HISTOIRE DE ZOBEIDE III
VOUS n'ayez véritablement envie de vous remarier. Si cela étoit, je vous avoue que j'en serois fort étonnée. Après l'expérience que vous avez du peu de satisfaction qu'on a dans le mariage, y pouvezvous penser une seconde fois ? Vous savez combien il est rare de trouver un mari parfaitement honnête homme. Croyez-moi, continuons de vivre ensemble le plus agréablement qu'il nous sera possible. »
«Tout ce que je leur dis fut inutile. Elles avoient pris la résolution de se remarier; elles l'exécutèrent. Mais elles revinrent me trouver au bout de quelques mois, et me firent mille excuses de n'avoir pas suivi mon conseil. « Vous êtes notre cadette, me dirent-elles, mais vous êtes plus sage que nous. Si vous voulez bien nous recevoir encore dans votre maison et nous regarder comme vos esclaves, il ne nous arrivera plus de faire une si grande faute. — Mes chères sœurs, leur répondis-je, je n'ai point changé à votre égard depuis notre dernière séparation; revenez, et jouissez avec moi de ce que j'ai. » Je les embrassai, et nous demeurâmes ensemble comme auparavant.
« Il y avoit un an que nous vivions dans une union parfaite, et, voyant que Dieu avoit béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage par mer et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet, je me rendis avec mes
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deux sœurs à Balsora, où j'achetai un vaisseau tout équipé, que je chargeai de marchandises que j'avois fait venir de Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable, et nous sortîmes bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes la route des Indes ; et après vingt jours de navigation nous vîmes terre. C'étoit une montagne fort haute, au pied de laquelle nous aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l'ancre.
« Je n'eus pas la patience d'attendre que mes sœurs fussent en état de m'accompagner; je me fis débarquer seule, et j'allai droit à la porte de la ville. J'y vis une garde nombreuse de gens assis, et d'autres qui étoient debout avec un bâton à la main. Mais ils avoient tous l'air si hideux que j'en fus effrayée. Remarquant toutefois qu'ils étoient immobiles et qu'ils ne remuoient pas même les yeux, je me rassurai, et, m'étant approchée d'eux, je reconnus qu'ils étoient pétrifiés.
« J'entrai dans la ville, et passai par plusieurs rues où il y avoit des hommes d'espace en espace, dans toutes sortes d'attitudes; mais ils étoient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je trouvai la plupart des boutiques fermées, et j'aperçus dans celles qui étoient ouvertes des personnes aussi pétrifiées. Je jetai la vue sur les
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cheminées, et, n'en voyant pas sortir la fumée, cela me fit juger que tout ce qui étoit dans les maisons, de même que ce qui étoit dehors, étoit changé en pierres.
« Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris une grande porte couverte de plaques d'or, dont les deux battans étoient ouverts. Une portière d'étoffe de soie paroissoit tirée devant, et l'on voyoit une lampe suspendue audessus de la porte. Après avoir considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du prince qui régnoit en ce pays-là. Mais, fort étonnée de n'avoir rencontré aucun être vivant, j'allai jusque-là, dans l'espérance d'en trouver quelqu'un. Je levai la portière; et, ce qui augmenta ma surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes pétrifiés, les uns debout et les autres assis ou à demi couchés.
« Je traversai une grande cour où il y avoit beaucoup de monde : les uns sembloient aller et les autres venir, et néanmoins ils ne bougeoient de leur place, parce qu'ils étoient pétrifiés comme ceux que j'avois déjà vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième; mais ce n'étoit partout qu'une solitude, et il y régnoit un silence affreux.
« M'étant avancée dans une quatrième cour, j'y vis en face un très beau bâtiment dont les fenêtres Les Mille et une Nuits. II. 1 5
étoient fermées d'un treillis d'or massif. Je jugeai que c'étoit l'appartement de la reine. J'y entrai, II y avoit dans une grande salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai ensuite dans une chambre très richement meublée, où j''aperçus une dame aussi changée en pierre. Je connus que c'étoit la reine à une couronne d'or qu'elle avoit sur la tête, et à un collier de perles très rondes et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près, et il me parut qu'on ne pouvoit rien voir de plusbeau.
« J'admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette chambre, et surtout le tapis de pied, les coussins et le sofa garni d'une étoffe des Indes à fond d'or, avec des figures d'hommes et d'animaux en argent trait d'un travail admirable »
Scheherazade auroit continué de parler; mais la clarté du jour vint mettre fin à sa narration. Le sultan fut charmé de ce récit. « Il faut, dit-il en se levant, que je sache à quoi aboutira cette pétrification d'hommes étonnante. »
LXIVe NUIT.
Dinarzade, qui avoit pris beaucoup de plaisir au commencement de l'histoire de Zobéide, ne man-
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qiia pas d'appeler la sultane avant le jour. «Si vous ne dormez pas, ma sœur, lui dit-elle, je vous supplie de nous apprendre ce que vit encore Zobéide dans ce palais singulier où elle étoit entrée. — Voici, répondit Scheherazade, comment cette dame continua de raconter son histoire au calife :
«Sire, dit-elle, de la chambre de la reine pétrifiée je passai dans plusieurs autres appartemens et cabinets propres et magnifiques, qui me conduisirent dans une chambre d'une grandeur extraordinaire, où il y avoit un trône d'or massif, élevé de quelques degrés et enrichi de grosses émeraudes enchâssées, et, sur le trône, un lit d'une riche étoffe sur laquelle éclatoit une broderie de perles. Ce qui me surprit plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partoit de dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendoit, je montai, et, avançant la tête, je vis sur un petit tabouret un diamant gros comme un œuf d'autruche, et si parfait que je n'y remarquai nul défaut. Il brilloit tellement que je ne pouvois en soutenir l'éclat en le regardant au jour.
« Il y avoit au chevet du lit, de l'un et de l'autre côté, un flambeau allumé, dont je ne compris pas l'usage. Cette circonstance néanmoins me fit juger qu'il y avoit quelqu'un de vivant dans ce superbe palais : car je ne pouvois croire que ces
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flambeaux pussent s'entretenir allumés d'euxmêmes. Plusieurs autres singularités m'arrêtèrent dans cette chambre, que le seul diamant dont je viens de parler rendoit inestimable.
« Comme toutes les portes étoient ouvertes ou poussées seulement, je parcourus encore d'autres appartemens aussi beaux que ceux que j'avois déjà vus. J'allai jusqu'aux offices et aux garde-meubles, qui étoient remplis de richesses infinies, et je m'occupai si fort de toutes ces merveilles que je m'oubliai moi-même. Je ne pensois plus ni à mon vaisseau ni à mes sœurs, je ne songeois qu'à satisfaire ma curiosité. Cependant la nuit s'approchoit, et, son approche m'avertissant qu'il étoit tem.ps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par où j'étois venu; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je m'égarai dans les appartemens; et, me retrouvant dans la grande chambre oij étoient le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je résolus d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur de me voir seule dans ce lieu si désert, et ce fut sans doute cette crainte qui m'empêcha de dormir.
« Il étoit environ minuit, lorsque j'entendis la voix comme d'un homme qui lisoit l'AIcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de le lire dans nos temples. Cela me donna beau-
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coup de joie. Je me levai aussitôt, et, prenant un flambeau pour me conduire, j'allai de chambre en chambre du côté où j'entendois la voix. Je m'arrêtai à la porte d'un cabinet d'où je ne pouvois douter qu'elle ne partît. Je posai le flambeau à terre, et, regardant par une fente, il me parut que c'étoit un oratoire. En eff'et, il y avoit, comme dans nos temples, une niche qui marquoit où il falloit se tourner pour faire la prière, des lampes suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire blanche, allumés de même.
« Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu'on étend chez nous pour se poser dessus et faire la prière. Un jeune homme de bonne mine, assis sur ce tapis, récitoit avec grande attention l'Alcoran qui étoit posé devant lui sur un petit pupitre. A cette vue, ravie d'admiration, je cherchois en mon esprit comment il se pouvoit faire qu'il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde étoit pétrifié, et je ne doutois pas qu'il n'y eût en cela quelque chose de très merveilleux.
« Comme la porte n'étoit que poussée, je l'ouvris ; j'entrai, et, me tenant debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix : « Louange à Dieu, qui nous a favorisés d'une heureuse navigation ! Qu'il nous fasse la grâce de nous protéger de même jusqu'à notre arrivée en notre pays. Ecoutezmoi, Seigneur, et exaucez ma prière. »
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« Le jeune homme jeta les jeux sur moi, et me dit : « Ma bonne dame, je vous prie de me dire qui vous êtes et ce qui vous a amenée en cette ville désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m'est arrivé, pour quel sujet les habitans de cette ville sont réduits en l'état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf dans un désastre si épouvantable, w
« Je lui racontai en peu de mots d'où je venois, ce qui m'avoit engagée à faire ce voyage, et de quelle manière j'avois heureusement pris port après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de s'acquitter à son tour de la promesse qu'il m'avoit faite, et je lui témoignai combien j'étois frappée de la désolation affreuse que j'avois remarquée dans tous les endroits par où j'avois passé.
« Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de patience. « A ces mots, il ferma l'Alcoran, le mit dans un étui précieux, et le posa dans la niche. Je pris ce temps-là pour le considérer attentivement, et je lui trouvai tant de grâce et de beauté que je sentis des mouvemens que je n'avois jamais sentis jusqu'alors. Il me fit asseoir près de lui, et, avant qu'il commençât son discours, je ne pus m'empêcher de lui dire d'un air qui lui fit connoître les sentimens qu'il m'avoit inspirés : « Aimable seigneur, cher objet
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de mon âme, on ne peut attendre avec plus d'impatience que je l'attends l'éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue depuis le premier pas que j'ai fait pour entrer en votre ville, et ma curiosité ne sauroit être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en conjure ; apprenezmoi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant de personnes mortes d'une manière inouïe. »
Scheherazade s'interrompit en cet endroit, et dit à Schahriar : « Sire, Votre Majesté ne s'aperçoit peut-être pas qu'il est jour. Si je continuois de parler, j'abuserois de votre attention. » Le sultan se leva, résolu d'entendre, la nuit suivante, la suite de cette merveilleuse histoire.
LXVs NUIT.
« Si vous ne dormez pas, ma sœur, s'écria Dinarzade le lendemain avant le jour, je vous prie de reprendre l'histoire de Zobéide, et de nous raconter ce qui se passa entre elle et le jeune homme vivant, qu'elle rencontra dans ce palais dont vous nous avez fait une si belle description. — Je vais vous satisfaire, » répondit la sultane.
Zobéide poursuivit son histoire dans ces termes:
« Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez la connoissance du vrai Dieu par la prière que vous venez de lui adresser. Vous allez entendre un effet très remarquable de sa grandeur et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville étoit la capitale d'un puissant royaume dont le roi mon père portoit le nom. Ce prince, toute sa cour, les habitans de la ville et tous les autres sujets étoient mages, adorateurs du feu et de Nardoun, ancien roi des géans rebelles à Dieu.
« Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur d'avoir dans mon enfance pour gouvernante une bonne dame musulmane, qui savoit l'Alcoran par cœur et l'expliquoit parfaitement bien. « Mon prince, me disoit-elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde d'en reconnoître et d'en adorer d'autres. » Elle m'apprit à lire en arabe ; et le livre qu'elle me donna pour m' exercer fut l'Alcoran. Dès que je fus capable de raison, elle m'expliqua tous les points de cet excellent livre, et elle m'en inspiroit tout l'esprit à l'insu de mon père et de tout le monde. Elle mourut ; mais ce fut après m' avoir fait toutes les instructions dont j'avois besoin pour être pleinement convaincu des vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté constamment dans les sentimens qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu.
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« II y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à coup entendre par toute la ville, si distinctement que personne ne perdit une de ces paroles qu'elle dit : Hahitans, abandonnez le culte de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait miséricorde.
« La même voix se fit ouïr trois années de suite; mais, personne ne s'étant converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du matin, tous les habitans généralement furent changés en pierres en un instant, chacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon père éprouva le même sort : il fut métamorphosé en une pierre noire, tel qu'on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une pareille destinée.
« Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment terrible. Depuis ce temps-là, je continue de le servir avec plus de ferveur que jamais; et je suis persuadé, ma belle dame, qu'il vous envoie pour ma consolation. Je lui en rends des grâces infinies : car je vous avoue que cette solitude m'est bien ennuyeuse. »
« Tout ce récit et particulièrement ces derniers mots achevèrent de m'enflammer pour lui. « Prince, lui dis-je, il n'en faut pas douter, c'est la Providence qui m'a attirée dans votre port pour vous présenter l'occasion de vous éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut
VOUS persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j'ai laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous y offrir une retraite jusqu'à ce que le puissant Commandeur des croyans, le vicaire du grand Prophète que vous reconnoissez, vous ait rendu tous les honneurs que vous méritez. Ce célèbre prince demeure à Bagdad ; et il ne sera pas plus tôt informé de votre arrivée en sa capitale qu'il vous fera connoître qu'on n'implore pas en vain son appui. Il n'est pas possible que vous demeuriez davantage dans une ville où tous les objets doivent vous être insupportables. Mon vaisseau est à votre service, et vous en pouvez disposer absolument. » Il accepta l'offre, et nous passâmes le reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement.
« Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais et nous rendîmes au port, où nous trouvâmes mes soeurs, le capitaine et mes esclaves fort en peine de moi. Après avoir présenté mes sœurs au prince, je leur racontai ce qui m'avoit empêchée de revenir au vaisseau le jour précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire, et le sujet de la désolation d'une si belle ville.
« Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises que j'avois apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avoit de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et ■;