‹ Les Mille & une nuits (volume 4)Chapitre 6 sur 37 · C NUIT · texte numérisé non relu

C NUIT

Sire, dit-elle, le vizir Giafar, continuant de parler au calife :

« Bedreddin Hassan, poursuivit-il, se trouvant près des joueurs d'instrumens, des danseurs et des danseuses, qui marchoient immédiatement devant le bossu, tiroit de temps en temps de sa bourse des poignées de sequins qu'il leur distribuoit. Comme il faisoit ses largesses avec une grâce sans pareille et un air très obligeant, tous ceux qui les recevoient jetoient les yeux sur lui ; et, dès qu'ils l'avoient envisagé, ils le trouvoient si bien fait et si beau qu'ils ne pouvoient plus en détourner leurs regards.

« On arriva enfin à la porte du vizir Schemseddin Mohammed, oncle de Bedreddin Hassan, qui étoit bien éloigné de s'imaginer que son neveu fût si près de lui. Des huissiers, pour empêcher la confusion, arrêtèrent tous les esclaves qui portoient des flambeaux, et ne voulurent pas les laisser entrer. Ils repoussèrent même Bedreddin Hassan ; mais les joueurs d'instrumens, pour qui la porte étoit ouverte, s'arrêtèrent en protestant qu'ils n'entreroient pas si on ne le laissoit entrer avec eux. « Il n'est pas du nombre des esclaves,

disoient-ils ; il n'y a qu'à le regarder pour en être persuadé. C'est sans doute un jeune étranger qui veut voir par curiosité les cérémonies que l'on observe aux noces en cette ville. » En disant cela, ils le mirent au milieu d'eux, et le firent entrer malgré les huissiers. Ils lui ôtèrent son flambeau qu'ils donnèrent au premier qui se présenta; et, après l'avoir introduit dans la salle, ils le placèrent à la droite du bossu, qui s'assit sur un trône magnifiquement orné près de la fille du vizir.

a On la voyoit parée de tous ses atours; mais il paroissoit sur son visage une langueur, ou plutôt une tristesse mortelle, dont il n'étoit pas difficile de deviner la cause en voyant à côté d'elle un mari si difforme et si peu digne de son amour. Le trône de ces époux si mal assortis étoit au milieu d'un sofa. Les femmes des émirs, des vizirs, des officiers de la chambre du sultan, et plusieurs autres dames de la cour et de la ville, étoient assises de chaque côté un peu plus bas, chacune selon son rang, et toutes habillées d'une manière si avantageuse et si riche que c'étoit un spectacle très agréable à voir. Elles tenoient de grandes bougies allumées.

« Lorsqu'elles virent entrer Bedreddin Hassan,

elles jetèrent les yeux sur lui; et, admirant sa

taille, son air et la beauté de son visage, elles ne

pouvoient se lasser de le regarder. Quand il fut

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5o HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI

assis, il n'y en eut pas une qui ne quittât sa place pour s'approcher de lui et le considérer de plus près; et il n'y en eut guère qui, en se retirant pour aller reprendre leurs places, ne se sentissent agitées d'un tendre mouvement.

a La différence qu'il y avoit entre Bedreddin Hassan et le palefrenier bossu, dont la figure faisoit horreur, excita des murmures dans l'assemblée. « C'est à ce beau jeune homme, s'écrièrent les dames, qu'il faut donner notre épousée, et non pas à ce vilain bossu. » Elles n'en demeurèrent pas là ; elles osèrent faire des imprécations contre le sultan, qui, abusant de son pouvoir absolu, unissoit la laideur avec la beauté. Elles chargèrent aussi d'injures le bossu, et lui firent perdre contenance, au grand plaisir des spectateurs, dont les huées interrompirent pour quelque temps la symphonie qui se faisoit entendre dans la salle. A la fin, les joueurs d'instrumens recommencèrent leurs concerts, et les femmes qui avoient habillé la mariée s'approchèrent d'elle »

En prononçant ces dernières paroles^ Scheherazade remarqua qu'il étoit jour. Elle garda aussitôt le silence; et la nuit suivante elle reprit ainsi son discours :

La cent et unième et la cent deuxième Nuit sont em-

ET DE BEDREDDIN HASSAN 5r

ployées dans l'original à la description de sept robes et de sept parures différentes, dont la fille du vizir Schemseddin Mohammed changea au son des instrumens. Comme cette description ne m'a point paru agréable, et que d'ailleurs elle est accompagnée de vers qui ont, à la vérité, leur beauté en arabe, mais que les François ne pourroient goûter, je n'ai pas jugé à propos de traduire ces deux Nuits.

CIIP NUIT.

Sire, dit Scheherazade au sultan des Indes, Votre Majesté n'a pas oublié que c'est le grand-vizir Giafar qui parle au calife Haroun-al-Raschid.

« A chaque fois, poursuivit-il, que la nouvelle mariée changeoit d'habits, elle se levoit de sa place, et, suivie de ses femmes, passoit devant le bossu sans daigner le regarder, et alloit se présenter devant Bedreddin Hassan, pour se montrer à lui dans ses nouveaux atours. Alors, Bedreddin Hassan, suivant l'instruction qu'il avoit reçue du génie, ne manquoit pas de mettre la main dans sa bourse, et d'en tirer des poignées de sequins qu'il distribuoit aux femmes qui accompagnoient la mariée. Il n'oublioit pas les joueurs et les danseurs, il leur en jetoit aussi. C'étoit un plaisir de voir comme ils se poussoient les uns les autres pour en ramasser; ils lui en témoignèrent de la reconnoissance, et lui marquoient par signes

Sa HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI

qu'ils vouloient que la jeune épouse fût pour lui, et non pas pour le bossu. Les femmes qui étoient autour d'elle lui disoient la même chose, et ne se soucioient guère d'être entendues du bossu, à qui elles faisoient mille niches; ce qui divertissoit fort tous les spectateurs.

« Lorsque la cérémonie de changer d'habits tant de fois fut achevée, les joueurs d'instrumens cessèrent de jouer, et se retirèrent en faisant signe à Bedreddin Hassan de demeurer. Les dames firent la même chose en se retirant après eux avec tous ceux qui n'étoient pas de la maison. La mariée entra dans un cabinet, oii ses femmes la suivirent pour la déshabiller, et il ne resta plus dans la salle que le palefrenier bossu, Bedreddin Hassan, et quelques domestiques. Le bossu, qui en vouloit furieusement à Bedreddin qui lui faisoit ombrage, le regarda de travers, et lui dit : « Et toi, qu'attends-tu? Pourquoi ne te retires-tu pas comme les autres? Marche. » Comme Bedreddin n'avoit aucun prétexte pour demeurer là, il sortit assez embarrassé de sa personne; mais il n'étoit pas hors du vestibule que le génie et la fée se présentèrent à lui et l'arrêtèrent : « Oii allez-vous? lui dit le génie. Demeurez : le bossu n'est plus dans la salle, il en est sorti pour quelque besoin; vous n'avez qu'à y rentrer et à vous introduire dans la chambre de la mariée. Lorsque vous serez seul avec elle.

dites-lui hardiment que vous êtes son mari; que l'intention du sultan a été de se divertir du bossu, et que, pour apaiser ce mari prétendu, vous lui avez fait apprêter un bon plat de crème dans son écurie. Dites-lui là-dessus tout ce qui vous viendra dans l'esprit pour la persuader. Etant fait comme vous êtes, cela ne sera pas difficile, et elle sera ravie d'avoir été trompée si agréablement. Cependant nous allons donner ordre que le bossu ne rentre et ne vous empêche de passer la nuit avec votre épouse : car c'est la vôtre, et non pas la sienne. »

« Pendant que le génie encourageoit ainsi Bedreddin et l'instruisoit de ce qu'il devoit faire, le bossu étoit véritablement sorti de la salle. Le génie s'introduisit où il étoit, prit la figure d'un gros chat noir, et se mit à miauler d'une manière épouvantable. Le bossu cria après le chat, et frappa des mains pour le faire fuir; mais le chat, au lieu de se retirer, se roidit sur ses pattes, fit briller des yeux enflammés, et regarda fièrement le bossu en miaulant plus fort qu'auparavant, et en grandissant de manière qu'il parut bientôt gros comme un ânon. Le bossu, à cet objet, voulut crier au secours; mais la frayeur l'avoit tellement saisi qu'il demeura la bouche ouverte sans pouvoir proférer une parole. Pour ne lui pas donner de relâche, le génie se changea à l'instant en un puissant buffle,

et, sous cette forme, lui cria d'une voix qui redoubla sa peur : Vilain bossu! A ces mots, l'effrayé palefrenier se laissa tomber sur le pavé, et, se couvrant la tète de sa robe pour ne pas voir cette bête effroyable, il lui répondit en tremblant : « Prince souverain des buffles, que demandez-vous de moi?

— Malheur à toi! lui repartit le génie : tu as la témérité d'oser te marier avec ma maîtresse! — Eh! Seigneur! dit le bossu, je vous supplie de me pardonner : si je suis criminel, ce n'est que par ignorance; je ne savois pas que cette dame eût un buffle pour amant. Commandez-moi ce qui vous plaira, je vous jure que je suis prêt à vous obéir.

— Par la mort, répliqua le génie, si tu sors d'ici, ou que tu ne gardes pas le silence jusqu'à ce que le soleil se lève; si tu dis le moindre mot, je t'écraserai la tête. Alors, je te permets de sortir de cette maison; mais je t'ordonne de te retirer bien vite sans regarder derrière toi; et, si tu as l'audace d'y revenir, il t'en coûtera la vie. » En achevant ces paroles, le génie se transforma en homme, prit le bossu par les pieds, et, après Tavoir levé la tête en bas contre le mur : « Si tu branles, ajouta-t-il, avant que le soleil soit levé, comme je te l'ai déjà dit, je te prendrai par les pieds et je te casserai la tête en mille pièces contre cette muraille. »

« Pour revenir à Bedreddin Hassan, encouragé par le génie et par la présence de la fée, il étoit

rentré dans la salle, et s'étoit coulé dans la chambre nuptiale, où il s'assit en attendant le succès de son aventure. Au bout de quelque temps la mariée arriva, conduite par une bonne vieille, qui s'arrêta à la porte, exhortant le mari à bien faire son devoir, sans regarder si c'étoit le bossu ou un autre; après quoi elle la ferma et se retira.

« La jeune épouse fut extrêmement surprise de voir, au lieu du bossu, Bedreddin Hassan, qui se présenta à elle de la meilleure grâce du monde. « Hé quoi! moucher ami, lui dit-elle, vous êtes ici à l'heure qu'il est? il faut donc que vous soyez camarade de mon mari. — Non, Madame, répondit Bedreddin, je suis d'une autre condition que ce vilain bossu. — Mais, reprit-elle, vous ne prenez pas garde que vous parlez mal de mon époux. — Lui, votre époux, Madame! repartit-il. Pouvez-vous conserver si longtemps cette pensée? Sortez de votre erreur : tant de beautés ne seront pas sacrifiées au plus méprisable de tous les hommes. C'est moi, Madame, qui suis l'heureux mortel à qui elles sont réservées. Le sultan a voulu se divertir en faisant cette supercherie au vizir votre père, et il m'a choisi pour votre véritable époux. Vous avez pu remarquer combien les dames, les joueurs d'instrumens, les danseurs, vos femmes et tous les gens de votre maison, se sont réjouis de cette comédie. Nous avons renvoyé le malheureux bossu, qui

mange à l'heure qu'il est un plat de crème dans son écurie, et vous pouvez compter que jamais il ne paioîtra devant vos beaux yeux. )>

« A ce discours, la fille du vizir, qui ctoit entrée plus morte que vive dans la chambre nuptiale, changea de visage, prit un air gai, qui la rendit si belle que Bedreddin en fut charmé. « Je ne m'atîendois pas, lui dit-elle, à une surprise si agréable, et je m'étois déjà condamnée à être malheureuse tout le reste de ma vie. Mais mon bonheur est d'autant plus grand que je vais posséder en vous un homme digne de ma tendresse. » En disant cela, elle acheva de se déshabiller et se mit au lit. De son côté, Bedreddin Hassan, ravi de se voir possesseur de tant de charmes, se déshabilla promptement. il mit son habit sur un siège et sur la bourse que le juif lui avoit donnée, laquelle étoit encore pleine, malgré tout ce qu'il en avoit tiré. Il ôta aussi son turban pour en prendre un de nuit qu'on avoit préparé pour le bossu, et il alla se coucher en chemise et en caleçon. Le caleçon étoit de satin bleu, et attaché avec un cordon tissu d'or. »

L'aurore, qui se faisoit voir, obligea Scheherazade à s'arrêter. La nuit suivante, ayant été réveillée à l'heure ordinaire, elle reprit le fil de cette histoire, et la continua dans ces termes :

Cive NUIT.

<( Lorsque les deux amans se furent endormis, poursuivit le grand-vizir Giafar, le génie, qui avoit rejoint la fée, lui dit qu'il étoit temps d'achever ce qu'ils avoient si bien commencé et conduit jusqu'alors. « Ne nous laissons pas surprendre, ajouta-t-il, par le jour qui paroîtra bientôt; allez et enlevez le jeune homme sans l'éveiller. »

« La fée se rendit dans la chambre des amans, qui dormoient profondément, enleva Bedreddin Hassan dans l'état où il étoit, c'est-à-dire en chemise et en caleçon; et, volant avec le génie, d'une vitesse merveilleuse, jusqu'à la porte de Damas en Syrie, ils y arrivèrent précisément dans le temps que les ministres des mosquées préposés pour cette fonction appeloient le peuple à haute voix à la prière de la pointe du jour. La fée posa doucement à terre Bedreddin, et, le laissant près de la porte, s'éloigna avec le génie.

« On ouvrit la porte de la ville , et les gens qui s'étoient déjà assemblés en grand nombre pour sortir furent extrêmement surpris de voir Bedreddin Hassan étendu par terre, en chemise et en caleçon. L'un disoit : « Il a tellement été pressé de sortir de chez sa maîtresse qu'il n'a pas eu le temps de

s'habiller. — Voyez un peu, disoit l'autre, à quels accidens on est exposé : il aura passé une bonne partie de la nuit à boire avec ses amis ; il se sera enivré, sera sorti ensuite pour quelque nécessité, et, au lieu de rentrer, il sera venu jusqu'ici sans savoir ce qu'il faisoit, et le sommeil l'y aura surpris. » D'autres en parloient autrement, et personne ne pouvoit deviner par quelle aventure il se trouvoit là. Un petit vent qui commençoit alors à souffler leva sa chemise, et laissa voir sa poitrine qui étoit plus blanche que la neige. Ils furent tous tellement étonnés de cette blancheur qu'ils firent un cri d'admiration qui réveilla le jeune homme. Sa surprise ne fut pas moins grande que la leur de se voir à la porte d'une ville où il n'étoit jamais venu, et environné d'une foule de gens qui le considéroient avec attention. «Messieurs, leur dit-il, apprenez-moi de grâce où je suis et ce que vous souhaitez de moi. » L'un d'entre eux prit la parole et lui répondit : « Jeune homme, on vient d'ouvrir la porte de cette ville, et, en sortant, nous vous avons trouvé couché ici dans l'état où vous voilà. Nous nous sommes arrêtés à vous regarder. Est-ce que vous avez passé ici la nuit? Et savez-vous bien que vous êtes à une des portes de Damas ? — A une des portes de Damas ! répliqua Bedreddin. Vous vous moquez de moi : en me couchant cette nuit, j'étois au Caire. » A ces mots, quelques-uns, touchés de

ET DE BEDREDDIN HASSAN Sg

compassion, dirent que c'étoit dommage qu'un jeune homme si bien fait eût perdu l'esprit, et ils passèrent leur chemin.

« Mon fils, lui dit un bon vieillard, vous n'y pensez pas : puisque vous êtes ce matin à Damas, comment pouviez-vous être hier au soir au Caire? Cela ne peut pas être. — Cela est pourtant très vrai, repartit Bedreddin ; et je vous jure même que je passai toute la journée d'hier à Balsora. » A peine eut-il achevé ces paroles que tout le monde fit un grand éclat de rire et se mit à crier : « C'est un fou, c'est un fou! » Quelques-uns néanmoins le plaignoient à cause de sajeunesse, et un homme de la compagnie lui dit: « Mon fils, il faut que vous ayez perdu la raison ; vous ne songez pas à ce que vous dites : est-il possible qu'un homme soit le jour à Balsora, la nuit au Caire, et le matin à Damas? Vous n'êtes pas sans doute bien éveillé; rappelez vos esprits. — Ce que je dis, reprit Bedreddin Hassan, est si véritable qu'hier au soir j'ai été marié dans la ville du Caire. » Tous ceux qui avoient ri auparavant redoublèrent leurs ris à ce discours. « Prenez-y bien garde, lui dit la même personne qui venoit de lui parler, il faut que vous ayez rêvé tout cela, et que cette illusion vous soit restée dans l'esprit. — Je sais bien ce que je dis, répondit le jeune homme. Dites-moi vous-même comment il est possible que je sois allé en songe au

Caire, où je suis persuadé que j'ai été effectivement, où l'on a par sept fois amené devant moi mon épouse parée d'un nouvel habillement chaque fois, et où enfin j'ai vu un affreux bossu qu'on prétendoit lui donner. Apprenez-moi encore ce que sont devenus ma robe, mon turban et la bourse de sequins que j'avois au Caire. »

« Quoiqu'il assurât que toutes ces choses étoient réelles, les personnes qui l'écoutoient n'en firent que rire; ce qui le troubla de sorte qu'il ne savoit plus lui-même ce qu'il devoit penser de tout ce qui lui étoit arrivé »

Le jour qui commençoit à éclairer l'appartement de Schahriar imposa silence à Scheherazade, qui continua ainsi son récit le lendemain :

CVe NUIT.

« Sire, dit-elle, après que Bedreddin Hassan se fut opiniâtre à soutenir que tout ce qu'il avoit dit étoit véritable, il se leva pour entrer dans la ville, et tout le monde le suivit en criant : « C'est un fou I c'est un fou ! » A ces cris, les uns mirent la tête aux fenêtres, les autres se présentèrent à leurs portes; et d'autres, se joignant à ceux qui environnoient Bedreddin, crioient comme eux : «C'est

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un fou! » sans savoir de quoi il s'agissoit. Dans l'embarras où étoit ce jeune homme, il arriva devant la maison d'un pâtissier qui ouvroit sa boutique, et il entra dedans pour se dérober aux huées du peuple qui le suivoit.

« Ce pâtissier avoit été autrefois chef d'une troupe d'Arabes vagabonds qui détroussoient les caravanes; et, quoiqu'il fût venu s'établir à Damas, où il ne donnoit aucun sujet de plainte contre lui, il ne laissoit pas d'être craint de tous ceux qui le connoissoient. C'est pourquoi, dès le premier regard qu'il jeta sur la populace qui suivoit Bedreddin, il la dissipa. Le pâtissier, voyant qu'il n'y avoit plus personne, fit plusieurs questions au jeune homme ; il lui demanda qui il étoit, et ce qui l'avoit amené à Damas. Bedreddin Hassan ne lui cacha ni sa naissance ni la mort du grand-vizir son père; il lui conta ensuite de quelle manière il étoit sorti de Balsora, et comment, après s'être endormi la nuit précédente sur le tombeau de son père, il s'étoit trouvé à son réveil au Caire, où il avoit épousé une dame. Enfin, il lui marqua la surprise où il étoit de se voir à Damas sans pouvoir comprendre toutes ces merveilles.

« Votre histoire est des plus surprenantes, lui dit le pâtissier ; mais, si vous voulez suivre mon conseil, vous ne ferez confidence à personne de toutes les choses que vous venez de me dire, et

VOUS attendrez patiemment que le Ciel daigne finir les disgrâces dont il permet que vous soyez affligé. Vous n'avez qu'à demeurer avec moi jusqu'à ce temps-là; et, comme je n'ai pas d'enfans, je suis prêt à vous reconnoître pour mon fils, si vous y consentez. Après que je vous aurai adopté, vous irez librement par la ville, et vous ne serez plus exposé aux insultes de la populace. »

« Quoique cette adoption ne fît pas honneur au fils d'un grand-vizir, Bedreddin ne laissa pas d'accepter la proposition du pâtissier, jugeant bien que c'étoit le meilleur parti qu'il devoit prendre dans la situation où étoit sa fortune. Le pâtissier le fit habiller, prit des témoins, et alla déclarer devant un cadi qu'il le reconnoissoit pour son fils; après quoi Bedreddin demeura chez lui sous le simple nom de Hassan, et apprit la pâtisserie.

« Pendant que cela se passoit à Damas, la fille de Schemseddin Mohammed se réveilla, et, ne trouvant pas Bedreddin auprès d'elle, crut qu'il s'étoit levé sans vouloir interrompre son repos, et qu'il reviendroit bientôt. Elle attendoit son retour, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed, son père, vivement touché de l'afîront qu'il croyoit avoir reçu du sultan d'Egypte, vint frapper à la porte de son appartement, résolu de pleurer avec elle sa triste destinée. Il l'appela par son nom; et elle n'eut pas plus tôt entendu sa voix qu'elle se

leva pour lui aller ouvrir la porte. Elle lui baisa la main, et le reçut d'un air si satisfait que le vizir, qui s'attendoit à la trouver baignée de pleurs et aussi affligée que lui, en fut extrêmement surpris. « Malheureuse ! lui dit-il en colère, est-ce ainsi que tu parois devant moi? Après l'affreux sacrifice que tu viens de consommer, peux-tu m'offrir un visage si content ? »

Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce que le jour parut. La nuit suivante, elle reprit son discours, et dit au sultan des Indes :

CVie NUIT.

Sire, le grand-vizir Giafar, continuant de raconter l'histoire de Bedreddin Hassan :

« Quand la nouvelle mariée, poursuivit-il, vit que son père lui reprochoit la joie qu'elle faisoit paroître, elle lui dit : « Seigneur, ne me faites point, de grâce, un reproche si injuste : ce n'est pas le bossu que je déteste plus que la mort, ce n'est pas ce monstre que j'ai épousé. Tout le monde lui a fait tant de confusion qu'il a été contraint de s'aller cacher et de faire place à un jeune homme charmant, qui est mon véritable mari. — Quelle fable me contez-vous? interrom-

pit brusquement Schemseddin Mohammed. Quoi! le bossu n'a pas couché cette nuit avec vous? — Non, Seigneur, répondit-elle, je n'ai point couché avec d'autre personne qu'avec le jeune homme dont je vous parle, qui a de grands yeux et de grands sourcils noirs. « A ces paroles, le vizir perdit patience, et se mit dans une furieuse colère contre sa fille. «Ah! méchante! lui dit-il, voulez-vous me faire perdre l'esprit par le discours que vous me tenez? — C'est vous, mon père, repartit-elle, qui me faites perdre l'esprit à moimême par votre incrédulité. — Il n'est donc pas

vrai, répliqua le vizir, que le bossu — Hé!

laissons là le bossu, interrompit-elle avec précipitation. Maudit soit le bossu ! Entendrai-je toujours parler du bossu? Je vous le répète encore, mon père, ajouta-t-elle , je n'ai point passé la nuit avec lui, mais avec le cher époux que je vous dis, et qui ne doit pas être loin d'ici. »

« Schemseddin Mohammed sortit pour l'aller chercher; mais, au lieu de le trouver, il fut dans une surprise extrême de rencontrer le bossu qui avoit la tête en bas, les pieds en haut, dans la même situation où l'avoit mis le génie. « Que veut dire cela? lui dit-il; qui vous a mis en cet état? » Le bossu, reconnoissant le vizir, lui répondit : « Ah î ah ! c'est donc vous qui vouliez me donner en mariage la maîtresse d'un buffle,

l'amoureuse d'un vilain génie ? Je ne serai pas votre dupe, et vous ne m'y attraperez pas. »

Scheherazade en étoit là lorsqu'elle aperçut la première lumière du jour. Quoiqu'il n'y eût pas longtemps qu'elle parlât, elle n'en dit pas davantage cette nuit. Le lendemain, elle reprit ainsi la suite de sa narration, et dit au sultan des Indes :

CVIP NUIT.

Sire, le grand-vizir Giafar, poursuivant son histoire :

« Schemseddin Mohammed, continua-t-il, crut que le bossu extravaguoit quand il l'entendit parler de cette sorte, et il lui dit : « Otez-vous de là, mettez-vous sur vos pieds. — Je m'en garderai bien, repartit le bossu, à moins que le soleil ne soit levé. Sachez qu'étant venu ici hier au soir, il parut tout à coup devant moi un chat noir, qui devint insensiblement gros comme un buffle; je n'ai pas oublié ce qu'il me dit. C'est pourquoi allez à vos affaires et me laissez ici. » Le vizir, au lieu de se retirer, prit le bossu par les pieds et l'obligea à se relever. Cela étant fait, le bossu sortit en courant de toute sa force, sans regarder derrière lui; il se rendit au palais, se fît présenter au Les Mille et une Nuits, III. 9

sultan d'Egypte, et le divertit fort en lui racontant le traitement que lui avoit fait le génie.

« Schemseddin Mohammed retourna dans la chambre de sa fille, plus étonné et plus incertain qu'auparavant de ce qu'il vouloit savoir. « Hé bien, fille abusée, lui dit-il, ne pouvez-vous m'éclaircir davantage sur une aventure qui me rend interdit et confus ? — Seigneur, lui répondit-elle, je ne puis vous apprendre autre chose que ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous dire. Mais voici, ajouta-t-elle, l'habillement de mon époux qu'il a laissé sur cette chaise ; il vous donnera peut-être l'éclaircissement que vous cherchez. » En disant ces paroles, elle présenta le turban de Bedreddin au vizir, qui le prit, et qui, après l'avoir bien examiné de tous côtés : « Je le prendrois, dit-il, pour un turban de vizir s'il n'étoit. à la mode de Mossoul. » Mais, s'apercevant qu'il y avoit quelque chose de cousu entre l'étoffe et la doublure, il demanda des ciseaux ; ayant décousu, il trouva un papier plié. C'étoit le cahier que Noureddin Ali avoit donné en mourant à Bedreddin, son fils, qui l'avoit caché en cet endroit pour le mieux conserver. Schemseddin Mohammed, ayant ouvert le cahier, reconnut le caractère de son frère Noureddin Ali, et lut ce titre : Pour mon fils Bedreddin Hassan. Avant qu'il pût faire ses réflexions, sa fille lui mit entre les mains la bourse qu'elle avoit trou-

vée sous l'habit. Il l'ouvrit aussi, et elle étoit remplie de sequins, comme je l'ai déjà dit : car, malgré les largesses que Bedreddin Hassan avoit faites, elle étoit toujours demeurée pleine par les soins du génie et de la fée. Il lut ces mots sur l'étiquette de la bourse : Mille sequins appartenant au juif Isaac ; et ceax-ci au-dessous ^ que le juif avoit écrits avant que de se séparer de Bedreddin Hassan : Livré à Bedreddin Hassan pour le chargement qu'il m'a vendu du premier des vaisseaux qui ont ci-devant appartenu à Noureddin Ali, son père, d'heureuse niémoire, lorsqu'il aura abordé en ce port. Il n'eut pas achevé cette lecture qu'il fit un grand cri et s'évanouit »

Scheherazade vouloit continuer; mais le jour parut, et le sultan des Indes se leva, résolu d'entendre la suite de cette histoire.

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