CXIII'^ NUIT
Le lendemain avant le jour, Dinarzade réveilla sa sœur, qui reprit ainsi son discours :
« Bedreddin Hassan, continua le vizir Giafar, courut donc après Agib et l'eunuque, et les joignit avant qu'ils fussent arrivés à la porte de la ville. L'eunuque, s'étant aperçu qu'il les suivoit, en fut extrêmement surpris. « Importun que vous êtes, lui dit-il en colère, que demandez-vous ? — Mon bon ami, lui répondit Bedreddin, ne vous fâchez pas; j'ai hors de la ville une petite affaire dont je me suis souvenu, et à laquelle il faut que j'aille donner ordre. » Cette réponse n'apaisa point l'eunuque, qui, se tournant vers Agib, lui dit ; « Voilà ce que vous m'avez attiré. Je l'avois bien prévu que je me repentirois de ma complaisance: vous avez voulu entrer dans la boutique de cet Les Mille et une Nuits. III. i i
homme ; je ne suis pas sage de vous l'avoir permis. — Peut-être, dit Agib, a-t-il effectivement affaire hors de la ville , et les chemins sont libres pour tout le monde. » En disant cela, ils continuèrent de marcher l'un et l'autre sans regarder derrière eux, juscju'à ce qu'étant arrivés près des tentes du vizir, ils se retournèrent pour voir si Bedreddin les suivoit toujours. Alors Agib, remarquant qu'il étoit à deux pas de lui, rougit et pâlit successivement, selon les divers mouvemens qui l'agitoient. Il craignoit que le vizir, son aïeul, ne vînt à savoir qu'il étoit entré dans la boutique d'un pâtissier et qu'il y avoit mangé. Dans cette crainte, ramassant une assez grosse pierre qui se trouva à ses pieds, il la lui jeta, le frappa au milieu du front, et lui couvrit le visage de sang; après quoi, se mettant à courir de toute sa force, il se sauva sous les tentes avec l'eunuque, qui dit à Bedreddin Hassan qu'il ne devoit pas se plaindre de ce malheur qu'il avoit mérité et qu'il s'étoit attiré lui-même.
« Bedreddin reprit le chemin de la ville en étanchant le sang de sa plaie avec son tablier qu'il n'avoit pas ôté. « J'ai tort, disoit-il en lui-même, d'avoir abandonné ma maison pour faire tant de peine à cet enfant : car il ne m'a traité de cette manière que parce qu'il a cru sans doute que je méditois quelque dessein funeste contre lui. » Etant arrivé chez lui, il se fit panser, et se consola de cet accident en
faisant réflexion qu'il y avoit su.r la terre une infinité de gens encore plus malheureux que lui »
Le jour qui paroissoit imposa silence h la sultane des Indes. Schahriar se leva en plaignant Bedreddin, et fort impatient de savoir la suite de cette histoire.