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Dinarzade, sur la fin de la nuit suivante, ne manqua pas d'adresser ces paroles à la sultane : « Si vous ne dormez pas, ma sœur, je vous prie de nous raconter la suite de la merveilleuse histoire du troisième calender. — Très volontiers, répondit Scheherazade ; voici de quelle manière le prince en reprit le fil :
« J'avois, dit-il, a peine achevé de m'habiller le lendemain, que les trente-neuf autres dames vinrent dans mon appartement toutes parées autrement que le jour précédent. Elles me souhaitèrent le
bonjour, et me demandèrent des nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain, où elles me lavèrent elles-mêmes, et me rendirent malgré moi tous les services dont on y a besoin; et, lorsque j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit qui étoit encore plus magnifique que le premier.
« Nous passâmes la journée presque toujours à table ; et , quand l'heure de se coucher fut venue, elles me prièrent encore de choisir une d'entre elles pour me tenir compagnie. Enfin, Madame, pour ne vous point ennuyer en répétant toujours la même chose, je vous dirai que je passai une année entière avec les' quarante dames, en les recevant dans mon lit l'une après l'autre, et que pendant tout ce temps-là cette vie voluptueuse ne fut point interrompue par le moindre chagrin.
« Au bout de l'année (rien ne pouvoit me surprendre davantage), les quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté ordinaire et de me demander comment je me portois, entrèrent un matin dans mon appartement, les joues baignées de pleurs. Elles vinrent m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant : a Adieu, cher prince, adieu ; il faut que nous vous quittions. » Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur affliction et de cette séparation dont elles me parloient. « Au nom de
Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. » Au lieu de me répondre précisément : « Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous eussions jamais vu ni connu ! Plusieurs cavaliers avant vous nous ont fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avoit cette grâce, cette douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons comment nous pourrons vivre sans vous. » En achevant ces paroles, elles recommencèrent à pleurer amèrement. (( Mes aimables dames, repris-je, de grâce, ne me faites pas languir davantage : dites-moi la cause de votre douleur. — Hélas! répondirent-elles, quel autre sujet seroit capable de nous affliger que la nécessité de nous séparer de vous? Peut-être ne vous reverrons-nous jamais ! Si pourtant vous le vouliez bien, et si vous aviez assez de pouvoir sur vous pour cela, il ne seroit pas impossible de nous rejoindre. — Mesdames, repartis-je, je ne comprends rien à ce que vous dites ; je vous prie de me parler plus clairement. — Hé bien, dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que nous sommes toutes princesses filles de rois. Nous vivons ici ensemble avec l'agrément que vous avez vu ; mais, au bout de chaque année, nous sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs indispensables, qu'il ne nous est pas
permis de révéler; après quoi nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous quittions aujourd'hui : c'est ce qui fait le sujet de notre affliction. Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses, particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi contenter votre curiosité et adoucir votre solitude pendant notre absence. Mais, pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous l'ouvrez, nous ne vous reverrons jamais; et la crainte que nous en avons augmente notre douleur. Nous espérons que vous profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du bonheur de votre vie : prenez-y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous vous conjurons donc de ne pas commettre cette faute, et de nous donner la consolation de vous retrouver ici dans quarante jours. Nous emporterions bien la clef de la porte d'or avec nous; mais ce seroit faire une offense à un prince tel que vous que de douter de sa discrétion et de sa retenue »
Scheherazade vouloit continuer, mais elle vit paroître le jour. Le sultan, curieux de savoir ce que feroit le calender seul dans le château après le dé-
part des quarante dames, remit au jour suivant à s'en éclaircir.
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L'officieuse Dinarzade, s'étant réveillée assez longtemps avant le jour, appela la sultane. « Si vous ne dormez pas, ma sœur, lui dit-elle, songez qu'il est temps de raconter au sultan notre seigneur la suite de l'histoire que vous avez commencée. » Scheherazade alors, s'adressant à Schahriar, lui dit :
Sire, Votre Majesté saura que le calender poursuivit ainsi son histoire :
« Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence me causeroit beaucoup de peine, et je les remerciai des bons avis qu'elles me donnoient. Je les assurai que j'en profiterois, et que je ferois des choses encore plus difficiles pour me procurer le bonheur de passer le reste de mes jours avec des dames d'un si rare mérite. Nos adieux furent des plus tendres; je les embrassai toutes l'une après l'autre : elles partirent ensuite, et je restai seul dans le château.
« L'agrément de la compagnie, la bonne chère,
les concerts, les plaisirs, m'avoient tellement occupé durant l'année que je n'avois pas eu le temps ni la moindre envie de voir les merveilles qui pouvoient être dans ce palais enchanté. Je n'avois pas même fait attention à mille objets admirables que j'avois tous les jours devant les yeux, tant j'avois été charmé de la beauté des dames et du plaisir de les voir uniquement occupées du soin de me plaire. Je fus sensiblement affligé de leur départ; et, quoique leur absence ne dût être que de quarante jours, il me parut que j'allois passer un siècle sans elles.
« Je me promettois bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles m'avoient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or; mais, comme, à cela près, il m'étoit permis de satisfaire ma curiosité , je pris la première des clefs des autres' portes, qui étoient rangées par ordre.
« J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel je crois que dans l'univers il n'y en a point qui soit comparable. Je ne pense pas même que celui que notre religion nous promet après la mort puisse le surpasser. La symétrie, la propreté, la disposition admirable des arbres, l'abondance et la diversité des fruits de mille espèces inconnues, leur fraîcheur, leur beauté, tout ravissoit ma vue. Je ne dois pas négliger. Madame, de vous faire remarquer que ce jardin délicieux étoit ;
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arrosé d'une manière fort singulière : des rigoles creusées avec art et proportion portoient de l'eau abondamment à la racine des arbres qui en avoient besoin pour pousser leurs premières feuilles et leurs fleurs; d'autres en portoient moins à ceux dont les fruits étoient déjà noués; d'autres, encore moins à ceux où ils grossissoient ; d'autres n'en portoient que ce qu'il en falloit précisément à ceux dont le fruit avoit acquis la grosseur convenable et n'attendoit plus que sa maturité; mais cette grosseur surpassoit de beaucoup celle des fruits ordinaires de nos jardins. Les autres rigoles enfin, qui aboutissoient aux arbres dont le fruit étoit mûr, n'avoient d'humidité que ce qui étoit nécessaire pour le conserver dans le même état sans le corrompre. Je ne pouvois me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je n'en serois jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus grande idée des autres choses que je n'avois point vues. J'en sortis l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte et ouvris celle qui suivoit.
« Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'étoit pas moins singulier dans son genre. Il renfermoit un parterre spacieux, arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un plus grand ménagement , pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur n'en avoit besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse,
l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'œillet, le lis et une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en différens temps, s'y trouvoient là fleuries toutes à la fois , et rien n'étoit plus doux que l'air qu'on respiroit dans ce jardin. « J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très vaste. Elle étoit pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du moins commun. La cage étoit de sandal et de bois d'aloès; elle renfermoit une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins, d'alouettes et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avois entendu parler de ma vie. Les vases où étoient leur grain et leur eau étoient de jaspe ou d''agate la plus précieuse. D'ailleurs, cette volière étoit d'une grande propreté : à voir sa capacité, je jugeois qu'il ne falloit pas moins de cent personnes pour la tenir aussi nette qu'elle étoit ; personne toutefois n'y paroissoit, non plus que dans les jardins où j'avois été, dans lesquels je n'avois pas remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé la vue. Le soleil étoit déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette multitude d'oiseaux, qui cherchoient alors à se percher dans l'endroit le plus commode pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivans, à l'exception de la centième.
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Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Si ce que j'avois vu le jour précédent avoit été capable de me causer de la surprise, ce que je vis alors me ravit en extase. Je mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description pour éviter la prolixité. Ce bâtiment avoit quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnoit entrée dans un trésor , et, de ces trésors, il y en avoit plusieurs qui valoient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenoit des monceaux de perles, et, ce qui passe toute croyance, les plus précieuses, qui étoient grosses comme des œufs de pigeon, surpassoient en nombre les médiocres. Dans le second trésor, il y avoit des diamans, des escarboudes et des rubis; dans le troisième, des émeraudes ; dans le quatrième , de l'or en lingots ; dans le cinquième, du monnoyé ; dans le sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivans, du monnoyé. Les autres contenoient des améthystes, des chrysolithes, des topazes, des opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres fines que nous connoissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la cornaline et du corail , dont il y avoit un magasin rempli , non seulement de branches, mais même d'arbres entiers.
« Rempli de surprise et d'admiration, je m'é- Les Mille et une Nuits. II. i 3
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criai après avoir vu toutes ces richesses : « Non, quand tous les trésors de tous les rois de l'univers seroient assemblés en un même lieu, ils n'approcheroient pas de ceux-ci. Quel est mon bonheur de posséder tous ces biens avec tant d'aimables princesses ! »
« Je ne m'arrêterai point. Madame, à vous faire le détail de toutes les autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivans. Je vous dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trenteneuf jours pour ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s^ofîrit à ma vue. Il ne restoit plus que la centième porte, dont l'ouverture m'étoit défendue »
Le jour, qui vint éclairer l'appartement du sultan des Indes, imposa silence à Scheherazade en cet endroit. Mais cette histoire faisoit trop de plaisir à Schahriar pour qu'il n'en voulût pas entendre la suite le lendemain. Ce prince se leva dans cette résolution.
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Dinarzade, qui ne souhaitoit pas moins ardemment que Schahriar d'apprendre quelles merveilles pouvoient être renfermées sous la clef de la cen-
tième porte, appela la sultane de très bonne heure. « Si vous ne dormez pas, ma sœur, lui dit-elle, je vous prie d'achever la surprenante histoire du troisième calender. — Il la continua de cette sorte, dit Scheherazade :
« J'étois, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes princesses. Si j'avois pu ce jour-là conserver sur moi le pouvoir que je devois avoir, je serois aujourd'hui le plus heureux de tous les hommes, au lieu que j'en suis le plus malheureux. Elles dévoient arriver le lendemain, et le plaisir de les revoir devoit servir de frein à ma curiosité ; mais, par une foiblesse dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré moi-même à la peine que j'ai éprouvée.
a J'ouvris la porte fatale que j'avois promis de ne pas ouvrir, et je n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins je revins à moi, et, au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai. Après avoir attendu quelque temps que le grand air eût modéré cette odeur, je n'en fus plus incommodé.
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« Je trouvai un lieu vaste, bien voûté, et dont le pavé étoit parsemé de safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui rendoient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servoient de lumière, et cette illumination étoit encore augmentée par des lampes d'or et d'argent, remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeurs. Parmi un assez grand nombre d'objets cjui attirèrent mon attention, j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je trouvai qu'il avoit une selle et une bride d'or massif d'un ouvrage excellent ; que son auge d'un côté étoit remplie d'orge mondé et de sésame, et, de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire avancer; mais, comme il ne branloit pas, je le frappai d'une houssine que j'avois ramassée dans son écurie magnifîciue. Mais à peine eut-il senti le coup qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant des ailes dont je ne m'étois point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme, et, malgré la frajeur dont j'étois saisi, je ne me tenois point mal. Il reprit ensuite son vol vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violem-
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ment qu'il me fit tomber en arrière, et du bout de sa queue il me creva l'œil droit.
« Voilà de quelle manière je devins borgne, et je me souvins bien alors de ce que m'avoient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol, et disparut. Je me relevai fort affligé du malheur que j'avois cherché moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon œil qui me faisoit beaucoup de douleur. Je descendis, et me trouvai dans un salon qui me fit connoître, par les dix sofas disposés en rond et un autre moins élevé au milieu, que ce château étoit celui d'où j'avois été enlevé par le roc.
ce Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étoient pas dans le salon. Je les y attendis , et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon œil. « Nous sommes bien fâchés, me direntils, de ne pouvoir vous féliciter sur votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne sommes pas la cause de votre malheur. — J'aurois tort de vous en accuser, leur répondis-je; je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute la faute. — Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de plaisirs pendant une année en-
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tière ; et nous aurions continué de jouir du même bonheur si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous en allez à la cour de Bagdad : vous y trouverez celui qui doit décider de votre destinée. »
« Ils m''enseignèrent la route que je devois tenir, et je me séparai d'eux. Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin je suis arrivé aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la porte ces calenders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même œil. Mais nous n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce qui nous est commune. Nous n'avons eu, Madame, que celui de venir implorer le secours que vous nous avez généreusement accordé. »
Le troisième calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide prit la parole, et, s'adressant
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à lui et à ses confrères : « Allez, leur dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira. » Mais l'un d'entre eux lui répondit : « Madame, nous vous supplions de nous pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. » Alors la dame, se tournant du côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connoissoit pas pour ce qu'ils étoient, leur dit : « C'est à vous à me raconter votre histoire ; parlez. »
Le grand-vizir Giafar, qui avoit toujours porté la parole, répondit encore à Zobéide : « Madame, pour vous obéir nous n'avons qu'à répéter ce que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes, poursuivit-il, des marchands de Mossoul, et nous venons à Bagdad négocier nos marchandises qui sont en magasin dans un khan où nous sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres personnes de notre profession chez un marchand de cette ville, lequel, après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs d'instrumens. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par bonheur, nous nous sommes sauvés; mais, comme il étoit
déjà tard et que la porte de notre khan étoit fermée, nous ne savions où nous retirer. Le hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons entendu qu'on se réjouissoit chez vous : cela nous a déterminés à frapper à votre porte. Voilà, Madame, le compte que nous avons à vous rendre pour obéir à vos ordres. »
Zobéide, après avoir écouté ce discours, sembloit hésiter sur ce qu'elle devoit dire. De quoi les calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir pour les trois prétendus marchands de Mossoul la même bonté qu'elle avoit eue pour eux. « Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez où il vous plaira. » Zobéide ayant donné cet ordre d''un ton qui marquoit qu'elle vouloit être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois calenders et le porteur sortirent sans répliquer : car la présence des sept esclaves armés les tenoit en respect. Lorsqu'ils furent hors de la maison et que la porte fut fermée, le calife dit aux calenders sans leur faire connoître qui il étoit : « Et vous. Seigneurs, qui êtes étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté allez-vous présentement qu'il n'est pas jour encore? — Seigneur, lui répondirent-ils. c''est ce qui nous embarrasse. — Suivez-nous, reprit le calife,
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nous allons vous tirer d'embarras. » Après avoir achevé ces paroles, il parla bas au vizir, et lui dit : « Conduisez-les chez vous; et demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires; elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne. »
Le vizir Giafar emmena avec lui les trois calenders ; le porteur se retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à •son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'œil, tant il avoit l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avoit vues et entendues. Il étoit surtout fort en peine de savoir qui étoit Zobéide, quel sujet elle pouvoit avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et pourquoi Aminé avoit le sein meurtri. Le jour parut qu'il étoit encore occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il tenoit son conseil et donnoit audience ; il s'assit sur son trône.
Le grand-vizir arriva peu de temps après, et lui rendit ses respects à son ordinaire, a Vizir, lui dit le calife, les aiîaires que nous aurions à régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont surpris. Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les calenders. Partez, et
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souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour. »
Le vizir, qui connoissoit l'iiumeur vive et bouillante de son maître, se hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une manière très honnête l'ordre qu'il avoit de les conduire au calife, sans toutefois leur parler de ce qui s'étoit passé la nuit chez elles. Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui prit en passant chez lui les trois calenders, qui avoient eu le temps d'apprendre qu'ils avoient vu le calife et qu'ils lui avoient parlé sans le connoître. Le vizir lesmena au palais, et s'acquitta de sa commission avec tant de diligence que le calife en fut fort satisfait. Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa maison qui étoient présens, fît placer les trois dames derrière la portière de la salle qui conduisoit à son appartement, et retint près de lui les trois calenders, qui firent assez connoître par leurs respects qu'ils n'ignoroient pas devant qui ils avoient l'honneur de paroître.
Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté et leur dit : « Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous ai fait venir ici que pour vous donner des marques de
mon ressentiment; mais rassurez-vous : soyez persuadées que j'ai oublié le passé, et que je suis même très content de votre conduite. Je souhaiterois que toutes les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après l'incivilité que nous avons commise. J'étois alors marchand de Mossoul; mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le septième calife de la glorieuse maison d'Abbas, qui tient la place de notre grand prophète. Je vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous demanderpour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices. »
Quoique le calife eût prononcé ces paroles très distinctement, et que les trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter
« Mais, Sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore ma vie jusqu'à demain. » Le sultan y consentit, jugeant bien que Scheherazade lui conteroit l'histoire de Zobéide, qu'il n'avoit pas peu d'envie d'entendre.
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« Ma chère sœur, s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit, si vous ne dormez pas, dites-nous, je vous en conjure, l'histoire de Zobéide, car cette dame la raconta sans doute au calife. — Elle n'y manqua pas, » répondit Scheherazade.
Dès que le prince l'eut rassurée par le discours qu'il venoit de faire, elle lui donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandoit.
HISTOIRE DE ZOBEIDE.
« Commandeur des croyans, dit-elle, l'histoire que j'ai à raconter à Votre Majesté est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï parler. Les deux chiennes noires et moi sommes trois sœurs nées d'une même mère et d^un même père ; et je vous dirai par quel accident étrange elles ont été changées en chiennes. Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici présentes, sont aussi mes sœurs de même père, mais d'une autre mère. Celle qui a le sein couvert de cicatrices se nomme Aminé; l'autre s'appelle Safie, et moi Zobéide.
HISTOIRE DE ZOBEIDE
« Après la mort de notre père, le bien qu'il nous avoit laissé fut partagé entre nous également ; et, lorsque ces deux dernières sœurs eurent touché leur portion, elles se séparèrent et allèrent demeurer en particulier avec leur mère. Mes deux autres sœurs et moi restâmes avec la nôtre, qui vivoit encore, et qui depuis, en mourant, nous laissa à chacune mille sequins.
« Lorsque nous eûmes touché ce qui nous appartenoit, mes deux aînées, car je suis la cadette, se marièrent, suivirent leurs maris, et me laissèrent seule. Peu de temps après leur mariage, le mari de la première vendit tout ce qu'il avoit de biens et de meubles, et, avec l'argent qu'il en put faire et celui de ma sœur, ils passèrent tous deux en Afrique. Là, le mari dépensa en bonne chère et en débauche tout son bien et celui que ma sœur lui avoit apporté. Ensuite, se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte pour la répudier, et la chassa.
a Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans un si long voyage, et vint se réfugier chez moi, dans un état si digne de pitié qu'elle en auroit inspiré aux cœurs les plus durs. Je la reçus avec toute l'affection qu'elle pouvoit attendre de moi. Je lui demandai pourquoi je la voyois dans une si malheureuse situation; elle m'apprit en pleurant la mauvaise conduite de son
mari et l'indigne traitement qu'il lui avoit fait. Je fus touchée de son malheur, et j'en pleurai avec elle. Je la fis ensuite entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, et lui dis : « Ma sœur, vous êtes mon aînée, et je vous regarde comme ma mère. Pendant votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m'est tombé en partage et l'emploi que j'en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez que je n'ai rien qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez disposer comme moimême. ))
« Nous demeurâmes toutes deux, et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre troisième sœur, et que nous étions surprises de ne pas apprendre de ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son mari l'avoit traitée de la même sorte; je la reçus avec la même amitié.
« Quelque temps après, mes deux sœurs, sous prétexte qu'elles m'étoient à charge, me dirent qu'elles étoient dans le dessein de se remarier. Je leur répondis que, si elles n'avoient pas d'autres raisons que celle de m'ètre à charge, elles pouvoient continuer de demeurer avec moi en toute sûreté; que mon bien suffisoit pour nous entretenir toutes trois d'une manière conforme à notre condition. « Mais, ajoutai-je, je crains plutôt que