Les Mille & une nuits
-''M>^^2^ prince Ahmed et de la fée Pari-Banou , f^^\>\:^^h et , en prenant la parole, elle dit : Sire, un sultan, l'un des prédécesseurs de Votre Majesté, qui occupoit paisiblement le trône des Indes depuis plusieurs années , avoit dans sa vieillesse la satisfaction de voir que trois princes ses fils, dignes imitateurs de ses vertus, avec une princesse sa nièce, faisoient l'ornement de sa cour, les Mille et une Nuits. X. i
L'aîné des princes se nommoit Houssain, le second Ali, le plus jeune Ahmed, et la princesse sa nièce Nourounnihar.
La princesse Nourounnihar étoit fille d'un prince, cadet du sultan, que le sultan avoit partagé d'un apanage d'un grand revenu , mais qui étoit mort peu d'années après avoir été marié, en la laissant dans un fort bas âge. Le sultan , en considération de ce que le prince son frère avoit toujours parfaitement correspondu à l'amitié fraternelle qui étoit entre eux, avec une grande attache à sa personne, s'étoit chargé de l'éducation de sa fille , et l'avoit fait venir dans son palais pour être élevée avec les trois princes. Avec une beauté singulière et avec toutes les perfections du corps qui pouvoient la rendre accomplie, cette princesse avoit aussi infiniment d'esprit, et sa vertu sans reproche la distinguoit entre toutes les princesses de son temps.
Le sultan oncle de la princesse , qui s'étoit proposé de la marier dès qu'elle seroit en âge et de faire alliance avec quelque prince de ses voisins en la lui donnant pour épouse , y songeoit sérieusement , lorsqu'il s'aperçut que les trois princes ses fils l'aimoient passionnément. Il en eut une grande douleur, et cette douleur ne venoit pas tant de ce que leur passion l'empêcheroit de contracter l'alliance qu'il avoit méditée que de la difficulté, comme il le prévoyoit, d'obtenir d'eux qu'ils
s'accordassent, et que les deux cadets au moins consentissent à la céder à leur aîné. Il leur parla à chacun en particulier, et , après leur avoir remontré l'impossibilité qu'il y avoit qu'une. seule princesse devînt l'épouse des trois , et les troubles qu'ils alloient causer s'ils persistoient dans leur passion, il n'oublia rien pour leur persuader, ou de s*en rapporter à la déclaration que la princesse feroit en faveur de l'un des trois, ou de se désister de leurs prétentions et de songer à d'autres noces dont il leur laissoit la liberté du choix, et de convenir entre eux de permettre cju'elle fût mariée à un prince étranger. Mais, quand il eut trouvé en eux une opiniâtreté insurmontable, il les fit venir tous trois devant lui, et il leur tint ce discours :
« Mes enfans, dit-il, puisque pour votre bien et pour votre repos je n'ai pu réussir à vous persuader de ne plus aspirer à épouser la princesse ma nièce et votre cousine, comme je ne veux pas user de mon autorité en la donnant à l'un de vous préférablement aux deux autres, il me semble que j'ai trouvé un moyen propre à vous rendre contens et à conserver l'union qui doit être entre vous , si vous voulez m'écouter et que vous exécutiez ce que vous allez entendre. Je trouve donc à propos que vous alliez voyager chacun séparément dans un pays différent, de manière que vous ne puissiez pas vous rencontrer; et, comme vous savez que
je suis curieux, sur toutes choses, de tout ce qui peut passer pour rare et singulier, je promets la princesse ma nièce en mariage à celui de vous qui m'apportera la rareté la plus extraordinaire et la plus singulière. De la sorte, comme le hasard fera que vous jugerez vous-mêmes de la singularité des choses que vous aurez apportées, par la compaidison que vous en ferez, vous n'aurez pas de peine à vous faire justice en cédant la préférence à celui de vous qui l'aura méritée. Pour les frais du voyage et pour l'achat de la rareté dont vous aurez à faire l'acquisition , je vous donnerai la même somme à chacun convenable à votre naissance, sans l'employer néanmoins en dépense de suite et d'équipage, qui, en vous faisant connoître pour ce que vous êtes, vous priveroit de la liberté dont vous avez besoin , non seulement pour vous bien acquitter du motif que vous avez à vous proposer, mais même pour mieux observer les choses qui mériteront votre attention, et enfin pour tirer une plus grande utilité de votre voyage. »
Comme les trois princes avoient toujours été très soumis aux volontés du sultan leur père, et que chacun, de son côté, se flattoit que la fortune lui seroit favorable et lui donneroit lieu de parvenir à la possession de Nourounnihar, ils lui marquèrent qu'ils étoient prêts d'obéir. Sans différer, le sultan leur fit compter la somme qu'il venoit de
leur promettre, et dès le même jour ils donnèrent les ordres pour les préparatifs de leur voyage ; ils prirent même congé du sultan pour être en état de partir de grand matin dès le lendemain. Ils sortirent par la même porte de la ville, bien montés et bien équipés, habillés en marchands, chacun avec un seul officier de confiance déguisé en esclave, et ils se rendirent ensemble au premier gîte, où le chemin se partageoit en trois, par l'un desquels ils dévoient continuer leur voyage chacun de son côté. Le soir, en se régalant d'un souper qu'ils s'étoient fait préparer, ils convinrent que leur voyage seroit d'un an, et se donnèrent rendez-vous au même gîte , à la charge que le premier qui arriveroit attendroit les deux autres , et les deux le troisième, afin que, comme ils avoient pris congé du sultan leur père les trois ensemble, ils se présentassent de même devant lui à leur retour. Le lendemain à la pointe du jour, après s'être embrassés et souhaité réciproquement un heureux voyage, ils montèrent à cheval, et prirent chacun l'un des trois chemins, sans se rencontrer dans leur choix.
Le prince Houssain, l'aîné des trois frères, qui avoit entendu dire des merveilles de la grandeur, des forces, des richesses et de la splendeur du royaume de Bisnagar, prit sa route du côté de la mer des Indes; et, après une marche d'environ trois mois, en se joignant à différentes caravanes,
b - HISTOIRE DU PRINCE AHMED
tantôt par des déserts et par des montagnes stériles, tantôt par des pays très peuplés, les mieux cultivés et les plus fertiles qu'il y eût en aucun autre endroit de la terre, il arriva à Bisnagar, ville qui donne le nom à tout le royaume dont elle est la capitale , et qui est la demeure ordinaire de ses rois. Il se logea dans un khan destiné pour les marchands étrangers; et, comme il avoit appris qu'il y avoit quatre quartiers principaux où les marchands de toutes les sortes de marchandises avoient leurs boutiques, au milieu desquels étoit situé le château, ou plutôt le palais des rois, lequel occupoit un terrain très vaste, comme au centre de la ville, qui avoit trois enceintes, et deux lieues en tous sens d'une porte à l'autre, dès le lendemain il se rendit à l'un de ces quartiers.
Le prince Houssain ne put voir le quartier où il se trouva sans admiration : il étoit vaste, coupé et traversé par plusieurs rues toutes voûtées contre l'ardeur du soleil, et néanmoins très bien éclairées. Les boutiques étoient d'une même grandeur et d'une même symétrie , et celles des marchands d'une même sorte de marchandises n'étoient pas dispersées, mais rassemblées dans une même rue, et il en étoit de même des boutiques des artisans.
La multitude des boutiques remplies d"'une même sorte de marchandises, comme des toiles les plus fines de différens endroits des Indes, des
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loilcs peintes (I<!S couleurs les plir. viv". 'jni M|iir- . benloicril au riMliii''! (I(,'s personiia^'/") , (](-", pay^a- ' gos, de» aibrcs, i\v/i ({(.mus, (I(!S (^'UjUcs <I<* soi<; et d*;
brocart, tant d«; la P<;ise t^uc de la CliiiK; y\ d'autl<") linjx, de |)'/i( ' l:imc', du .I;ip'/ii <■{ d*' la <" ^liiii<«, (l<: lapr. <!'• pi'-d <\i- loiil''> les giaiid' iir, , \(-. mr- I prirctit si extraordiriaireiiMiii <jii*il iif *,av'»il ','il devoit s'en rappor(<'r .'i ;,'■', |»ioj(M', yiix. Mais, quand d lui ajiiv*'; aux houli^piC; (le, oilVivrcs et de» joailliers , car l«' , di nx piofcssioris /îtoient CXer(;é<". [)ai l<'s mômes luaif lianfl,, il fui rouiui'- i avi en extase .'i la vu': dr la 'pianlil/' j»io(li^i<'US<; d'exceljens ouvrage') en or et en aig'-ni, <•( <onirn<! <'M'<ui par l'éclat des [)eile'S, des diauiair. , d«'S luhis, <les émeraudes, tl(!s sapfiirs et d'auh'-- pi'iMii''s qui y étoicnl 'fi V'Milf <\ <n ( otdu'vion. S'd fui «'lonrir de tant dr lif li<"/,<', )/'urii<', 'ri un ',e(d eudioil , d le lui hi<'U davantage <juand il vini ;i juf/i d'' la ritli'-s',': «lu ioyauin<; en y/:n^'.in\, en ronsid/'iani (ju'.'i lu ir'seive des ljialiinin<*s et d<'s niinisl/es de'S idole», qui faisoient prol'essiofi d'une vi«- /-loign/îe de la vanit''' du mond* , il n'y avoil. d.nr, \',\\\r ',on étendu': ni Indi'u m Indi'-nu'' qui (/'ûl df, r'dliers, dei bracelets et des ornemens aux jambes ci aux pieds, des perle", oii des j»ierrr:rîes, qui paroissoient avec d'autant pbr, «IV^Iat qu'ils éloient tous noirs, d'un noir -i <:n relev< i parfaitement le brillunt.
b . HISTOIRE DU PRINCE AHMED
' Une autre particularité qui fut admirée par le prince Houssain fut le grand nombre de vendeurs de roses, qui faisoient la plus grande foule dans les rues par leur multitude. Il comprit qu'il falloit que les Indiens fussent grands amateurs de cette fleur, puisqu'il n'y en avoit pas un qui n'en portât un bouquet à la main, ou à la tête en guirlande, ni de marchand qui n'en eût plusieurs vases garnis dans sa boutique, de manière que le quartier, si grand qu'il étoit, en étoit tout embaumé.
Le prince Houssain, enfin, après avoir parcouru le quartier de rue en rue, l'idée remplie de tant de richesses qui s'étoient présentées à ses yeux, eut besoin de se reposer. Il le témoigna à un marchand, et le marchand fort civilement l'invita à entrer et à s'asseoir dans sa boutique; ce qu'il accepta. Il n'y avoit pas longtemps qu'il étoit assis dans la boutique, quand il vit passer un crieur avec un tapis sur le bras d'environ six pieds en carré, qui le crioit à trente bourses à l'enchère. Il appela le crieur, et il demanda à voir le tapis, qui lui parut d'un prix exorbitant, non seulement pour sa petitesse, mais même pour sa qualité. Quand il eut bien examiné le tapis, il dit au crieur qu'il ne comprenoit pas comment un tapis de pied si petit et de si peu d'apparence étoit mis à un si haut prix.
Le crieur, qui prenoit le prince Houssain pour un marchand, lui dit pour réponse : « Seigneur, si
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ce prix vous paroît excessif, votre étonnement sera beaucoup plus grand quand vous saurez que j'ai ordre de le faire monter jusqu'à quarante bourses, et de ne le livrer qu'à celui qui en comptera la somme. — Il faut donc, reprit le prince Houssain, qu'il soit précieux par quelque endroit qui ne m'est pas connu. — Vous l'avez deviné, Seigneur, repartit le crieur, et vous en conviendrez quand vous saurez qu'en s'asseyant sur ce tapis, aussitôt on est transporté avec le tapis où l'on souhaite d'aller, et l'on s'y trouve presque dans le moment sans que l'on soit arrêté par aucun obstacle.
Ce discours du crieur fit que le prince des Indes, en considérant que le motif principal de son voyage étoit d'en rapporter au sultan son père quelque rareté singulière dont on n'eût pas entendu parler, jugea qu'il n'en pouvoit acquérir aucune dont le sultan dût être plus satisfait.
«Si le tapis, dit-il au crieur, avoit la vertu que tu lui donnes, non seulement je ne trouverois pas que ce seroit l'acheter trop chèrement que d'en donner les quarante bourses qu'on en demande, je pourrois même me résoudre à m'en accommoder pour le prix, et, avec cela, je te ferois un présent dont tu aurois lieu d'être content.
— Seigneur, reprit le crieur, je vous ai dit la vérité , et il sera aisé de vous en convaincre dès que vous aurez arrêté le marché à quarante bour-
lO , HISTOIRE DU PRINCE AHMED
ses, en y mettant la condition que je vous en ferai voir l'expérience. Alors, comme vous n'avez pas ici les quarante bourses, et qu'il faudroit que pour les recevoir je vous accompagnasse jusqu'au khan où vous devez être logé comme étranger, avec la permission du maître de la boutique, nous entrerons dans l'arrière-boutique, j'y étendrai le tapis; et, quand nous y serons assis, vous et moi, que vous aurez formé le souhait d'être transporté avec moi dans l'appartement que vous avez pris dans le khan, si nous n'y sommes pas transportés sur-lechamp, il n'y aura pas de marché fait, et vous ne serez tenu à rien. Quant au présent, comme c'est au vendeur à me récompenser de ma peine, je le recevrai comme une grâce que vous aurez bien voulu me faire, et dont je vous aurai l'obligation. » Sur la bonne foi du crieur, le prince accepta le parti. Il conclut le marché sous la condition proposée, après quoi il entra dans l'arrière-boutique du marchand, après en avoir obtenu la permission. Le crieur étendit le tapis; ils s'assirent dessus l'un et l'autre, et, dès que le prince eut formé le désir d'être transporté au khan dans son appartement, il s'y trouva avec le crieur dans la même situation. Comme il n'avoit pas besoin d'autre certitude de la vertu du tapis, il compta au crieur la somme des quarante bourses en or, et il y ajouta un présent de vingt pièces d'or, dont il gratifia le crieur.
De la sorte, le prince Houssain demeura possesseur du tapis avec une joie extrême d'avoir acquis à son arrivée à Bisnagar une pièce si rare , qui devoit, comme il n'en doutoit pas, lui valoir la possession de Nourounnihar. En effet, il tenoit comme une chose impossible que les princes ses cadets rapportassent rien de leur voyage qui pût entrer en comparaison avec ce qu'il avoit rencontré si heureusement. Sans faire un plus long séjour à Bisnagar, il pouvoit, en s'assejant sur le tapis, se rendre le même jour au rendez-vous dont il étoit convenu avec eux; mais il eût été obligé de les attendre trop longtemps : cela fît que, curieux de voir le roi de Bisnagar et sa cour, et de prendre connoissance des forces, des lois, des coutumes, de la religion et de l'état de tout le royaume, il résolut d'employer quelques mois à satisfaire sa curiosité.
La coutume du roi de Bisnagar étoit de donner accès auprès de sa personne une fois la semaine aux marchands étrangers. Ce fut sous ce titre que le prince Houssain , qui ne vouloit point passer pour ce qu'il étoit, le vit plusieurs fois; et, comme ce prince, qui d'ailleurs étoit très bien fait de sa personne, avoit infiniment de l'esprit, et qu'il étoit d'une politesse achevée (c'étoit par où il se distinguoit des marchands avec lesquels il paroissoit devant le roi), c'étoit à lui, préférablement aux
marchands, qu'il adressoit la parole pour s'informer de la personne du sultan des Indes, des forces, des richesses et du gouvernement de son empire.
Les autres jours, le prince les employoit à voir ce qu'il y avoit de plus remarquable dans la ville et aux environs. Entre autres choses dignes d''être admirées, il vit un temple d'idoles dont la structure étoit particulière en ce qu'elle étoit toute de bronze ; il avoit dix coudées en carré dans son assiette, et quinze en hauteur; et ce qui en faisoit la plus grande beauté étoit une idole d'or massif, de la hauteur d'un homme, dont les yeux étoient deux rubis, appliqués avec tant d'art qu'il sembloit à ceux qui la regardoient qu'elle avoit les yeux sur eux, de quelque côté qu'ils se tournassent pour la voir. Il en vit une autre qui n'étoit pas moins admirable. C'étoit dans un village, où il y avoit une plaine d'environ dix arpens, laquelle n'étoit qu'un jardin délicieux, parsemé de roses et d'autres fleurs agréables à la vue, et tout cet espace étoit environné d^un petit mur environ à hauteur d''appui pour empêcher que les animaux n'en approchassent. Au milieu de la plaine, il s'élevoit une terrasse à hauteur d'homme, revêtue de pierres jointes ensemble avec tant de soin et d'industrie qu*'il sembloit que ce ne fût qu'une seule pierre. Le temple, qui étoit en dôme, étoit posé au milieu de la terrasse, haut de cinquante cou-
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dées, ce qui faisoit qu'on le découvroit de plusieurs lieues à Fentour. La longueur étoit de trente, et la largeur de vingt, et le marbre rouge dont il étoit bâti étoit extrêmement poli. La voûte du dôme étoit ornée de trois rangs de peintures fort vives et de bon goût; et tout le temple étoit généralement rempli de tant d'autres peintures, de bas-reliefs et d'idoles, qu'il n'y avoit aucun endroit où il n'y en eût depuis le haut jusqu'au bas.
Le soir et le matin, on faisoit des cérémonies superstitieuses dans ce temple, lesquelles étoient suivies de jeux, de concerts d'instrumens, de danses, de chants et de festins; et les ministres du temple et les habitans du lieu ne subsistent que des offrandes que les pèlerins en foule y apportent continuellement des endroits les plus éloignés du royaume pour s'acquitter de leurs vœux.
Le prince Houssain fut encore spectateur d'une fête solennelle qui se célèbre tous les ans à la cour de Bisnagar, à laquelle les gouverneurs des provinces, les commandans des places fortifiées , les gouverneurs et les juges des villes, et les brahmines les plus célèbres par leur doctrine , sont obligés de se trouver : il y en a de si éloignés qu'ils ne mettent pas moins de quatre mois à s'y rendre. L'assemblée , composée d'une multitude innombrable d'Indiens, se tient dans une plaine d'une vaste étendue, où ils font un spectacle sur-
prenant, tant que la vue peut s'étendre. Comme au centre de cette plaine il y avoit une place d'une grande longueur et largeur, fermée d'un côté par un bâtiment superbe en forme d'échafaudage à neuf étages, soutenu par quarante colonnes, et destiné pour le roi, pour sa cour et pour les étrangers qu'il honoroit de son audience une fois la semaine; en dedans, il étoitorné et meublé magnifiquement, et, au dehors, peint de paysages où l'on voyoit toutes sortes d'animaux, d'oiseaux, d'insectes, et même de mouches et de moucherons, le tout au naturel; et d'autres échafauds, hauts au moins de quatre ou cinq étages, et peints à peu près les uns de même que les autres, formoient les trois autres côtés; et ces échafauds avoient cela de particulier qu'on les faisoit tourner et changer de face et de décoration d'heure en heure.
De chaque côté de la place, à peu de distance les uns des autres, étoient rangés mille éléphans, avec des harnois d'une grande somptuosité, chargés chacun d'une tour carrée de bois doré, et des joueurs d'instruments ou des farceurs dans chaque tour. La trompe de ces éléphans, leurs oreilles et le reste du corps étoient peints de cinabre et d'autres couleurs qui représentoient des figures grotesques.
Dans tout ce spectacle, ce qui fit admirer davantage au prince Houssain l'industrie, l'adresse et le
génie inventif des Indiens, fut de voir un des éléphans, le plus puissant et le plus gros, les quatre pieds posés sur l'extrémité d'un poteau enfoncé perpendiculairement , et hors de terre d'environ deux pieds, jouer, en battant l'air de sa trompe, à la cadence des instrumens. Il n'admira pas moins un autre éléphant, non moins puissant, au bout d'une poutre posée en travers sur un poteau, à la hauteur de dix pieds, avec une pierre d'une grosseur prodigieuse attachée et suspendue à l'autre bout, qui lui servoit de contre-poids, par le moyen duquel, tantôt haut, tantôt bas, en présence du roi et de sa cour, il marquoit, par les mouvemens de son corps et de sa trompe, les cadences des instrumens, de même que l'autre éléphant. Les Indiens, après avoir attaché la pierre de contre-poids , avoient attiré l'autre bout jusqu'en terre à force d'hommes, et y avoient fait monter l'éléphant.
Le prince Houssain eût pu faire un plus long séjour à la cour et dans le royaume de Bisnagar : une infinité d'autres merveilles eussent pu l'y arrêter agréablement jusqu'au dernier jour de l'année révolue dont les princes ses frères et lui étoient convenus pour se rejoindre; mais, pleinement satisfait de ce qu'il avoit vu, comme il étoit continuellement occupé de Tobjet de son amour, et que, depuis l'acquisition qu'il avoit faite, la beauté et les charmes de la princesse Nourounnihar augmentoient de jour
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en jour la violence de sa passion-, il lui sembla qu'il aiiroit l'esprit plus tranquille et qu'il seroit plus près de son bonheur quand il se seroit approché d'elle. Après avoir satisfait le concierge du khan pour le louage de l'appartement qu'il y avoit occupé, et lui avoir marqué l'heure qu'il pourroit venir prendre la clef qu'il laisseroit à la porte, sans lui avoir marqué de quelle manière il partiroit , il y rentra en fermant la porte sur lui et en y laissant la clef. Il étendit le tapis, et s'y assit avec l'ofïîcier qu'il avoit amené avec lui. Alors il se recueillit en lui-même ; et, après avoir souhaité sérieusement d'être transporté au gîte où les princes ses frères dévoient se rendre comme lui, il s'aperçut bientôt qu'il y étoit arrivé. Il s'y arrêta, et , sans se faire connoître que pour un marchand, il les attendit.
Le prince Ali , frère puîné du prince Houssain, qui avoit projeté de voyager en Perse pour se conformer à l'intention du sultan des Indes, en avoit pris la route avec une caravane, à laquelle ils'étoit joint à la troisième journée après sa séparation d'avec les deux princes ses frères. Après une marche de près de quatre mois, il arriva enfin à Schiraz, qui étoit alors la capitale du royaume de Perse. Comme il avoit fait amitié et société en chemin avec un petit nombre de marchands, sans se faire connoître pour autre que pour marchand joaillier, il prit logement avec eux dans un même khan.
Le lendemain , pendant que les marchands ouvroient leurs ballots de marchandises, le prince Ali, qui ne voyageoit que pour son plaisir, et qui ne s'étoit embarrassé que des choses nécessaires pour le faire commodément, après avoir changé d'habit, se fit conduire au quartier oii se vendoient les pierreries , les ouvrages en or et en argent , brocarts , étoffes de soie , toiles fines , et les autres marchandises les plus rares et les plus précieuses. Ce lieu, qui étoit spacieux et bâti solidement, étoit voûté, et la voûte étoit soutenue de gros piliers, autour desquels les boutiques étoient ménagées de même que le long des murs, tant en dedans qu'en dehors, et il étoit connu communément à Schiraz sous le nom de bezestein. D'abord le prince Ali parcourut le bezestein en long et en large de tous les côtés, et il jugea avec admiration des richesses qui y étoient renfermées par la quantité prodigieuse des marchandises les plus précieuses qu'il y vit étalées. Parmi tous les crieurs qui alloient et venoient, chargés de différentes pièces, en les criant à l'encan, il ne fut pas peu surpris d'en voir un qui tenoit à la main un tuyau d'ivoire, long d'environ un pied et de la grosseur d'un peu plus d'un pouce, qu^il crioit à trente bourses. Il s'imagina d'abord que le crieur n'étoit pas dans son bon sens. Pour s'en éclaircir, en s'approchant de la boutique d'un marchand : « Seigneur, dit-il au marchand en lui Les Mille et une Nuits. X. 3
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montrant le crieur, -dites-moi, je vous prie, si je me trompe : cet homme qui crie un petit tuyau d'ivoire à trente bourses a-t-il l'esprit bien sain ? — Seigneur, répondit le marchand, à moins qu'il ne l'ait perdu depuis hier, je puis vous assurer que c'est le plus sage de tous nos crieurs, et le plus employé, comme celui en qui l'on a le plus de confiance, quand il s'agit de la vente de quelque chose de grand prix ; et , quant au tuyau qu'il crie à trente bourses, il faut qu'il les vaille, et même davantage, par quelque endroit qui ne paroît pas. Il va repasser dans un moment ; nous l'appellerons , et vous vous en informerez par vous-même ; asseyezvous cependant sur mon sofa, et reposez-vous. »
Le prince Ali ne refusa pas l'offre obligeante du marchand, et, peu de temps après qu'il se fut assis, le crieur repassa. Comme le marchand l'eut appelé par son nom, il s'approcha. Alors , en lui montrant le prince Ali, il lui dit : « Répondez à ce seigneur qui demande si vous êtes dans votre bon sens de crier à trente bourses un tuyau d'ivoire qui paroît de si peu de conséquence. J'en serois étonné moi-même, si je ne savois pas que vous êtes un homme sage.» Le crieur, en s'adressant au' prince Ali, lui dit : « Seigneur, vous n'êtes pas le seul qui me traite de fou à l'occasion de ce tuyau ; mais vous jugerez vous-même si je le suis quand je vous en aurai dit la propriété, et j'espère qu'alors^
VOUS y mettrez une enchère, comme ceux à qui je l'ai déjà montré, qui avoient une aussi mauvaise opinion de moi que vous.
« Premièrement, Seigneur, poursuivit le crieur en présentant le tuyau au prince , remarquez que ce tuyau est garni d'un verre à chaque extrémité, et considérez qu'en regardant par l'un des deux, quelque chose qu'on puisse souhaiter de voir, on la voit aussitôt. — Je suis prêt à vous faire réparation d'honneur, reprit le prince Ali, si vous me faites connoître la vérité de ce que vous avancez. » Et, comme il avoit le tuyau à la main, après avoir observé les deux verres : « Montrez-moi, continuat-il,par où il faut regarder, afin que je m'en éclaircisse. )) Le crieur le lui montra. Le prince regarda, et, en souhaitant de voir le sultan des Indes son père, il le vit en parfaite santé, assis sur son trône au milieu de son conseil. Ensuite, comme après le sultan il n'avoit rien de plus cher au monde que la princesse Nourounnihar, il souhaita de la voir, et il la vit assise à sa toilette, environnée de ses femmes, riante et de belle humeur. Le prince Ali n'eut pas besoin d'autre preuve pour se persuader que ce tuj'^au étoit la chose la plus précieuse qu'il y eût alors, non seulement dans la ville de Schiraz, mais même dans tout l'univers ; et il crut que , s'il négligeoit de l'acheter, jamais il nerencontreroit une rareté pareille à remporter de son voyage , ni à
Schiraz, quand il y demeureroitdix ans, ni ailleurs. II dit au crieur : « Je me rétracte de la pensée déraisonnable que j'ai eue de votre peu de bon sens, mais je crois que vous serez pleinement satisfait de la réparation que je suis prêt de vous en faire en achetant le tuyau. Comme je serois fâché qu'un autre que moi le possédât, dites-moi au juste à quel prix le vendeur le fixe : sans vous donner la peine de le crier davantage et de vous fatiguer à aller et venir, vous n'aurez qu'à venir avec moi, je vous en compterai la somme. » Le crieur lui assura avec serment qu'il avoit ordre de lui en porter quarante bourses, et, pour peu qu'il en doutât, qu'il étoit prêt de le mener à lui-mêmiC. Le prince indien ajouta foi à sa parole : il l'emmena avec lui ; et, quand ils furent arrivés au khan où étoit son logement, il lui compta les quarante bourses en belle monnoie d'or, et de la sorte il demeura possesseur du tuyau d'ivoire.
Quand le prince Ali eut fait cette acquisition, la joie qu'il en eut fut d'autant plus grande que les princes ses frères, comme il se le persuada , n'auroient rencontré rien d'aussi rare et aussi digne d'admiration, et ainsi que la princesse Nourounnihar seroit la récompense des fatigues de son voyage. Il ne songea plus qu'à prendre connoissance de la cour de Perse sans se faire connoître, et qu'à voir ce qu'il y avoit de plus curieux à Schiraz et aux
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environs, en attendant que la caravane avec laquelle il étoit venu reprît la route des Indes. Il avoit achevé de satisfaire sa curiosité quand la caravane fut en état de partir. Le prince ne manqua pas de s'y joindre, et elle se mit en chemin. Aucun accident ne troubla ni n'interrompit la marche, et, sans autre incommodité que la longueur ordinaire des journées et la fatigue du voyage, il arriva heureusement au rendez-vous, où le prince Houssain étoit déjà arrivé. Le prince Ali l'y trouva, et il resta avec lui en attendant le prince Ahmed.
Le prince Ahmed avoit pris le chemin de Samarcande; et, comme dès le lendemain de son arrivée il eut imité les deux princes ses frères, et qu'il se fut rendu au bezestein , à peine il y étoit entré qu'un crieur se présenta devant lui avec une pomme artificielle à la main , qu'il crioit à trentecinq bourses. Il arrêta le crieur en lui disant : « Montrez-moi cette pomme, et apprenez-moi quelle vertu ou quelle propriété si extraordinaire elle peut avoir pour être criée à un si haut prix. » En la lui mettant dans la main afin qu'il l'examinât : « Seigneur, lui dit le crieur, cette pomme, à ne la regarder que par l'extérieur, est véritablement peu de chose; mais, si l'on en considère les propriétés, les vertus et l'usage admirable qu'on en peut faire pour le bien des hommes, on peut dire qu'elle n'a pas de prix, et il est certain que
qui la possède possède un trésor. En effet, il n'y a pas de malade affligé de quelque maladie mortelle que ce soit, comme de fièvre continue, de fièvre pourprée , de pleurésie, de peste et d'autres maladies de cette nature, même moribond, qu'elle ne guérisse, et auquel elle ne fasse sur-le-champ recouvrer la santé aussi parfaite que si jamais de sa vie il n'eût été malade ; et cela se fait par le moyen du monde le plus facile, puisque c'est simplement en la faisant flairer par la personne.
— Si l'on vous en doit croire, reprit le prince Ahmed, voilà une pomme d'une vertu merveilleuse, et l'on peut dire qu'elle n'a pas de prix; mais sur quoi peut se fonder un honnête homme comme moi qui auroit envie de l'acheter pour se persuader qu'il n'y a ni déguisement ni exagération dans l'éloge que vous en faites ?
— Seigneur, repartit le crieur, la chose est connue et avérée dans toute la ville de Samarcande, et, sans aller plus loin, interrogez tous les marchands qui sont ici rassemblés, vous verrez ce qu'ils vous en diront, et vous en trouverez qui ne vivroient pas aujourd'hui, comme ils vous le témoigneront eux-mêmes, s'ils ne se fussent servis de cet excellent remède. Pour vous faire mieux comprendre ce qui en est, c'est le fruit de fétude et des veilles d''un philosophe très célèbre de cette ville, qui s'étoit appliqué toute sa vie à la connois-
sance de la vertu des plantes et des minéraux, et qui enfin étoit parvenu à en faire la composition que vous voyez, par laquelle il a fait dans cette ville des cures si surprenantes que jamais sa mémoire n'y sera en oubli. Une mort si subite qu'elle ne lui donna pas le temps de faire lui-même son remède souverain l'enleva il y a peu de temps; et sa veuve, qu'il a laissée avec très peu de bien et chargée d'un grand nombre d'enfans en bas âge, s'est enfin résolue de la mettre en vente pour se mettre plus à l'aise, elle et sa famille.
Pendant que le crieur informoit le prince Ahmed des vertus de la pomme artificielle, plusieurs personnes s'arrêtèrent et les environnèrent, dont la plupart confirmèrent tout le bien qu'il en disoit; et, comme l'un d'eux eut témoigné qu'il avoit un ami malade si dangereusement qu'on n'espéroit plus rien de sa vie, et que c'étoit une occasion présente et favorable pour en faire voir l'expérience au prince Ahmed , le prince Ahmed prit la parole et dit au crieur qu'il en donneroit quarante bourses si elle guérissoit le malade en la lui faisant sentir.
Le crieur, qui avoit ordre de la vendre ce prixlà : « Seigneur, dit-il au prince Ahmed , allons faire cette expérience, la pomme sera pour vous; et je le dis avec d'autant plus de confiance qu'il est indubitable qu'elle ne fera pas moins son effet
que toutes les fois qu'elle a été employée pour faire revenir des portes de la mort^tant de malades dont la vie étoit désespérée. »
L'expérience réussit; et le prince, après avoir compté les quarante bourses au crieur, qui lui consigna la pomme artificielle, attendit avec patience le départ de la première caravane pour retourner aux Indes. Il employa ce temps-là à voir à Samarcande et aux environs tout ce qui étoit digne de sa curiosité, et principalement la vallée de la Sogde, ainsi nommée de la rivière du même nom qui l'arrose, et que les Arabes reconnoissent pour l'un des quatre paradis de l'univers par la beauté de ses campagnes et de ses jardins accompagnés de palais, par sa fertilité en toutes sortes de fruits et par les délices dont on y jouit dans la belle saison.
Le prince Ahmed enfin ne perdit pas l'occasion de la première caravane qui prit la route des Indes. Il partit; et, nonobstant les incommodités inévitables dans un long voyage, il arriva en parfaite santé au gîte où les princes Houssain et Ali l'attendoient.
Le prince Ali , en arrivant quelque temps avant le prince Ahmed, demanda au prince Houssain, qui étoit venu le premier, combien il y avoit de temps qu'il étoit arrivé. Comme il eut appris de lui qu'il y avoit près de trois mois : « Il faut donc,
reprit-il , que vous ne soyez pas allé bien loin ? — Je ne vous dirai rien présentement , repartit le prince Houssain, du lieu où je suis allé; mais je puis vous assurer que j'ai mis plus de trois mois à m'y rendre. — Si cela est, répliqua le prince Ali, il faut donc que vous y ayez fait fort peu de séjour? — Mon frère, lui dit le prince Houssain, vous vous trompez : le séjour que j'y ai fait a été de quatre à cinq mois, et il n'a tenu qu'à moi de le faire plus long. — A moins que vous ne soyez revenu en volant, reprit encore le prince Ali, je ne comprends pas comment il peut y avoir trois mois que vous êtes de retour comme vous voulez: me le faire accroire.
— Je vous ai dit la vérité, ajouta le prince Houssain ; et c'est une énigme dont je ne vous donnerai l'explication qu'à l'arrivée du prince Ahmed, notre frère, en déclarant en même temps quelle est la rareté que j'ai rapportée de mon voyage. Pour vous, je ne sais pas ce que vous avez rapporté ; il faut que ce soit peu de chose : en effet , je ne vois pas que vos charges soient augmentées. — Et vous. Prince, reprit le prince Ali, à la réserve d'un tapis d'assez peu de conséquence, dont votre sofa est garni et dont vous devez avoir fait acquisition, il me semble que je pourrois vous rendre raillerie pour raillerie. Mais, comme il paroît que vous voulez faire un mystère
i6 ^ HISTOIRE DU PRINCE AHMED
de la rareté que vous avez rapportée , vous trouverez bon que j'en use de même à l'égard de celle dont j'ai fait acquisition. »
Le prince Houssain repartit : «Je tiens la rareté que j'ai rapportée si fort au-dessus de toute autre, quelle qu''elle puisse être, que je ne ferois pas de difficulté de vous la montrer, et de vous en faire tomber d'accord en vous déclarant par quel endroit je la tiens telle, sans craindre que celle que vous apportez, comme je le suppose, puisse lui être préférée. Mais il est à propos que nous attendions que le prince Ahmed, notre frère, soit arrivé; alors nous pourrons nous faire part avec plus d'égard et de bienséance les uns pour les autres de la bonne fortune qui nous sera échue. » ■
Le prince Ali ne voulut pas entrer plus avant en contestation avec le prince Houssain sur la préférence qu'il donnoit à la rareté qu'il avoit apportée; il se contenta d'être bien persuadé que, si le tuyau qu'il avoit à lui montrer n'étoit pas préférable, il n'étoit pas possible au moins qu'il fût inférieur, et il convint avec lui d'attendre à le produire que le prince Ahmed fût arrivé.
Quand le prince Ahmed eut rejoint les deux princes ses frères, qu'ils se furent embrassés avec beaucoup de tendresse et fait compliment sur le I bonheur qu'ils avoient de se revoir dans le même | lieu où ils s'étoient séparés, le prince Houssain, i
comme l'aîné, prit la parole et dit : « Mes frères, nous aurons du temps de reste à nous entretenir des particularités chacun de son voyage; parlons de ce qu'il nous est le plus important de savoir; et, comme je tiens pour certain que vous vous êtes souvenus comme moi du principal motif qui nous y a engagés, ne nous cachons pas ce que nous apportons; et, nous le montrant, faisons-nous justice par avance, et voyons en faveur de qui le sultan notre père pourra juger de la préférence.
« Pour donner l'exemple, continua le prince Houssain, je vous dirai que la rareté que j'ai rapportée du voyage que j'ai fait au royaume de Bisnagar est le tapis sur lequel je suis assis : il est commun et sans apparence, comme vous le voyez ; mais, quand je vous aurai déclaré quelle est sa vertu, vous serez dans une admiration d'autant plus grande que jamais vous n'avez rien entendu de pareil ; et vous allez en convenir. En effet, tel qu'il vous paroît , si l'on est assis dessus comme nous y sommes, et que l'on désire d'être transporté en quelque lieu, si éloigné qu'il puisse être, on se trouve dans ce lieu presque dans le moment. J'en ai fait l'expérience avant de compter les quarante bourses qu'il m'a coûté, sans les regretter; et, quand j'eus satisfait ma curiosité pleinement à la cour et dans le royaume de Bisnagar, et que je voulus revenir, je ne me suis pas servi d'autre voi-
ture que de ce tapis merveilleux pour me ramener ici, moi et mon domestique, qui peut vous dire combien de temps j'ai mis à m'y rendre. Je vous en ferai voir l'expérience à l'un et à l'autre quand vous le jugerez à propos. J'attends que vous m'appreniez si ce que vous avez apporté peut entrer en comparaison avec mon tapis. »
Le prince Houssain acheva en cet endroit d'exalter l'excellence de son tapis; et le prince Ali, en prenant la parole, la lui adressa en ces termes : « Mon frère, dit-il, il faut avouer que votre tapis est une des choses les plus merveilleuses qu'on puisse imaginer, s'il a, comme je ne veux pas en douter, la propriété que vous venez de nous dire. Mais vous avouerez qu'il peut j avoir d'autres choses, je ne dis pas plus, mais au moins aussi merveilleuses dans un autre genre ; et, pour vous en faire tomber d'accord, continua-t-il, le tuyau d'ivoire que voici, non plus que votre tapis, à le voir, ne paroît pas une rareté qui mérite une grande attention. Je n'en ai pas moins payé cependant que vous de votre tapis, et je ne suis pas moins content de mon marché que vous l'êtes du vôtre. Équitable même comme vous l'êtes, vous tomberez d^accord que je n'ai pas été trompé, quand vous saurez, et que vous en aurez vu l'expérience, qu'en regardant par un des bouts on voit tel objet que Ton souhaite de voir. Je ne veux pas que vous m'en croyiez à ma parole,
ajouta le prince Ali en lui présentant le tuyau : voilà le tuyau, voyez si je vous en impose. »
Le prince Houssain prit le tuyau d'ivoire de la main du prince Ali; et, comme il eut approché l'œil du bout que le prince Ali lui avoit marqué en le lui présentant, avec intention de voir la princesse Nourounnihar et d'apprendre comment elle se portoit, le prince Ali et le prince Ahmed , qui avoient les yeux sur lui, furent extrêmement étonnés de le voir tout à coup changer de visage d'une manière qui marquoit une surprise extraordinaire, jointe à une grande affliction. Le prince Houssain ne leur donna pas le temps de lui en demander le sujet. « Princes, s'écria-t-il, c'est inutilement que vous et moi nous avons entrepris un voyage si pénible dans l'espérance d'en être récompensés par la possession de la charmante Nourounnihar : dans peu de momens cette aimable princesse ne sera plus en vie ; je viens de la voir dans son lit, environnée de ses femmes et de ses eunuques, qui sont en pleurs et qui paroissent n'attendre autre chose que de la voir rendre l'âme. Tenez, voyez-la vous-mêmes dans ce pitoyable état, et joignez vos larmes aux miennes. »
Le prince Ali reçut le tuyau d'ivoire de la main du prince Houssain ; il regarda : après avoir vu le même objet avec un déplaisir très sensible , il le présenta au prince Ahmed, afin qu'il vît aussi un
3o ' HISTOIRE DU PRINCE AHMED
spectacle si triste et si affligeant, qui devoit les intéresser tous également.
Quand le prince Ahmed eut pris le tuyau d'ivoire des mains du prince Ali, qu'il eut regardé, et qu'il eut vu la princesse Nourounnihar si peu éloignée de la fin de ses jours, il prit la parole, et, en l'adressant aux deux princes ses frères : « Princes, dit-il, la princesse Nourounnihar, qui fait également le sujet de nos vœux, est véritablement dans un état qui l'approche de la mort de bien près ; mais, autant qu'il me le paroît, pourvu quenous ne perdions pas de temps, il y a encore lieu de la préserver de ce moment fatal. »
Alors le prince Ahmed tira de son sein la pomme artificielle qu'il avoit acquise, et, en la montrant aux princes ses frères, il leur dit : « La pomme que vous voyez ne m'a pas moins coûté que le tapis et que le tuyau d'ivoire que vous avez apporté chacun de votre voyage. L'occasion qui se présente de vous en faire voir la vertu merveilleuse fait que je ne regrette pas les quarante bourses qu'elle m'a coûté. Pour ne vous pas tenir en suspens, elle a la vertu qu'un malade, en la sentant, même à l'agonie, recouvre la santé sur-le-champ : l'expérience que j'en ai faite m'empêche d'en douter; et je puis vous en faire voir l'effet à vous-mêmes en la personne de la princesse Nourounnihar, si nous faisons la diligence que nous devons pour la secourir.
ET DE LA FÉE PARI-BANOU 3l
— Si cela est ainsi , reprit le prince Houssain, nous ne pouvons faire une plus grande diligence qu'en nous transportant à l'instant jusque dans la chambre de la princesse parle moyen de mon tapis. Ne perdons pas de temps ; approchez-vous, asseyez-vous-y comme moi, il est assez grand pour nous contenir tous trois sans nous presser; mais, avant toutes choses, donnons ordre chacun à notre domestique départir ensemble incessamment, et de venir nous trouver au palais.
Quand cet ordre eut été donné, le prince Ali et le prince Ahmed s'assirent sur le tapis avec le prince Houssain ; et, comme ils avoient tous trois le même intérêt, ils formèrent aussi tous trois le même désir d'être transportés dans la chambre de la princesse Nourounnihar. Leur désir fut exécuté; et ils furent transportés si promptement qu'ils s'aperçurent d'être arrivés au lieu où ils avoient souhaité, et nullement d'être partis de celui qu'ils venoient de quitter.
La présence des trois princes, si peu attendue, effraya les femmes et les eunuques de la princesse, qui ne comprenoient pas par quel enchantement trois hommes se trouvoient au milieu d'eux. Ils les méconnurent même d'abord, et les eunuques étoient près de se jeter sur eux comme sur des gens qui avoient pénétré jusque dans un lieu dont il ne leur étoit pas même permis d'approcher; mais ils re-
vinrent bientôt de leur erreur en les reconnoissant pour ce qu'ils étoient.
Le prince Ahmed ne se vit pas plus tôt dans la chambre de Nourounnihar, et il n'eut pas plus tôt aperçu cette princesse mourante, qu'il se leva de dessus le tapis, ce que firent aussi les deux autres princes, s'approcha du lit, et lui mit sa pomme merveilleuse sous les narines. Quelques momens après, la princesse ouvrit les yeux, tourna la tête de côté et d'autre en regardant les personnes qui l'environnoient, et elle se mit sur son séant en demandant à s'habiller, avec la même liberté et la même connoissance que si elle n'eût fait que de se réveiller après un long sommeil. Ses femmes lui eurent bientôt appris, d'une manière qui marquoit leur joie, que c'étoit aux trois princes ses cousins, et particulièrement au prince Ahmed, qu'elle avoit l'obligation du recouvrement si subit de sa santé. Aussitôt, en témoignant la joie qu'elle avoit de les revoir, elle les remercia tous ensemble, et le prince Ahmed en particulier. Comme elle avoit demandé à s'habiller, les princes se contentèrent de lui marquer combien étoit grand le plaisir qu'ils avoient d'être arrivés assez à temps pour contribuer chacun en quelque chose à la tirer du danger évident où ils l'avoient vue, et les vœux ardens qu'ils faisoient pour la longue durée de sa vie, après quoi ils se retirèrent.
ETDELAFÉEPARI'BANOU 33
Pendant que la princesse s'habilloit, les princes, en sortant de son appartement, allèrent se jeter aux pieds du sultan leur père et lui rendre leurs respects; et, en paroissant devant lui, ils trouvèrent qu'ils avoient été prévenus par le principal eunuque de la princesse, qui l'informoit de leur arrivée imprévue^ et de quelle manière la princesse venoit d'être guérie parfaitement par leur moyen. Le sultan les reçut et les embrassa avec une joie d'autant plus grande qu'en même temps qu'il les voyoit de retour, il apprenoit que la princesse sa nièce, qu'il aimoit comme si elle eût été sa propre fille, après avoir été abandonnée par les médecins, venoit de recouvrer la santé d'une manière toute merveilleuse. Après les compliments de part et d'autre, ordinaires dans une pareille occasion, les princes lui présentèrent chacun la rareté qu'ils avoient apportée : le prince Houssain,le tapis qu'il avoit eu soin de reprendre en sortant de la chambre de la princesse ; le prince Ali, le tuyau d'ivoire; et le prince Ahmed, la pomme artificielle; et, après en avoir fait l'éloge, chacun en la lui mettant entre les mains, à son rang, ils le supplièrent de prononcer sur celle à laquelle il donnoit la préférence, et ainsi de déclarer auquel des trois il donnoit la princesse Nourounnihar pour épouse, selon sa promesse.
Le sultan des Indes, après avoir écouté avec les Mille et une Nuits. X. 5
bienveillance tout ce que les princes voulurent lui représenter àl'avantage decequ'ilsavoient apporté, sans les interrompre, et bien informé de ce qui venoit de se passer dans la guérison de la princesse Nourounnihar, demeura quelque temps dans le silence, comme s'il eût pensé à ce qu'il avoit à leur répondre. Il l'interrompit enfin, et il leur tint ce discours plein de sagesse : « Mes enfans, dit-il, je déclarerois l'un de vous avec un grand plaisir, si je pouvois le faire avec justice; mais considérez vous-mêmes si je le puis. Vous, prince Ahmed, il est vrai que la princesse ma nièce est redevable de sa guérison à votre pomme artificielle ; mais, je vous le demande, la lui eussiez-vous procurée si auparavant le tuyau d'ivoire du prince Ali ne vous eût donné lieu de connoître le danger oii elle étoit, et que le tapis du prince Houssain ne vous eût servi à venir la secourir promptement? Vous, prince Ali, votre tuyau d'ivoire a servi à vous faire connoître, à vous et aux princes vos frères, que vous alliez perdre la princesse votre cousine, et en cela il faut convenir qu'elle vous a une très grande obligation. Il faut aussi que vous conveniez que cette connoissance seroit demeurée inutile pour le bien qui lui en est arrivé sans la pomme artificielle et sans le tapis. Et vous enfin, prince Houssain, la princesse seroit une ingrate si elle ne vous marquoit sa reconnoissance en considération de votre
tapis, qui s'est trouvé si nécessaire pour lui procurer la guérison. Mais considérez qu'il n'eût été d'aucun usage pour y contribuer, si vous n'eussiez eu connoissance de la maladie par le moyen du tuyau d'ivoire du prince Ali, et que le prince Ahmed n'eût employé sa pomme artificielle pour la guérir. Ainsi, comme ni le tapis, ni le tuyau d'ivoire, ni la pomme artificielle, ne donnent pas la moindre préférence à l'un plus qu'à l'autre, mais au contraire une parfaite égalité à chacun, et que je ne puis accorder la princesse Nourounnihar qu'à un seul, vous voyez vous-mêmes que le seul fruit que vous avez rapporté de votre voyage est la gloire d'avoir contribué également à lui rendre la santé.
« Si cela est vrai, ajouta le sultan, vous voyez aussi que c'est à moi à recourir à une autre voie pour me déterminer certainement au choix que je dois faire entre vous. Comme il y a encore idu temps jusqu'à la nuit, c'est ce que je veux faire dès aujourd'hui. Allez donc, prenez chacun un arc et une flèche, et rendez-vous hors de la ville, à la grande plaine des exercices de chevaux; je vais me préparer pour m'y rendre, et je déclare que je donnerai la princesse Nourounnihar pour épouse à celui de vous qui aura tiré le plus loin.
« Au reste, je n'oublie pas que je dois vous remercier en général, et chacun en particulier,
comme je le fais, du présent que vous m'avez apporté. J'ai bien des raretés dans mon cabinet, mais il n'y a rien qui approche de la singularité du tapis, du tuyau d'ivoire et de la pomme artificielle, dont je vais l'augmenter et l'enrichir. Ce sont trois pièces qui y vont tenir le premier lieu et que j'y conserverai précieusement, non pas par simple curiosité, mais pour en tirer dans les occasions l'usage avantageux que l'on en peut faire. »
Les trois princes n'eurent rien à répondre à la décision que le sultan venoit de prononcer. Quand ils furent hors de sa présence, on leur fournit à chacun un arc et une flèche, qu'ils remirent à un de leurs officiers qui s'étoient assemblés dès qu'ils avoient appris la nouvelle de leur arrivée, et ils se rendirent à la plaine des exercices de chevaux, suivis d'une foule innombrable de peuple.
Le sultan ne se fit pas attendre; et, dès qu'il fut arrivé, le prince Houssain, comme l'aîné, prit son arc et la flèche, et tira le premier; le prince Ali tira ensuite, et l'on vit tomber la flèche plus loin que celle du prince Houssain; le prince Ahmed tira le dernier, mais on perdit la sienne de vue, et personne ne la vit tomber. On courut, on chercha; mais, quelque diligence que l'on fît, et que le prince Ahmed fît lui-même, il ne fut pas possible de trouver la flèche, ni près, ni loin. Quoiqu'il fût
croyable que c'étoit lui qui avoit tiré le plus loin, et ainsi qu'il avoit mérité que la princesse Nourounnihar lui fût accordée, comme néanmoins il étoit nécessaire que la flèche se trouvât pour rendre la chose évidente et certaine, quelque remontrance qu'il fît au sultan, le sultan ne laissa pas de juger en faveur du prince Ali. Ainsi il donna les ordres pour les préparatifs de la solennité des noces, et peu de jours après elles se célébrèrent avec une grande magnificence.
Le prince Houssain n'honora pas la fête de sa présence. Comme sa passion pour la princesse Nourounnihar étoit très sincère et très vive, il ne se sentit pas assez de force pour soutenir avec patience la mortification de la voir passer entre les bras du prince Ali, lequel, disoit-il, ne la méritoit pas mieux, ni ne l'aimoit plus parfaitement que lui. Il en eut au contraire un déplaisir si sensible qu'il abandonna la cour, et qu'il renonça au droit qu'il avoit de succéder à la couronne, pour aller se faire derviche et se mettre sous la discipline d'un scheik très fameux, lequel étoit dans une grande réputation de mener une vie exemplaire, et qui avoit établi sa demeure et celle de ses disciples, qui étoient en grand nombre, dans une agréable solitude.
Le prince Ahmed, par le même motif que le prince Houssain, n'assista pas aussi aux noces du
prince Ali et delà princesse Nourounnihar; mais il ne renonça pas au monde comme lui. Comme il ne pouvoit comprendrecomment la flèchequ'il avoit tirée étoit pour ainsi dire devenue invisible, il se déroba à ses gens; et, résolu de la chercher de manière à n'avoir rien à se reprocher, il se rendit à l'endroit où celles des princes Houssain et Ali avoient été ramassées. De là, en marchant droit devant lui et en regardant à droite et à gauche, il alla si loin sans trouver ce qu'il cherchoit, qu'il jugea que la peine qu'il se donnoit étoit inutile. Attiré néanmoins comme malgré lui, il ne laissa pas de poursuivre son chemin jusqu'à des rochers fort élevés où il eût été obligé de se détourner quand il eût voulu passer outre, et ces rochers, extrêmement escarpés, étoient situés dans un lieu stérile , à quatre lieues loin d'où il étoit parti.
En approchant de ces rochers, le prince Ahmed aperçoit une flèche : il la ramasse, il la considère, et il fut dans un grand étonnement de voir que c'étoit la même qu'il avoit tirée. « C'est elle, dit-il en lui-même; mais ni moi ni aucun mortel au monde nous n'avons la force de tirer une flèche si loin. » Comme il l'avoit trouvée couchée par terre, et non pas enfoncée par la pointe, il jugea qu'elle avoit donné contre le rocher, et qu'elle avoit été renvoyée par sa résistance. « Il y a du mystère, dit-il encore, dans une chose si extraordinaire, et
ce mystère ne peut être qu'avantageux pour moi. La fortune, après m' avoir affligé en me privant de la possession d'un bien qui devoit, comme je l'espérois, faire le bonheur de ma vie, m'en réserve peut-être un autre pour ma consolation. »
Dans cette pensée, comme la face de ces rochers s*avançoit en pointes et se reculoit en plusieurs enfoncemens , le prince entra dans un de ces enfoncemens ; et, comme il jetoit les jeux de coin en coin, une porte de fer se présenta sans apparence de serrure. Il craignit qu'elle ne fût fermée; mais, en la poussant, elle s'ouvrit en dedans, et il vit une descente douce en pente, sans degrés, par où il descendit avec la flèche à la main. Il crut qu'il alloit entrer dans des ténèbres; mais bientôt une autre lumière toute différente succéda à celle qu'il quittoit; et, en entrant dans une place spacieuse, à cinquante ou soixante pas ou environ, il aperçut un palais magnifique, dont il n'eut pas le temps d'admirer la structure admirable. En effet , en même temps une dame d'un air et d'un port majestueux, et d'une beauté à laquelle la richesse des étoffes dont elle étoit habillée , et les pierreries dont elle étoit ornée, n'ajoutoient aucun avantage, s'avança jusque sur le vestibule, accompagnée d'une troupe de femmes dont il eut peu de peine à distinguer la maîtresse.
Dès que le prince Ahmed eut aperçu la dame,
il pressa le pas pour aller lui rendre ses respects ; et la dame, de son côté, qui le vit venir, le prévint par ces paroles, en élevant la voix : « Prince Ahmed , dit-elle , approchez, yous êtes le bienvenu. »
La surprise du prince ne fut pas médiocre quand il s'entendit nommer dans un pays dont il n'avoit jamais entendu parler , quoique ce pays fût si voisin de la capitale du sultan son père; et il ne comprenoit pas comment il pouvoit être connu d'une dame qu'il ne connoissoit pas. Il aborde enfin la dame en se jetant à ses pieds , et, en se relevant : «Madame, dit-il, à mon arrivée dans un lieu où j'avois à craindre que ma curiosité ne m'eût fait pénétrer imprudemment, je vous rends mille grâces de l'assurance que vous me donnez d'être le bien venu; mais, Madame, sans commettre une incivilité, oserois-je vous demander par quelle aventure il arrive, comme vous me l'apprenez vous-même, que je ne vous sois pas inconnu, à vous, dis-je, qui êtes si fort dans notre voisinage sans que j'en aie eu connoissance qu'aujourd'hui? — Prince, lui dit la dame, entrons dans le salon : j'y satisferai à votre demande plus commodément pour vous et pour moir»
En achevant ces paroles, la dame, pour montrer le chemin au prince Ahmed, le mena dans un salon dont la structure merveilleuse, l'or et l'azur qui
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en ernbellissoient la voûte en dôme, et la richesse inestimable des meubles, lui parurent une nouveauté si grande qu'il en témoigna son admiration en s'écriant qu'il n'avoit rien vu de semblable, et qu'il ne croyoit pas qu'on pût rien voir qui en approchât. «Je vous assure néanmoins, reprit la dame, que c'est la moindre pièce de mon palais, et vous en tomberez d'accord quand je vous en aurai fait voir tous les appartemens. » Elle monta et elle s'assit sur un sofa; et, quand le prince eut pris place auprès d'elle, à la prière qu'elle lui en fit : «Prince, dit-elle, vous êtes surpris, ditesvous, de ce que je vous connois sans que vous me connoissiez; votre surprise cessera quand vous saurez qui je suis. Vous n'ignorez pas, sans doute, une chose que votre religion vous enseigne, qui est que le monde est habité par des génies aussi bien que par des hommes. Je suis fille d'un de ces génies, des plus puissans et des plus distingués parmi eux, et mon nom est Pari-Banou. Ainsi vous devez cesser d'être surpris que je vous connoisse, vous, le sultan votre père, les princes vos frères et la princesse Nourounnihar. Je suis informée de même de votre amour et de votre voyage , dont je pourrois vous dire toutes les circonstances, puisque c'est moi qui ai fait mettre en vente à Samarcande la pomme artificielle que vous y avez achetée ; à Bisnagar, le tapis que le prince
Houssain y a trouvé, et à Schiraz, le tuyau d*ivoire que le prince Ali en a rapporté. Cela doit suffire pour vous faire comprendre que je n'ignore rien de ce qui vous touche. La seule chose que j'ajoute, c'est que vous m'avez paru digne d'un sort plus heureux que celui de posséder la princesse Nourounnihar, et que, pour vous y faire acheminer, comme je me trouvois présente dans le temps que vous tirâtes la flèche que je vois que vous tenez, et que je prévis qu'elle ne passeroit pas même au delà de celle du prince Houssain , je la pris en l'air^ et lui donnai le mouvement nécessaire pour venir frapper les rochers près desquels vous venez de la trouver. Il ne tiendra qu'à vous de profiter de l'occasion qu'elle vous présente de devenir plus heureux. »
Comme la fée Pari-Banou prononça ces dernières paroles d'un ton différent, en regardant même le prince Ahmed d'un air tendre , et en baissant aussitôt les yeux par modestie, avec une rougeur qui lui monta au visage, le prince n'eut pas de peine à comprendre de quel bonheur elle entendoit parler. Il considéra tout d'une vue que la princesse Nourounnihar ne pouvoit plus être à lui, et que la fée Pari-Banou la surpassoit infiniment en beauté, en appas, en agrémens, de même que par un esprit transcendant et par des richesses immenses, autant qu'il pouvoit le conjec-
turer par la magnificence du palais où il se trouvoit, et il bénit le moment que la pensée lui étoit venue de chercher une seconde fois la flèche qu'il avoit tirée; et, en cédant au penchant qui l'entraînoit du côté du nouvel objet qui l'enflammoit : « Madame, reprit-il, quand je n'aurois toute ma vie que le bonheur d'être votre esclave et l'admirateur de tant de charmes qui me ravissent à moi-même, je m'estimerois le plus heureux de tous les mortels. Pardonnez-moi la hardiesse qui m'inspire de vous demander cette grâce, et ne dédaignez pas, en me la refusant, d'admettre dans votre cour un prince qui se dévoue tout à vous.
— Prince, repartit la fée, comme il y a longtemps que je suis maîtresse de mes volontés, du consentement de mes parens, ce n'est pas comme esclave que je veux vous admettre à ma cour, mais comme maître de ma personne et de tout ce qui m'appartient et peut m'appartenir conjointement avec moi, en me donnant votre foi et en voulant bien m'agréer pour épouse. J'espère que vous ne prendrez pas en mauvaise part que je vous prévienne par cette offre. Je vous ai déjà dit que je suis maîtresse de mes volontés : j'ajouterai qu'il n'en est pas de même chez les fées que chez les dames envers les hommes, lesquelles n'ont pas coutume de faire de telles avances , et tiendroient à grand déshonneur d'en user ainsi. Pour nous,
nous les faisons , et nous tenons qu'on doit nous en avoir obligation. »
Le prince Ahmed ne répondit rien à ce discours de la fée; mais, pénétré de reconnoissance, il crut ne pouvoir mieux la lui marquer qu'en s'approchant pour lui baiser le bas de sa robe. Elle ne lui en donna pas le temps; elle lui présenta la main, qu'il baisa, et, en retenant et en serrant la sienne: « Prince Ahmed, dit-elle, ne me donnez-vous pas votre foi comme je vous donne la mienne? — Eh! Madame! reprit le prince ravi de joie, que pourrois-je faire de mieux et qui me fît plus de plaisir? Oui, ma sultane, ma reine, je vous la donne avec mon cœur, sans réserve. — Si cela est, repartit la fée, vous êtes mon époux, et je suis votre épouse. Les mariages ne se contractent pas parmi nous a^ec d'autres cérémonies : ils sont plus fermes et plus indissolubles que parmi les hommes, nonobstant les formalités qu'ils y apportent. Présentem.ent, poursuivit-elle, pendant qu'on préparera le festin de nos noces pour ce soir, et comme apparemment vous n'avez rien pris d'aujourd'hui , on va vous apporter de quoi faire un léger repas, après quoi je vous ferai voir les appartemens de mon palais, et vous jugerez s'il n'est pas vrai, comme je vous l'ai dit, que ce salon en est la moindre pièce. »
Quelques-unes des femmes de la fée, qui étoient
ET DE LA FEE PARI-BAN ou 4^
entrées dans ce salon avec elle, et c|ui comprirent quelle étoit son intention, sortirent, et peu de temps après apportèrent quelques mets et d'excellent vin.
Quand le prince Ahmed eut mangé et bu autant qu'il voulut, la fée Pari-Banou le mena d'appartement en appartement, où il vit le diamant, le rubis, l'émeraude et toutes sortes de pierreries fines, employés avec les perles, l'agate, le jaspe, le porphyre, et toutes sortes de marbres les plus précieux, sans parler des ameublemens qui étoient d'une richesse inestimable : le tout emploj^é dans une profusion si étonnante que, bien loin d'avoir rien vu d'approchant, il avoua qu'il ne pouvoit y avoir rien de pareil au monde. « Prince, lui dit la fée, si vous admirez si fort mon palais, qui, à la vérité, a de grandes beautés , que diriez-vous des palais des chefs de nos génies, qui sont tout autrement beaux, spacieux et magnifiques ? Je pourrois vous faire admirer aussi la beauté de mon jardin ; mais, ajoutât-elle, ce sera pour une autre fois : la nuit approche, et il est temps de nous mettre à, table. »
La salle où la fée fit entrer le prince Ahmed, et où la table étoit servie, étoit la dernière pièce du palais qui restoit à faire voir au prince ; elle n'étoit pas inférieure à aucune de toutes celles qu'il venoit de voir. En entrant, il admira l'illumination d'une infinité de bougies parfumées d'ambre, dont la multitude, loin de faire de la confusion, étoit dans une
symétrie bien entendue, qui faisoit plaisir à voir. Il admira de même un grand buffet chargé de vaisselle d'or, que l'art rendoit plus précieuse que la matière, et plusieurs chœurs de femmes, toutes d'une beauté ravissante et richement habillées, qui commencèrent un concert de voix et de toutes sortes d'instrumens les plus harmonieux qu'il eût jamais entendus. Ils se mirent à table ; et, comme Pari- Banou prit un grand soin de servir au prince Ahmed des mets les plus délicats, qu'elle lui nommoit à mesure en l'invitant à en goûter ; et comme le prince n'en avoit jamais entendu parler, et qu'il les trouvoit exquis , il en faisoit l'éloge, en s'écriant que la bonne chère qu'elle lui faisoit surpassoit toutes celles que l'on faisoit parmi les hommes. Il se récria de même sur l'excellence du vin qui lui fut servi, dont ils ne commencèrent à boire, la fée et lui, qu'au dessert, qui n'étoit que de fruits, que de gâteaux et d'autres choses propres à le faire trouver meilleur.
Après le dessert enfin, la fée Pari-Banou et le prince Ahmed s'éloignèrent de la table, qui fut emportée sur-le-champ, et s'assirent sur le sofa à leur commodité, le dos appuyé de coussins d'étoffe de soie à grands fleurons de différentes couleurs, ouvrage à l'aiguille d'une grande délicatesse. Aussitôt un grand nombre de génies et de fées entrèrent dans la salle, et commencèrent un bal des plus sur-
prenans, qu'ils continuèrent jusqu'à ce que la fée et le prince Ahmed se levèrent. Alors les génies et les fées, en continuant de danser, sortirent de la salle, et marchèrent devant les nouveaux mariés jusqu'à la porte de la chambre où le lit nuptial étoit préparé. Quand ils y furent arrivés, ils se rangèrent en haie pour les laisser entrer, après quoi ils se retirèrent, etles laissèrent dans lalibertédese coucher.
La fête des noces fut continuée le lendemain, ou plutôt les jours qui en suivirent la célébration furent une fête continuelle que la fée Pari-Banou, à qui la chose étoit aisée, sut diversifier par de nouveaux ragoûts et de nouveaux mets dans les festins, de nouveaux concerts, de nouvelles danses, de nouveaux spectacles et de nouveaux divertissemens, tous si extraordinaires que le prince Ahmed n'eût pu se les imaginer en toute sa vie parmi les hommes, quand elle eût été de mille ans.
L'intention de la fée ne fut pas seulement de donner au prince des marques essentielles delà sincérité de son amour et de l'excès de sa passion par tant d'endroits ; elle voulut aussi lui faire connoître par là que, comme il n'avoit plus rien à prétendre à la cour du sultan son père et en aucun endroit du monde, sans parler de sa beauté ni des charmes qui l'accompagnoient, il ne trouveroitrien de comparable au bonheur dont il jouissoit auprès d'elle, afin qu'il s'attachât à elle entièrement, et que jamais
il ne s'en séparât. Elle réussit parfaitement dans ce qu'elle s'étoit proposé : l'amour du prince Ahmed ne diminua pas par la possession ; il augmenta à un point qu'il n'étoit plus en son pouvoir de cesser de l'aimer, quand elle-même eût pu se résoudre à ne plus l'aimer.
Au bout de six mois, le prince Ahmed, qui avoit toujours aimé et honoré le sultan son père, conçut un grand désir d'apprendre de ses nouvelles ; et, comme il ne pouvoit le satisfaire qu'en s'absentant pour en aller apprendre lui-même, il en parla à Pari- Banou dans un entretien, et il la pria de vouloir bien le lui permettre. Ce discours alarma la fée, et elle craignit que ce ne fût un prétexte pour l'abandonner ; elle lui dit : « En quoi puis-je vous avoir donné du mécontentement, pour vous obliger de me demander cette permission ? Seroit-il possible que vous eussiez oublié que vous m'avez donné votre foi, et que vous ne m'aimassiez plus, moi qui vous aime si passionnément ? Vous devez en être bien persuadé par les marques que je ne cesse de vous en donner.
— Ma reine , reprit le prince Ahmed, je suis très convaincu de votre amour, et je m'en rendrois indigne si je ne vous en témoignois pas ma reconnoissance par un amour réciproque. Si vous êtes offensée de ma demande, je vous supplie de me le pardonner ; il n'y a pas de réparation que je ne sois
prêt de vous en faire. Je ne l'ai pas faite pour vous déplaire : je l'ai faite uniquement par un motif de respect envers le sultan mon père, que je souhaiterois délivrer de l'affliction où je dois l'avoir plongé par une absence si longue : affliction d'autant plus grande, comme j'ai lieu de le présumer, qu'il ne me croit plus en vie. Mais, puisque vous n'agréez pas que j'aille lui donner cette consolation, je veux ce que vous voulez, et il n'y a rien au monde que je ne sois prêt de faire pour vous complaire. »
Le prince Ahmed, qui ne dissimuloit pas, et qui l'aimoit en son cœur aussi parfaitement qu'il venoit de l'en assurer par ces paroles, cessa d'insister davantage sur la permission qu'il lui avoit demandée, et la fée lui témoigna combien elle étoit satisfaite de sa soumission. Comme néanmoins il ne pouvoit pas abandonner absolument le dessein qu'il s'étoit formé, il affecta de l'entretenir de temps en temps des belles qualités du sultan des Indes, et surtout des marques de tendresse dont il lui étoit obligé en son particulier, avec espérance qu'à la fin elle se laisseroit fléchir.
Comme le prince Ahmed l'avoit jugé, il étoit vrai que le sultan des Indes, au milieu des réjouissances à l'occasion des noces du prince Ali et de la princesse Nourounnihar , avoit été affligé sensiblement de l'éioignement des deux autres princes ses fils. Il ne fut pas longtemps à être in- Les MilU et une Nuits. X. 7
5o HISTOIRE DU PRINCE AHMED
formé du parti que le prince Houssain avoit pris d'abandonner le monde, et du lieu qu'il avoit choisi pour y faire sa retraite. Comme un bon père, qui fait consister une partie de son bonheur à voir les enfans qui sont sortis de ses reins, particulièrement quand ils se rendent dignes de sa tendresse, il eût mieux aimé qu'il fût demeuré à la cour, attaché à sa personne. Comme néanmoins il ne pouvoit pas désapprouver qu'il eût fait le choix de l'état de perfection auquel il s'étoit engagé, il supporta son absence avec patience. Il fît toutes les diligences possibles pour avoir des nouvelles du prince Ahmed; il dépêcha des courriers dans toutes les provinces de ses Etats, avec ordre aux gouverneurs de l'arrêter et de l'obliger de revenir à la cour; mais les soins qu'il se donna n'eurent pas le succès qu'il avoit espéré, et ses peines, au lieu de diminuer, ne firent qu'augmenter. Souvent il s'en expliquoit avec son grand-vizir. «Vizir, disoit-il, tu sais qu'Ahmed est celui des princes mes fils que j'ai toujours aimé le plus tendrement, et tu n'ignores pas les voies que j'ai prises pour parvenir à le retrouver, sans y réussir. La douleur que j'en sens est si vive que j'y succomberai à la fin, si tu n'as compassion de moi. Pour peu d'égards que tu aies pour ma conservation, je te conjure de m'aider de ton secours et de tes conseils. »
Le grand-vizir, non moins attaché à la personne
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du sultan que zélé à se bien acquitter de l'administration des affaires de l'Etat, en songeant aux moyens de lui apporter du soulagement, se souvint d'une magicienne dont on disoit des merveilles : il lui proposa de la faire venir et de la consulter. Le sultan y consentit; le grand-vizir, après Pavoir envoyé chercher, la lui amena luimême.
Le sultan dit à la magicienne : « L'affliction oii je suis, depuis les noces du prince Ali, mon fils, et de la princesse Nourounnihar, ma nièce, de l'absence du prince Ahmed, est si connue et si publique que tu ne l'ignores pas sans doute. Par ton art et par ton habileté, ne pourrois-tu pas me dire ce qu'il est devenu? Est-il encore en vie? Où est--il? Que fait-il? Dois-je espérer de le revoir?»
La magicienne, pour satisfaire à ce que le sultan lui demandoit, répondit : «Sire, quelque habileté que je puisse avoir dans ma profession, il ne m'est pas possible néanmoins de satisfaire sur-le-champ à la demande que Votre Majesté me fait; mais, si elle veut bien me donner du temps jusqu'à demain, je lui en donnerai la réponse. » Le sultan, en lui accordant ce délai, la renvoya avec promesse de la bien récompenser si la réponse se trouvoit conforme à son souhait.
La magicienne revint le lendemain, et le grandvizir la présenta au sultan pour la seconde fois.
Elle dit au sultan : «Sire, quelque diligence que j'aie apportée en me servant des règles de mon art, pour obéir à Votre Majesté sur ce qu'elle désire de savoir, je n'ai pu trouver autre chose, sinon que le prince Ahmed n'est pas mort; la chose est très certaine, et elle peut s'en assurer. Quant au lieu où il peut être, c'est ce que je n'ai pu découvrir. »
Le sultan des Indes fut obligé de se contenter de cette réponse, qui le laissa à peu près dans la même inquiétude qu'auparavant sur le sort du prince son fils.
Pour revenir au prince Ahmed, il entretint la fée Pari-Banou si souvent du sultan son père, sans parler davantage du désir qu'il avoit de le voir, que cette affectation lui fit comprendre quel étoit son dessein. Ainsi, comme elle se fut aperçue de sa retenue et de la crainte qu'il avoit de lui déplaire, après le refus qu'elle lui avoit fait, elle en inféra premièrement que l'amour qu'il avoit pour elle, dont il ne cessoit de lui donner des marques en toutes rencontres, étoit sincère; ensuite, en jugeant par elle-même de l'injustice qu'il y auroit de faire violence à un fils sur sa tendresse pour un père en voulant le forcer à renoncer au penchant naturel qui l'y portoit, elle résolut de lui accorder ce qu'elle voyoit bien qu'il désiroit toujours très ar- ] demment. Elle lui dit un jour : « Prince, la per-
mission que vous m'aviez demandée d'aller voir le sultan votre père m'avoit donné une juste crainte que ce ne fût un prétexte pour me donner une marque de votre inconstance et pour m'abandonner : je n'ai pas eu d'autre motif que celui-là pour vous la refuser; mais aujourd"'hui, aussi pleinement convaincue par vos actions que par vos paroles que je puis me reposer sur votre constance et sur la fermeté de votre amour, ainsi je change de sentiment, et je vous accorde cette permission, sous une condition néanmoins, qui est de me jurer auparavant que votre absence ne sera pas longue et que vous reviendrez bientôt. Cette condition ne doit pas vous faire de peine comme si je l'exigeois de vous par défiance; je ne le fais que parce que je sais qu'elle ne vous en fera pas, après la conviction où je suis, comme je viens de vous le témoigner, de la sincérité de votre amour. »
Le prince Ahmed voulut se jeter aux pieds de la fée pour lui mieux marquer combien il étoit pénétré de reconnoissance; mais elle l'en empêcha. « Ma sultane, dit-il, je connois tout le prix de la grâce que vous me faites; mais les paroles me manquent pour vous en remercier aussi dignement que je le souhaiterois. Suppléez à mon impuissance, je vous en conjure ; et, quoi que vous puissiez vous en dire à vous-même, soyez persuadée que j'en pense encore davantage. Vous avez eu
raison de croire que le serment que vous exigez de moi ne me feroit pas de peine. Je vous le fais d'autant plus volontiers qu'il n'est pas possible désormais que je vive sans vous. Je vais donc partir; et la diligence que j'apporterai à revenir vous fera connoître que je l'aurai fait, non pas par la crainte de me rendre parjure si j'y manquois, mais parce que j'aurai suivi mon inclination, qui est de vivre avec vous toute ma vie inséparablement; et, si je m'en éloigne quelquefois sous votre bon plaisir, j'éviterai le chagrin que me pourroit causer une trop longue absence. »
Pari-Banou fut d'autant plus charmée de ces sentimens du prince Ahmed qu'ils la délivrèrent des soupçons qu'elle s'étoit formés contre lui, par la crainte que son empressement à vouloir aller voir le sultan des Indes ne fût un prétexte spécieux pour renoncer à la foi qu'il avoit promise. « Prince, lui dit-elle, partez quand il vous plaira; mais, auparavant, ne trouvez pas mauvais que je vous donne quelques avis sur la manière dont il est bon que vous vous comportiez dans votre voyage. Premièrement, je ne crois pas qu'il soit à propos que vous parliez de notre mariage au sultan votre père, ni de ma qualité, non plus que du lieu où vous êtes établi, et où vous demeurez depuis que vous êtes éloigné de lui. Priez-le de se contenter d'apprendre que vous êtes heureux, que vous ne dé-
sirez rien davantage, et que le seul motif qui vous aura amené est celui de faire cesser les inquiétudes où il pouvoit être au sujet de votre destinée. » Pour l'accompagner, enfin, elle lui donna vingt cavaliers bien montés et bien équipés. Quand tout fut prêt, le prince Ahmed prit congé de la fée en l'embrassant et en renouvelant la promesse de revenir incessamment. On lui amena le cheval qu'elle lui avoit fait tenir prêt : outre qu'il étoit richement harnaché, il étoit aussi plus beau et de plus grand prix qu'aucun qu'il y eût dans les écuries du sultan des Indes. Il le monta de bonne grâce, avec un grand plaisir de la fée; et, après lui avoir donné le dernier adieu, il partit.
Comme le chemin qui conduisoit à la capitale des Indes n'étoit pas long, le prince Ahmed mit peu de temps à y arriver. Dès qu'il y entra, le peuple, joyeux de le revoir, le reçut avec acclamation, et la plupart se détachèrent et l'accompagnèrent en foule jusqu'à l'appartement du sultan. Le sultan le reçut et l'embrassa avec une grande joie, en se plaignant néanmoins, d'une manière qui partoit de sa tendresse paternelle, de l'affliction oia une si longue absence l'avoit jeté. « Cette absence, ajouta-t-il, m'a été d'autant plus douloureuse qu'après ce que le sort avoit décidé à votre désavantage en faveur du prince Ali, votre frère, j'avois lieu de craindre que vous
ne vous fussiez porté à quelque action de désespoir.
— Sire, reprit le prince Ahmed, je laisse à considérer à Votre Majesté si, après avoir perdu la princesse Nourounnihar, qui avoit été l'unique objet de mes souhaits, je pouvois me résoudre à être témoin du bonheur du prince Ali. Si j'eusse été capable d'une indignité de cette nature, qu'eût-on pensé de mon amour à la cour et à la ville, et qu'en eût pensé Votre Majesté ellemême? L'amour est une passion qu'on n'abandonne pas quand on le veut : elle domine, elle maîtrise, et ne donne pas le temps à un véritable amant de faire usage de sa raison. Votre Majesté sait qu'en tirant ma flèche il m'arriva une chose si extraordinaire que jamais elle n'est n'arrivée à personne : savoir, quoique dans une plaine aussi unie et aussi dégagée que celle des exercices de chevaux, qu'il ne fut pas possible de trouver la flèche que j'avois tirée, ce qui fit que je perdis une cause dont la justice n'étoit pas moins due à mon amour qu'elle l'étoit aux princes mes frères. Vaincu par le caprice du sort, je ne perdis pas le temps en des plaintes inutiles. Pour satisfaire mon esprit inquiet sur cette aventure que je ne comprenois pas, je m'éloignai de mes gens sans qu'ils s'en aperçussent, et je retournai seul sur le lieu pour chercher ma flèche. Je la cherchai en deçà, au delà, à droite, à
gauche de l'endroit où je savois que celles du prince Houssain et du prince Ali avoient été ramassées, et où il me sembloit que la mienne devoit être tombée; mais la peine que je pris fut inutile. Je ne me rebutai pas, je poursuivis ma recherche en continuant de marcher en avant sur le terrain, à peu près en droite ligne où je m'iraaginois qu'elle pouvoit être tombée. J'avois déjà fait plus d'une lieue, toujours en jetant les yeux de côté et d'autre, et même en me détournant de temps en temps pour' aller reconnoître la moindre chose qui me donnoit l'idée d'une flèche , quand je fis réflexion qu'il n'étoit pas possible que la mienne fût venue si loin : je m'arrêtai, et je me demandai à moi-même si j'avois perdu l'esprit, et si j'étois dépourvu de bon sens au point de me flatter d'avoir la force de pousser une flèche à une si longue distance qu'aucun de nos héros les plus anciens et les plus renommés par leur force n'avoit jamais eue. Je fis ce raisonnement, et j'étois prêt d'abandonner mon entreprise; mais, quand je voulus exécuter ma résolution, je me sentis entraîné comme malgré moi, et, après avoir marché quatre lieues, jusqu'où la plaine est terminée par des rochers, j'aperçus une flèche; je courus, je la ramassai, et je reconnus que c'étoit celle que j'avois tirée, mais qui n'avoit pas été trouvée ni dans le lieu ni dans le temps qu'il le falloit. Ainsi,
bien loin de penser que Votre Majesté m'eût fait une injustice en prononçant pour le prince Ali, j'interprétai ce qui m'étoit arrivé tout autrement, et je ne doutai pas qu'en cela il n'y eût un mystère à mon avantage, sur lequel je ne devois rien oublier pour en avoir l'éclaircissement, et j'eus cet éclaircissement sans m'éloigner trop de l'endroit; mais c'est un autre mystère sur lequel je supplie Votre Majesté de ne pas trouver mauvais que je demeure dans le silence, et de se contenter d'apprendre par ma bouche que je suis heureux et content de mon bonheur. Au milieu de ce bonheur, comme la seule chose qui le troubloit, et qui étoit capable de le troubler, étoit l'inquiétude où je ne doutois pas que Votre Majesté ne fût au sujet de ce que je pouvois être devenu depuis que j'ai disparu et que je me suis éloigné de la cour, j'ai cru qu'il étoit de mon devoir de venir vous en délivrer, et je n'ai pas voulu y manquer. Voilà le motif unique qui m'amène. La seule grâce que je demande à Votre Majesté, c'est de me permettre de venir de temps en temps lui rendre mes respects et apprendre des nouvelles de l'état de sa santé.
— Mon fils, répondit le sultan des Indes, je ne puis vous refuser la permission que vous me demandez; j'aurois beaucoup mieux aimé néanmoins que vous eussiez pu vous résoudre à de-
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meurer auprès de moi. Apprenez-moi au moins où je pourrois avoir de vos nouvelles toutes les fois que vous pourriez manquer à venir m'en apprendre vous-même, ou que votre présence seroit nécessaire. — Sire, repartit le prince Ahmed, ce que Votre Majesté me demande fait partie du mystère dont je lui ai parlé; je la supplie de vouloir bien que je garde aussi le silence sur ce point : je me rendrai si fréquemment à mon devoir que je crains plutôt de me rendre importun que de lui donner lieu de m'accuser de négligence, quand ma présence sera nécessaire. »
Le sultan des Indes ne pressa pas davantage le prince Ahmed sur cet article ; il lui dit : « Mon fils, je ne veux pas pénétrer plus avant dans votre secret; je vous en laisse le maître entièrement, pour vous dire que vous ne pouviez me faire un plus grand plaisir que de venir me rendre, par votre présence, la joie dont je n'avois pas été susceptible depuis si longtemps, et que vous serez le bien venu toutes les fois que vous pourrez venir sans préjudice de vos occupations ou de vos plaisirs. »
Le prince Ahmed ne demeura pas plus de trois jours à la cour du sultan son père, il en partit le quatrième de bon matin; et la fée Pari-Banou le revit avec d'autant plus de joie qu'elle ne s'attendoit pas qu'il dût revenir si tôt; et sa diligence fît
6ô HISTOIRE DU PRINCE AHMED
qu'elle se condamna elle-même de l'avoir soupçonné capable de manquer à la fidélité qu'il lui devoit , et qu'il lui avoit promise si solennellement. Elle ne dissimula pas au prince, elle lui avoua franchement sa foiblesse et lui en demanda pardon. Alors l'union des deux amans fut si parfaite que ce que l'un vouloit, l'autre le vouloit de même.
Un mois après le retour du prince Ahmed, comme la fée Pari-Banou eut remarqué que depuis ce temps-là ce prince, qui n'avoit pas manqué de lui faire le récit de son voyage et de lui parler de l'entretien qu'il avoit eu avec le sultan son père, dans lequel il lui avoit demandé la permis- .^ion de venir le voir de temps en temps; que ce prince, dis-je, ne lui avoit parlé du sultan non plus que s'il n'eût pas été au monde, au lieu qu'auparavant il lui en parloit si souvent, elle jugea qu'il s'en abstenoit par la considération qu'il avoit pour elle. De là elle prit occasion un jour de lui tenir ce discours : « Prince, dites-moi, avez-vous mis le sultan votre père en oubli? Ne vous souvenez-vous plus de la promesse que vous lui avez faite d'aller le voir de temps en temps ? Pour moi, je n'ai pas oublié ce que vous m"'en avez dit à votre retour, et je vous en fais souvenir afin que vous n'attendiez pas plus longtemps à vous acquitter de votre promesse pour la première fois.
— Madame , reprit le prince Ahmed sur le même ton enjoué que la fée, comme je ne me sens pas coupable de l'oubli dont vous me parlez, j'aime mieux souffrir le reproche que vous me faites, sans l'avoir mérité, que de m'être exposé à un refus, en vous marquant à contre-temps de l'empressement pour obtenir une chose qui eût pu vous faire de la peine à me l'accorder. — Prince, lui dit la fée, je ne veux pas que vous ajez davantage de ces égards pour moi ; et, afin que semblable chose n'arrive plus, puisqu'il y a un mois que vous n'avez vu le sultan des Indes, votre père, il me semble que vous ne devez pas mettre entre les visites que vous aurez à lui rendre un plus long intervalle que d'un mois. Commencez donc dès demain, et continuez de même de mois en mois, sans qu'il soit besoin que vous m'en parliez ou que vous attendiez que je vous en parle; j'y consens très volontiers. »
Le prince Ahmed partit le lendemain avec la même suite, mais plus leste, et lui-même monté, équipé et habillé plus magnifiquement que la première fois ; et il fut reçu par le sultan avec la même joie et avec la même satisfaction. Il continua plusieurs mois à lui rendre visite, et toujours dans un équipage plus riche et plus éclatant.
A la fin, quelques vizirs favoris du sultan, qui jugèrent de la grandeur et de la puissance du prince Ahmed par les échantillons qu'il en faisoit paroître,
b2 HISTOIRE DU PRINCE AHMED
abusèrent de la liberté que le sultan leur donnoit de lui parler pour lui faire naître de l'ombrage contre lui. Ils lui représentèrent qu'il étoit de la bonne prudence qu'il sût où le prince son fils faisoit sa retraite , d'où il prenoit de quoi faire une si grande dépense, lui à qui il n'avoit assigné ni apanage ni revenu fixe, qui sembloit ne venir à la cour que pour le braver en affectant de faire voir qu'il n'avoit pas besoin de ses libéralités pour vivre en prince, et qu'enfin il étoit à craindre qu'il ne fît soulever les peuples pour attenter à le détrôner.
Le sultan des Indes, qui étoit bien éloigné de penser que le prince Ahmed fût capable de former un dessein aussi pernicieux que celui que les favoris prétendoient lui faire accroire, leur dit : «Vous vous moquez : mon fils m'aime, et je suis d'autant plus sûr de sa tendresse et de sa fidélité que je ne me souviens pas de lui avoir donné le moindre sujet d'être mécontent de moi. »
Sur ces dernières paroles, un des favoris prit occasion de lui dire : « Sire, quoique Votre Majesté, au jugement général des plus sensés, n'ait pu prendre un meilleur parti que celui qu'elle a pris pour mettre d'accord les trois princes au sujet du mariage de la princesse Nourounnihar, qui sait si le prince Ahmed s'est soumis à la décision du sort avec la même résignation que le prince Houssain ? Ne peutil pas s'être imaginé qu'il la méritoit seul, et que
Votre Majesté, au lieu de la lui accorder préférablement à ses aînés, lui a fait une injustice en remettant la chose à ce qui en seroit décidé par le sort?
«Votre Majesté peut dire, ajouta le malicieux favori, que le prince Ahmed ne donne aucune marque de mécontentement, que nos frayeurs sont vaines, que nous nous alarmons trop facilement, et que nous avons tort de lui suggérer des soupçons de cette nature contre un prince de son sang, qui peut-être n'ont pas de fondement; mais. Sire, poursuivit le favori, peut-être aussi que ces soupçons sont bien fondés. Votre Majesté n'ignore pas que, dans une affaire aussi délicate et aussi importante, il faut s'attacher au parti le plus sûr ; qu'elle considère que la dissimulation de la part du prince peut l'amuser et la tromper, et que le danger est d'autant plus à craindre qu'il ne paroît pas que le prince Ahmed soit fort éloigné de sa capitale. En effet, si elle j a fait la même attention que nous, elle a pu observer que, toutes les fois qu'il arrive, lui et ses gens sont frais, leurs habillemens et les housses des chevaux, avec leurs ornemens, ont le même éclat que s'ils ne faisoient que de sortir de la main de l'ouvrier. Leurs chevaux mêmes ne sont pas plus harassés que s'ils ne venoient que d'une promenade. Ces marques du voisinage du prince Ahmed sont si évidentes que nous croirions manquer
à notre devoir si nous ne lui en faisions notre humble remontrance, afin que pour sa propre conservation, et pour le bien de ses États, elle y ait tel égard qu'elle jugera à propos. »
Quand le favori eut achevé ce long discours, le sultan , en mettant fin à l'entretien, dit : « Quoi qu'il en soit, je ne crois pas que mon fils Ahmed soit aussi méchant que vous voulez me le persuader; je ne laisse pas néanmoins de vous être obligé de vos conseils, et je ne doute pas que vous ne me les donniez avec bonne intention. »
Le sultan des Indes parla de la sorte à ses favoris, sans leur faire connoître que leurs discours eussent fait impression sur son esprit. Il ne laissa pas néanmoins d'en être alarmé, et il résolut de faire observer les démarches du prince Ahmed , sans en donner connoissance à son grand-vizir. Il fit venir la magicienne, qui fut introduite par une porte secrète du palais, et amenée jusque dans son cabinet. Il lui dit : « Tu m'as dis la vérité quand tu m'as assuré que mon fils Ahmed n'étoit pas mort, et je t*en ai obligation ; il faut que tu me fasses un autre plaisir. Depuis que je l'ai retrouvé et qu'il vient à ma cour de mois en mois, je n''ai pu obtenir de lui qu'il m'apprît en quel lieu il est établi, et je n'ai pas voulu le gêner pour lui tirer son secret malgré lui ; mais je te crois assez habile pour faire en sorte que ma curiosité soit satisfaite sans que ni lui ni
personne de ma cour en sache rien. Tu sais qu'il est ici; et, comme il a coutume de s'en retourner sans prendre congé de moi, non plus que d'aucun de ma cour, ne perds pas de temps, va dès aujourd'hui sur son chemin, et observe-le si bien que tu saches où il se retire, et que tu m'en apportes la réponse. »
En sortant du palais du sultan, comme la magicienne avoit appris en quel endroit le prince Ahmed avoit trouvé sa flèche, dès l'heure même elle y alla, et elle se cacha près des rochers, de manière qu'elle ne pouvoit pas être aperçue.
Le lendemain, le prince Ahmed partit dès la pointe du jour, sans avoir pris congé ni du sultan ni d'aucun courtisan , selon sa coutume. La magicienne le vit venir : elle le conduisit des yeux jusqu'à ce qu'elle le perdît de vue, lui et sa suite.
Comme les rochers formoient une barrière insurmontable aux mortels, soit à pied, soit à cheval, tant ils étoient escarpés, la magicienne jugea de deux choses l'une, ou que le prince se retiroit dans une caverne, ou dans quelque lieu souterrain cù des génies et des fées faisoient leur demeure. Quand elle eut jugé que le prince et ses gens dévoient avoir disparu et être rentrés dans la caverne ou dans le souterrain qu'elle s'étoit imaginé, elle sortit du lieu où elle s'étoit cachée, et alla droit à l'enfoncement où elle les avoit vus entrer ; elle y entra, les Mille et une Nuits. X. 9
et , en avançant jusqu'où il se terminoit par plusieurs détours, elle regarda de tous les côtés, en allant et en revenant plusieurs fois sur ses pas. Mais, nonobstant sa diligence, elle n'aperçut aucune ouverture de caverne, non plus que la porte de fer qui n'avoit pas échappé à la recherche du prince Ahmed ; c'est que cette porte étoit apparente pour les hommes seulement, et particulièrement pour certains hommes dont la présence pouvoit être agréable à la fée Pari-Banou , et nullement pour les femmes.
La magicienne, qui vit que la peine qu'elle se donnoit étoit inutile, fut obligée de se contenter de la découverte qu'elle venoit de faire. Elle revint en rendre compte au sultan ; et, en achevant de lui faire le récit de ses démarches, elle ajouta: « Sire, comme Votre Majesté peut le comprendre après ce que je viens d'avoir l'honneur de lui marquer, il ne me sera pas difficile de lui donner toute la satisfaction qu'elle peut désirer touchant la conduite du prince Ahmed. Je ne lui dirai pas dès à présent ce que j'en pense : j'aime mieux le lui faire connoître d'une manière qu'elle ne puisse pas en douter. Pour y venir, je ne lui demande que du temps et de la patience, avec la permission de me laisser faire sans s'informer des moyens dont j'ai dessein de me servir. »
Le sultan prit en bonne part les mesures que la
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magicienne prenoit avec lui. Il lui dit : « Tu es la maîtresse; va, et fais comme tu le jugeras à propos : j'attendrai avec patience l'effet de tes promesses. » Et, afin de l'encourager, il lui fit présent d'un diamant d'un très grand prix , en lui disant que c'étoit en attendant qu'il la récompensât pleinement quand elle auroit achevé de lui rendre le service important dont il se reposoit sur son habileté.
Comme le prince Ahmed, depuis qu'il avoit obtenu de la fée Pari-Banou la permission d'aller faire sa cour au sultan des Indes, n' avoit pas manqué d'être régulier à s'en acquitter une fois le mois, la magicienne, qui ne l'ignoroit pas , attendit que le mois qui couroit fût achevé. Un jour ou deux avant qu'il finît, elle ne manqua pas de se rendre au pied des rochers, à l'endroit où elle avoit perdu de vue le prince et ses gens, et elle attendit là, dans l'intention d'exécuter le projet qu'elle avoit imaginé.
Dès le lendemain, le prince Ahmed sortit à son ordinaire par la porte de fer, avec la même suite qui avoit coutume de l'accompagner, et il arriva près de la magicienne qu'il ne connoissoit pas pour ce qu^elle étoit. Comme il eut aperçu qu'elle étoit couchée la tête appuyée sur le roc, et qu'elle se plaignoit comme une personne qui soufîroit beaucoup, la compassion fit qu'il se détourna pour s'approcher d'elle, et qu'il lui demanda quel étoit son mal, et ce qu'il pouvoit faire pour la soulager.
La magicienne artificieuse, sans lever la tête, en regardant le prince d'une manière à augmenter la compassion dont il étoit déjà touché, répondit par des paroles entrecoupées, et comme par une grande difficulté de respirer, qu'elle étoit partie de chez elle pour aller à la ville, et que dans le chemin elle avoit été attaquée d'une fièvre si violente que les forces à la fin lui avoient manqué, et qu'elle avoit été contrainte de s'arrêter et de demeurer dans l'état oià il la voyoit, dans un lieu éloigné de toute habitation, et ainsi sans espérance d'être secourue.
« Bonne femme, reprit le prince Ahmed, vous n'êtes pas si éloignée du secours dont vous avez besoin que vous le croyez : je suis prêt de vous le faire éprouver, et de vous mettre fort près d'ici dans un lieu où l'on aura pour vous non seulement tout le soin possible, mais même où vous trouverez une prompte guérison. Pour cela, vous n'avez qu'à vous lever et qu'à souffrir qu'un de mes gens vous prenne en croupe. »
A ces paroles du prince Ahmed , la magicienne, qui ne feignoit d'être malade que pour apprendre où il demeuroit, ce qu'il faisoit et quel étoit son sort, ne refusa pas le bienfait qu'il lui offrit de si bonne grâce; et, pour marquer qu'elle acceptoit l'offre, plutôt par son action que par des paroles, en feignant que la violence de sa maladie prétendue l'en empêchoit, elle fit des efforts pour se lever.
En même temps deux cavaliers du prince mirent pied à terre, l'aidèrent à se lever sur ses pieds, et la mirent en croupe derrière un autre cavalier. Pendant qu'ils remontoient à cheval, le prince, qui rebroussa chemin, se mit à la tête, et arriva bientôt à la porte de fer, qui fut ouverte par un des cavaliers qui s'étoit avancé. Il entra , et , quand il fut arrivé dans la cour du palais de la fée, sans mettre pied à terre, il détacha un de ses cavaliers pour l'avertir qu'il vouloit lui parler.
La fée Pari-Banou fit d'autant plus de diligence à venir qu'elle ne comprenoit pas quel motif avoit pu obliger le prince Ahmed à revenir si tôt sur ses pas. Sans lui donner le temps de lui demander quel étoit ce motif : « Ma princesse , lui dit le prince en lui montrant la magicienne que deux de ses gens venoient de mettre à terre et qui la soutenoient par-dessous les bras , je vous prie d'avoir pour cette bonne femme la même compassion que moi. Je viens de la trouver dans l'état où vous la voyez, et je lui ai promis l'assistance dont elle a besoin. Je vous la recommande, persuadé que vous ne l'abandonnerez pas, autant par votrepropre inclination qu'en considération de ma prière. »
La fée Pari-Banou, qui avoit eu les yeux attachés sur la prétendue malade pendant que le prince Ahmed lui parloit, commanda à deux de ses femmes qui l'avoient suivie de la prendre d'entre les mains
yo HISTOIRE DU PRINCE AHMED
des deux cavaliers, de la mener dans un appartement du palais, et de prendre pour elle le même soin qu'elles prendroient pour sa propre personne.
Pendant que les deux femmes exécutoient l'ordre qu'elles venoient de recevoir, Pari-Banou s'approcha du prince Ahmed, et, en baissant la voix : « Prince, dit-elle, je loue votre compassion; elle est digne de vous et de votre naissance, et je me fais un grand plaisir de correspondre à votre bonne intention; mais vous me permettrez de vous dire que je crains fort que cette bonne intention ne soit mal récompensée. Il ne me paroît pas que cette femme soit aussi malade qu'elle le fait paroître, et je suis fort trompée si elle n'est apostée exprès pour vous donner de grandes mortifications. Mais que cela ne vous afflige pas; et, quoi que l'on puisse machiner contre vous, persuadez-vous que je vous délivrerai de tous les pièges que l'on pourra vous tendre : allez, et poursuivez votre voyage. »
Ce discours de la fée n'alarma pas le prince Ahmed. « Ma princesse, reprit-il, comme je ne me souviens pas d'avoir fait mal à personne, et que je n'ai pas dessein d'en faire, je ne crois pas aussi que personne ait la pensée de m'en causer. Quoi qu'il en puisse être, je ne cesserai pas de faire le bien toutes les fois que l'occasion s'en présentera. » En achevant, il prit congé de la fée,
et en se séparant il reprit son chemin, qu'il avoit interrompu à l'occasion de la magicienne ; et en peu de temps il arriva avec sa suite à la cour du sultan des Indes, c|ui le reçut à peu près à son ordinaire, en se contraignant, autant qu'il lui étoit possible, pour ne rien faire paroître du trouble causé par les soupçons que les discours de ses favoris lui avoient fait naître.
Les deux femmes cependant que la fée Pari- Banou avoit chargées de ses ordres avoient mené la magicienne dans un très bel appartement et meublé richement. D'abord elles la firent asseoir sur un sofa , où, pendant qu'elle étoit appuyée contre un coussin de brocart à fond d'or, elles préparèrent devant elle, sur le même sofa, un lit dont les matelas de satin étoient relevés d'une broderie en soie, les draps d'une toile des plus fines, et la couverture de drap d'or. Quand elles l'eurent aidée à se coucher, car la magicienne continuoit de feindre que l'accès de fièvre dont elle étoit attaquée la tourmentoit de manière qu'elle ne pouvoit s'aider elle-même; alors, dis-je, une des deux femmes sortit, et revint peu de temps après avec une porcelaine des plus fines à la main, pleine d'une liqueur. Elle la présenta à la magicienne, pendant que l'autre femme l'aidoit à se mettre sur son séant. <i Prenez cette liqueur, ditelle, c'est de l'eau de la fontaine des Lions, re-
mède souverain pour quelque fièvre que ce soit. Vous en verrez l'effet en moins d'une lieure de temps. »
La magicienne, pour mieux feindre, se fit prier longtemps, comme si elle eût eu une répugnance insurmontable à prendre cette potion. Elle prit enfin la porcelaine, et elle avala la liqueur en secouant la tête comme si elle se fût fait une grande violence. Quand elle se fut recouchée, les -deux femmes la couvrirent bien. « Demeurez en repos, lui dit celle qui avoit apporté la potion, et même dormez si l'envie vous en prend. Nous allons vous laisser, et nous espérons de vous trouver parfaitement guérie quand nous reviendrons , environ dans une heure. »
La magicienne , qui n'étoit pas venue pour faire la malade longtemps, mais uniquement pour épier où étoit la retraite du prince Ahmed, et ce qui pouvoit l'avoir obligé de renoncer à la cour du sultan son père, et qui en étoit déjà informée suffisamment, eût volontiers déclaré dès lors que la potion avoit fait son effet , tant elle avoit d'envie de retourner et d'informer le sultan du bon succès de la commission dont il l'avoit chargée. Mais, comme on ne lui avoit pas dit que la potion fît effet sur-le-champ, il fallut, malgré elle, qu'elle attendît le retour des deux femmes.
Les deux femmes vinrent dans le temps qu'elles
ET DE LA FÉE PARI-BANOU yS
avoient dit , et elles trouvèrent la magicienne levée, habillée sur le sofa, qui se leva en les voyant entrer. « O l'admirable potion ! s'écriat-elle,ellea fait son effet bien plus tôt que vous ne me l'aviez dit, et je vous attendois avec impatience il y a déjà du temps, pour vous prier de me mener à votre charitable maîtresse, afin que je la remercie de sa bonté, dont je lui serai obligée éternellement, et que, guérie comme par un miracle, je ne perde pas de temps pour continuer mon voyage. »
Les deux femmes, fées comme leur maîtresse, après avoir marqué à la magicienne la part qu'elles prenoient à la joie qu'elle avoit de sa prompte guérison, marchèrent devant elle pour lui montrer le chemin, et la menèrent, au travers de plusieurs appartemens , tous plus superbes que celui d'où elle sortoit, dans le salon le plus magnifique et le plus richement meublé de tout le palais.
Pari-Banou étoit dans ce salon assise sur un trône d'or massif, enrichi de diamans , de rubis et de perles d'une grosseur extraordinaire, et à droite et à gauche accompagnée d'un grand nombre de fées, toutes d'une beauté charmante et habillées très richement. A la vue de tant d'éclat et de majesté, la magicienne ne fut pas seulement éblouie, elle demeura même si fort interdite qu'après s'être prosternée devant le trône il ne lui fut pas possible d'ouvrir la bouche pour remercier la fée, comme
y4 HISTOIRE DU PRINCE AHMED
elle se l'étoit proposé. Pari-Banou lui en épargna la peine. « Bonne femme, dit-elle, je suis bien aise que l'occasion de vous obliger se soit présentée, et de vous voir en état de poursuivre votre chemin. Je ne vous retiens pas; mais auparavant vous ne serez pas fâchée de voir mon palais. Allez avec mes femmes : elles vous accompagneront et vous le feront voir. »
La magicienne, toujours interdite, se prosterna une seconde fois le front sur le tapis qui couvroit le bas du trône, en prenant congé, sans avoir la force ni la hardiesse de proférer une seule parole, et elle se laissa conduire par les deux fées qui l'accompagnoient. Elle vit avec étonnement, et avec des exclamations continuelles , les mêmes appartemens pièce à pièce, les mêmes richesses, la même magnificence que la fée Pari-Banou elle-même avoit fait observer au prince Ahmed la première fois qu'il s'étoit présenté devant elle, comme nous l'avons vu ; et ce qui lui donna le plus d'admiration fut qu'après avoir vu tout le contenu du palais, les deux fées lui dirent que tout ce qu'elle venoit d'admirer n'étoit qu'un échantillon de la grandeur et de la puissance de leur maîtresse, et que, dans l'étendue de ses Etats, elle avoit d'autres palais dont elles ne pouvoient dire le nombre, tous d'une architecture et d'un modèle différent, non moins superbes et non moins
magnifiques. En l'entretenant de plusieurs autres particularités, elles la conduisirent jusqu'à la porte de fer par où le prince Ahmed l'avoit amenée, l'ouvrirent, et lui dirent qu'elles lui souhaitoient un heureux voyage, après qu'elle eut pris congé d'elles et qu'elle les eut remerciées de la peine qu'elles s'étoient donnée.
Après avoir avancé quelques pas, la magicienne se retourna pour observer la porte et pour la reconnoître ; mais elle la chercha en vain : elle étoit devenue invisible pour elle , de même que pour toute autre femme, comme nous l'avons remarqué. Ainsi, à la réserve de cette seule circonstance, elle se rendit auprès du sultan, assez contente d'ellemême de s'être si bien acquittée , de la manière qu'elle l'avoit projeté, de la commission dont elle avoit été chargée. Quand elle fut arrivée à la capitale, elle alla, par des rues détournées, se faire introduire par la même porte secrète du palais. Le sultan, averti de son arrivée, la fit venir ; et, comme il la vit paroître avec un visage sombre, il jugea qu'elle n'avoit pas réussi, et il lui dit : « A te voir, je juge que ton voyage a été inutile, et que tu ne m'apportes pas l'éclaircissement que j'attendois de ta diligence.
— Sire, reprit la magicienne. Votre Majesté me permettra de lui représenter que ce n'est pas à me voir qu'elle doit juger si je me suis bien comportée
dans l'exécution de l'ordre dont elle m'a honorée, mais sur le rapport sincère de ce que j'ai fait et de tout ce qui m'est arrivé, en n'oubliant rien pour me rendre digne de son approbation. Ce qu'elle peut remarquer de sombre dans mon visage vient d'une autre cause que celle de n'avoir pas réussi, en quoi j'espère que Votre Majesté trouvera qu'elle a lieu d'être contente. Je ne lui dis pas quelle est cette cause : le récit que j'ai à lui faire, si elle a la patience de m'écouter, la lui fera connoître. »
Alors la magicienne raconta au sultan des Indes de quelle manière, en feignant d'être malade, elle avoit fait en sorte que le prince Ahmed, touché de compassion, l'avoit fait mener dans un lieu souterrain, présentée et recommandée lui-même aune fée d'une beauté à laquelle il ny en avoit pas de comparable dans l'univers, en la priant de vouloir bien contribuer de ses soins à lui rendre la santé. Elle lui marqua ensuite avec quelle complaisance la fée avoit aussitôt donné^ordre à deux des fées qui l'accompagnoient de se charger d'elle, et de ne la pas abandonner qu'elle n'eût recouvré la santé ; ce qui lui avoit fait connoître qu'une si grande condescendance ne pouvoit venir que de la part d'une épouse pour un époux. La magicienne ne manqua pas de lui exagérer la surprise où elle avoit été à la vue de la façade du palais de la fée, à laquelle elle ne croyoit pas qu'il y eût rien d'égal au monde,
pendant que les deux fées l'y menoient par-dessous les bras, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, comme une malade, telle qu'elle feignoit de l'être, qui n'eût pu se soutenir ni marcher sans leur secours. Elle lui fît le détail de leur empressement à la soulager quand elle fut dans l'appartement où elles l'avoient conduite, de la potion qu'on lui avoit fait prendre, de la prompte guérison qui s'étoit ensuivie, mais feinte de même que la maladie, quoiqu'elle ne doutât pas de la vertu de la potion; de la majesté de la fée assise sur un trône tout brillant de pierreries, dont la valeur surpassoit toutes les richesses du royaume des Indes ; et enfin des autres richesses immenses et hors de toute supputation, tant en général qu'en particulier, qui étoient renfermées dans la vaste capacité du palais.
La magicienne acheva en cet endroit le récit du succès de sa commission, et, en continuant son discours : « Sire, poursuivit-elle, que pense Votre Majesté de ces richesses inouïes de la fée? Peutêtre dira-t-elle qu'elle en est dans l'admiration, et qu'elle se réjouit de la haute fortune du prince Ahmed son fils, qui en jouit en commun avec la fée. Pour moi. Sire, je supplie Votre Majesté de me pardonner si je prends la liberté de lui remontrer que j'en pense autrement, et même que j'en suis dans l'épouvante, quand je considère le malheur qui peut lui en arriver ; et c'est ce qui fait le
sujet de l'inquiétude où je suis, que je n'ai pu si bien dissimuler qu'elle ne s'en soit aperçue. Je veux croire que le prince Ahmed , par son bon naturel, n'est pas capable de lui-même de rien entreprendre contre Votre Majesté ; mais qui peut répondre que la fée, par ses attraits, par ses caresses et par le pouvoir qu'elle a déjà acquis sur l'esprit de son époux, ne lui inspirera pas le pernicieux dessein de la supplanter, et de s'emparer de la couronne du royaume des Indes ? C'est à Votre Majesté à faire toute l'attention que mérite une affaire d'une aussi grande importance. »
Quelque persuadé que fût le sultan des Indes du bon naturel du prince Ahmed, il ne laissa pas d'être ému par le discours de la magicienne. Il lui dit en la congédiant : « Je te remercie de la peine que tu t'es donnée et de ton avis salutaire; j'en connois toute l'importance, qui me paroît telle que je ne puis en délibérer sans prendre conseil. »
Quand on étoit venu annoncer au sultan Tarrivée de la magicienne, il s'entretenoit avec les mêmes favoris qui lui avoient déjà inspiré contre le prince Ahmed les soupçons que nous avons dits. Il se fît suivre par la magicienne, et il vint retrouver ses favoris. Il leur fit part de ce qu'il venoit d'apprendre; et, après qu'il leur eut communiqué aussi le sujet qu'il y avoit de craindre que la fée ne fît changer l'esprit du prince, il leur demanda
de quels moyens ils croyoient qu'on pouvoit se servir pour prévenir un si grand mal.
L'un des favoris, en prenant la parole pour tous, répondit : « Pour prévenir ce mal, Sire, puisque Votre Majesté connoît celui qui pourroit en devenir l'auteur, qu'il est au milieu de sa cour, et qu'il est en son pouvoir de le faire, elle ne devroit pas hésiter à le faire arrêter, et je ne dirai pas à lui faire ôter la vie, la chose feroit un trop grand éclat, mais au moins à le faire enfermer dans une prison étroite pour le reste de ses jours. » Les autres favoris applaudirent à ce sentiment tout d'une voix.
La magicienne, qui trouva le conseil trop violent, demanda au sultan la permission de parler; et, quand il la lui eut accordée, elle dit : a Sire, je suis persuadée que c'est le bon zèle pour les intérêts de Votre Majesté qui fait que ses conseillers lui proposent de faire arrêter le prince Ahmed; mais ils ne trouveront pas mauvais que je leur fasse considérer qu'en arrêtant ce prince il faudroit donc en même temps faire arrêter ceux qui l'accompagnent; mais ceux qui l'accompagnent 5ont des génies. Croient-ils qu'il soit aisé de les surprendre , de m.ettre la main sur eux et de se saisir de leurs personnes? Ne disparoîtroient-ils pas par la propriété qu'ils ont de se rendre invisibles? Et dans le moment n'iroient-ils pas infor-
8o HISTOIRE DU PRINCE AHMED
mer la fée de l'insulte qu'on auroit faite à son époux, et la fée laisseroit-elle l'insulte sans vengeance? Mais si, par quelque autre moyen moins éclatant, le sultan peut se mettre à couvert des mauvais desseins que le prince Ahmed pourroit avoir, sans que la gloire de Sa Majesté y fût intéressée, et que personne ne pût soupçonner qu'il y eût de la mauvaise intention de sa part, ne seroitil pas plus à propos qu'elle le mît en pratique? Si Sa Majesté avoit quelque confiance en mon conseil , comme les génies et les fées peuvent des choses qui sont au- dessus de la portée des hommes, elle piqueroit le prince Ahmed d'honneur en l'engageant à lui procurer certains avantages par l'entremise de la fée , sous prétexte d'en tirer une grande utilité, dont il lui auroit obligation. Par exemple, toutes les fois que Votre Majesté veut se mettre en campagne, elle est obligée de faire une dépense prodigieuse, non seulement en pavillons et en tentes pour elle et pour son armée, mais même en chameaux, en mulets et autres bêtes de charge, seulement pour voiturer tout cet attirail; ne pourroit-elle pas l'engager, par le grand crédit qu'il doit avoir auprès de la fée, à lui procurer un pavillon qui puisse tenir dans la main, sous lequel cependant toute votre armée puisse demeurer à couvert? Je n'en dis pas davantage à Votre Majesté. Si le prince apporte le pavillon, il y a tant
ET DE LA FÉE PARI-BANOU 8l
d'autres demandes de cette natute qu'elle pourra lui faire qu'à la fin il faudra qu'il succombe dans les difficultés, ou dans l'impossibilité de l'exécution, quelque fertile en moyens et en inventions que puisse être la fée qui vous l'a enlevé par ses enchantemens. De la sorte, la honte fera qu'il n'osera plus paroître, et qu'il sera contraint de passer ses jours avec la fée , exclu du commerce de ce monde; d'où il arrivera que Votre Majesté n'aura plus rien à craindre de ses entreprises, et qu'on ne pourra pas lui reprocher une action aussi odieuse que celle de l'effusion du sang d'un fils, ou de le confiner dans une prison perpétuelle. »
Quand la magicienne eut achevé de parler, le sultan demanda à ses favoris s'ils avoient quelque chose de meilleur à lui proposer; et, comme il vit qu'ils gardoient le silence, il se détermina à suivre le conseil de la magicienne comme celui qui lui paroissoit le plus raisonnable, et qui d'ailleurs étoit conforme à la douceur qu'il avoit toujours suivie dans sa manière de gouverner.
Le lendemain, comme le prince Ahmed se fut
présenté devant le sultan son père, qui s'entrete-
'à noit avec ses favoris, et qu'il eut pris place près de
(j sa personne , sa présence n'empêcha pas que la
i conversation sur plusieurs choses indifférentes ne
1 continuât encore quelque temps. Ensuite le sultan
.prit la parole, et, en l'adressant au prince Ahmed :
Les Mille et une Nuits. X. n
« Mon fils, dit-il, quand vous vîntes me tirer de la profonde tristesse où la longueur de votre absence m'avoit plongé, vous me fîtes un mystère du lieu que vous aviez choisi pour votre retraite; et que, satisfait de vous revoir et d'apprendre que vous étiez content de votre sort, je ne voulus pas pénétrer dans votre secret, dès que j'eus compris que vous ne le souhaitiez pas. Je ne sais quelle raison vous pouvez avoir eue pour en user de la sorte avec un père qui dès lors, comme je le fais aujourd'hui, vous eût témoigné la part qu'il prenoit à votre bonheur. Je sais quel est ce bonheur; je m'en réjouis avec vous, et j'approuve le parti que vous avez pris d'épouser une fée si digne d'être 'aimée, si riche et si puissante, comme je l'ai appris de bonne part. Si puissant que je sois, il ne m'eût pas été possible de vous procurer un mariage semblable. Dans le haut rang où vous vous êtes élevé, lequel pourroit être envié par tout autre que par un père comme moi, je vous demande non seulement que vous continuiez de vivre avec moi en bonne intelligence comme vous avez toujours fait jusqu'à présent, mais même d'employer tout le crédit que vous pouvez avoir auprès de votre fée pour m'obtenir son assistance dans les besoins que je pourrois avoir, et dès aujourd'hui vous voudrez bien que je mette ce crédit à l'épreuve. Vous n'ignorez pas à quelle dépense excessive, sans parler
de l'embarras, mes généraux, mes officiers subalternes et moi-même nous sommes obligés, toutes les fois que j'ai à me mettre en campagne en temps de guerre, pour nous pourvoir de pavillons et de tentes, de chameaux et d'autres bêtes de charge pour les transporter. Si vous faites bien attention au plaisir que vous me ferez, je suis persuadé que vous n'aurez pas de peine à faire en sorte qu'elle vous accorde un pavillon qui tienne dans la main, et sous lequel toute mon armée puisse être à couvert, surtout quand vous lui aurez fait connoître qu'il sera destiné pour moi. La difficulté de la chose ne vous attirera pas un refus : tout le monde sait le pouvoir qu'ont les fées d'en faire de plus extraordinaires. »
Le prince Ahmed ne s'étoit pas attendu que le sultan son père dût exiger de lui une chose pareille, qui lui parut d'abord très difficile, pour ne pas dire impossible. En effet, quoiqu'il n'ignorât pas absolument combien le pouvoir des génies et des fées étoit grand, il douta néanmoins qu'il s'étendît à pouvoir lui fournir un pavillon tel qu'il le demandoit. D'ailleurs, jusqu'alors il n'avoit rien demandé d'approchant à Pari-Banou : il se contentoit des marques continuelles qu'elle lui donnoit de sa passion, et il n'oublioit rien de tout ce qui pouvoit lui persuader qu'ily correspondoit de tout son cœur, sans autre intérêt que celui de se con-
server dans ses bonnes grâces. Ainsi il fut dans un grand embarras sur la réponse qu'il avoit à faire.
« Sire, reprit-il, si j'ai fait un mystère à Votre Majesté de ce qui m'étoit arrivé , et du parti que j'avois pris après avoir trouvé ma flèche, c'est qu'il ne me parut pas qu'il lui importât d'en être informée. J'ignore par quel endroit ce mystère lui a été révélé. Je ne puis néanmoins lui cacher que le rapport qu'on lui a fait est véritable. Je suis époux de la fée dont on lui a parlé; je l'aime, et je suis persuadé qu'elle m'aime de même; mais, pour ce qui est du crédit que j'ai auprès d'elle, comme Votre Majesté le croit, je ne puis en rien dire. C'est que non seulement je ne l'ai pas mis à l'épreuve, je n'en ai pas même eu la pensée, et j'eusse fort souhaité que Votre Majesté eût voulu me dispenser de l'entreprendre, et me laisser jouir du bonheur d'aimer et d'être aimé, avec le désintéressement pour toute autre chose que je m'étois proposé. Mais ce qu'un père demande est un commandement pour un fils qui, comme moi, se fait un devoir de lui obéir en toutes choses. Quoique malgré moi, et avec une répugnance que je ne puis exprimer, je ne laisserai pas de faire à mon épouse la demande que Votre Majesté souhaite que je lui fasse ; maisjenelui promets pas de l'obtenir; et,sijecesse d'avoir l'honneur de venir lui rendre mes respects, ce sera une marque que je neTauraipasobtenue; et
par avance je lui demande la grâce de me le pardonner et de considérer qu'elle-même m'aura réduit à cette extrémité. »
Le sultan des Indes repartit au prince Ahmed: « Mon fils, jeseroisbien fâché que ce que je vous demande pût vous donner lieu de me causer le déplaisir de ne plus vous voir; je vois bien que vous ne connoissez pas le pouvoir d'un mari sur une femme. La vôtre feroit voir qu'elle ne vous aimeroit que très foiblement si, avec le pouvoir qu'elle a comme fée, elle vous refusoit une chose d'aussi peu de conséquence que ce que je vous prie de lui demander pour l'amour de moi. Abandonnez votre timidité : elle ne vient que de ce que vous croyez n'être, pas aimé autant que vous aimez. Allez, demandez seulement, vous verrez que la fée vous aime au delà de ce que vous croyez, et souvenez-vous que, faute de ne pas demander, on se prive de grands avantages. Pensez que, de même que vous ne lui refuseriez pas ce qu'elle vous demanderoit, parce que vous l'aimez, elle ne vous refusera pas aussi ce que vous lui demanderez, parce qu'elle vous ainie. »
Le sultan des Indes ne persuada pas le prince Ahmed par son discours : le prince Ahmed eût mieux aimé qu'il lui eût demandé toute autre chose que de l'exposer à déplaire à sa chère Pari-Banou; et, dans le chagrin qu'il conçut, il partit de la cour
deux jours plus tôt qu'il n'avoit de coutume. Dès qu"'il fut arrivé, la fée, qui jusqu'alors l'avoit toujours vu se présenter devant elle avec, un visage ouvert, lui demanda la cause du changement qu'elle y remarquoit. Comme elle vit qu'au lieu de répondre, il lui demandoit des nouvelles de sa santé d'un air qui faisoit connoître qu'il évitoit de la satisfaire: « Je répondrai, dit-elle, à votre demande quand vous aurez répondu à la mienne. » Le prince s'en défendit longtemps en lui protestant que ce n'étoit rien; mais plus il se défendoit, plus elle le pressoit. « Je ne puis, dit-elle, vous voir dans l'état où vous êtes que vous ne m'ayez déclaré ce qui vous fait de la peine, afin que j'en dissipe la cause, quelle qu'elle puisse être : il faudroit qu'elle fût bien extraordinaire si elle étoit hors de mon pouvoir, à moins que ce ne fût la mort du sultan votre père; en ce cas-là, avec ce que je tâcherois d'y contribuer de mon côté, le temps vous en apporteroit la consolation. »
Le prince Ahmed ne put résister plus longtemps aux vives instances de la fée; il lui dit: « Madame, Dieu prolonge la vie du sultan mon père, et le bénisse jusqu'à la fin de ses jours! Je l'ai laissé plein de vie et en parfaite santé; ainsi ce n'est pas là ce qui cause le chagrin dont vous vous êtes aperçue. C'est le sultan lui-même qui en est la cause; et j'en suis d'autant plus affligé qu'il me
met dans la nécessité fâcheuse de vous être importun. Premièrement, Madame, vous savez le soin que j'ai pris, avec votre approbation, de lui cacher le bonheur que j'ai eu de vous voir, de vous aimer, de mériter vos bonnes grâces et votre amour, et de recevoir votre foi en vous donnant la mienne; je ne sais néanmoins par quel endroit il en a été informé. »
La fée Pari-Banou interrompit le prince Ahmed en cet endroit. « Et moi, reprit-elle, je le sais : souvenez-vous de ce que je vous ai prédit de la femme qui vous a fait accroire qu'elle étoit malade, et dont vous avez eu compassion; c'est elle-même qui a rapporté au sultan votre père ce que vous lui aviez caché. Je vous avois dit qu'elle étoit aussi peu malade que vous et moi : elle en a fait voir la vérité. En effet, après que les deux femmes auxquelles je l'avois recommandée lui eurent fait prendre d'une eau souveraine pour toutes sortes de fièvres, dont cependant elle n'avoit pas besoin, elle feignit que cette eau l'avoit guérie, et se fît amener pour prendre congé de moi afin d'aller incessamment rendre compte du succès de son entreprise. Elle étoit même si pressée qu'elle seroit partie sans voir mon palais, si, en commandant à mes deux femmes de la conduire, je ne lui eusse fait comprendre qu'il valoit la peine d'être vu. Mais poursuivez, et voyons en quoi le sultan
votre père vous a mis dans la nécessité de m'être importun; chose néanmoins qui n'arrivera pas, je vous prie d'en être persuadé.
— Madame, poursuivit le prince Ahmed, vous avez pu remarquer que jusqu'à présent, content que vous m'aimiez, je ne vous ai demandé aucune autre faveur. Après la possession d'une épouse si aimable, que pourrois-je désirer davantage ? Je n'ignore pas néanmoins quel est votre pouvoir; mais je m'étois fait un devoir de bien me garder de le mettre à l'épreuve. Considérez donc, je vous en conjure, que ce n'est pas moi, mais le sultan mon père qui vous fait la demande indiscrète, autant qu'il me le paroît, d'un pavillon qui le mette à couvert des injures du temps quand il est en campagne, lui, toute sa cour et toute son armée, et qui tienne dans la main. Encore une fois, ce n'est pas moi, c'est le sultan mon père qui vous demande cette grâce.
— Prince, reprit la fée en souriant, je suis fâchée que si peu de chose vous ait causé l'embarras et le tourment d'esprit que vous me faites paroître. Je vois bien que deux choses y ont contribué : l'une est la loi que vous vous êtes imposée de vous contenter de m'aimer et d'être aimé, et de vous abstenir de la liberté de me faire la moindre demande qui mît mon pouvoir à l'épreuve; l'autre, que je ne doute pas, quoi que vous en puissiez dire, que
VOUS VOUS êtes imaginé que la demande que le sultan votre père a exigé que vous me fissiez étoit au delà de ce pouvoir. Quant à la première, je vous en loue, et je vous en aimerois davantage s'il étoit possible. Quant à la seconde, je n'aurai pas de peine à vous faire connoître que ce que le sultan me demande est une bagatelle, et, dans l'occasion, que je puis toute autre chose plus difficile. Mettezvous donc l'esprit en repos, et soyez persuadé que, bien loin de m'importuner, je me ferai toujours un très grand plaisir de vous accorder tout ce que vous pourrez souhaiter que je fasse pour l'amour de vous. »
En achevant, la fée commanda qu'on lui fît venir sa trésorière. La trésorière vint. « Nourgihan, lui dit la fée (c'étoit le nom de la trésorière), apporte-moi le pavillon le plus grand qui soit dans mon trésor. » Nourgihan revint peu de momens après, et elle apporta un pavillon, lequel tenoit non seulement dans la main, mais même que la main pouvoit cacher en la fermant, et elle le présenta à la fée sa maîtresse, qui le prit et le mit entre les mains du prince Ahmed, afin qu'il le considérât.
Quand le prince Ahmed vit ce que la fée Pari- Banou appeloit un pavillon, le pavillon le plus grand, disoit-elle, qu'il y eût dans son trésor, il crut qu'elle vouloit se moquer de lui, et les mar-
ques de sa surprise parurent sur son visage et dans sa contenance. Pari-Banou, qui s'en aperçut, fit un grand éclat de rire. « Quoi ! Prince, s'écria-t-elle, vous croyez donc que je veux me moquer de vous? Vous verrez tout à l'iieure que je ne suis pas une moqueuse. Nourgihan, dit-elle à sa trésorière en reprenant le pavillon des mains du prince Ahmed et en le lui remettant, va, dresse-le, que le prince juge si le sultan son père le trouvera moins grand que celui qu'il lui a demandé. »
La trésorière sortit du palais, et s'en éloigna assez loin pour faire en sorte que, quand elle l'auroit dressé , l'extrémité vînt d'un côté jusqu'au palais. Quand elle eut fait, le prince Ahmed le trouva, non pas plus petit, mais si grand que deux armées aussi nombreuses que celle du sultan des Indes eussent pu y être à couvert. « Alors , ma princesse, dit-il à Pari-Banou, je vous demande mille pardons de mon incrédulité : après ce que je vois, je ne crois pas qu'il y ait rien de tout ce que vous voudrez entreprendre dont vous ne puissiez venir à bout. — Vous voyez, lui dit la fée, que le pavillon est plus grand qu'il n'est besoin; mais vous remarquerez une chose , qu'il a cette propriété qu'il s'agrandit ou se rapetisse à proportion de ce qui doit y être à couvert, sans qu'il soit besoin qu'on y mette la main. »
La trésorière mit bas le pavillon, le réduisit
dans son premier état, l'apporta, et le mit entre les mains du prince. Le prince Ahmed le prit; et le lendemain , sans différer plus longtemps , il monta à cheval , et, accompagné de sa suite ordinaire, il alla le présenter au sultan son père.
Le sultan, qui s'étoit persuadé qu'un pavillon tel qu'il l'avoit demandé étoit hors de toute possibilité, fut dans une grande surprise de la diligence du prince son fils. Il reçut le pavillon; et, après en avoir admiré la petitesse, il fut dans un étonnement dont il eut de la peine à revenir quand il l'eut fait dresser dans la grande plaine que nous avons dite, et qu'il eut connu que deux autres armées aussi grandes que la sienne pouvoient y être à couvert fort au large. Comme il eût pu regarder cette circonstance comme une superfluité, qui pouvoit même être incommode dans l'usage, le prince Ahmed n'oublia pas de l'avertir que cette grandeur se trouveroit toujours proportionnée à celle de son armée.
En apparence, le sultan des Indes témoigna au prince l'obligation qu'il lui avoit d'un présent si magnifique, en le priant d'en bien remercier la fée Pari-Banou de sa part; et, pour lui marquer davantage l'état qu'il en faisoit, il commanda qu'on le gardât soigneusement dans son trésor. Mais en lui-même il en conçut une jalousie plus outrée que celle que ses flatteurs et la magicienne
lui avoient inspirée, en considérant qu'à la faveur de la fée le prince son fils pouvoit exécuter des choses qui étoient infiniment au-dessus de sa propre puissance, nonobstant sa grandeur et ses richesses. Ainsi, plus animé qu'auparavant à ne rien oublier pour faire en sorte qu'il pérît, il consulta la magicienne, et la magicienne lui conseilla d'engager le prince à lui apporter de l'eau de la fontaine des Lions.
Sur le soir, comme le sultan tenoit l'assemblée ordinaire de ses courtisans, et que le prince Ahmed s'y trouvoit, il lui adressa la parole en ces termes : « Mon fils, dit-il, je vous ai déjà témoigné combien je me sens obligé par le présent du pavillon que vous m'avez procuré, que je regarde comme Ja pièce la plus précieuse de mon trésor ; il faut que pour l'amour de moi vous fassiez une autre •chose qui ne me sera pas moins agréable. J'apprends que la fée votre épouse se sert d'une certaine eau de la fontaine des Lions, qui guérit toutes sortes de fièvres les plus dangereuses; comme je suis parfaitement persuadé que ma santé vous est très chère , je ne doute pas aussi que vous ne veuillez bien lui en demander un vase et me l'apporter, comme un remède souverain dont je puis avoir besoin à chaque moment. Rendez-moi donc cet autre service important, et mettez par là le comble aux tendresses d'un bon fils envers un bon père. »
Le prince Ahmed, qui avoit cru que le sultan son père se contenteroit d'avoir à sa disposition un pavillon aussi singulier et aussi utile que celui qu'il venoit de lui apporter, et qu'il ne lui imposeroit pas une nouvelle charge capable de le mettre mal avec la fée Pari-Banou, demeura comme interdit à cette autre demande qu'il venoit de lui faire, nonobstant l'assurance qu'elle lui avoit donnée de lui accorder tout ce qui dépendroit de son pouvoir. Après un silence de quelques momens : « Sire, dit-il, je supplie Votre Majesté de tenir pour certain qu'il n'y a rien que je ne sois prêt de faire ou d'entreprendre pour contribuer à procurer tout ce qui sera capable de prolonger ses jours; mais je souhaiterois que ce fût sans l'intervention de mon épouse : c'est pour cela que je n'ose promettre à Votre Majesté d'apporter de cette eau. I Tout ce que je puis faire, c'est de l'assurer que j'en ferai la demande, mais en me faisant la même violence que je me suis faite au sujet du pavillon. »
Le lendemain , le prince Ahmed , de retour auprès de la fée Pari-Banou, lui fit le récit sincère et fidèle de ce qu'il avoit fait et de ce qui s'étoit passé à la cour du sultan son père à la présentation du pavillon, qu'il avoit reçu avec un grand sentiment de reconnoissance pour elle, et il ne manqua , pas de lui marquer la nouvelle demande qu'il étoit chargé de lui faire de sa part; et, en achevant, il
ajouta: «Ma princesse, je ne vous expose ceci que comme un simple récit de ce qui s'est passé entre le sultan mon père et moi. Quant au reste, vous êtes la maîtresse de satisfaire à ce qu'il souhaite, ou de le rejeter, sans que j'y prenne aucun intérêt : je ne veux que ce que vous voudrez.
— Non, non, reprit la fée Pari-Banou , je suis bien aise que le sultan des Indes sache que vous ne m'êtes pas indifférent. Je veux le contenter; et, quelques conseils que la magicienne puisse lui donner (car je vois bien que c'est elle qu'il écoute), qu'il ne nous trouvera pas en défaut, ni vous ni moi. Il y a de la méchanceté dans ce qu'il demande , et vous allez le comprendre dans le récit que vous allez entendre. La fontaine des Lions est au milieu de la cour d'un grand château, dont l'entrée est gardée par quatre lions des plus puissans , dont deux dorment alternativement pendant que les deux autres veillent; mais que cela ne vous épouvante pas , je vous donnerai le moyen de passer au milieu d'eux sans aucun danger. »
La fée Pari-Banou s'occupoit alors à coudre; et, comme elle avoit près d'elle plusieurs pelotons de fîl, elle en prit un, et, en le présentant au prince Ahmed : «Premièrement, dit-elle, prenez ce peloton; je vous dirai bientôt l'usage que vous en ferez. En second lieu, faites-vous préparer deux chevaux, un que vous monterez, et l'autre que
VOUS mènerez en main, chargé d'un mouton coupé en quatre quartiers, qu'il faut faire tuer dès aujourd'hui. En troisième lieu, vous vous munirez d'un vase que je vous ferai donner pour puiser de l'eau. Entre ci et demain de bon matin, montez à cheval, avec l'autre cheval en main; et, quand vous serez sorti par la porte de fer, vous jetterez devant vous le peloton de fil : le peloton roulera, et ne cessera de rouler qu'à la porte du château. Suivez-le jusque-là; et, quand il sera arrêté, comme la porte sera ouverte, vous verrez les quatre lions, dont les deux qui veilleront éveilleront les deux autres qui dormiront, par leur rugissement. Ne vous effrayez pas; mais jetez-leur à chacun un quartier de mouton, sans mettre pied à terre. Cela fait , sans perdre de temps, piquez votre cheval; et, d'une course légère, rendez-vous promptement à la fontaine; emplissez votre vase , sans mettre encore pied à terre, et revenez avec la même légèreté : les lions, encore occupés à manger, vous laisseront la sortie libre. »
Le prince Ahmed partit le lendemain à l'heure que la fée Pari-Banou lui avoit marquée , et il exécuta de point en point ce qu'elle lui avoit prescrit. II arriva à la porte du château ; il distribua les quartiers de mouton aux quatre lions; et, après avoir passé au milieu d'eux avec intrépidité, il pénétra jusqu'à la fontaine ; il puisa de l'eau.
Le vase plein, il revint, et sortit du château sain et sauf comme il y étoit entré. Quand il fut un peu éloigné, en se retournant il aperçut deux des lions qui accouroient en venant à lui ; sans s'effrayer il tira le sabre et se mit en défense. Mais, comme il eut vu, en chemin faisant, que l'un s'étoit détourné à quelque distance en marquant de la tête et de la queue qu'il ne venoit pas pour lui faire mal, mais pour marcher devant lui, et que l'autre restoit derrière pour le suivre, il rengaina son sabre, et, de la sorte, il poursuivit son chemin jusqu'à la capitale des Indes, où il entra accompagné des deux lions, qui ne le quittèrent qu'à la porte du palais du sultan. Ils l'y laissèrent entrer, après quoi ils reprirent le même chemin par où ils étoient venus, non sans une grande frayeur de la part du menu peuple et de ceux qui les virent , lesquels se cachoient ou fuyoient , qui d'un côté, qui d'un autre, pour éviter leur rencontre, quoiqu'ils marchassent d'un pas égal, sans donner aucune marque de férocité.
Plusieurs officiers qui se présentèrent pour aider le prince Ahmed à descendre de cheval l'accompagnèrent jusqu'à l'appartement du sultan, où il s'entretenoit avec ses favoris. Là, il s'approcha du trône, posa le vase aux pieds du sultan, et baisa le riche tapis qui couvroit le marchepied; et, en se relevant: «Sire, lui dit-il, voilà l'eau salutaire
que Votre Majesté a souhaité de mettre au rang des choses précieuses et curieuses qui enrichissent et ornent son trésor. Je lui souhaite une santé toujours si parfaite que jamais elle n'ait besoin d'en faire usage. »
Quand le prince eut achevé son compliment, le sultan lui fit prendre place à sa droite , et alors : « Mon fils, dit-il, je vous ai une obligation de votre présent aussi grande que le péril auquel vous vous êtes exposé pour l'amour de moi. (Il en avoit été informé par la magicienne, qui avoit connoissance de la fontaine des Lions, et du danger auquel on s'exposoit pour en aller puiser de l'eau.) Faites-moi le plaisir, continua-t-il, de m'apprendre par quelle adresse, ou plutôt par quelle force incroyable vous vous en êtes garanti.
— Sire, reprit le prince Ahmed, je ne prends aucune part au compliment de Votre Majesté; il est dû tout entier à la fée mon épouse, et je ne m'en attribue d'autre gloire que celle d'avoir suivi ses bons conseils. » Alors il lui fit connoître quels avoient été ces bons conseils par le récit du voyage qu'il avoit fait, et de quelle manière il s'y étoit comporté. Quand il eut achevé, le sultan, après l'avoir écouté avec de grandes démonstrations de joie, mais en secret avec la même jalousie qui augmenta au lieu de diminuer, se leva et se retira ieul dans l'intérieur du palais, où. la magicienne, Les Mille et une Nuits. X. 1 3
qu*il envoya chercher d'abord, lui fut amenée.
La magicienne, à son arrivée, épargna au sultan la peine de lui parler de celle du prince Ahmed et du succès de son voyage; elle en avoit été informée d'abord par le bruit qui s'en étoit répandu, et elle s'étoit déjà préparée sur le moyen immanquable, à ce qu'elle prétendoit. Elle communiqua ce moyen au sultan; et le lendemain, dans l'assemblée de ses courtisans, le sultan le déclara au prince Ahmed qui s'y trouvoit en ces termes: « Mon fils, dit-il, je n'ai plus qu'une prière à vous faire après laquelle je n'ai plus rien à exiger de votre obéissance, ni de votre crédit auprès de la fée votre épouse : c'est de m'amener un homme qui n'ait pas, de hauteur, plus d'un pied et demi, avec la barbe longue de trente pieds, qui porte sur l'épaule une barre de fer du poids de cinq cents livres, dont il se serve comme d'un bâton à deux bouts, et qui sache parler. »
Le prince Ahmed, qui ne croyoit pas qu'il y eût au monde un homme fait comme le sultan son père le demandoit, voulut s'excuser; mais le sultan persista dans sa demande , en lui répétant que la fée pouvoit des choses encore plus incroyables.
Le jour suivant, comme le prince fut revenu au royaume souterrain de Pari-Banou, à laquelle il marqua la nouvelle demande du sultan son père,
qu'il regardoit, disoit-il, comme une chose qu'il croyoit encore moins possible qu'il n'avoit cru d'abord les deux premières : « Pour moi, ajoutat-il, je ne puis imaginer que dans tout l'univers il y ait ou qu'il puisse y avoir de cette sorte d'hommes. Il veut, sans doute, éprouver si j'aurai la simplicité de me donner du mouvement pour lui en trouver; ou, s'il y en a, il faut que son dessein soit de me perdre. En effet, comment peut-il prétendre que je me saisisse d'un homme si petit, qui soit armé de la manière qu''il l'entend? De quelles armes pourrois-je me servir pour le réduire à se soumettre à mes volontés? S'il y en a, j'attends que vous me suggériez un moyen pour me tirer de ce pas avec honneur.
— Mon prince, reprit la fée, ne vous alarmez pas : il y avoit du risque à courir pour apporter de l'eau de la fontaine des Lions au sultan votre père, il n'y en a aucun pour trouver l'homme qu'il demande. Cet homme est mon frère Schaïbar, lequel, bien loin de me ressembler, quoique nous soyons enfans d'un même père, est d'un naturel si violent que rien n'est capable de l'empêcher de donner des marques sanglantes de son ressentiment, pour peu qu'on lui déplaise ou qu'on l'offense. D'ailleurs, il est le meilleur du monde, et il est toujours prêt à obliger en tout ce que l'on souhaite. Il est fait justement comme le sultan votre père l'a décrit,
et il n'a pas d'autres armes que la barre de fer de cinq cents livres pesant, sans laquelle jamais il ne marche, et qui lui sert à se faire porter respect. Je vais le faire venir, et vous jugerez si je dis la vérité ; mais, sur toutes choses, préparez-vous à ne vous pas effrayer de sa figure extraordinaire quand vous le verrez paroître. — Ma reine, reprit le prince Ahmed, Schaïbar, dites-vous, est votre frère? De quelque laideur et si contrefait qu'il puisse être, bien loin de m'effrayer en le voyant, cela suffit pour me le faire aimer, honorer et regarder comme mon allié le plus proche. ))
La fée se fit apporter sous le vestibule de son palais une cassolette d'or pleine de feu, et une boîte de même métal, qui lui fut présentée. Elle tira de la boîte d'un parfum qui y étoit conservé; et, comme elle l'eut jeté dans la cassolette, il s'en éleva une fumée épaisse.
Quelques momens après cette cérémonie, la fée dit au prince Ahmed : « Mon prince, voilà mon frère qui vient; le voyez-vous? » Le prince regarda, et il aperçut Schaïbar, qui n'étoit pas plus haut que d'un pied et demi, et qui venoit gravement avec la barre de fer de cinq cents livres pesant sur l'épaule, et la barbe bien fournie, longue de trente pieds, qui se soutenoit en avant, la moustache épaisse à proportion, retroussée jusqu'aux oreilles, et qui lui couvroit presque le
ET DE LA FEE PARI-BANOU lOI
visage; ses yeux de cochon enfoncés dans la tête, qu'il avoit d'une grosseur énorme, et couverte d'un bonnet en pointe ; avec cela enfin il étoit bossu par devant et par derrière.
Si le prince Ahmed n'eût été prévenu que Schaïbar étoit frère de Pari-Banou, il n'eût pu le voir sans un grand effroi; mais, rassuré par cette connoissance, il l'attendit de pied ferme avec la fée, et il le reçut sans aucune marque de foiblesse.
Schaïbar, qui, à mesure qu'il avançoit, avoit regardé le prince Ahmed d'un œil qui eût dû lui glacer l'âme dans le corps, demanda à Pari-Banou, en l'abordant, qui étoit cet homme. « Mon frère, répondit-elle, c'est mon époux; son nom est Ahmed, et il est le fils du sultan des Indes. La raison pourquoi je ne vous ai pas invité à mes noces, c'est que je n'ai pas voulu vous détourner de l'expédition 011 vous étiez engagé , d'où j'ai appris avec bien du plaisir que vous êtes revenu victorieux; c'est à sa considération que j'ai pris la liberté de vous appeler. »
A ces paroles, Schaïbar, en regardant le prince Ahmed d'un œil gracieux, qui ne diminuoit rien néanmoins de sa fierté ni de son air farouche: « Ma sœur, dit-il, y a-t-il quelque chose en quoi je puisse lui rendre service? Il n'a qu'à parler. Il suffit qu'il soit votre époux pour m'obliger à lui
faire plaisir en tout ce qu'il peut souhaiter. — Le sultan son père, reprit Pari-Banou, a la curiosité de vous voir; je vous prie de vouloir bien qu'il soit votre conducteur. — Il n'a qu'à marcher devant, repartit Schaïbar, je suis prêt de le suivre. — Mon frère, reprit Pari-Banou, il est trop tard pour entreprendre ce voyage aujourd'hui; ainsi vous voudrez bien le remettre à demain matin. Cependant, comme il est bon que vous soyez instruit de ce qui s'est passé entre le sultan des Indes et le prince Ahmed depuis notre mariage, je vous en entretiendrai ce soir. »
Le lendemain, Schaïbar, informé de ce qu'il étoit à propos qu'il n'ignorât pas, partit de bonne heure, accompagné du prince Ahmed, qui devoit le présenter au sultan. Ils arrivèrent à la capitale; et, comme Schaïbar eut paru à la porte, tous ceux qui l'aperçurent, saisis de frayeur à la vue d'un objet si hideux, se cachèrent, les uns dans les boutiques ou dans les maisons, dont ils fermèrent les portes, et les autres, en prenant la fuite, communiquèrent la même frayeur à ceux qu'ils rencontrèrent, lesquels rebroussèrent chemin sans regarder derrière eux. De la sorte, à mesure que Schaïbar et le prince Ahmed avançoient à pas mesurés, ils trouvèrent une grande solitude dans toutes les rues et dans toutes les places publiques jusqu'au palais. Là, les portiers, au lieu de se mettre en état
ET DE LA FÉE PARI-BANOU Io3
d'empêcher au moins que Schaïbar n'entrât, se sauvèrent, qui d'un côté, qui d'un autre, et laissèrent l'entrée de la porte libre. Le prince et Schaïbar avancèrent sans obstacle jusqu'à la salle du conseil, où le sultan, assis sur son trône, donnoit audience; et, comme les huissiers avoient abandonné leur poste dès qu'ils avoient vu paroître Schaïbar, ils entrèrent sans empêchement.
Schaïbar, la tête haute, s'approcha du trône fièrement, et, sans attendre que le prince Ahmed le présentât, il apostropha le sultan des Indes en ces termes : «Tu m'as demandé, dit-il; me voici. Que veux-tu de moi?»
Le sultan, au lieu de répondre, s'étoit mis les mains devant les yeux, et détournoit la tête pour ne pas voir un objet si effroyable. Schaïbar, indigné de cet accueil incivil et offensant , après lui avoir donné la peine de venir, leva sa barre de fer, et, en lui disant : « Parle donc», il la lui déchargea sur la tête et l'assomma; et il eut plus tôt fait que le prince n'eut pensé à lui demander grâce. Tout ce qu'il put faire fut d'empêcher qu'il n'assommât aussi le grand-vizir, qui n'étoit pas loin de la droite du sultan, en lui représentant qu'il n'avoit qu'à se louer des bons conseils qu'il avoit donnés au sultan son père. « Ce sont donc ceux-ci, dit Schaïbar, qui lui en ont donné de mauvais?» En prononçant ces paroles, il assomma
les autres vizirs à droite et à gauche, tous favoris et flatteurs du sultan, et ennemis du prince Ahmed. Autant de coups, autant de morts, et il n'en échappa que ceux dont l'épouvante ne s'étoit pas emparée assez fortement pour les rendre immobiles et les empêcher de se procurer la vie sauve par la fuite.
Cette exécution terrible achevée, Schaïbar sortit de la salle du conseil; et, au milieu de la cour, la barre de fer sur l'épaule, en regardant le grandvizir qui accompagnoit le prince Ahmed, auquel il devoit la vie : «Je sais, dit-il, qu'il y a ici une certaine magicienne, plus ennemie du prince mon beau-frère que les favoris indignes que je viens de ohâtier; je veux qu'on m'amène cette magicienne. » Le grand-vizir l'envoya chercher, on l'amena; et Schaïbar, en l'assommant avec sa barre de fer : «Apprends, dit-il, à donner des conseils pernicieux et à faire la malade. » La magicienne demeura morte sur la place.
«Alors, ce n'est pas assez, ajouta Schaïbar, je vais assommer de même toute la ville si dans le moment elle ne reconnoît le prince Ahmed, mon beau-frère, pour son sultan et pour sultan des Indes. » Aussitôt ceux qui étoient présens, et qui entendirent cet arrêt, firent retentir l'air en criant à haute voix : « Vive le sultan Ahmed ! » En peu de momens toute la ville retentit de la même accla-
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mation et proclamation en même temps. Schaïbar le fît revêtir de l'habillement de sultan des Indes, l'installa sur le trône, et, après lui avoir fait rendre l'hommage et le serment de fidélité qui lui étoit dû, il alla prendre sa sœur Pari-Banou, la mena en grande pompe, et la fît reconnoître de même pour sultane des Indes.
Quant au prince Ali et à la princesse Nourounnihar, comme ils n'avoient pris aucune part dans la conspiration contre le prince Ahmed, qui venoit d'être vengé, et dont même ils n'avoient pas eu connoissance, le prince Ahmed leur assigna pour apanage une province très considérable, avec sa capitale, où ils allèrent passer le reste de leurs jours. Il envoya aussi un officier au prince Houssain, son frère aîné, pour lui annoncer le changement qui venoit d'arriver, et pour lui offrir de choisir dans tout le royaume telle province qu'il lui plairoit, pour en jouir en propriété. Mais le prince Houssain se trouvoit si heureux dans sa solitude qu'il chargea l'officier de bien remercier le sultan, son cadet, de sa part, de l'honnêteté qu'il avoit bien voulu lui faire, de l'assurer de sa soumission, et de lui marquer que la seule grâce qu'il lui demandoit étoit de permettre qu'il continuât de vivre dans la retraite qu'il avoit choisie.
k<#^A sultane Scheherazade, en continuant ^ de tenir en suspens le sultan des Indes ---«J/par le récit de ses contes, savoir, s'il la f^^w^^ feroit mourir ou s'il la laisseroit vivre, lui en raconta un nouveau en ces termes :
Sire, dit-elle, il j avoit un prince de Perse nommé Khosrouschah, lequel, en commençant de prendre connoissance du monde, se plaisoit fort aux aventures de nuit : il se déguisoit souvent, accompagné d'un de ses officiers de confiance, déguisé comme lui; et, en parcourant les quartiers de la ville, il lui en arrivoit alors d'assez particulières, dont je n'entreprendrai pas d'entretenir aujourd'hui Votre Majesté; mais j'espère qu'elle écoutera avec plaisir celle qui lui arriva dès la première sortie qu'il fit peu de jours après qu'il eut monté sur le trône à la place du sultan son père, lequel, en mourant dans une grande vieil-
Jouavist, Ed ,
Imp. A. Salmon.
Parizade ressuscite les tommes changés en pierres noires . )
iesse, lui avoft laissé le royaume de Perse pour héritage.
Après les cérémonies accoutumées au sujet de son avènement à la couronne, et après celles des funérailles du sultan son père, le nouveau sultan Khosrouschah, autant par inclination que par devoir, pour prendre connoissance lui-même de ce qui se passoit, sortit un soir de son palais environ à deux heures de nuit, accompagné de son grandvizir déguisé comme lui. Comme il se trouvoit dans un quartier où il n'y avoit que du menu peuple, en passant par une rue il entendit qu'on parloit assez haut : il s'approcha de la maison d'où venoit le bruit; et, en regardant par une fente de la porte, il aperçut de la lumière, et trois sœurs assises sur un sofa, qui s'entretenoient après le souper. Par le discours de la plus âgée, il eut bientôt appris que les souhaits faisoient le sujet de eur entretien. « Puisque nous sommes sur les soulaits, disoit-elle, le mien seroit d'avoir le boulanger U sultan pour mari : je mangerois tout mon soûl le ce pain si délicat qu'on appelle par excellence 'ain du sultan. Voyons si votre goût est aussi bon ue le mien. — Et moi, reprit la seconde sœur ion souhait seroit d'être femme du chef de cuisine n sultan : je mangerois d'excellens ragoûts; et, )mme je suis bien persuadée que le pain du'suln est commun dans le palais, je n'en manquerois
Io8 HISTOIRE DES DEUX SŒURS
pas. Vous voyez, ma sœur, ajouta-t-elle en s'adressant à son aînée, que mon goût vaut bien le vôtre. »
La sœur cadette, qui étoit d'une très grande beauté, et qui avoit beaucoup plus d'agrément et plus d'esprit que ses aînées , parla à son tour. « Pour moi, mes sœurs, dit-elle, je ne borne pas mes désirs à si peu de chose, je prends un vol plus haut, et, puisqu'il s'agit de souhaiter, je souhaiterois d'être l'épouse du sultan : je lui donnerois un prince dont les cheveux seroient d'or d'un côté et d'argent de Tautre; quand il pleureroit, les larmes qui lui tomberoient des yeux seroient des perles; et, autant de fois qu'il souriroit, ses lèvres vermeilles paroîtroient un bouton de rose quand il éclôt. »
Les souhaits des trois sœurs, et particulièrement celui de la cadette, parurent si singuliers au sultan Khosrouschah qu'il résolut de les contenter; et, sans rien communiquer de ce dessein à son grandvizir, il le chargea de bien remarquer la maison pour venir les prendre le lendemain , et les lui amener toutes trois.
Le grand-vizir, en exécutant l'ordre du sultan le lendemain , ne donna aux trois sœurs que le temps de s'habiller promptement pour paroître en sa présence, sans leur dire autre chose, sinon que Sa Majesté vouloit les voir. Il les amena au palais;
et, quand il les eut présentées au sultan , le sultan leur demanda : « Dites-moi , vous souvenez-vous des souhaits que vous faisiez hier au soir, que vous étiez de si bonne humeur? Ne dissimulez pas, je veux le savoir. »
A ces paroles du sultan, les trois sœurs, qui ne s'y attendoient pas, furent dans une grande confusion. Elles baissèrent les yeux, et le rouge qui leur monta au visage donna un agrément à la cadette, lequel acheva de gagner le cœur du sultan. Comme la pudeur et la crainte d'avoir offensé le sultan par leur entretien leur faisoient garder le silence, le sultan, qui s'en aperçut, leur dit pour les rassurer : « Ne craignez rien, je ne vous ai pas fait venir pour vous faire de la peine; et, comme je vois que la demande que je vous ai faite vous en fait contre mon intention, et que je sais quel est chacune votre souhait, je veux bien la faire cesser. Vous, ajouta-t-il, qui souhaitiez de m' avoir pour époux, vous serez satisfaite aujourd'hui ; et vous, continua-t-il, en s'adressant de même à la première et à la seconde sœur, je fais aussi votre mariage avec le boulanger de ma bouche et avec le chef de ma cuisine. »
Dès que le sultan eut déclaré sa volonté, la cadette, en donnant l'exemple à ses aînées^ se jeta aux pieds du sultan pour lui marquer sa reconnoissance. « Sire, dit-elle, mon souhait, puisqu'il est
IlO- HISTOIRE DES DEUX SŒURS
connu de Votre Majesté, n'a été que par manière d'entretien et de divertissement : je ne suis pas digne de l'honneur qu'elle me fait, et je lui demande pardon de ma hardiesse. » Les deux sœurs aînées voulurent s'excuser de même; mais le sultan, en les interrompant : « Non, non, dit-il, il n'en sera pas autre chose : le souhait de chacune sera accompli. »
Les noces furent célébrées le même jour de la manière que le sultan Khosrouschah l'avoit résolu, mais avec une grande différence. Celles de la cadette furent accompagnées de la pompe et de toutes les marques de réjouissances qui convenoient à l'union conjugale d'un sultan et d'une sultane de Perse, pendant que celles des deux autres sœurs ne furent célébrées qu'avec l'éclat que l'on pouvoit attendre de la qualité de leurs époux, c'est-à-dire du premier boulanger et du chef de cuisine du sultan.
Les deux sœurs aînées sentirent puissamment la disproportion infinie qu'il y avoit entre leurs mariages et celui de leur cadette. Aussi cette considération fit que, loin d'être contentes du bonheur qui leur étoit arrivé, même selon chacune son souhait, quoique beaucoup au delà de leurs espérances, elles se livrèrent à un excès de jalousie qui ne troubla pas seulement leur joie, mais même qui causa de grands malheurs, des humiliations et des
afflictions les plus mortifiantes h la sultane leur cadette. Elles n'avoient pas eu le temps de se communiquer l'une à l'autre ce qu'elles avoient pensé d'abord de la préférence que le sultan lui avoit donnée à leur préjudice, à ce qu'elles prétendoient ; elles n'en avoient eu que pour se préparer à la célébration du mariage. Mais, dès qu'elles purent se revoir quelques jours après dans un bain public où elles s'étoient donné rendez-vous : « Hé bien, ma sœur, dit l'aînée à l'autre sœur, que dites-vous de notre cadette ? N'est-ce pas un beau sujet pour être sultane ? — Je vous avoue, dit l'autre sœur, que je n'y comprends rien ; je ne conçois pas quels attraits le sultan a trouvés en elle pour se laisser fasciner les yeux comme il a fait. Ce n'est qu'une marmotte, et vous savez en quel état nous l'avons vue vous et moi. Etoit-ceune raison au sultan pour ne pas jeter les yeux sur vous, qu'un air de jeunesse qu'elle a un peu plus que nous? Vous étiez digne de sa couche, et il devoit vous faire la justice de vous préférer à elle.
— Ma sœur, reprit la plus âgée, ne parlons pas de moi : je n'aurois rien à dire si le sultan vous eût choisie ; mais qu'il ait choisi une malpropre, c'est ce qui me désole ; je m'en vengerai, ou je ne pourrai, et vous y êtes intéressée comme moi. C'est pour cela que je vous prie de vous joindre à moi, afin que nous agissions de concert
dans une cause comme celle-ci qui nous intéresse également, et de me communiquer les moyens que vous imaginerez propres à la mortifier, en vous promettant de vous faire part de ceux que l'envie que j'ai de la mortifier de mon côté me suggérera. »
Après ce complot pernicieux, les deux sœurs se virent souvent, et chaque fois elles ne s'entretenoient que des voies qu'elles pourroient prendre pour traverser et même détruire le bonheur de la sultane leur cadette. Elles s'en proposèrent plusieurs ; mais, en délibérant sur l'exécution , elles y trouvèrent des difficultés si grandes qu'elles n'osèrent hasarder de s'en servir. De temps en temps cependant elles lui rendoient visite ensemble , et, avec une dissimulation condamnable, elles lui donnoient toutes les marques d'amitié qu'elles pouvoient imaginer pour lui persuader combien elles étoient ravies d'avoir une sœur dans une si haute élévation. De son côté, la sultane les recevoit toujours avec toutes les démonstrations d'estime et de considération qu'elles pouvoient attendre d'une sœur qui n'étoit pas entêtée de sa dignité, et qui ne cessoit de les aimer avec la même cordialité qu'auparavant.
Quelques mois après son mariage, la sultane se trouva enceinte ; le sultan en témoigna une grande joie ; et cette joie, après s''être communiquée dans
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le palais et à la cour, se répandit encore dans tous les quartiers de la capitale de Perse. Les deux sœurs vinrent lui en faire leurs complimens; et dès lors, en la prévenant sur la sage-femme dont elle auroit besoin pour l'assister dans ses couches, elles la prièrent de n'en pas choisir d'autres qu'elles.
La sultaneleur dit obligeamment : « Mes sœurs, je ne demanderois pas mieux, comme vous pouvez le croire, si le choix dépendoit de moi absolument; je vous suis cependant infiniment obligée de votre bonne volonté ; je ne puis me dispenser de me soumettre à ce que le sultan en ordonnera. Ne laissez pas néanmoins de faire en sorte chacune que vos maris emploient leurs amis pour faire demander cette grâce au sultan; et, si le sultan m'en parle, soyez persuadées que non seulement je lui marquerai le plaisir qu'il m'aura fait, mais même que je le remercierai du choix qu'il aura fait de vous. »
Les deux maris, chacun de son côté, sollicitèrent les courtisans leurs protecteurs, et les supplièrent de leur faire la grâce d'employer leur crédit pour procurer à leurs femmes l'honneur auquel elles aspiroient; et ces protecteurs agirent si puissamment et si efficacement que le sultan leur promit d'y penser. Le sultan leur tint sa promesse, et, dans un entretien avec la sultane, il lui dit qu'il lui paroissoit que ses sœurs seroient plus propres à la Les Mille et une Nuits. X. 1 5
secourir dans ses couches que toute autre sagefemme étrangère ; mais qu'il ne vouloit pas les nommer sans avoir auparavant son consentement. La sultane, sensible à la déférence dont le sultan lui donnoit une marque si obligeante, lui dit : « Sire, j'étois disposée à ne faire que ce que Votre Majesté me commandera ; mais, puisqu'elle a eu la bonté de jeter les yeux sur mes sœurs, je la remercie de la considération qu'elle a pour elles pour l'amour de moi, et je ne dissimulerai pas que je les recevrai de sa part avec plus de plaisir que des étrangères. »
Le sultan Khosrouschah nomma donc les deux sœurs de la sultane pour lui servir de sages-femmes ; et dès lors l'une et l'autre passèrent au palais avec une grande joie d'avoir trouvé l'occasion telle qu'elles pouvoient la souhaiter d'exécuter la méchanceté détestable qu'elles avoient méditée contre la sultane leur sœur.
Le temps des couches arriva, et la sultane se délivra heureusement d'un prince beau comme le jour. Ni sa beauté ni sa délicatesse ne furent pas capables de toucher ni d'attendrir le cœur des sœurs impitoyables. Elles l'enveloppèrent de langes assez négligemment, le mirent dans une petite corbeille, et abandonnèrent la corbeille au courant de l'eau d'un canal qui passoit au pied de l'appartement de la sultane ; et elles produisirent un
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petit chien mort , en publiant que la sultane en étoit accouchée . Cette nouvelle désagiéable fut annoncée au sultan ; et le sultan en conçut une indignation qui eût pu être funeste à la sultane, si son grand-vizir ne lui eût représenté que Sa Majesté ne pouvoit pas, sans injustice, la regarder comme responsable des bizarreries de la nature.
La corbeille cependant, dans laquelle le petit prince étoit exposé , fut emportée sur le canal jusque hors de l'enceinte d'un mur qui bornoit la vue de l'appartement de la sultane par le bas, d'où il continuoit en passant au travers du jardin du palais. Par hasard l'intendant des jardins du sultan, l'un des officiers principaux et des plus considérés du royaume, se promenoit dans le jardin le long du canal; comme il eut aperçu la corbeille qui flottoit, il appela un jardinier qui n'étoit pas loin. «Va promptement, dit-il en la lui montrant, et apporte-moi cette corbeille, que je voie ce qui est dedans.)) Le jardinier part; et du bord du canal il attire la corbeille à soi adroitement avec la bêche qu'il tenoit, l'enlève et l'apporte.
L'intendant des jardins fut extrêmement surpris de voir un enfant enveloppé dans la corbeille, et un enfant, lequel, quoiqu'il ne fît que de naître, comme il étoit aisé de le voir, ne laissoit pas d'avoir des traits d'une grande beauté. Il y avoit longtemps que l'intendant des jardins étoit marié;
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mais, quelque envie qu'il eût d'avoir lignée, le Ciel n'avoit pas encore secondé ses vœux jusqu'alors. Il interrompt sa promenade, se fait suivre par le jardinier chargé de la corbeille et de l'enfant; et, quand il fut arrivé à son hôtel qui avoit entrée dans le jardin du palais, il entra dans l'appartement de sa femme. « Ma femme, dit-il, nous n'avions point d'enfans, en voici un que Dieu nous envoie. Je vous le recommande; faites-lui chercher unenourrice promptement, et prenez-en soin comme de notre fils; je le reconnois pour tel dès à présent. » La femme prit l'enfant avec joie, et elle se fit un grand plaisir de s'en charger. L'intendant des jardins ne voulut pas approfondir d'où pouvoit venir l'enfant. «Je vois bien, se disoit-il, qu'il est venu du côté de l'appartement de la sultane; mais il ne m'appartient pas de contrôler ce qui s'y passe, ni de causer du trouble dans un lieu oii la paix est si nécessaire. »
L'année suivante, la sultane accoucha d'un autre prince. Les sœurs dénaturées n'eurent pas plus de compassion de lui que de son aîné : elles l'exposèrent de même dans une corbeille sur le canal, et elles supposèrent que la sultane étoit accouchée d'un chat. Heureusement pour l'enfant, l'intendant des jardins, étant près du canal, le fit enlever et porter à sa femme, en la chargeant d'en prendre le même soin que du premier : ce qu'elle fit, non
moins par sa propre inclination que pour se conformer à la bonne intention de son mari.
Le sultan de Perse fut plus indigné de cet accouchement contre la sultane que du premier. Il en eût fait éclater son ressentiment si les remontrances du grand-vizir n'eussent encore été assez persuasives pour l'apaiser.
La sultane enfin accoucha une troisième fois, non pas d'un prince , mais d'une princesse : l'innocente eut le même sort que les princes ses frères. Les deux sœurs, qui avoient résolu de ne pas mettre fin à leurs entreprises détestables qu'elles ne vissent la sultane leur cadette au moins rejetée, chassée et humiliée, lui firent le même traitement en l'exposant sur le canal. La princesse fut secourue et arrachée à une mort certaine par la compassion et par la charité de l'intendant des jardins, comme les deux princes ses frères, avec lesquels elle fut nourrie et élevée.
A cette inhumanité les deux sœurs ajoutèrent le mensonge et l'imposture comme auparavant : elles montrèrent un morceau de bois, en assurant faussement que c'étoit une môle dont la sultane étoit accouchée.
Le sultan Khosrouschah ne put se contenir quand il eut appris ce nouvel accouchement extraordinaire. « Quoi ! dit-il, cette femme indigne de ma couche rempliroit donc mon palais de mons-
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très, si je la laissois vivre davantage? Non, cela n'arrivera pas, ajouta-t-il; elle est un monstre elle-même, je veux en purger le monde. » Il prononça cet arrêt de mort, et il commanda à son grand-vizir de le faire exécuter.
Le grand-vizir et les courtisans qui étoient présens se jetèrent aux pieds du sultan pour le supplier de révoquer l'arrêt. Le grand-vizir prit la parole. «Sire, dit-il, que Votre Majesté me permette de lui représenter que les lois qui condamnent à mort n'ont été établies que pour punir les crimes. Les trois couches de la sultane, si peu attendues, ne sont pas des crimes. En quoi peut-on dire qu'elle y a contribué? Une infinité d'autres femmes en ont fait et en font tous les jours autant : elles sont à plaindre, mais elles ne sont pas punissables. Votre Majesté peut s'abstenir de la voir, et la laisser vivre. L'affliction dans laquelle elle passera le reste de ses jours, après la perte de ses bonnes grâces, lui sera un assez grand supplice. »
Le sultan de Perse rentra en lui-même; et, comme il vit bien l'injustice qu'il y avoit de condamner la sultane à mort pour de fausses couches, quand même elles eussent été véritables, comme il le croyoit faussement : « Qu'elle vive donc, dit-il, puisque cela est ainsi. Je lui donne la vie, mais à une condition qui lui fera désirer la mort plus d'une fois chaque jour. Qu'on lui fasse un réduit
de charpente à la porte de la principale mosquée, avec une fenêtre toujours ouverte; qu'on l'y renferme avec un habit des plus grossiers, et que chaque musulman qui ira à la mosquée faire sa prière lui crache au nez en passant. Si quelqu'un y manque, je veux qu'il soit exposé au même châtiment; et, afin que je sois obéi, vous, vizir, je vous commande d'y mettre des surveillans. »
Le ton dont le sultan prononça ce dernier arrêt ferma la bouche au grand-vizir. Il fut exécuté avec un grand contentement des deux sœurs jalouses. Le réduit fut bâti et achevé; et la sultane, véritablement digne de compassion, y fut renfermée dès qu'elle fut relevée de sa couche, de la manière que le sultan l'avoit commandé, et exposée ignominieusement à la risée et au mépris de tout un peuple : traitement néanmoins qu'elle n'avoit pas mérité, et qu'elle souffrit avec une constance qui lui attira l'admiration et en même temps la compassion de tous ceux qui jugeoient des choses plus sainement que le vulgaire.
Les deux princes et la princesse furent nourris et élevés par l'intendant des jardins et par sa femme avec la tendresse de père et de mère, et cette tendresse augmenta à mesure qu'ils avancèrent en âge, par les marques de grandeur qui parurent autant dans la princesse que dans les princes, et surtout par les grands traits de beauté de la princesse
l'20 HISTOIRE DES DEUX SŒURS
<[m se développoient de jour en jour, par leur docilité, par leurs bonnes inclinations au-dessus de la bagatelle, et tout autres que celles des enfans ordinaires, et par un certain air qui ne pouvoit convenir qu'à des princes et qu'à des princesses. Pour distinguer les deux princes selon l'ordre de leur naissance, ils appelèrent le premier Bahman, et le second Perviz, noms que d'anciens rois de Perse avoient portés. A la princesse, ils donnèrent celui de Parizade, que plusieurs reines et princesses du royaume avoient aussi porté.
Dès que les deux princes furent en âge, l'intendant des jardins leur donna un maître pour leur apprendre à lire et à écrire ; et la princesse leur sœur, qui se trouvoit aux leçons qu'on leur donnoit, montra une envie si grande d'apprendre à lire et à écrire, quoique plus jeune qu'eux, que l'intendant des jardins, ravi de cette disposition, lui donna le même maître. Piquée d'émulation par sa vivacité et par son esprit pénétrant, elle devint en peu de temps aussi habile que les princes ses frères.
Depuis ce temps-là, les frères et la sœur n'eurent plus que les mêmes maîtres dans les autres beauxarts , dans la géographie^ dans la poésie, dans l'histoire et dans les sciences, même dans les sciences secrètes; et, comme ils n'y trouvoieni Tien de difficile , ils y firent un progrès si mer-
veilleux que les maîtres en étoient étonnés , et que bientôt ils avouèrent sans déguisement qu'ils iroient plus loin qu'ils n'étoient allés eux-mêmes, pour peu qu'ils continuassent. Dans les heures de récréation , la princesse apprit aussi la musique, à chanter et à jouer de plusieurs sortes d'instrumens. Quand les princes apprirent à monter à cheval, elle ne voulut pas qu'ils eussent cet avantage sur elle : elle fit ses exercices avec eux, de manière qu'elle savoit monter à cheval, le mener, tirer de l'arc, jeter la canne ou le javelot avec la même adresse , et souvent même elle les devançoit à la course.
L'intendant des jardins, qui étoit au comble de la joie de voir ses nourrissons si accomplis dans toutes les perfections du corps et de l'esprit, et qu'ils avoient correspondu aux dépenses qu'il avoit faites pour leur éducation, beaucoup au delà de ce qu'il s'en étoit promis, erï fit une autre plu* considérable à leur considération. Jusqu'alors, content du logement qu'il avoit dans l'enceinte du palais, il avoit vécu sans maison de campagne; il en acheta une à peu de distance de la ville, qui avoit de grandes dépendances en terres labourables, en prairies et en bois ; et, comme la maison ne lui parut pas assez belle ni assez commode, il la fit mettre bas, et il n'épargna rien pour la rendre la plus magnifique des environs. Il y alloit
tous les jours pour faire hâter par sa présence le grand nombre d'ouvriers qu'il y mit en œuvre; et, dès qu'il y eut un appartement achevé , propre à le recevoir, il y alla passer plusieurs jours de suite, autant que les fonctions et le devoir de sa charge le lui permettoient. Par son assiduité enfin , la maison fut achevée; et, pendant qu'on la meubloit avec la même diligence des meubles les plus riches, et qui correspondoient à la magnificence de l'édifice, il fit travailler au jardin, sur le dessin qu'il avoit tracé lui-même, et à la manière qui étoit ordinaire en Perse parmi les grands seigneurs. Il y ajouta un parc d'une vaste étendue, qu'il fit enclore de bonnes murailles et remplir de toutes sortes de bêtes fauves, afin que les princes et la princesse y prissent le divertissement de la chasse quand il leur plairoit.
Quand la maison de campagne fut entièrement achevée et en état d'être habitée, l'intendant des jardins alla se jeter aux pieds du sultan; et, après avoir représenté combien il y avoit longtemps qu'il étoit dans le service, et les infirmités de la vieillesse où il se trouvoit, il le supplia d*avoir pour agréable la démission de sa charge , qu'il faisoit entre les mains de Sa Majesté, et qu'il se retirât. Le sultan lui accorda cette grâce avec d'autant plus de plaisir qu'il étoit très satisfait de ses longs services, tant sous le règne du sultan son
père que depuis qu'il étoit monté lui-même sur le trône; et, en la lui accordant, il demanda ce qu'il pouvoit faire pour le récompenser. « Sire, répon dit l'intendant des jardins, je suis comblé des bienfaits de Votre Majesté et de ceux du sultan son père, d'heureuse mémoire, à un point qu'il ne me reste plus à désirer que de mourir dans l'honneur de ses bonnes grâces. » Il prit congé du sultan Khosrouschah, après quoi il passa à la maison de campagne qu'il venoit de faire bâtir, avec les deux princes Bahman et Perviz et la princesse Parizade. Pour ce qui est de sa femme, il y avoit quelques années qu'elle étoit morte. Il n'eut pas vécu cinq ou six mois avec eux qu'il fut surpris par une mort si subite qu'elle ne lui donna pas le temps de leur dire un mot de la vérité de leur naissance : chose néanmoins qu'il avoit résolu de faire, comme nécessaire pour les obliger de continuer de vivre comme ils avoient fait jusqu'alors, selon leur état et leur condition, conformément à l'éducation qu'il leur avoit donnée et au penchant qui les y portoit.
Les princes Bahman et Perviz et la princesse Parizade, qui ne connoissoient d'autre père que l'intendant des jardins, le regrettèrent comme tel, et ils lui rendirent tous les devoirs funéraires que l'amour et la reconnoissance filiale exigeoient d'eux. Contens des grands biens qu'il leur avoit
laissés, ils continuèrent de demeurer et de vivre ensemble dans la même union qu'ils avoient fait jusqu'alors, sans ambition de la part des princes de se produire à la cour, dans la vue des premières charges et des dignités auxquelles il leur eût été aisé de parvenir.
Un jour que les deux princes étoient à la chasse, et que la princesse Parizade étoit restée, une dévote musulmane, qui étoit fort âgée, se présenta à la porte , et pria qu'on lui permît d'entrer pour faire sa prière dont il étoit l'heure. On alla demander la permission à la princesse, et la princesse commanda qu'on la fît entrer et qu'on lui montrât l'oratoire dont l'intendant des jardins du sultan avoit eu soin de faire accompagner la maison au défaut des mosquées dans le voisinage. Elle commanda aussi que. quand la dévote auroit fait sa prière, on lui fît voir la maison et le jardin , et qu'ensuite on la lui amenât.
La dévote musulmane entra, elle fît sa prière dans l'oratoire qu'on lui montra, et, quand elle eut fait, deux femmes de la princesse, qui attendoient qu'elle sortît, l'invitèrent à voir la maison et le jardin. Comme elle leur eut marqué qu'elle étoit prête de les suivre, elles la menèrent d'appartement en appartement , et dans chacun elle considéra toutes choses en femme qui s'entendoit en ameublement et dans la belle disposition de
chaque pièce. Elles la firent entrer aussi dans le jardin, dont elle trouva le dessin si nouveau et si bien entendu qu'elle l'admira, en disant qu'il falloit que celui qui l'avoit fait tracer fût un excellent maître dans son art. Elle fut enfin amenée devant la princesse, qui l'attendoit dans un grand salon, lequel surpassoit en beauté , en propreté et en richesses tout ce qu'elle avoit admiré dans les appartemens.
Dès que la princesse vit entrer la dévote : « Ma bonne mère, lui dit-elle, approchez-vous et venez vous asseoir près de moi. Je suis ravie du bonheur que l'occasion me présente de profiter pendant quelques momens du bon exemple et du bon entretien d'une personne comme vous, qui a pris le bon chemin en se donnant tout à Dieu, et que tout le monde devroit imiter s'il étoit sage. »
La dévote, au lieu de monter sur le sofa, voulut s'asseoir sur le bord; mais la princesse ne le souffrit pas: elle se leva de sa place, et, en s'avançant, elle !a prit par la main et l'obligea de venir s'asseoir près d'elle à la place d'honneur. La dévote fut sensible à cette civilité. «Madame, dit-elle, il ne m'appartient pas d'être traitée si honorablement, et je ne vous obéis que parce que vous le commandez et que vous êtes maîtresse chez vous.» Quand elle fut assise, avant d'entrer en conversation, une des femmes de la princesse servit devant
elle et devant la princesse une petite table basse, marquetée de nacre de perle et d'ébène, avec un bassin de porcelaine dessus , garni de gâteaux et de plusieurs porcelaines de fruits de la saison et de confitures sèches et liquides.
La princesse prit un des gâteaux, et, en le présentant à la dévote : « Ma bonne mère, ditelle, prenez, mangez et choisissez de ces fruits ceux qu'il vous plaira; vous avez besoin de manger après le chemin que vous avez fait pour venir juscju'ici. — Madame , reprit la dévote , je ne suis pas accoutumée à manger des choses si délicates, et, si j'en mange, c'est pour ne pas refuser ce que Dieu m'envoie par une main libérale comme la vôtre. »
Pendant que la dévote mangeoit, la princesse, qui mangea aussi quelque chose pour l'y exciter par son exemple, lui fit plusieurs questions sur les exercices de dévotion qu'elle pratiquoit et sur la manière dont elle vivoit, auxquelles elle répondit avec beaucoup de modestie; et, de discours en discours, elle lui demanda ce qu'il lui paroissoit de la maison qu'elle voyoit, et si elle la trouvoit à son
gré.
« Madame, répondit la dévote, il faudroit être d'un très mauvais goût pour j trouver à reprendre : elle est belle, riante, meublée magnifiquement, sans confusion, très bien entendue; et les orne-
mens y sont ménagés on ne peut pas mieux. Quant à la situation, elle est dans un terrain agréable, et l'on ne peut imaginer un jardin qui fasse plus de plaisir à voir que celui dont elle est accompagnée. Si vous me permettez néanmoins de ne rien dissimuler, je prends la liberté de vous dire, Madame, que la maison seroit incomparable si trois choses, qui y manquent, à mon avis, s'y rencontroient. — Ma bonne, reprit la princesse Parizade, quelles sont ces trois choses? Enseignez-les-moi, je vous en conjure au nom de Dieu; je n'épargnerai rien pour les acquérir s'il est possible. — Madame, reprit la dévote , la première de ces trois choses est l'oiseau qui parle : c'est un oiseau singulier qu'on nomme Bulbulhezar, lequel a encore la propriété d'attirer des environs tous les oiseaux qui chantent, lesquels viennent accompagner son chant. La seconde est l'arbre qui chante, dont les feuilles sont autant de bouches qui font un concert harmonieux de voix différentes, lequel ne cesse jamais. La troisième chose enfin est l'eau jaune , couleur d'or, dont une seule goutte versée dans un bassin préparé exprès , en quelque endroit que ce soit d'un jardin, foisonne d'une manière qu'elle le remplit d'abord, et s'élève dans le milieu en gerbe, qui ne cesse jamais de s'élever et de retomber dans le bassin sans que le bassin déborde. — Ah! ma bonne mère! s'écria la princesse, que je vous ai
d'obligation de la connoissance que vous me donnez de ces choses! Elles sont surprenantes, et je n'avois pas entendu dire qu'il y eût rien au monde de si curieux et d'aussi admirable. Mais, comme je suis bien persuadée que vous n'ignorez pas le lieu oii elles se trouvent, j'attends que vous me fassiez la grâce de me l'enseigner. »
Pour donner satisfaction à la princesse, la bonne dévote lui dit : « Madame, je me rendrois indigne ■ de l'hospitalité que vous venez d''exercer envers moi avec tant de bonté , si je refusois de satisfaire votre curiosité sur ce que vous souhaitez d^apprendre. J'ai donc Fhonneur de vous dire que les trois choses dont je viens de vous parler se trouvent dans un même lieu, aux confins de ce royaume, du côté des Indes. Le chemin qui y conduit passe devant votre maison. Celui que vous y enverrez de votre part n'a qu'à le suivre pendant vingt jours, et, le vingtième jour, qu'il demande où sont l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau jaune; le premier auquel il s'adressera le lui enseignera. » En achevant ces paroles, elle se leva, et, après avoir pris congé , elle se retira et poursuivit son chemin.
La princesse Parizade avoit l'esprit si fort occupé à retenir les renseignemens que la dévote musulmane venoit de lui donner de l'oiseau qui parloit, de l'arbre qui chantoit et de l'eau jaune, qu'elle
ne s'aperçut qu'elle étoit partie que quand elle voulut lui faire quelques demandes pour prendre d'elle un plus grand éclaircissement. Il lui sembloit en effet que ce qu'elle venoit d'entendre de sa bouche n'étoit pas suffisant pour ne pas s'exposer à entreprendre un voyage inutile. Elle ne voulut pas néanmoins envoyer après elle pour la faire revenir; mais elle fît un effort sur sa mémoire pour se rappeler tout ce qu'elle avoit entendu et n'en rien oublier. Quand elle crut que rien ne lui étoit échappé, elle se fît un vrai plaisir de penser à la satisfaction qu'elle auroit si elle pouvoit venir à bout de posséder des choses si merveilleuses; mais la difficulté qu'elle y trouvoit et la crainte de ne pas y réussir la plongeoient dans une grande inquiétude.
La princesse Parizade étoit abîmée dans ces pensées quand les princes ses frères arrivèrent de la chasse : ils entrèrent dans le salon, et, au lieu de la trouver le visage ouvert et l'esprit gai, selon sa coutume, ils furent étonnés de la voir recueillie en elle-même, et comme affligée, sans lever la tête pour marquer au moins qu'elle s'apercevoit de leur présence.
Le prince Bahman prit la parole. « Ma sœur, dit-il, où sont la joie et la gaieté qui ont été inséparables d'avec vous jusqu'à présent? Etes-vous incommodée? vous est-il arrivé quelque malheur? Les Mille et une Nuits. X. i 7
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VOUS a-t-on donné quelque sujet de chagrin? Apprenez-le-nous , afin que nous y prenions la part que nous devons, et que nous y apportions le remède, ou que nous vous vengions, si quelqu'un a eu la témérité d'offenser une personne comme vous, à laquelle tout respect est dû. »
La princesse Parizade demeura quelque temps sans rien répondre et dans la même situation; elle leva les yeux enfin , en regardant les princes ses frères, et les baissa presque aussitôt, après leur avoir dit que ce n'étoit rien.
«Ma sœur, reprit le prince Bahman, vous nous dissimulez la vérité : il faut bien que ce soit quelque chose, et même quelque chose de grave. Il n'est pas possible que, pendant le peu de temps que nous avons été éloignés de vous, un changement aussi grand et aussi peu attendu que celui que nous remarquons en vous vous soit arrivé pour rien. Vous voudrez bien que nous ne vous en tenions pas quitte pour une réponse qui ne nous satisfait pas. Ne nous cachez donc pas ce que c'est, à moins que vous ne vouliez nous faire croire que vous renoncez à l'amitié et à l'union ferme et constante qui ont subsisté entre nous jusqu'aujourd'hui dès notre plus tendre jeunesse. »
La princesse, qui étoit bien éloignée de rompre avec les princes ses frères, ne voulut pas les laisser dans cette pensée. « Quand je vous ai dit, reprit-
JALOUSES DE LEUR CADETTE l3l
elle, que ce qui me faisoit de la peine n'étoit rien, je l'ai dit par rapport à vous, et non pas par rapport à moi, qui le trouve de quelque importance; et, puisque vous me pressez par le droit de notre amitié et de notre union qui me sont si chères, je vais vous dire ce que c'est. Vous avez cru, et je l'ai cru comme vous, continua-t-elle, que cette maison que feu notre père nous a fait bâtir étoit complète en toute manière et que rien n'y manquoit ; aujourd'hui cependant j'ai appris qu'il y manque trois choses qui la mettroient hors de comparaison avec toutes les maisons de campagne qui sont au monde. Ces trois choses sont : l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante, et l'eau jaune de couleur d'or. »
Après leur avoir expliqué en quoi consistoit l'excellence de ces choses : « C'est une dévote musulmane, ajouta-t-elle, qui m'a fait faire cette remarque , et qui m'a enseigné le lieu où elles sont et le chemin par où l'on peut s'y rendre. Vous trouverez peut-être que ce sont des choses de peu de conséquence pour faire que notre maison soit accomplie, et qu'elle peut toujours passer pour une très belle maison , indépendamment de cet accroissement à ce qu'elle contient, et ainsi que nous pouvons nous en passer. Vous en penserez ce qui vous plaira; mais je ne puis m'empêcher de vous témoigner qu'en mon particulier je suis
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persuadée qu'elles y sont nécessaires, et que je ne serai pas contente que je ne les y voie placées. Ainsi, que vous y preniez intérêt, que vous n'y en preniez pas, je vous prie de m''aider de vos conseils et de voir qui je pourrois envoyer à cette conquête. — Ma sœur, reprit le prince Bahman, rien ne peut vous intéresser qui ne nous intéresse 'également. Il suffit de votre empressement pour la -conquête des choses que vous nous dites pour nous obliger d'y prendre le même intérêt ; mais, indépendamment de ce qui vous regarde , nous nous y sentons portés de notre propre mouvement, -et pour notre satisfaction particulière : car je suis bien persuadé que mon frère n'est pas d'un autre sentiment que moi, et nous devons tout entreprendre pour faire cette conquête, comme vous l'appelez : l'importance et la singularité dont il s'agit méritent bien ce nom. Je me charge de la faire. Dites-moi seulement le chemin que je dois tenir, et le lieu; je ne différerai pas le voyage plus longtemps que jusqu'à demain.
— Mon frère, reprit le prince Perviz, il ne convient pas que vous vous absentiez de la maison pour un si long temps, vous qui en êtes le chef et Tappui ; et je prie ma sœur de se joindre avec moi pour vous obliger d'abandonner votre dessein, et de trouver bon que je fasse le voyage : je ne m'en acquitterai pas moins bien que vous, et la
chose sera plus dans Tordre. — Mon frère, repartit le prince Bahman, je suis bien persuadé de votre bonne volonté, et que vous ne vous acquitteriez pas du voyage moins bien que moi ; mais c'est une chose résolue : je le veux faire, et je le ferai. Vous resterez avec notre sœur, qu'il n'est pas besoin que je vous recommande. » Il passa le reste de la journée à pourvoir aux préparatifs du voyage, et à se faire bien instruire par la princesse des renseignemens que la dévote lui avoit donnés pour ne pas s'écarter du chemin.
Le lendemain de grand matin, le prince Bahman monta à cheval , et le prince Perviz et la princesse Parizade, qui avoient voulu le voir partir, l'embrassèrent et lui souhaitèrent un heureux voyage. Mais, au milieu de ces adieux, la princesse se souvint d'une chose qui ne lui étoit pas venue dans Pesprit. « A propos, mon frère, dit-elle, je ne songeois pas aux accidens auxquels on est exposé dans les voyages : qui sait si je vous reverrai jamais ? Mettez pied à terre, je vous en conjure, et laissez là le voyage : j'aime mieux me priver de la vue et de la possession de l'oiseau qui parle, de l'arbre qui chante et de l'eau jaune, que de Courir le risque de vous perdre pour jamais.
— Ma sœur, reprit le prince Bahman en souriant de la frayeur soudaine de la princesse Parizade, la résolution en est prise, et, quand cela ne
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seroit pas, je la prendrois encore, et vous trouverez bon que je l'exécute. Les accidens dont vous me parlez n'arrivent qu'aux malheureux. Il est vrai que je puis être du nombre; mais aussi je puis être des heureux qui sont en beaucoup plus grand nombre que les malheureux. Comme néanmoins les événemens sont incertains et que je puis succomber dans mon entreprise, tout ce que je puis faire, c'est de vous laisser un couteau que voici. »
Alors le prince Bahman tira un couteau; en le présentant dans la gaine à la princesse : « Prenez, dit-il, et donnez-vous de temps en temps la peine de tirer le couteau de sa gaine : tant que vous le verrez net comme vous le voyez, ce sera une marque que je serai vivant ; mais, si vous voyez qu'il en dégoutte du sang, croyez que je ne serai plus en vie , et accompagnez ma mort de vos prières. »
La princesse Parizade ne put obtenir autre chose du prince Bahman. Ce prince lui dit adieu, à elle et au prince Perviz , pour la dernière fois ; et il partit bien monté, bien armé et bien équipé . Il se mit dans le chemin, et, sans s'en écarter ni à droite ni à gauche, il continua en traversant la Perse, et le vingtième jour de sa marche il aperçut sur le bord du chemin un vieillard hideux à voir, lequel étoit assis sous un arbre à quelque
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distance d'une chaumière qui lui servoit de retraite contre les injures du temps.
Les sourcils blancs comme de la neige, de même que les cheveux, la moustache et la barbe, lui venoient jusqu"*au bout du nez ; la moustache lui couvroit la bouche, et la barbe avec les cheveux lui tomboient presque jusqu'aux pieds. Il avoit les ongles des mains et des pieds d'une longueur excessive, avec une espèce de chapeau plat et fort large qui lui couvroit la tête en forme de parasol , et, pour tout habit, une natte dans laquelle il étoit enveloppé.
Ce bon vieillard étoit un derviche qui s'étoit retiré du monde il y avoit de longues années et s^étoit négligé pour s'attachera Dieu uniquement, de manière qu'à la fin il étoit fait comme nous venons de voir.
Le prince Bahman, qui depuis le matin avoit été attentif à observer s'il rencontreroit quelqu'un dont il pût s'informer du lieu où son dessein étoit de se rendre, s'arrêta quand il fut arrivé près du derviche, comme le premier qu'il rencontroit, et mit pied à terre pour se conformer à ce que la dévote avoit marqué à la princesse Parizade. En tenant son cheval par la bride, il s'avança jusqu'au derviche, et, en le saluant : « Bon père, dit-il, Dieu prolonge vos jours, et vous accorde l'accomplissement de vos désirs ! »
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Le derviche répondit au salut du prince, mais si peu intelligiblement qu'il n'en comprit pas un mot. Comme le prince Bahman vit que l'empêchement venoit de ce que la moustache couvroit la bouche du derviche, et qu'il ne vouloit pas passer outre sans prendre de lui l'instruction dont il avoit besoin, il prit des ciseaux dont il étoit muni, et, après avoir attaché son cheval à une branche de l'arbre, il lui dit : « Bon derviche, j''ai à vous parler, mais votre moustache empêche que je ne vous entende : vous voudrez bien , et je vous prie de me laisser faire, que je vous l'accommode avec vos sourcils qui vous défigurent et qui vous font ressembler plutôt à un ours qu'à un homme. »
Le derviche ne s'opposa pas au dessein du prince : il le laissa faire; et, comme le prince, quand il eut achevé, eut vu que le derviche avoit le teint frais, et qu'il paroissoit beaucoup moins âgé qu'il ne l'étoit en effet, il lui dit : « Bon derviche, si j'avois un miroir, je vous ferois voir combien vous êtes rajeuni. Vous êtes présentement un homme, et auparavant personne n'eût pu distinguer ce que vous étiez. »
Les caresses du prince Bahman lui attirèrent de la part du derviche un souris avec un compliment. « Seigneur, dit-il, qui que vous soyez, je vous suis infiniment obligé du bon office que vous avez bien voulu me rendre; je suis prêt à vous en marquer
ma reconnoissance en tout ce qui peut dépendre de moi. Vous n'avez pas mis pied à teiiC que quelque besoin ne vous y ait obligé. Dites-moi ce que c'est, je tâcherai de vous contenter, si je le puis.
— Bon derviche, reprit le prince Bahman, je viens de loin, et je cherche l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau jaune. Je sais que ces trois choses sont quelque part ici aux environs; mais j'ignore l'endroit où elles sont précisément. Si vous le savez, je vous conjure de m'enseigner le chemin, afin que je ne prenne pas l'un pour l'autre et que je ne perde pas le fruit du long voyage que j'ai entrepris. »
Le prince, à mesure qu'il tenoit ce discours, remarqua que le derviche changeoit de visage, qu'il baissoit les yeux, et qu'il prit un grand sérieux, jusque-là qu'au lieu de répondre il demeura dans le silence. Cela l'obligea de reprendre la parole. «Bon père, poursuivit-il, il me semble que vous m'avez entendu. Dites-moi si vous savez ce que je vous demande ou si vous ne le savez pas, afin que je ne perde pas de temps et que je m'en informe ailleurs. » - ' Le derviche rompit enfin le silence. « Seigneur, dit-il au prince Bahm.an, le chemin que vous me demandez m^est connu; mais l'amitié que j'ai conçue pour vous dès que je vous ai vu, et qui est devenue plus forte par le service que vous
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m* avez rendu, me tient encore en suspens de savoir si je dois vous accorder la satisfaction que vous souhaitez. — Quel motif peut vous en empêcher, reprit le prince, et quelle difficulté trouvez-vous à me la donner? — Je vous le dirai, repartit le derviche : c'est que le danger auquel vous vous exposez est plus grand que vous ne le pouvez croire. D'autres seigneurs, en grand nombre, qui n'avoient ni moins de hardiesse, ni moins de courage que vous en pouvez avoir, ont passé par ici, et m'ont fait la même demande que vous m'avez faite. Après n'avoir rien oublié pour les détourner de passer outre , ils n'ont pas voulu me croire : je leur ai enseigné le chemin malgré moi, en me rendant à leurs instances; et je puis vous assurer qu'ils y ont tous échoué, et que je n'en ai pas vu revenir un seul. Pour peu donc que vous aimiez la vie et que vous vouliez suivre mon conseil, vous n'irez pas plus loin, et vous retournerez chez vous. »
Le prince Bahman persista dans sa résolution. « Je veux croire, dit-il au derviche, que votre conseil est sincère, et je vous suis obligé de la marque d'amitié que vous me donnez; mais, quelque danger que soit celui dont vous me parlez, rien n'est capable de me faire changer de dessein. Quiconque m'attaquera, j'ai de bonnes armes, et il ne sera ni plus vaillant ni plus brave que moi. — Et si ceux
qui VOUS attaqueront, lui remontra le derviche, ne se font pas voir (car ils sont plusieurs), comment vous défendrez-vous contre des gens qui sont invisibles? — Il n'importe, repartit le prince; quoi que vous puissiez dire, vous ne me persuaderez pas de rien faire contre mon devoir. Puisque vous savez le chemin que je vous demande, je vous conjure encore une fois de me l'enseigner et de ne pas me refuser cette grâce. »
Quand le derviche vit qu'il ne pouvoit rien gagner sur l'esprit du prince Bahman, et qu'il étoit opiniâtre dans la résolution de continuer son voyage, nonobstant les avis salutaires qu'il lui donnoit, il mit la main dans un sac qu'il avoit près de lui, et il en tira une boule qu'il lui présenta. «Puisque je ne puis obtenir de vous, dit-il, que vous m'écoutiez et que vous profitiez de mes conseils, prenez cette boule, et, quand vous serez à cheval, jetez-la devant vous et suivez-la jusqu'au pied d'une montagne où elle s'arrêtera : quand elle sera arrêtée, vous mettrez pied à terre, et vous laisserez votre cheval la bride sur le cou, qui demeurera à la même place en attendant votre retour. En montant, vous verrez à droite et à gauche une grande quantité de grosses pierres noires, et vous entendrez une confusion de voix de tous les côtés, qui vous diront mille injures pour vous décourager et pour faire en sorte que vous ne
montiez pas jusqu'au haut; mais gardez-vous bien de vous effrayer, et, sur toutes choses, de tourner la tête pour regarder derrière vous; en un instant vous seriez changé en une pierre noire semblable à celles que vous verrez,, lesquelles sont autant de seigneurs comme vous, qui n'ont pas réussi dans leur entreprise, comme je vous le disois. Si vous évitez le danger que je ne vous dépeins que légèrement afin que vous y fassiez bien réflexion , et que vous arriviez au haut de la montagne, vous y trouverez une cage, et dans la cage l'oiseau que vous cherchez. Comme il parle, vous lui demanderez où sont l'arbre qui chante et l'eau jaune, et il vous l'enseiarnera. Je n'ai rien à vous dire davantage : voilà ce que vous avez à faire, et voilà ce que vous avez à éviter; mais, si vous vouliez me croire, vous suivriez le conseil que je vous ai donné, et vous ne vous exposeriez pas à la perte de votre vie. Encore une fois, pendant qu'il vous reste du temps à y penser, considérez que cette perte irréparable est attachée à une condition à laquelle on peut contrevenir, même par inadvertance, comme vous pouvez le comprendre.
— Pour ce qui est du conseil que vous venez : de me répéter, et dont je ne laisse pas de vous avoir obligation , reprit le prince Bahman après avoir reçu la boule, je ne puis le suivre; mais je 1 tâcherai de profiter de l'avis que vous me donnez
de ne pas regarder derrière moi en montant, et j'espère que bientôt vous me verrez revenir et vous en remercier plus amplement, chargé de la dépouille que je cherche. )) En achevant ces paroles, auxquelles le derviche ne répondit autre chose sinon qu'il le reverroit avec joie et qu'il souhaitoit que cela arrivât, il remonta à cheval, prit congé du derviche par une profonde inclination de tête, et jeta la boule devant lui.
La boule roula et continua de rouler presque de la même vitesse que le prince Bahman lui avoit imprimée en la jetant; ce qui fit qu'il fut obligé d'accommoder la course de son cheval à la même vitesse pour la suivre, afin de ne la pas perdre de vue; il la suivit, et, quand elle fut au pied de la montagne que le derviche avoit dit, elle s'anêta; alors il descendit de cheval, et le cheval ne branla pas de la place, quand même il lui eut mis la bride sur le cou. Après qu'il eut reconnu la montagne des yeux et qu'il eut remarqué les pierres noires, il commença à monter, et il n'eut pas fait quatre pas que les voix dont le derviche lui avoit parlé se firent entendre sans qu'il vît personne. Les unes disoient : a Où va cet étourdi ? où va-t-il-f* que veut-il.? ne le laissez pas passer.» D'autres : «Arrêtez-le, prenez - le , tuez -le. » D'autres crioient d'une voix de tonnerre : « Au voleur! à l'assassin! au meurtre!» D'autres au
contraire crioient d'un ton railleur : « Non, ne lui faites pas de mal, laissez passer le beau mignon ; vraiment c'est pour lui qu'on garde la cage et l'oiseau ! »
Nonobstant ces voix importunes , le prince Bahman monta quelque temps avec constance et avec fermeté, en s'animant lui-même; mais les voix redoublèrent avec un tintamarre si grand et si près de lui, tant en avant qu'en arrière, que la frayeur le saisit. Les pieds et les jambes commencèrent à lui trembler, il chancela; et bientôt, comme il se fut aperçu que les forces commençoient à lui manquer, il oublia l'avis du derviche : il se tourna pour se sauver en descendant, et dans le moment il fut changé en une pierre noire ; métamorphose qui étoit arrivée à tant d'autres avant lui, pour avoir tenté la même entreprise, et la même chose arriva à son cheval.
Depuis le départ du prince Bahman pour son voyage, la princesse Parizade, qui avoit attaché à sa ceinture le couteau avec la gaine, qu'il lui avoit laissé pour être informé s'il étoit mort ou vivant, n'avoit pas manqué de le tirer et de le consulter, même plusieurs fois chaque jour. De la sorte elle avoit eu la consolation d'apprendre qu'il étoit en parfaite santé et de s'entretenir souvent de lui avec le prince Perviz, qui la prévenoit quelquefois en lui en demandant des nouvelles.
Le jour fatal enfin que le prince Bahman venoit d'être métamorphosé en pierre, comme le prince et la princesse s'entretenoient de lui sur le soir, selon leur coutume : « Ma sœur, dit le prince Perviz, tirez le couteau, je vous prie, et apprenons de ses nouvelles. » La princesse le tira, et, en le regardant, ils virent couler le sang de l'extrémité. La princesse, saisie d'horreur et de douleur, jeta le couteau. «Ah! mon cher frère! s'écria-î-elle, je vous ai donc perdu, et perdu par ma faute! Je ne vous reverrai jamais ! Que je suis malheureuse! Pourquoi vous ai-je parlé d'oiseau qui parle, d'arbre qui chante et d'eau jaune? ou plutôt que m'importoit-il de savoir si la dévote trouvoit cette maison belle ou laide, accomplie ou non accomplie ? Plût à Dieu que jamais elle ne se fût avisée de s'y adresser ! Hypocrite, trompeuse, ajouta-t-elle, devois-tu reconnoître ainsi la réception que je t'ai faite? Pourquoi m'as-tu parlé d'un oiseau, d'un arbre et d'une eau, qui, tout imaginaires qu'ils sont, comme je me le persuade par la fin malheureuse d'un frère si chéri, ne laissent pa*^ de me troubler encore l'esprit par ton enchantement ? »
Le prince Perviz ne fut pas moins affligé de la mort du prince Bahman que la princesse Parizade; mais, sans perdre le temps en des regrets inutiles, comme il eut compris par les regrets de la prin-
cesse sa sœur qu'elle désiroit toujours passionnément d'avoir en sa possession l'oiseau qui parle , l'arbre qui chante et l'eau jaune, il l'interrompit. c( Ma sœur , dit-il , nous regretterions en vain notre frère Bahman; nos plaintes et notre douleur ne lui rendroient pas la vie; c'est la volonté de Dieu, nous devons nous y soumettre, et l'adorer dans ses décrets, sans vouloir les pénétrer. Pourquoi voulez- vous douter présentement des paroles de la dévote musulmane, après les avoir tenues si fermement pour certaines et pour vraies? Croyezvous qu'elle vous eût parlé de ces trois choses, si elles n'existoient pas, et qu'elle les eût inventées exprès pour vous tromper, vous qui, bien loin de lui en avoir donné sujet, l'avez si bien reçue et accueillie avec tant d'honnêteté et de bonté? Croyons plutôt que la mort de notre frère vient de sa faute, ou par quelque accident que nous ne pouvons pas imaginer. Ainsi, ma sœur, que sa mort ne vous empêche pas de poursuivre notre recherche; je m'étois offert pour faire le voyage à sa place, je suis dans la même disposition; et, comme son exemple ne me fait pas changer de sentiment, dès demain je l'entreprendrai. »
La princesse fit tout ce qu'elle put pour dissuader le prince Perviz , en le conjurant de ne pas l'exposer au danger, au lieu d'un frère, d'en perdre deux; mais il demeura inébranlable, nonob-
stant les remontrances qu'elle lui fit; et, avant qu'il partît, afin qu'elle pût être informée du succès du voyage qu'il entreprenoit , comme elle l'avoit été de celui du prince Bahman par le moyen du couteau qu'il lui avoit laissé, il lui donna aussi un chapelet de perles de cent grains pour le même usage; et, en le lui présentant : « Dites ce chapelet à mon intention pendant mon absence. En le disant, s'il arrive que les grains s'arrêtent de manière que vous ne puissiez plus les mouvoir ni les faire couler les uns après les autres, comme s'ils étoient collés, ce sera une marque que j'aurai eu le même sort que notre frère ; mais espérons que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le bonheur de vous revoir avec la satisfaction que nous attendons vous et moi. ))
Le prince Perviz partit ; et le vingtième jour de son voyage il rencontra le même derviche à l'endroit oii le prince Bahman l'avoit trouvé. Il s'approcha de lui; et, après l'avoir salué, il le pria, s'il le savoit, de lui enseigner le lieu où étoient l'oiseau qui parloit, l'arbre qui chantoit , et l'eau jaune. Le derviche lui fît les mêmes difficultés et les mêmes remontrances qu'il avoit faites au prince Bahman, jusqu'à lui dire qu'il y avoit très peu de temps qu'un jeune cavalier, dont il lui voyoit beaucoup de ressemblance , lui avoit demandé le chemin ; que, vaincu par ses instances les Mille et une Nuits. X. 19
-pressantes et par son importunité, il le lui avoit enseigné, lui avoit donné de quoi lui servir de guide, et prescrit ce qu'il devoit observer pour réussir, mais qu'il ne l' avoit pas vu revenir, d'où il n'y avoit pas à douter qu'il n'eût eu le même sort que ceux qui l'avoient précédé.
« Bon derviche, reprit le prince Perviz, je sais qui est celui dont vous parlez : c'étoit mon frère aîné, et je suis informé avec certitude qu'il est mort. De quelle mort, c'est ce que j'ignore. — Je puis vous le dire, repartit le derviche : il a été changé en pierre noire, comme ceux de qui je viens de parler, et vous devez vous attendre à la même métamorphose, à moins que vous n'observiez plus exactement que lui les bons conseils que je lui avois donnés, au cas que vous persistiez à ne vouloir pas renoncer à votre résolution, à quoi je vous exhorte encore une fois. — Derviche, insista le prince Perviz, je ne puis assez vous marquer combien je vous suis redevable de la part que vous prenez à la conservation de ma vie, tout inconnu que je vous suis, et sans que j'aie rien fait pour mériter votre bienveillance; mais j'ai à vous dire qu'avant que je prisse mon parti, j'y ai bien songé, et que je ne puis l'abandonner. Ainsi, je vous supplie de me faire la même grâce que vous avez faite à mon frère. Peut-être réussirai-je mieux que lui à suivre les mêmes enseignemens que j'attends de
VOUS. — Puisque je ne puis réussir, dit le derviche, à vous persuader de vous relâcher de ce que vous avez résolu, si mon grand âge ne m'en empêchoit et que je pusse me soutenir, je me lèverois poui vous donner la boule que j'ai ici, laquelle doit vous servir de guide. »
Sans donner au derviche la peine d'en dire davantage, le prince Perviz mit pied à terre; et, comme il se fut avancé jusqu'au derviche, le derviche, qui venoit de tirer la boule de son sac, où il y en avoit un bon nombre d'autres, la lui donna, et il lui dit l'usage qu'il en devoit faire, comme cidevant au prince Bahman; et, après l'avoir bien averti de ne pas s'effrayer des voix qu'il entendroit sans voir personne, quelque menaçantes qu'elles fussent, mais de ne pas laisser de monter jusqu'à ce qu'il eût aperçu la cage et l'oiseau, il le congédia.
Le prince Perviz remercia le derviche; et, quand il fut remonté à cheval, il jeta la boule devant le cheval, et, en piquant des deux en même temps, il la suivit. Il arriva enfin au bas de la montagne, et, quand il eut vu que la boule s'étoit arrêtée, il mit pied à terre. Avant qu'il fît le premier pas pour monter, il demeura un moment dans la même place, en rappelant dans sa mémoire les avis que le derviche lui avoit donnés. Il s'encouragea, et il monta, bien résolu d'arriver jusqu'au haut de la
montagne, et il avança cinq ou six pas; alors il entendit derrière lui une voix qui lui parut fort proche , comme d'un homme qui le rappeloit et l'insultoit en criant : « Attends, téméraire, que je te punisse de ton audace ! »
A cet outrage, le prince Perviz oublia tous les avis du derviche; il mit la main sur le sabre, il le tira, et il se tourna pour se venger; mais à peine eut-il le temps de voir que personne ne le suivoit qu'il fut changé en une pierre noire, lui et son cheval.
Depuis que le prince Perviz étoit parti, la princesse Parizade n'avoit pas manqué chaque jour de porter à la main le chapelet qu'elle avoit reçu de sa main le jour qu'il étoit parti, et, quand elle n'avoit autre chose à faire, de le dire en faisant passer les grains par ses doigts l'un après l'autre. Elle ne l'avoit pas même quitté la nuit tout ce temps-là : chaque soir en se couchant elle se l'étoit passé autour du col, et le matin, en s'éveillant, elle y avoit porté la main pour éprouver si les grains venoient toujours l'un après l'autre. Le jour enfin, et au moment que le prince Perviz eut la même destinée que le prince Bahman, d'être changé en pierre noire , comme elle tenoit le chapelet à son ordinaire et qu'elle le disoit , tout à coup elle sentit que les grains n'obéissoient plus au mouvement qu'elle leur donnoit, et elle ne douta pas que ce
ne fût la marque de la mort certaine du prince son frère. Comme elle avoit déjà pris sa résolution sur le parti qu'elle prendroit au cas que cela arrivât, elle ne perdit pas le temps en donnant des marques extérieures de sa douleur. Elle se fit un effort pour la retenir toute en elle-même ; et dès le lendemain, après s'être déguisée en homme, armée et équipée, et qu'elle eut marqué à ses gens qu'elle reviendroit dans peu de jours, elle monta à cheval et partit, en prenant le même chemin que les deux princes ses frères avoient tenu.
La princesse Parizade , qui étoit accoutumée à monter à cheval en prenant le divertissement de la chasse, supporta la fatigue du voyage mieux que d'autres dames n'auroient pu faire. Comme elle avoit fait les mêmes journées que les princes ses frères , elle rencontra aussi le derviche dans la vingtième journée de marche comme eux. Quand elle fut près de lui, elle mit pied à terre, et, en tenant son cheval par la bride, elle alla s'asseoir près de lui; et, après qu'elle l'eut salué , elle lui dit : « Bon derviche, vous voudrez bien que je me repose quelques momens près de vous, et me faire la grâce de me dire si vous n'avez pas entendu dire que quelque part aux environs il y a dans ces cantons un lieu où l'on trouve l'oiseau qui parle , l'arbre qui chante et l'eau jaune. »
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Le derviche répondit : « Madame, puisque votre voix me fait connoître quel est votre sexe, nonobstant votre déguisement en homme, et que c'est ainsi que je dois vous appeler, je vous remercie de votre compliment, et je reçois avec un très grand plaisir l'honneur que vous me faites. J'ai connoissance du lieu où se trouvent les choses dont vous me parlez; mais à quel dessein me faites-vous cette demande? — Bon derviche , reprit la princesse Parizade, on m'en a fait un récit si avantageux que je brûle d'envie de les posséder. — Madame, repartit le derviche , on vous a dit la vérité : ces choses sont encore plus surprenantes et plus singulières qu'on ne vous les a représentées; mais on vous a caché les difficultés qu'il j a à surmonter pour parvenir à en jouir; vous ne vous seriez pas engagée dans une entreprise si pénible et si dangereuse si l'on vous en avoit bien informée. Croyezmoi : ne passez pas plus avant , retournez sur vos pas, et ne vous attendez pas que je veuille contribuer à votre perte. — Bon père, repartit la princesse, je viens de loin, et il me fâcheroit fort de retourner chez moi sans avoir exécuté mon dessein. Vous me parlez des difficultés et du danger de perdre la vie; mais vous ne me dites pas quelles sont ces difficultés et en quoi consistent ces dangers; c'est ce que je désirerois de savoir pour me consulter et voir si je pourrois prendre confiance
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sur ma résolution , sur mon courage et sur mes forces, ou ne la pas prendre. »
Alors le derviche répéta à la princesse Parizade le même discours qu'il avoit tenu aux princes Bahman et Perviz , en lui exagérant les difficultés de monter jusqu'au haut de la montagne où étoit l'oiseau dans sa cage, dont il falloit se rendre maître, après quoi l'oiseau donneroit connoissance de l'arbre et de l'eau jaune; le bruit et le tintamarre des voix menaçantes et effroyables qu'on entendoit de tous les côtés sans voir personne; et enfin la quantité de pierres noires, objet qui seul étoit capable de donner de l'effroi à elle et à tout autre, quand elle sauroit que ces pierres étoient autant de braves cavaliers qui avoient été ainsi métamorphosés pour avoir manqué à observer la principale condition pour réussir dans cette entreprise, qui étoit de ne pas se tourner pour regarder derrière soi qu'auparavant on ne se fût saisi de la cage.
Quand le derviche eut achevé : « A ce que je comprends par votre discours, reprit la princesse, la grande difficulté pour réussir dans cette affaire est premièrement de monter jusqu'à la cage sans s'effrayer du tintamarre des voix qu'on entend sans voir personne, et, en second lieu, de ne pas regarder derrière soi. Pour ce qui est de cette dernière condition , j'espère que je serai assez maîtresse de m.oi-même pour la bien observer. Quant
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à la première, j'avoue que ces voix, telles que vous me les représentez, sont capables d'épouvanter les plus assurés ; mais, comme dans toutes les entreprises de grande conséquence et périlleuses il n'est pas défendu d'user d'adresse, je vous demande si l'on pourroit s'en servir dans celle-ci, qui m'est d'une si grande importance ? — Et de quelle adresse voudriez-vous user ? demanda le derviche. — Il me semble, répondit la princesse, qu'en me bouchant les oreilles avec du coton, si fortes et si effroyables que les voix puissent être, elles en seroient frappées avec beaucoup moins d'impression ; comme aussi elles feroient moins d'effet sur mon imagination, mon esprit demeureroit dans la liberté de ne se pas troubler jusqu'à perdre l'usage de la raison.
— Madame, reprit le derviche, de tous ceux qui jusqu'à présent se sont adressés à moi pour s'informer du chemin que vous me demandez, je .ne sais si quelqu'un s'est servi de l'adresse que vous me proposez. Ce que je sais, c'est que pas un ne me l'a proposée, et que tous y ont péri. Si vous persistez dans votre dessein , vous pouvez en faire l'épreuve; à la bonne heure si elle vous réussit ; mais je ne vous conseillerois pas de vous y exposer.
— Bon père, repartit la princesse, que je ne persiste pas dans mon dessein?. Le cœur me dit que l'a-
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dresse me réussira, et je suis résolue de m'en servir. Ainsi il ne me reste plus que d'apprendre de vous quel chemin je dois prendre. C'est la grâce que je vous conjure de ne me pas refuser. » Le derviche l'exhorta, pour la dernière fois , à se bien consulter; et, comme il vit qu'elle étoit inébranlable dans sa résolution, il tira une boule, et, en la lui présentant : « Prenez cette boule, dit-il, remontez à cheval, et, quand vous l'aurez jetée devant vous, suivez-la par tous les détours que vous lui verrez faire en roulant jusqu'à la montagne où est ce que vous cherchez, et où elle s'arrêtera; quand elle sera arrêtée, arrêtez-vous aussi, mettez pied à terre et anontez. Allez, vous savez le reste, n'oubliez pas d'en profiter. »
La princesse Parizade, après avoir remercié le derviche et pris congé de lui, remonta à cheval ; elle jeta la boule, et elle la suivit par le chemin qu'elle prit en roulant : la boule continua son roulement, et enfin elle s'arrêta au pied de la montagne.
La princesse mit pied à terre ; elle se boucha les oreilles de coton ; et, après qu'elle eut bien con- >sidéré le chemin qu'elle avoit à tenir pour arriver au haut de la montagne, elle commença à monter d'un pas égal avec intrépidité. Elle entendit les voix , et elle s'aperçut d'abord que le coton lui étoit d'un grand secours. Plus elle avançoit, plus les
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voix devenoient fortes et se multiplioient, mais non pas à lui faire une impression capable de la troubler. Elle entendit plusieurs sortes d'injures et de railleries piquantes par rapport à son- sexe , qu'elle méprisa, et dont elle ne fît que rire. « Je ne m.'ofîense ni de vos injures, ni de vos railleries, disoit-elle en elle-même ; dites encore pire, je m*en moque, et vous ne m"'empêcherez pas de continuer mon chemin. » Elle monta enfin si haut qu'elle commença d'apercevoir la cage et l'oiseau, lequel, de complot avec les voix, tâchoit de l'intimider en lui criant d'une voix tonnante, nonobstant la petitesse de son corps: ft Folle, retire-toi, n'approche pas ! »
La princesse, animée davantage par cet objet, doubla le pas. Quand elle se vit si près de la fin de sa carrière, elle gagna le haut de la montagne, où le terrain étoit égal ; elle courut droit à la cage, et elle mit la main dessus en disant à l'oiseau : « Oiseau, je te tiens malgré toi, et tu ne m'échapperas pas. »
Pendant que Parizade ôtoitle coton qui lui bouchoit les oreilles : « Brave dame, lui dit l'oiseau, ne me veuillez pas de mal de ce que je me suis joint à ceux qui faisoient leurs efforts pour la conservation de ma liberté. Quoique enfermé dans une cage, je ne laissois pas d'être content de mon sort ; mais, destiné à devenir esclave, j'aime mieux
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VOUS avoir pour maîtresse , vous qui m'avez acquis si courageusement et si dignement, que toute autre personne du monde ; et dès à présent je vous jure une fidélité inviolable, avec une soumission entière à tous vos commandemens. Je sais qui vous êtes, et je vous apprendrai que vous ne vous connoissez pas vous-même pour ce que vous êtes ; mais un jour viendra que je vous rendrai un service dont j'espère que vous m'aurez quelque obligation. Pour commencer à vous donner des marques de ma sincérité, faites-moi connoître ce que vous souhaitez, je suis prêt de vous obéir. »
La princesse, pleine d'une joie d'autant plus inexprimable que la conquête qu'elle venoit de faire lui coûtoit la mort de deux frères chéris tendrement, et à elle-même tant de fatigues et un danger dont elle connoissoit la grandeur, après en être sortie, mieux qu'avant qu'elle s'y engageât, nonobstant ce que le derviche lui en avoit représenté, dit à l'oiseau, après qu'il eut cessé de parler : « Oiseau , c'étoit bien mon intention de te marquer que je souhaite plusieurs choses qui me sont de la dernière importance ; je suis ravie que tu m'aies prévenue par le témoignage de ta bonne volonté. Premièrement, j'ai appris qu'il y a ici une eau jaune dont la propriété est merveilleuse : je te demande de m'enseigner où elle est avant toutes choses. » L^oiseau lui enseigna l'endroit, qui n'é-
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toit pas beaucoup éloigné ; elle y alla, et elle emplit un petit flacon d'argent qu'elle avoit apporté avec elle. Elle revint à l'oiseau , et elle lui dit : « Oiseau, ce n'est pas assez, je cherche aussi l'arbre qui chante : dis-moi où il est. » L'oiseau lui. dit : « Tournez-\ous, et vous verrez derrière vous un bois où vous trouverez cet arbre. » Le bois n'étoit pas éloigné ; la princesse alla jusque-là, et, entre plusieurs arbres, le concert harmonieux qu'elle entendit lui fit connoître celui qu'elle cherchoit; mais il étoit fort gros et fort haut. Elle revint, et elle dit à l'oiseau : « Oiseau, j'ai trouvé l'arbre qui chante, mais je ne puis ni le déraciner ni l'emporter. — Il n'est pas nécessaire de le déraciner, reprit l'oiseau, il suffit que vous en preniez la moindre branche, et que vous l'emportiez pour la planter dans votre jardin : elle prendra racine dès qu'elle sera dans la terre, et en peu de temps vous la verrez devenir un aussi bel arbre que celui que vous venez de voir. »
Quand la princesse Parizade eut en main les trois choses dont la dévote musulmane lui avoit fait concevoir un désir si ardent, elle dit encore à l'oiseau : « Oiseau, tout ce que tu viens de faire pour moi n'est pas suffisant ; tu es cause de la mort de mes deux frères, qui doivent être parmi les pierres noires que j'ai vues en montant : je prétends les ramener avec moi. »
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II parut que l'oiseau eût bien voulu se dispenser de satisfaire la princesse sur cet arcicle ; en effet, il en fit difficulté. « Oiseau, insista la princesse,, souviens-toi que tu viens de me dire que tu es mon esclave, que tu l'es en effet, et que ta vie est à ma disposition. — Je ne puis, reprit l'oiseau, contester cette vérité ; mais, quoique ce que vous me demandez soit d'une plus grande difficulté que les autres, je ne laisserai pas d'y satisfaire comme aux autres. Jetez les yeux ici à l'entour, ajouta-t-il, et voyez si vous n'y verrez pas une cruche. — Je l'aperçois, dit la princesse. — Prenez-la, dit-il, et, en descendant la montagne, versez un peu de l'eau dont elle est pleine sur chaque pierre noire, ce sera le moyen de retrouver vos deux frères. »
La princesse Parizade prit la cruche, et, en emportant avec soi la cage avec l'oiseau , le flacon et la branche, à mesure qu'elle descendoit, elle versoit de l'eau de la cruche sur chaque pierre noire qu'elle rencontroit, et chacune se changeoit en homme; et, comme elle n'en omit aucune, tous les chevaux, tant des princes ses frères que de<î autres seigneurs, reparurent. De la sorte, elle reconnut les princes Bahman et Perviz,qui la reconnurent aussi et qui vinrent l'embrasser. En les embrassant de même et leur témoignant son étonnement : « Mes chers frères, dit-elle, que faitesvous donc ici ? » Comme ils eurent répondu qu'ils
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venoient de dormir : « Oui; mais, reprit-elle, sans moi votre sommeil dureroit encore, et il eût peutêtre duré jusqu'au jour du jugement. Ne vous souvient-il pas que vous étiez venus chercher l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau jaune, et d'avoir vu en arrivant les pierres noires dont cet endroit étoit parsemé ? Regardez, et voyez s'il en reste une seule. Les seigneurs qui nous environnent et vous, vous étiez ces pierres, de même que vos chevaux qui vous attendent, comme vous pouvez le voir ; et, si vous désirez de savoir comment cette merveille s'est faite, c'est, continua-t-elle en leur montrant la cruche dont elle n'avoit plus besoin et qu'elle avoit déjà posée au pied de la montagne, par la vertu de l'eau dont cette cruche étoit pleine, que j'ai versée sur chaque pierre. Comme après avoir rendu mon esclave l'oiseau qui parle, que voici dans cette cage, et trouvé par son moyen l'arbre qui chante, dont je tiens une branche, et Teau jaune dont ce flacon est plein, je ne voulois pas retourner sans vous ramener avec moi, je l'ai contraint, par le pouvoir que j'ai acquis sur lui, de m'en donner le moyen, et il m'a enseigné où étoit cette cruche et l'usage que j'en devois faire. »
Les princes Bahman et Perviz connurent par ce discours l'obligation qu'ils avoient à la princesse leur sœur ; et les seigneurs qui s'étoient tous assemblés autour d'eux, et qui avoient entendu le
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même discours, les imitèrent, en lui marquant que, bien loin de lui porter envie au sujet de la conquête qu'elle venoitde faire et à laquelle ils avoient aspiré , ils ne pouvoient mieux lui témoigner leur reconnoissance de la vie qu'elle venoit de leur redonner qu'en se déclarant ses esclaves et prêts à faire tout ce qu'elle leur ordonneroit.
« Seigneurs, reprit la princesse, si vous avez fait attention à mon discours, vous avez pu remarquer que je n'ai eu autre intention dans ce que j'ai fait que de recouvrer mes frères : ainsi, s'il vous en est arrivé le bienfait que vous dites, vous ne m'en avez nulle obligation. Je ne prends de part à votre compliment que l'honnêteté que vous voulez bien m'en faire, et je vous en remercie comme je le dois. D'ailleurs, je vous regarde chacun en particulier comme des personnes aussi libres que vous l'étiez avant votre disgrâce, et je me réjouis avec vous du bonheur qui vous en est arrivé à mon occasion. Mais ne demeurons pas davantage dans un lieu où il n'y a plus rien qui doive nous arrêter plus longtemps; remontons à cheval, et retournons chacun au pays d'oii nous sommes venus. »
La princesse Parizade donna l'exemple la première en allant reprendre son cheval, qu'elle trouva où elle l'avoit laissé. Avant qu'elle montât à cheval, le prince Bahman , qui vouloit la soulager, la
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pria de lui donner la cage à porter. « Mon frère, reprit la princesse, l'oiseau est mon esclave, je veux le porter moi-même; mais, si vous voulez vous charger de la branche de l'arbre qui chante, la voilà. Tenez la cage néanmoins pour me la rendre quand je serai à cheval. » Quand elle fut remontée à cheval et que le prince Bahman lui eut rendu la cage et l'oiseau : « Et vous, mon frère Perviz, ditelle en se tournant du côté oii il étoit , voilà aussi le flacon d'eau jaune que je remets à votre garde, si cela ne vous incommode pas. » Le prince Perviz s'en chargea avec bien du plaisir.
Quand le prince Bahman et le prince Perviz et tous les seigneurs furent tous à cheval, la princesse Parizade attendoit que quelqu'un d'eux se mît à la tête et commençât la marche; les deux princes voulurent en faire civilité aux seigneurs, et les seigneurs, de leur côté, vouloient la faire à la princesse. Comme la princesse vit que pas un des seigneurs ne vouloit se donner cet avantage, et que •c'étoit pour lui en laisser l'honneur, elle s'adressa à tous et elle leur dit : «Seigneurs, j'attends que vous marchiez. — Madame, reprit au nom de tous un de ceux qui étoient le plus près d'elle, quand nous ignorerions l'honneur qui est dû à votre sexe, il n'y a pas d'honneur que nous ne soyons prêts à vous rendre, après ce que vous venez de faire pour nous. Nonobstant votre modestie, nous la sup-
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plions de ne nous pas priver plus longtemps du bonheur de la suivre.
— Seigneurs, dit alors la princesse, je ne mérite pas l'honneur que vous me faites, et je ne l'accepte que parce que vous le souhaitez. « En même temps elle se mit en marche, et les deux princes et les seigneurs la suivirent en troupe sans distinction.
La troupe voulut voir le derviche en passant, le remercier de son bon accueil et de ses conseils salutaires qu'ils avoient trouvés sincères; mais il étoit mort, et l'on n'a pu savoir si c'étoit de vieillesse, ou parce qu'il n'étoit plus nécessaire pour enseigner le chemin qui conduisoit à la conquête des trois choses dont la princesse Parizade venoit de triompher.
Ainsi la troupe continua son chemin; mais elle commença à diminuer chaque jour. En effet, les seigneurs, qui étoient venus de différens pays, comme nous l'avons dit, après avoir, chacun en particulier, réitéré à la princesse l'obligation qu'ils lui avoient, prirent congé d'elle et des princes ses frères, l'un après l'autre, à mesure qu'ils rencontroient le chemin par où ils étoient venus. La princesse et les princes Bahman et Perviz continuèrent le leur jusqu'à ce qu'ils arrivèrent chez eux.
D'abord la princesse posa la cage dans le jardin
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dont nous avons parlé; et, comme le salon étoit du côté du jardin, dès que l'oiseau eut fait entendre son chant, les rossignols, les pinsons, les alouettes, les fauvettes, les chardonnerets et une infinité d'autres oiseaux du pays, vinrent l'accompagner de leur ramage. Pour ce qui est de la branche, elle la fit planter en sa présence dans un endroit du parterre, peu éloigné de la maison. Elle prit racine, et en peu de temps elle devint un grand arbre dont les feuilles rendirent bientôt la même harmonie et le même concert que l'arbre d'oîi elle avoit été cueillie. Quant au flacon d'eau jaune, elle fit préparer au milieu du parterre un grand bassin de' beau marbre; et, quand il fut achevé, elle y versa toute Teau jaune qui étoit contenue dans le flacon. Aussitôt elle commença à foisonner en se gonflant; et, quand elle fut venue à peu près jusqu'aux bords du bassin, elle s'éleva dans le milieu en grosse gerbe jusqu'à la hauteur de vingt pieds^ en retombant et en continuant de même sans que l'eau débordât.
La nouvelle de ces merveilles se répandit dans le voisinage; et, comme la porte de la maison, non plus que celle du jardin, n'étoit fermée à personne, bientôt une grande affluence de peuple des environs vint les admirer.
Au bout de quelques jours, les princes Bahman et Perviz, bien remis de la fatigue de leur voyage,
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reprirent leur manière de vivre; et, comme la chasse étoit leur divertissement ordinaire, ils montèrent à cheval, et ils y allèrent pour la première fois depuis leur retour, non pas dans leur parc, mais à deux ou trois lieues de leur maison. Comme ils chassoient, le sultan de Perse survint en chassant au même endroit qu'ils avoient choisi. Dès qu'ils se furent aperçus qu'il alloit arriver bientôt, par un grand nombre de cavaliers qu'ils virent paroître en plusieurs endroits, ils prirent le parti de cesser et de se retirer pour éviter sa rencontre; mais ce fut justement par le chemin qu'ils prirent qu'ils le rencontrèrent, dans un endroit si étroit' qu'ils ne pouvoient se détourner ni reculer sans être vus. Dans leur surprise, ils n'eurent que le temps de mettre pied à terre et de se prosterner devant le sultan, le front contre terre, sans lever la tête pour le regarder. Mais le sultan, qui vit qu'ils étoient bien montés et habillés aussi proprement que s'ils eussent été de sa cour, eut la curiosité de les voir au visage; il s'arrêta, et il leur commanda de se lever.
Les princes se levèrent, et ils demeurèrent debout devant le sultan, avec un air libre et dégagé, accompagné néanmoins d'une contenance modeste et respectueuse. Le sultan les considéra quelque temps depuis la tête jusqu'aux pieds, sans parler; et, après avoir admiré leur bon air et leur bonne
mine, il leur demanda qui ils étoient et où ils demeuroient.
Le prince Bahman prit la parole. « Sire, dit-il, nous sommes fils de l'intendant des jardins de Votre Majesté, le dernier mort, et nous demeurons dans une maison qu'il fît bâtir peu de temps avant sa mort afin que nous y demeurassions, en attendant que nous fussions en âge de servir Votre Majesté, et de lui demander de l'emploi quand l'occasion se présenteroit.
— A ce que je vois, reprit le sultan, vous aimez la chasse. — Sire, repartit le prince Bahman, c'est notre exercice le plus ordinaire, et qu'aucun des sujets de Votre Majesté qui se destine à porter les armes dans ses armées ne néglige, en se conformant à l'ancienne coutume de ce royaume. » Le sultan, charmé d'une réponse si sage, leur dit : « Puisque cela est, je serai bien aise de vous voir chasser : venez, choisissez telle chasse qu'il vous plaira. »
Les princes remontèrent à cheval, suivirent le sultan; et ils n'avoient pas avancé bien loin quand ils virent paroître plusieurs bêtes tout à la fois. Le prince Bahman choisit un lion, et le prince Perviz un ours. Ils partirent l'un et l'autre en même temps avec une intrépidité dont le sultan fut surpris. Ils joignirent leur chasse presque aussitôt l'un que l'autre, et ils lancèrent leur javelot avec tant d'à-
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dresse qu'ils percèrent, le prince Bahman le lion, et le prince Perviz l'ours, d'outre en outre, et que le sultan les vit tomber en peu de temps l'un après l'autre. Sans s'arrêter, le prince Bahman poursuivit un autre ours, et le prince Perviz un autre lion, et en peu de momens ils les percèrent et les renversèrent sans vie. Ils vouloient continuer, mais le sultan ne le permit pas; il les fît rappeler, et, quand ils furent venus se ranger près de lui : « Si je vous laissois faire , dit-il , vous auriez bientôt détruit toute ma chasse. Ce n'est pas tant ma chasse néanmoins que je veux épargner que vos personnes dont la vie me sera désormais très chère, persuadé que votre bravoure, dans un temps, me sera beaucoup plus utile qu'elle ne vient de m'être agréable. »
Le sultan Khosrouschah enfin se sentit une inclination pour les deux princes si forte qu'il les invita à venir le voir et à le suivre sur l'heure. « Sire, reprit le prince Bahman, Votre Majesté nous fait un honneur que nous ne méritons pas, et nous la supplions de vouloir bien nous en dispenser. »
Le sultan, qui ne comprenoit pas quelles raisons les princes pouvoient avoir pour ne pas accepter la marque de considération qu'il leur témoignoit, le leur demanda, et les pressa de l'en éclaircir. « Sire, dit le prince Bahman, nous avons une sœur, notre cadette, avec laquelle nous vivons
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dans une union si grande que nous n'entreprenons ni ne faisons rien qu'auparavant nous n'ayons pris son avis, de même que de son côté elle ne fait rien qu'elle ne nous ait demandé le nôtre. — Je loue fort votre union fraternelle, reprit le sultan; consultez donc votre sœur, et demain, en revenant chasser avec moi, vous me rendrez réponse. »
Les deux princes retournèrent chez eux, mais ils ne se souvinrent ni l'un ni l'autre, non seulement de l'aventure qui leur étoit arrivée de rencontrer le sultan et d'avoir eu l'honneur de chasser avec lui, mais même de parler à la princesse de celui qu'il leur avoit fait de vouloir les emmener avec lui. Le lendemain, comme ils se furent rendus auprès du sultan au lieu de la chasse : « Hé bien, leur demanda le sultan, avez-vous parlé à votre sœur? A-t-elle bien voulu consentir au plaisir que j'attends de vous voir plus particulièrement? » Les princes se regardèrent, et la rougeur leur monta au visage. « Sire, répondit le prince Bahman, nous supplions Votre Majesté de nous excuser; ni mort frère ni moi nous ne nous en sommes pas souvenus. — Souvenez-vous-en donc aujourd'hui, reprit le sultan, et demain n'oubliez pas de m'en rendre la réponse. »
Les princes tombèrent une seconde fois dans le même oubli, et le sultan ne se scandalisa pas de leur négligence; au contraire, il tira trois petites
boules d'or qu'il avoit dans une bourse. En les mettant dans le sein du prince Bahman : « Ces boules, dit-il avec un souris, empêcheront que vous n'oubliiez une troisième fois ce que je souhaite que vous fassiez pour l'amour de moi; le bruit qu'elles feront ce soir en tombant de votre ceinture vous en fera souvenir, au cas que vous ne vous en soyez pas souvenu auparavant. »
La chose arriva comme le sultan l'avoit prévu : sans les trois boules d'or, les princes eussent encore oublié de parler à la princesse Parizade, leur sœur. Elles tombèrent du sein du prince Bahman quand il eut ôté sa ceinture en se préparant à se mettre au lit. Aussitôt il alla trouver le prince Perviz, et ils allèrent ensemble à l'appartement de la princesse, qui n'étoit pas encore couchée; ils lui demandèrent pardon de ce qu'ils venoient l'importuner à une heure indue, et ils lui en exposèrent le sujet avec toutes les circonstances de leur rencontre avec le sultan.
La princesse Parizade fut alarmée de cette nouvelle. « Votre rencontre avec le sultan, dit-elle, vous est heureuse et honorable, et dans la suite elle peut vous l'être davantage; mais elle est fâcheuse et bien triste pour moi. C'est à ma considération, je le vois bien, que vous avez résisté à ce que le sultan souhaitoit; je vous en suis infiniment obligée : je connois en cela que votre amitié
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correspond parfaitement à la mienne. Vous avez mieux aimé, pour ainsi dire, commettre une incivilité envers le sultan, en lui faisant un refus honnête, à ce que vous avez cru, que de préjudicier à l'union fraternelle que nous nous sommes jurée; et vous avez bien jugé que, si vous aviez commencé à le voir, vous seriez obligés insensiblement à m'abandonner pour vous donner tout à lui. Mais croyez-vous qu'il soit aisé de refuser absolument au sultan ce qu'il souhaite avec tant d'empressement, comme il le paroît? Ce que les sultans souhaitent sont des volontés auxquelles il est dangereux de résister. Ainsi, quand, en suivant mon inclination, je vous dissuaderois d'avoir pour lui la complaisance qu'il exige de vous, je ne ferois que vous exposer à son ressentiment et qu'à me rendre malheureuse avec vous. Vous voyez quel est mon sentiment. Avant néanmoins de rien conclure, consultons l'oiseau qui parle, et voyons ce qu'il nous conseillera : il est pénétrant et prévoyant, et il nous a promis son secours dans les difficultés qui nous embarrasseroient. »
La princesse Parizade se fit apporter la cage ; et, après qu''elle eut proposé la difficulté à Foiseau, en présence des princes, elle lui demanda ce qu'il étoit à propos qu'ils fissent dans cette perplexité. L'oiseau répondit : « Il faut que les princes vos frères correspondent à la volonté du sultan,
et même qu'à leur tour ils l'invitent à venir voir votre maison.
— Mais, oiseau, reprit la princesse, nous nous aimons, mes frères et moi, d'une amitié sans égale; cette amitié ne soufîrira-t-elle pas de dommage par cette démarche? — Point du tout, repartit l'oiseau, elle en deviendra plus forte. — De la sorte, répliqua la princesse, le sultan me verra. » L'oiseau lui dit qu'il étoit nécessaire qu'il la vît, et que le tout n'en iroit que mieux.
Le lendemain, les princes Bahman et Perviz retournèrent à la chasse, et le sultan, d'aussi loin qu'il se put faire entendre, leur demanda s'ils s'étoient souvenus de parler à leur sœur. Le prince Bahman s'approcha, et lui dit : « Sire, Votre Majesté peut disposer de nous, et nous sommes prêts de lui obéir; non seulement nous n*'avons pas eu de peine à obtenir le consentement de notre sœur, elle a même trouvé mauvais que nous ayons eu cette déférence pour elle dans une chose qui étoit de notre devoir à l'égard de Votre Majesté. Mais, Sire, elle s'en est rendue si digne que, si nous avons péché, nous espérons que Votre Majesté nous le pardonnera. — Que cela ne vous inquiète pas, reprit le sultan ; bien loin de trouver mauvais ce que vous avez fait, je l'approuve si fort que j'espère que vous aurez pour ma personne la même déférence et la même attache, pour peu que j'aie
de part dans votre amitié. » Les princes, confus de l'excès de bonté du sultan, ne répondirent que par une profonde inclination, pour lui marquer le grand respect avec lequel ils le recevoient.
Le sultan, contre son ordinaire, ne chassa pas longtemps ce jour-là. Comme il avoit jugé que les princes n'avoient pas moins d'esprit que de valeur et de bravoure, l'impatience de s'entretenir avec plus de liberté fit qu'il avança son retour. Il voulut qu'ils fussent à ses côtés dans la marche : honneur qui, sans parler des principaux courtisans qui l'accompagnoient, donna de la jalousie, même au grand-vizir, qui fut mortifié de les voir marcher avant lui.
Quand le sultan fut entré dans sa capitale, le peuple, dont les rues étoient bordées, n'eut les yeux attachés que sur les deux princes Bahman et Perviz, en cherchant qui ils pouvoient être, s'ils étoient étrangers ou du royaume. « Quoi qu'il en soit, disoient la plupart, plût à Dieu que le sultan nous eût donné deux princes aussi bien faits et d'aussi bonne raine ! Il pourroit en avoir à peu près de même âge, si les couches de la sultane, qui ensoufi're la peine depuis si longtemps, eussent été heureuses. »
La première chose que fit le sultan en arrivant dans son palais fut de mener les princes dans les principaux appartemens, dont ils louèrent la
beauté, les richesses, les meubles, les ornemens et la symétrie, sans affectation, et en gens qui s'y entendoient. On servit enfin un repas magnifique, et le sultan les fit mettre à table avec lui; ils voulurent s'en excuser, mais ils obéirent dès que le sultan leur eut dit que c'étoit sa volonté.
Le sultan, qui avoit infiniment de l'esprit et avoit fait de grands progrès dans les sciences, et particulièrement dans l'histoire, avoit bien prévu que, par modestie et par respect, les princes ne se donneroient pas la liberté de commencer la conversation. Pour leur donner lieu de parler, il la commença, et y fournit pendant tout le repas; mais, sur quelque matière qu'il pût les mettre, ils y satisfirent avec tant de connoissance, d'esprit, de jugement et de discernement, qu'il en fut dans l'admiration. « Quand ils seroient mes enfans, disoit-il en lui-même, et qu'avec l'esprit qu'ils ont je leur eusse donné l'éducation , ils n'en sauroient pas davantage, et ne seroient ni plus habiles ni mieux instruits. » Il prit enfin un si grand plaisir dans leur entretien qu'après avoir demeuré à table plus que de coutume il passa dans son cabinet, après être sorti, où il s'entretint encore avec eux très longtemps. Le sultan enfin leur dit : « Jamais je n'eusse cru qu'il y eût à la campagne des jeunes seigneurs, mes sujets, si bien élevés, si spirituels et si capables. De ma vie je n'ai eu entretien qui m'ait
fait plus de plaisir que le vôtre ; mais en voilà assez : il est temps que vous Vous délassiez l'esprit par quelque divertissement de ma cour, et, comme aucun n'est plus capable ci'en dissiper les nuages que la musique, vous allez entendre un concert de voix et d'instrumens qui ne sera pas désagréable. »
Comme le sultan eut achevé de parler, les musiciens, qui avoient eu l'ordre, entrèrent, et répondirent fort bien à l'attente qu'on avoit de leur habileté. Des farceurs excellens succédèrent au concert, et des danseurs et des danseuses terminèrent le divertissement.
Les deux princes, qui virent que la fin du jour approchoit, se prosternèrent aux pieds du sultan et lui demandèrent la permission de se retirer, après l'avoir remercié de ses bontés et des honneurs dont il les avoit comblés; et le sultan, en les congédiant, leur dit : « Je vous laisse aller, et souvenez-vous que je ne vous ai amenés à mon palais moi-même que pour vous en montrer le chemin, afin que vous y veniez de vous-mêmes. Vous serez les bien venus, et plus souvent vous y viendrez, plus vous me ferez de plaisir. »
Avant de s'éloigner de la présence du sultan, le prince Bahman lui dit : « Sire, oserions-nous prendre la liberté de supplier Votre Majesté de nous faire la grâce, à nous et à notre sœur, de
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passer par notre maison, et de s'y reposer quelques momens, la première fois que le divertissement de la chasse Taraènera aux environs? Elle n'est pas digne de votre présence; mais des monarques quelquefois ne dédaignent pas de se mettre à couvert sous une chaumière. » Le sultan reprit : « Une maison de seigneurs comme vous l'êtes ne peut être que belle et digne de vous. Je la verrai avec un grand plaisir, et avec un plus grand de vous y avoir pour hôtes, vous et votre sœur, qui m'est déjà chère, sans l'avoir vue, par le seul récit de ses belles qualités, et je ne différerai pas de me donner cette satisfaction plus longtemps que jusqu'après-demain. Je me trouverai de grand matin au même lieu où je n'ai pas oublié que je vous ai rencontrés la première fois; trouvez-vous-y, vous me servirez de guides. »
Les princes Bahman et Perviz retournèrent chez eux le même jour; et, quand ils furent arrivés, après avoir raconté à la princesse Parizade l'accueil honorable que le sultan leur avoit fait, ils lui annoncèrent qu'ils n'avoient pas oublié de l'inviter à leur faire l'honneur de voir leur maison en passant, et qu'il leur en avoit marqué le jour, qui seroit celui d'après le jour qui devoit suivre.
« Si cela est ainsi, reprit la princesse, il faut donc dès à présent songer à préparer un repas digne de Sa Majesté, et pour cela il est bon que
nous consultions l'oiseau qui parle : il nous enseignera peut-être quelque mets qui sera plus du goût de Sa Majesté que d'autres. » Comme les princes se furent rapportés à ce qu'elle jugeroit à propos, elle consulta l'oiseau en son particulier après qu'ils se furent retirés. « Oiseau, dit-elle, le sultan nous fera l'honneur de venir voir notre maison, et nous devons le régaler; enseigne-nous comment nous pourrons nous en acquitter, de manière qu'il en soit content.
— Ma bonne maîtresse, reprit l'oiseau, vous avez d'excellens cuisiniers; qu'ils fassent de leur mieux, et, sur toutes choses, qu'ils lui fassent un plat de concombres avec une farce de perles, que vous ferez servir devant le sultan, préférablement à tout autre mets, dès le premier service.
— Des concombres avec une farce de perles! se récria la princesse Parizade avec étonnement. Oiseau, tu n'y penses pas, c'est un ragoût inouï. Le sultan pourra bien l'admirer comme une grande magnificence, mais il sera à table pour manger, et non pas pour admirer des perles. De plus, quand j'y emploierois tout ce que je puis avoir de perles, elles ne suffiroient pas pour la farce.
— Ma maîtresse, repartit l'oiseau, faites ce que je dis, et ne vous inquiétez pas de ce qui en arrivera : il n'en arrivera que du bien. Quant aux
JALOUSES DE LEUR CADETTE lyS
perles, allez demain de bon matin au pied du premier arbre de votre parc, à main droite, et faites-y fouir, vous en trouverez plus que vous n'en aurez besoin. »
Dès le même soir, la princesse Parizade fît avertir un jardinier de se tenir prêt; et le lendemain, de grand matin, elle le prit avec elle, et le mena à l'arbre que l'oiseau lui avoit enseigné, et lui commanda de creuser au pied. En creusant, quand le jardinier fut arrivé à une certaine profondeur, il sentit de la résistance, et bientôt il découvrit un coffret d'or d'environ un pied en carré qu'il montra à la princesse» « C'est pour cela que je t'ai amené, lui dit-elle : continue, et prends garde de le gâter avec la bêche. »
Le jardinier enfin tira le coffret, et le mit entre les mains de la princesse. Comme le coffret n'étoit fermé qu'avec de petits crochets fort propres, la princesse l'ouvrit, et elle vit qu'il étoit plein de perles, toutes d'une grosseur médiocre, mais égales et propres à l'usage qui devoit en être fait. Très contente d'avoir trouvé ce petit trésor, après avoir refermé le coffret, elle le mit sous son bras, et reprit le chemin de la maison, pendant que le jardinier remettoit la terre du pied de l'arbre au même état qu'auparavant.
Les princes Bahman et Perviz, qui avoient vu chacun de son appartement la princesse leur sœur
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dans le jardin, plus matin qu'elle n'avoit de coutume, dans le temps qu'ils s'habilloient, se joignirent dès qu'ils furent en état de sortir, et allèrent au-devant d'elle ; ils la rencontrèrent au milieu du jardin, et, comme ils avoient aperçu de loin qu'elle portoit quelque chose sous le bras, et qu'en approchant ils virent que c'étoit un coflret d'or, ils en furent surpris. « Ma sœur, lui dit le prince Bahman en l'abordant, vous ne portiez rien quand nous vous avons vue suivie d'un jardinier, et nous vous voyons revenir chargée d'un coffret d'or. Est-ce un trésor que le jardinier a trouvé, et qu'il étoit venu vous annoncer ?
— Mes frères, reprit la princesse, c'est tout le contraire : c'est moi qui ai amené le jardinier où étoit le coffret, qui lui ai montré l'endroit , et qui l'ai fait déterrer. Vous serez plus étonnés de ma trouvaille quand vous verrez ce qu'il contient . » La princesse ouvrit le coffret ; et les princes, émerveillés quand ils virent qu'il étoit rempli de perles, peu considérables par leur grosseur, aies regarder chacune en particulier, mais d'un très grand prix par rapport à leur perfection et à leur quantité, lui demandèrent par quelle aventure elle avoit eu connoissance de ce trésor. « Mes frères, répondit-elle, à moins qu'une affaire plus pressante ne vous appelle ailleurs, venez avec moi, je vous le dirai. » Le prince Perviz reprit : « Quelle affaire
plus pressante pourrions-nous avoir que d'être informés de celle-ci qui nous intéresse si fort ? Nous n'en avions pas d'autre que de venir à votre rencontre. »
Alors la princesse Parizade, au milieu des deux princes, en reprenant son chemin vers la maison, leur fît le récit de la consultation qu'elle avoit faite avec l'oiseau, comme ils en étoient convenus avec elle, de la demande, de la réponse, et de ce qu'elle lui avoit opposé au sujet du mets de concombres farcis de perles, et du moyen qu'il lui avoit donné d'en avoir, en lui enseignant et lui indiquant le lieu où elle venoit de trouver le coffret. Les princes et la princesse firent plusieurs raisonnemens pour pénétrer à quel dessein l'oiseau vouloit qu'on préparât un mets de la sorte pour le sultan, jusqu'à faire trouver le moyen d'y réussir. Mais enfin, après avoir bien discouru pour et contre sur cette matière, ils conclurent qu'ils n'y comprenoient rien, et cependant qu'il falloit exécuter le conseil de point en point, et n'y pas manquer.
En rentrant dans la maison , la princesse fit appeler le chef de cuisine, qui vint la trouver dans son appartement. Après qu'elle lui eut ordonné le repas pour régaler le sultan de la manière qu'elle l'entendoit : « Outre ce que je viens de dire, ajouta-t-elle , il faut que vous me fassiez un mets exprès pour la bouche du sultan , et ainsi que perles Mille et une Nuits. X. 2I
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sonne que vous n'y mette la main. Ce mets est un plat de concombres farcis, dont vous ferez la farce des perles que voici. » Et en même temps elle ouvrit le coffret, et lui montra les perles.
Le chef de cuisine, qui jamais n'avoit entendu parler d'une farce pareille , recula deux pas en arrière, avec un visage qui marquoit assez sa pensée. La princesse pénétra cette pensée. « Je vois bien, dit-elle, que tu me prends pour une folle , de t'ordonner un ragoût dont tu n'as jamais entendu parler, et dont on peut dire certainement que jamais il n'a été fait. Cela est vrai, je le sais comme toi; mais je ne suis pas folle, et c'est avec tout mon bon sens que je t'ordonne de le faire. Va, invente, fais de ton mieux, et emporte le coffret : tu me le rapporteras avec les perles qui resteront, s'il y en a plus qu'il n'en est besoin. » Le chef de cuisine n'eut rien à répliquer ; il prit le coffret et l'emporta. Le même jour enfin, la princesse Parizade donna ses ordres pour faire en sorte que tout fût net, propre et arrangé, tant dans la maison que dans le jardin , pour recevoir le sultan plus dignement.
Le lendemain les deux princes étoient sur le lieu de la chasse, lorsque le sultan de Perse y arriva. Le sultan commença la chasse ; et il la continua jusqu'à ce que la vive ardeur du soleil, qui s'approchoit du plus haut de l'horizon, l'obligeât
de la finir. Alors, pendant que le prince Bahman demeura auprès du sultan pour Taccompagner , le prince Perviz se mit à la tête de la marche, pour montrer le chemin ; et, quand il fut à la vue de la maison, il donna un coup d'éperon pour aller avertir la princesse Parizade que le sultan arrivoit ; mais des gens de la princesse, qui s'étoient mis sur les avenues par son ordre, l'avoient déjà avertie ; et le prince la trouva qui attendoit, prête à le recevoir.
Le sultan arriva , et , comme il fut entré dans la cour et qu'il eut mis pied à terre devant le vestibule, la princesse Parizade se présenta et se jeta à ses pieds ; et les princes Bahman et Perviz, qui étoient présens, avertirent le sultan que c'étoit leur sœur, et le supplièrent d'agréer les respects qu'elle rendoit à Sa Majesté.
Le sultan se baissa pour aider la princesse à se relever ; et, après l'avoir considérée et admiré quelque temps l'éclat de sa beauté, dont il fut ébloui, sa bonne grâce, son bon air, et un je ne sais quoi qui ne ressentoit pas la campagne où elle demeuroit : « Les frères, dit-il, sont dignes de la sœur, et la sœur est digne des frères; et, à juger de l'intérieur par l'extérieur, je ne m'étonne plus que les frères ne veuillent rien faire sans le consentement de la sœur; mais j'espère bien la connoître mieux par cet endroit-là que par ce qui
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m*en paroît à la première vue, quand j'aurai vu la maison. »
Alors la princesse prit la parole. « Sire, ditelle, ce n^est qu'une maison de campagne, qui convient à des gens comme nous qui menons une Vie retirée du ffrand monde ; elle n'a rien de comparable aux maisons des grandes villes, encore moins aux palais magnifiques qui n'appartiennent ■qu'à des sultans. — Je ne m'en rapporte pas entièrement à votre sentiment, dit très obligeamment le sultan ; ce que j''en vois d'abord fait que je vous tiens un peu pour suspecte. Je me réserve à en porter mon jugement quand vous me Taurez fait voir; passez donc devant, et montrez-moi le chemin. »
La princesse, en laissant le salon à part, mena le sultan d'appartement en appartement ; et le sultan, après avoir considéré chaque pièce avec attention, et les avoir admirées par leur diversité: « Ma belle, dit-il à la princesse Parizade, appelez-vous ceci une maison de campagne ? Les villes les plus belles et les plus grandes seroient bientôt désertes, si toutes les maisons de campagne ressembloient à la vôtre. Je ne m'étonne plus que vous vous y plaisiez si fort, et que vous méprisiez la ville. Faites-moi voir aussi le jardin, je m'attends bien qu'il correspond à la maison. »
La princesse ouvrit une porte qui donnoit sur le
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jardin ; et ce qui frappa d'abord les yeux du sultan fut la gerbe d'eau jaune couleur d'or. Surpris par un spectacle si nouveau pour lui, et après l'avoir regardée un temps avec admiration : « D'où vient cette eau merveilleuse, dit-il, qui fait tant de plaisir à voir ? Où en est la source ? et par quel art en a-t-on fait un jet si extraordinaire, et auquel je ne crois pas qu'il y ait rien de pareil au monde? Je veux voir cette merveille de près. » En disant ces paroles, il avança. La princesse continua de le conduire, et elle le mena par l'endroit où l'arbre harmonieux étoit planté.
En approchant, le sultan, qui entendit un concert tout différent de ceux qu'il avoit jamais entendus, s'arrêta, cherchant des yeux où étoient les musiciens; et, comme il n'en vit aucun ni près ni loin, et que cependant il entendoit le concert assez distinctement dont il étoit charmé : « Ma belle, dit-il en s'adressant à la princesse Parizade, où sont les musiciens que j'entends? Sont-ils sous terre ? sont-ils invisibles dans l'air ? Avec des voix si excellentes et si charmantes, ils ne hasarderoient rien de se laisser voir : au contraire, ils feroierit plaisir.
— Sire, répondit la princesse en souriant, ce ne sont pas des musiciens qui forment le concert qu'elle entend, c'est l'arbre que Votre Majesté voit devant elle qui le rend; et, si elle veut se don-
ner la peine d'avancer quatre pas, elle n'en doutera pas, et les voix seront plus distinctes. »
Le sultan s'avança, et il fut si charmé de la douce harmonie du concert qu'il ne se lassoit pas de l'entendre. A la fin il se souvint qu'il avoit à voir l'eau jaune de près ; ainsi , en rompant son silence : « Ma belle, demanda-t-il à la princesse, dites-moi, je vous prie, cet arbre admirable se trouve-t-il par hasard dans votre jardin? Est-ce un présent que l'on vous a fait, ou l'avez-vous fait venir de quelque pays éloigné? Il faut qu'il vienne de bien loin : autrement, curieux des raretés de la nature comme je le suis, j'en aurois entendu parler. De quel nom l'appelez-vous?
— Sire^ répondit la princesse, cet arbre n'a pas d'autre nom que celui d'arbre qui chante, et il n'en croît pas dans le pays; il seroit trop long de raconter par quelle aventure il se trouve ici. C'est une histoire qui a rapport avec l'eau jaune et avec l'oiseau qui parle, qui nous est venu en même temps , et que Votre Majesté pourra voir après qu'elle aura vu l'eau jaune d'aussi près qu'elle le souhaite. Si elle l'a pour agréable , j'aurai l'honneur de la lui raconter quand elle se sera reposée et remise de la fatigue de la chasse, à laquelle elle en ajoute une nouvelle, par la peine qu'elle se donne à la grande ardeur du soleil.
— Ma belle, reprit le sultan, je ne m'aperçois
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pas de la peine que vous dites, tant elle est bien récompensée par les choses merveilleuses que vous me faites voir; dites plutôt que je ne songe pas à celle que je vous donne. Achevons donc, et voyons Feau jaune; je meurs déjà d'envie de voir et d'admirer l'oiseau qui parle. »
Quand le sultan fut arrivé au jet d'eau jaune, il eut longtemps les yeux attachés sur la gerbe, qui ne cessoit de faire un effet merveilleux en s'élevant en l'air et en retombant dans le bassin. « Selon vous, ma belle, dit- il en s'adressant toujours à la princesse, cette eau n'a pas de source, et elle ne vient d'aucun endroit aux environs par un conduit amené sous terre; au moins je comprends qu'elle est étrangère, de même que l'arbre qui chante.
— Sire, reprit la princesse, la chose est comme Votre Majesté le dit; et, pour marque que l'eau ne vient pas d'ailleurs, c'est que le bassin est d'une seule pièce, et qu'ainsi elle ne peut venir ni par les côtés, ni par-dessous; et ce qui doit rendre l'eau plus admirable à Votre Majesté, c'est que je n'en ai jeté qu'un flacon dans le bassin, et qu'elle a foisonné comme elle le voit, par une propriété qui lui est particulière. » Le sultan enfin s'éloignant du bassin : «En voilà, dit-il, assez pour la première fois, car je me promets bien de revenir souvent. Menez-moi, que je voie l'oiseau qui parle. »
En approchant du salon, le sultan aperçut sur
les arbres un nombre prodigieux d"'oiseaux qui remplissoient l'air chacun de son chant et de son ramage. Il demanda pourquoi ils étoient là assemblés plutôt que sur les autres arbres du jardin, où il n*'en avoit ni vu ni entendu chanter. «Sire, répondit la princesse, c'est qu'ils viennent tous des environs pour accompagner le chant de l'oiseau qui parle. Votre Majesté peut l'apercevoir dans la cage qui est posée sur une des fenêtres du salon où elle va entrer; et, si elle y fait attention, elle s'apercevra qu'il a le chant éclatant au-dessus de celui de tous les autres oiseaux, même du rossignol, qui n'en approche que de bien loin. »
Le sultan entra dans le salon; et, comme l'oiseau continuoit son chant : «Mon esclave, dit la princesse en élevant la voix, voilà le sultan, faiteslui votre compliment. » L'oiseau cessa de chanter dans le moment , et tous les autres oiseaux cessèrent de même. « Que le sultan, dit-il, soit le très bien venu! que Dieu le comble de prospérités et prolonge le nombre de ses années 1 »
Comme le repas étoit servi sur le sofa près de la fenêtre où étoit l'oiseau, le sultan, en se mettant à table : «Oiseau, dit-il, je te remercie de ton compliment, et je suis ravi de voir en toi le sultan et le roi des oiseaux. »
Le sultan, qui vit devant lui le plat de concombres qu'il crojoit farcis à l'ordinaire, y porta d'a-r
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bord la main, et son étonnement fut extrême de les voir farcis de perles. «Quelle nouveauté! dit-il; à quel dessein une farce de perles? Les perles ne se mangent pas. » II regardoit déjà les deux princes et la princesse pour leur demander ce que cela signifioit; mais l'oiseau l'interrompit : «Sire, Votre Majesté peut-elle être dans un étonnement si grand d'une farce de perles qu'elle voit de ses yeux, elle qui a cru si facilement que la sultane son épouse étoit accouchée d'un chien, d'un chat, d'un morceau de bois? — Je l'ai cru, repartit le sultan, parce que les sages-femmes me l'ont assuré. — Ces sages-femmes, Sire, repartit l'oiseau, étoient sœurs de la sultane, mais sœurs jalouses du bonheur dont vous l'aviez honorée préférablement à elles; et , pour satisfaire leur rage, elles ont abusé de la facilité de Votre Majesté. Elles avoueront leur crime, si vous les faites interroger. Les deux frères et leur sœur que vous voyez sont vos enfans qu'elles ont exposés, mais qui ont été recueillis par l'intendant de vos jardins , et nourris et élevés par ses soins. » Le discours de l'oiseau éclaira l'entendement du sultan en un instant. «Oiseau, s'écria-t-il , je n'ai pas de peine à ajouter foi à la vérité que tu me découvres et que tu m'annonces. L'inclination qui m'entraînoit de leur côté et la tendresse que je sentois déjà pour eux ne me disoient que trop qu'ils étoient de mon sang. Venez donc , mes en-
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fans, venez, ma fille, que je vous embrasse, et que je vous donne les premières marques de mon amour et de ma tendresse de père. » Il se leva, et, après avoir embrassé les deux princes et la princesse l'un après Fautre , en mêlant ses larmes avec les leurs : «Ce n'est pas assez, mes enfans, dit-il, il faut aussi que vous vous embrassiez les uns les autres, non comme enfans de l'intendant de mes jardins, auquel j'aurai l'obligation éternelle de vous avoir conservé la vie, mais comme les miens, sortis du sang des rois de Perse , dont je suis persuadé que vous soutiendrez bien la gloire. »
Après que les deux princes et la princesse se furent embrassés mutuellement avec une satisfaction toute nouvelle, comme le sultan le souhaitoit, le sultan se remit à table avec eux; il se pressa de manger. Quand il eut achevé : « Mes enfans, ditil, vous connoissez votre père en ma personne; demain je vous amènerai la sultane votre mère, préparez-vous à la recevoir. »
Le sultan monta à cheval, et retourna à sa capitale en toute diligence. La première chose qu'il fit, dès qu'il eut mis pied à terre, en entrant dans son palais, fut de commandera son grand-vizir d'apporter toute la diligence possible à faire faire le procès aux deux sœurs de la sultane. Les deux sœurs furent enlevées de chez elles, interrogées sépai'ément, appliquées à la question, confrontées,
convaincues et condamnées à être écartelées, et le tout fut exécuté en moins cFune heure de temps.
Le sultan Khosrouschah cependant, suivi de tous les seigneurs de la cour qui se trouvèrent présens, alla à pied jusqu'à la porte de la grande mosquée, et, après avoir lui-même tiré la sultane hors de la prison étroite où elle languissoit et souffroit depuis tant d'années : « Madame, dit-il en l'embrassant les larmes aux yeux , dans l'état pitoyable où elle étoit, je viens vous demander pardon de l'injustice que je vous ai faite, et vous en faire la réparation que je vous dois. Je l'ai déjà commencée par la punition de celles qui m'avoient séduit par une imposture abominable, et j'espère que vous la regarderez comme entière quand je vous aurai fait présent de deux princes accomplis et d'une princesse aimable et toute charmante, vos enfans et les miens. Venez, et reprenez le rang qui vous appartient, avec tous les honneurs qui vous sont dus. »
Cette réparation se fit devant une multitude de peuple innombrable, qui étoit accouru en foule de toutes parts dès la première nouvelle de ce qui se passoit, laquelle fut répandue dans toute la ville en peu de momens.
Le lendemain de grand matin, le sultan et la sultane, qui avoit changé l'habit d'humiliation et d'affliction qu'elle portoit le jour de devant en un
habit magnifique, tel qu'il lui convenoit, suivis de toute leur cour qui en avoit eu l'ordre, se transportèrent à la maison des deux princes et de la princesse. Ils arrivèrent, et, dès qu'ils eurent mis pied à terre, le sultan présenta à la sultane les deux princes Bahman et Perviz et la princesse Parizade, et lui dit : « Madame, voilà les deux princes vos fils, et voici la princesse votre fille; embrassez-les avec la même tendresse que je les ai déjà embrassés, ils sont dignes de moi et dignes de vous. » Les larmes furent répandues en abondance dans ces embrassemens si touchans, et particulièrement de la part de la sultane, par la consolation et par la joie d'embrasser deux princes ses fils et une princesse sa fille, qui lui en avoient causé de si affligeantes, et si longtemps.
Les deux princes et la princesse avoient fait préparer un repas magnifique pour le sultan, pour la sultane et pour toute la cour. On se mit à table; et, après le repas, le sultan mena la sultane dans le jardin, où il lui fit observer l'arbre harmonieux et le bel effet de l'eau jaune. Pour ce qui est de l'oiseau, elle l'avoit vu dans sa cage, et le sultan lui en avoit fait l'éloge pendant le repas.
Quand il n'y eut plus rien qui obligeât le sultan de rester davantage, il remonta à cheval; le prince Bahman l'accompagna à la droite, et le prince Perviz à la gauche; la sultane, avec la princesse à
sa gauche, marcha après le sultan. Dans cet ordre, précédés et suivis des officiers de la cour chacun selon leur rang, ils reprirent le chemin de la capitale. Comme ils approchoient, le peuple se présenta en foule, bien loin hors des portes, qui étoit venu au-devant, et ils n'avoient pas moins les yeux sur la sultane, en prenant part à sa joie, après une si longue souffrance, que sur les deux princes et sur là princesse, qu'ils accompagnoient de leurs acclamations. Leur attention étoit attirée aussi par l'oiseau dans sa cage, que la princesse Parizade portoit devant elle, dont ils admirèrent le chant, qui attiroit tous les autres oiseaux : ils suivoient en se posant sur les arbres dans la campagne, et sur les toits des maisons dans les rues de la ville. Les princes Bahman et Perviz, avec la princesse Parizade, furent enfin amenés au palais avec cette pompe; et le soir la pompe fut suivie de grandes illuminations et de grandes réjouissances, tant au palais que dans toute la ville, lesquelles furent continuées plusieurs jours.