CXIV NUIT
Sur la fin de la nuit suivante, Scheherazade, adressant la parole au sultan des Indes : « Sire, dit-elle, le grand-vizir Giafar poursuivit ainsi l'histoire de Bedreddin Hassan :
« Bedreddin, dit-il, continua d'exercer sa profession de pâtissier à Damas, et son oncle Schemseddin Mohammed en partit trois jours après son arrivée. Il prit la route d'Émèse, d'où il se rendit à Hamach, et de là à Alep, où il s'arrêta deux jours. D'Alep il alla passer TEuphrate, entra dans la Mésopotamie, et, après avoir traversé Mardin, Mossoul, Sengira, Diarbekir et plusieurs autres villes, arriva enfin à Balsora, où d'abord il fit demander audience au sultan, qui ne fut pas plus tôt informé du rang de Schemseddin Mohammed qu'il la lui donna. Il le reçut même très favorablement et lui demanda le sujet de son voyage à
Balsora. « Sire, répondit le vizir Schemseddin Mohammed, je suis venu pour apprendre des nouvelles du fils de Noureddin Ali , mon frère, qui a eu l'honneur de servir Votre Majesté. — II y a longtemps que Noureddin Ali est mort, reprit le sultan. A l'égard de son fils, tout ce qu'on vous en pourra dire, c'est qu'environ deux mois après la mort de son père il disparut tout à coup, et que personne ne l'a vu depuis ce temps-là, quelque soin que j'aie pris de le faire chercher. Mais sa mère, qui est fille d'un de mes vizirs, vit encore. » Schemseddin Mohammed lui demanda la permission de la voir et de l'emmener en Egypte. Le sultan y ayant consenti, il ne voulut pas différer au lendemain à se donner cette satisfaction; il se fit enseigner où demeuroit cette dame, et se rendit chez elle à l'heure même, accompagné de sa fille et de son petit-fils. « La veuve de Noureddin Ali demeuroit toujours dans l'hôtel où avoit demeuré son mari jusqu'à sa mort. C'étoit une très belle maison, superbement bâtie et ornée de colonnes de marbre; mais Schemseddin Mohammed ne s'arrêta pas à l'admirer. En arrivant, il baisa la porte et un marbre sur lequel étoit écrit en lettres d'or le nom de son frère. Il demanda à parler à sa belle-sœur, dont les domestiques lui dirent qu'elle étoit dans un petit édifice en forme de dôme, qu'ils lui montrèrent au milieu d'une cour très spacieuse. En effet, cette
tendre mère "avoit coutume d'aller passer la meilleure partie du jour et de la nuit dans cet édifice qu'elle avoit fait bâtir pour représenter le tombeau de Bedreddin Hassan, qu'elle croyoit mort, après l'avoir si longtemps attendu en vain. Elle y étoit alors occupée à pleurer ce cher fils, et Schemseddin Mohammed la trouva ensevelie dans une affliction mortelle.
« Il lui fit son compliment, et, après l'avoir suppliée de suspendre ses larmes et ses gémissémens, il lui apprit qu'il avoit l'honneur d'être son beaufrère, et lui dit la raison qui l'avoit obligé de partir du Caire et de venir à Balsora. »
En achevant ces mots, Scheherazade, voyant paroître le jour, cessa de poursuivre son récit; mais elle en reprit le fil de cette sorte sur la fin de la nuit suivante :
CXVc NUIT.
« Schemseddin Mohammed, continua le vizir Giafar, après avoir instruit sa belle-sœur de tout ce qui s'étoit passé au Caire la nuit des noces de sa fille, après lui avoir conté la surprise que lui avoit causée la découverte du cahier cousu dans le turban de Bedreddin, lui présenta Agib et Dame de beauté.
« Quand la veuve de Noureddin Ali, qui étoit demeurée assise comme une femme qui ne prenoit plus de part aux choses du monde, eut compris, par le discours qu'elle venoit d'entendre, que le cher fils qu'elle regrettoit tant pouvoit vivre encore, elle se leva, embrassa très étroitement Dame de beauté et son petit Agib, en qui reconnoissant les traits de Bedreddin, elle versa des larmes d'une nature bien différente de celles qu'elle répandoit depuis si longtemps. Elle ne pouvoit se lasser de baiser ce jeune homme, qui, de son côté, recevoit ses embrassemens avec toutes les démonstrations de joie dont il étoit capable. «Madame, dit Schemseddin Mohammed, il est temps de finir vos regrets et d'essujer vos larmes : il faut vous disposer à venir en Egypte avec nous. Le sultan de Balsora me permet de vous emmener, et je ne doute pas que vous n'y consentiez. J'espère que nous rencontrerons enfin votre fils mon neveu; et, si cela arrive, son histoire, la vôtre, celle de ma fille et la mienne mériteront d'être écrites pour être transmises à la postérité. »
« La veuve de Noureddin Ali écouta cette proposition avec plaisir, et fit travailler dès ce moment aux préparatifs de son départ. Pendant ce temps-là, Schemseddin Mohammed demanda une seconde audience; et, ayant pris congé du sultan, qui le renvoya comblé d'honneurs, avec un pré-
sent considérable pour lui et un autre plus riche pour le sultan d'Egypte, il partit de Balsora et reprit le chemin de Damas.
« Lorsqu'il fut près de cette ville, il fit dresser ses tentes hors de la porte par où il devoit entrer, et dit qu'il y séjourneroit trois jours, pour faire reposer son équipage et pour acheter ce qu'il trouveroit de plus curieux et de plus digne d'être présenté au sultan d'Egypte.
« Pendant qu'il étoit occupé à choisir lui-même les plus belles étoffes que les principaux marchands avoient apportées sous ses tentes, Agib pria l'eunuque noir, son conducteur, de le mener promener dans la ville, disant qu'il souhaitoit de voir les choses qu'il n'avoit pas eu le temps de voir en passant, et qu'il seroit bien aise aussi d'apprendre des nouvelles du pâtissier à qui il avoit donné un coup de pierre. L'eunuque y consentit, marcha vers la ville avec lui, après en avoir obtenu la permission de sa mère Dame de beauté.
« Ils entrèrent dans Damas par la porte du Paradis, qui étoit la plus proche des tentes du vizir Schemseddin Mohammed. Ils parcoururent les grandes places, les lieux publics et couverts où se vendoient les marchandises les plus riches, et virent l'ancienne mosquée des Ommiades, dans le temps qu'on s'y assembloit pour faire la prière d'entre le midi et le coucher du soleil. Ils passèrent ensuite
devant la boutique de Bedreddin Hassan, qu'ils trouvèrent encore occupé à faire des tartes à la crème. « Je vous salue, lui dit Agib ; regardezmoi : vous souvenez-vous de m'avoir vu? » A ces mots, Bedreddin jeta les yeux sur lui, et, le reconnoissant (ô surprenant effet de l'amour paternel!), il sentit la même émotion que h première fois : il se troubla; et, au lieu de lui répondre, il demeura longtemps sans pouvoir proférer une seule parole. Néanmoins, ayant rappelé ses esprits : « Mon petit seigneur, lui dit-il, faites-moi la grâce d'entrer encore une fois chez moi avec votre gouverneur; venez goûter d'une tarte à la crème. Je vous supplie de me pardonner la peine que je vous fis en vous suivant hors de la ville : je ne me possedois pas, je ne savois ce que je faisois; vous m'entraîniez après vous sans que je pusse résister à une si douce violence... »
Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu'elle vit paroître le jour. Le lendemain, elle reprit de cette manière la suite de son discours :
CXVie NUIT.
'( Commandeur des croyans, poursuivit le vizir Giafar, Agib, étonné d'entendre ce que lui disoit
Bedreddin, répondit : « Il y a de l'excès dans l'amitié que vous me témoignez, et je ne veux point entrer chez vous que vous ne vous soyez engagé par serment à ne me pas suivre quand j'en serai sorti. Si vous me le promettez et que vous soyez homme de parole, je vous reviendrai voir encore demain, pendant que le vizir mon aïeul achètera de quoi faire présent au sultan d'Egypte. — Mon petit seigneur, reprit Bedreddin Hassan, je ferai tout ce que vous m'ordonnerez. » A ces mots, Agib et l'eunuque entrèrent dans la boutique.
« Bedreddin leur servit aussitôt une tarte à la crème, qui n'étoit pas moins délicate ni moins excellente que celle qu'il leur avoit présentée la première fois. « Venez, lui dit Agib, asseyez-vous auprès de moi et mangez avec nous. » Bedreddin, s'étant assis, voulut embrasser Agib pour lui marquer la joie qu'il avoit de se voir à ses côtés; mais Agib le repoussa en lui disant : « Tenez-vous en repos, votre amitié est trop vive. Contentez-vous de me regarder et de m'entretenir. » Bedreddin obéit, et se mit à chanter une chanson dont il composa sur-le-champ les paroles à la louange d'Agib. Il ne mangea point, et ne fit autre chose que servir ses hôtes. Lorsqu'ils eurent achevé de manger, il leur présenta à laver et une serviette très blanche pour s'essuyer les mains. Il prit ensuite un vase de sorbet, et leur en prépara plein une grande
porcelaine où il mit de la neige fort propre. Puis, présentant la porcelaine au petit Agib : « Prenez, lui dit-il, c'est un sorbet de rose, le plus délicieux qu'on puisse trouver dans toute cette ville; jamais vous n'en avez goûté de meilleur. »Agib en ayant bu avec plaisir, Bedreddin Hassan reprit la porcelaine et la présenta aussi à l'eunuque, qui but à longs traits toute la liqueur jusqu'à la dernière goutte.
« Enfin Agib et son gouverneur, rassasiés, remercièrent le pâtissier de la bonne chère qu'il leur avoit faite, et se retirèrent en diligence, parce qu'il étoit déjà un peu tard. Ils arrivèrent sous les tentes de Schemseddin Mohammed, et allèrent d'abord à celle des dames. La grand'mère d'Agib fut ravie de le revoir; et, comme elle avoit toujours son fils Bedreddin dans l'esprit, elle ne put retenir ses larmes en embrassant Agib. « Ah! mon fils, lui dit-elle, ma joie seroit parfaite, si j'avois le plaisir d'embrasser votre père Bedreddin Hassan comme je vous embrasse. » Elle se mettoit alors à table pour souper; elle le fit asseoir auprès d'elle, lui fit plusieurs questions sur sa promenade, et, en lui disant qu'il ne devoit pas manquer d'appétit, elle lui servit un morceau d'une tarte à la crème qu'elle avoit elle-même faite, et qui étoit excellente : car on a déjà dit qu'elle les savoit mieux faire que les meilleurs pâtissiers. Elle en présenta
ET DE BEDREDDIN HASSAN gi
aussi à l'eunuque; mais ils avoient tellement mangé l'un et l'autre chez Bedieddin qu'ils n'en pouvoient pas seulement goûter... »
Le jour qui paroissoit empêcha Scheherazade d'en dire davantage cette nuit; mais, sur la fin de la suivante, elle continua son récit dans ces termes :