‹ Les Mille & une nuits (volume 4)Chapitre 34 sur 37 · HISTOIRE (T^UE RACONTA LE MEDECIN · texte numérisé non relu

HISTOIRE (T^UE RACONTA LE MEDECIN

fatigue de mon voyage; après quoi, je commençai à voir les gens avec qui j'avois fait autrefois connoissance. Je m'abandonnai à toutes sortes de plaisirs, et insensiblement je dépensai tout mon argent. Dans cette situation, au lieu de vendre mes meubles, je résolus de me défaire du collier; mais je me connoissois si peu en perles que je m'y pris fort mal, comme vous l'allez entendre.

« Je me rendis au bezestain, où, tirant à part un crieur et lui montrant le collier, je lui dis que je le voulois vendre et que je le priois de le faire voir aux principaux joailliers. Le crieur fut surpris de voir ce bijou. « Ah! la belle chose! s'écriat-il après l'avoir regardé longtemps avec admiration. Jamais nos marchands n'ont rien vu de si riche ! Je vais leur faire un grand plaisir, et vous ne devez pas douter qu'ils ne le mettent à un haut prix à l'envi l'un de l'autre. » Il me mena à une boutique, et il se trouva que c'étoit celle du propriétaire de ma maison. « Attendez-moi ici, me dit le crieur, je reviendrai bientôt vous apporter la réponse. »

a Tandis qu'avec beaucoup de secret il alla de marchand en marchand montrer le collier, je m'assis près du joaillier qui fut bien aise de me voir, et nous commençâmes à nous entretenir de choses indifférentes. Le crieur revint, et, me prenant en particulier, au lieu de me dire qu'on estimoit le les Mille et une Nuits. III. 27

collier pour le moins deux mille scherifs, il m'assura qu'on n'en vouloit donner que cinquante. « C'est qu'on m'a dit, ajouta-t-il, que les perles étoient fausses : voyez si vous voulez le donner à ce prix-là. » Comme je le crus sur sa parole et que j'avois besoin d'argent : « Allez, lui dis-je; je m'en rapporte à ce que vous me dites, et à ceux qui s'y connoissent mieux que moi : livrez-le, et m'en apportez l'argent tout à l'heure. »

« Le crieur m'étoit venu offrir cinquante scherifs de la part du plus riche joaillier du bezestain, qui n'avoit fait cette offre que pour me sonder et savoir si je connoissois bien la valeur de ce que je mettois en vente. Ainsi, il n'eut pas plus tôt appris ma réponse qu'il mena le crieur avec lui chez le lieutenant de police, à qui montrant le collier : « Seigneur, dit-il, voilà un collier qu'on m"'a volé; et le voleur, déguisé en marchand, a eu la hardiesse de venir l'exposer en vente, et il est actuellement dans le bezestain. Il se contente, poursuivit-il, de cinquante scherifs pour un joyau qui en vaut deux mille: rien ne sauroit mieux prouver que c'est un voleur. »

« Le lieutenant de police m'envoya arrêter surle-champ ; et, lorsque je fus devant lui, il me demanda si le collier qu'il tenoit à la main n'étoitpas celui que je venois de mettre en vente au bezestain. Je lui répondis qu'oui. « Et est-il vrai, reprit-

il, que vous le voulez livrer pour cinquante scherifs? » J'en demeurai d'accord. « Hé bien, dit-il alors d'un ton moqueur, qu'on lui donne la bastonnade : il nous dira bientôt, avec son bel habit de marchand, qu'il n'est qu'un franc voleur; qu'on le batte jusqu'à ce qu'il l'avoue. » La violence des coups de bâton me fit faire un mensonge : je confessai, contre la vérité, que j'avois volé le collier ; et aussitôt le lieutenant de police me fit couper la main.

a Cela causa un grand bruit dans le bezestain, et je fus à peine de retour chez moi que je vis arriver le propriétaire de la maison. « Mon fils, me dit-il, vous paroissez un jeune homme si sage et si bien élevé, comment est-il possible que vous ayez commis une action aussi indigne que celle dont je viens d'entendre parler ? Vous m'avez instruit vous-même de votre bien, et je ne doute pas qu'il ne soit tel que vous me l'avez dit. Que ne m'avezvous demandé de l'argent ?je vous en aurois prêté; mais, après ce qui vient d'arriver, je ne puis souffrir que vous logiez plus longtemps dans ma maison : prenez votre parti ; allez chercher un autre logement. » Je fus extrêmement mortifié de ces paroles; je priai le joaillier, les larmes aux yeux, de me permettre de rester encore trois jours dans sa maison ; ce qu'il m'accorda.

« Hélas ! m'écriai-je, quel malheur et quel af-

front ! Oserai-je retourner à Mossoul ? Tout ce que je pourrai dire à mon père sera-t-il capable de lui persuader c|ue je suis innocent? »

Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle vit paroître le jour. Le lendemain elle continua cette histoire dans ces termes :

CLVie NUIT,

« Trois jours après que ce malheur me fut arrivé, dit le jeune homme de Mossoul, je vis avec étonnement entrer chez moi une troupe de gens du lieutenant de police avec le propriétaire de ma maison et le marchand qui m'avoit accusé faussement de lui avoir volé le collier de perles. Je leur demandai ce qui les amenoit ; mais, au lieu de me répondre, ils me lièrent et garrottèrent en m'accablant d'injures et en me disant que le collier appartenoit au gouverneur de Damas, qui l'avoit perdu depuis plus de trois ans, et qu'en même temps une de ses filles avoit disparu. Jugez de l'état où je me trouvai en apprenant cette nouvelle ! Je pris néanmoins ma résolution. « Je dirai la vérité au gouverneur, disois-je en moi-même; ce sera à lui de me pardonner ou de me faire mourir. »

« Lorsqu'on m'eut conduit devant lui, je remar-

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quai qu'il me regarda d'un œil de compassion, et j'en tirai un bon augure. Il me fit délier; et puis s'adressant au marchand joaillier, mon accusateur, et au propriétaire de ma maison : « Est-ce là, leur ditil , l'homme qui a exposé en vente le collier de perles ? » Ils ne lui eurent pas plus tôt répondu que oui qu'il dit : « vîe suis assuré qu'il n'a pas volé le collier, et je suis fort étonné qu'on lui ait fait une si grande injustice. » Rassuré par ces paroles : (' Seigneur, m'écriai-je, je vous jure que je suis en effet très innocent. Je suis persuadé même que le collier n'a jamais appartenue mon accusateur, que je n'ai jamais vu, et dont l'horrible perfidie est cause qu'on m'a traité si indignement. Il est vrai que j'ai confessé que j'avois fait le vol; mais j'ai fait cet aveu contre ma conscience^ pressé par les tourmens, et pour une raison que je suis prêt à vous dire, si vous avez la bonté de vouloir m'écouter. — J'en sais déjà assez, répliqua le gouverneur, pour vous rendre tout à Theure une partie de la justice qui vous est due. Qu'on ôte d'ici, continua-t-il, le faux accusateur, et qu'il souffre le même supplice qu'il a fait souffrir à ce jeune homme dont l'innocence m'est connue. »

« On exécuta sur-le-champ l'ordre du gouverneur. Le marchand joaillier fut emmené et puni comme il le méritoit. Après cela, le gouverneur, ayant fait sortir tout le monde, médit : « Mon fils,

racontez-moi sans crainte de quelle manière ce collier est tombé entre vos mains, et ne me déguisez rien. » Alors, je lui découvris tout ce cjui s'étoit passé, et lui avouai que j'avois mieux aimé passer pour un voleur que de révéler cette tragique aventure. « Grand Dieu ! s'écria le gouverneur dès que j'eus achevé déparier, vosjugemens sont incompréhensibles, et nous devons nous y soumettre sans murmure. Je reçois avec une soumission entière le coup dont il vous a plu de me frapper. » Ensuite, m'adressant la parole : a Mon fils, me dit-il, après avoir écouté la cause de votre disgrâce, dont je suis très affligé, je veux vous faire aussi le récit de la mienne. Apprenez que je suis père de ces deux dames dont vous venez de m'entretenir »

En achevant ces derniers mots, Scheherazade vit paroîcre le jour ; elle interrompit sa narration, et, sur la fin de la nuit suivante, elle la continua de cette manière :

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