je lui dis qu'il n'avoit plus besoin que d'aller au bain. Le gouverneur de Damas, qui étoit présent, pour me marquer combien il étoit content de moi, me fit revêtir en sa présence d'une robe très riche, en me disant qu'il me faisoit médecin de l'hôpital de la ville et médecin ordinaire de sa maison, où je pouvois aller librement manger à sa table quand il me plairoit.

« Le jeune homme me fît aussi de grandes amitiés, et me pria de l'accompagner au bain. Nous y entrâmes; et, quand ses gens Feurent déshabillé, je vis que la main droite lui manquoit. Je remarquai même qu'il n'y avoit pas longtemps qu'on la lui avoit coupée : c'étoit aussi la cause de sa maladie que l'on m'avoit cachée; et, tandis qu'on y appliquoit des médicamens propres à le guérir promptement, on m'avoit appelé pour empêcher que la fièvre qui l'avoir pris n'eût de mauvaises suites. Je fus assez surpris et fort affligé de le voir en cet état ; il le remarqua bien sur mon visage. « Médecin, me dit-il, ne vous étonnez pas de me voir la main coupée; je vous en dirai quel-

HISTOIRE q,i;e raconta le médecin 193

que jour le sujet, et vous entendrez une histoire des plus surprenantes. »

« Après que nous fûmes sortis du bain, nous nous mîmes à table, nous nous entretînmes ensuite, et il me demanda s'il pouvoit, sans altérer sa santé, s'aller promener hors de la ville, au jardin du gouverneur. Je lui répondis que non seulement il le pouvoit, mais qu'il lui étoit même très salutaire de prendre l'air. « Si cela est, répliqua-t-il, et que vous vouliez bien me tenir compagnie, je vous conterai là mon histoire. » Je repartis que j'étois tout à lui le reste de la journée. Aussitôt, il commanda à ses gens d'apporter de quoi faire la collation ; puis nous partîmes et nous nous rendîmes au jardin du gouverneur. Nous y fîmes deux ou trois tours de promenade; et, après nous être assis sur un tapis que ses gens étendirent sous un arbre qui faisoit un bel ombrage, le jeune homme me fit de cette sorte le récit de son histoire :

« Je suis né à Mossoul, et ma famille est une des plus considérables de la ville. Mon père étoit l'aîné de dix enfans que mon aïeul laissa, en mourant, tous en vie et mariés. Mais, de ce grand nombre de frères, mon père fut le seul qui eut des enfans, encore n'eul-il que moi. Il prit un très grand soin de mon éducation, et me fît apprendre tout ce qu'un enfant de ma condition ne devoit pas ignorer — »

Les Mille et une Nuits. III. 2 5

« Mais, Sire, dit Scheherazade en se reprenant en cet endroit, l'aurore qui paroît m'impose silence. » A ces mots elle se tut, et le sultan se leva.

Page 1