‹ Les Mille & une nuitsChapitre 15 sur 32 · HISTOIRE DE ZOBÉIDE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE ZOBÉIDE

dès ce moment j'accepte de bon cœur l'offre que vous me faites, non pas pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. » Mes sœurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce temps-là qu'elles n'avoient plus pour moi les mêmes sentimens qu'auparavant.

« Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Balsora, où, avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérois que nous arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormois, mes sœurs prirent leur temps et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelques momens sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je m'avançai vers une noirceur qui me paroissoit terre, autant que l'obscurité me permettoit de la distinguer. Effectivement, je gagnai une plage, et le jour me fit connoître que j'étois dans une petite île déserte, située environ à vingt milles de Balsora. J'eus bientôt fait sécher mes habits au soleil; et, en marchant, je remarquai plusieurs sortes de fruits et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque espérance que je pourrois conserver ma vie.

« Je me reposois à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et fort long qui s'avançoit

vers moi en se démenant à droite et à gauche, et tirant la langue; cela me fit juger cjue quelque mal le pressoit. Je me levai; et, m''apercevant qu'il étoit suivi d'un autre serpent plus gros qui le tenoit par la queue et faisoit ses efforts pour le dévorer, j'en eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre une pierre qui se trouva par hasard près de moi ; je la jetai de toute ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et s'envola; je le regardai longtemps dans l'air comme une chose extraordinaire; mais, l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans un autre endroit, et je m'endormis. « A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi une femme noire, qui avoit des traits vifs et agréables, et qui tenoit à l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis à mon séant, et lui demandai qui elle étoit. « Je suis, me répondit-elle, le serpent que vous avez délivré de son cruel ennemi, il n''y a pas longtemps. J'ai cru ne pouvoir mieux reconnoître le service important que vous m'avez rendu qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos sœurs; et, pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées comme moi; nous avons transporté toute la

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charge de votre vaisseau dans vos magasins de Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux chiennes noires sont vos deux sœurs, à qui j'ai donné cette forme. Mais ce châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la manière que je vous dirai. »

« A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avoit été chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me dit : « Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne, de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits cent coups de fouet à chacune de vos sœurs, pour les punir du crime qu'elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince qu'elles ont noyé. » Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterois son ordre.

« Depuis ce temps-là, je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la manière dont Votre Majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel devoir; et vous voyez bien qu'en cela je suis plus à plaindre qu'à blâmer. S'il y a quelque chose qui me regarde, dont vous puissiez souhaiter d'être informé, ma sœur Aminé vous

en donnera l'éclaircissement par le récit de son histoire. »

Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier par son grand-vizirl'agréable Aminé de vouloir bien lui expliquer pourquoi elle étoit marquée de cicatrices

« Mais, Sire, dit Scheherazade en cet endroit, il est jour, et je ne dois pas arrêter davantage Votre Majesté. » Schahriar, persuadé que l'histoire que Scheherazade avoit à raconter seroit le dénoûment des précédentes, dit en lui-même : « II faut que je me donne le plaisir tout entier. » Il se leva, et résolut de laisser vivre encore la sultane ce jour-là.

LXVIie NUIT.

Dinarzade souhaitoit passionnément d'entendre l'histoire d'Aminé; c'est pourquoi, s'étant réveillée longtemps avant le jour, elle dit à la sultane : « Ma chère sœur, si vous ne dormez pas, apprenez-moi, je vous en conjure, pourquoi l'aimable Aminé avoit le sein tout couvert de cicatrices. — J'y consens, répondit Scheherazade; et, pour ne pas perdre le temps, vous saurez qu'Aminé, s'adressant au calife, commença son histoire dans ces termes :

« Commandeur des croyans, dit-elle, pour ne pas répéter les choses dont Votre Majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma sœur, je vous dirai que ma mère, ayant pris une maison pour passer son veuvage en son particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avoit laissé, à un des plus riches héritiers de cette ville.

« La première année de notre mariage n'étoit pas écoulée que je demeurai veuve et en possession de tout le bien de mon mari, qui montoit à quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisoit de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant, dès que les premiers six mois de mon deuil furent passés, je me fis faire dix habits différens, d'une si grande magnificence qu'ils revenoient à mille sequins chacun, et je commençai au bout de l'année à les porter...

« Un jour que j'étois seule, occupée à mes affaires domestiques, on me vint dire qu'une dame demandoit à me parler. J'ordonnai qu'on la fît entrer. C'étoit une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la terre, et me dit en demeurant les Mille et une Nuits. II. i y

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sur SCS genoux : « Ma bonne dame, je vous supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner : la confiance que j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se marier aujourd'hui, qu'elle et moi sommes étrangères, et que nous n'avons pas la moindre connoissance en cette ville. Cela nous donne de la confusion : car nous voudrions faire connoître à la famille nombreuse avec laquelle nous allons faire alliance que nous ne sommes pas des inconnues, et que nous avons quelque crédit. C'est pourquoi, ma charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre présence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation que les dames de notre pays connoîtront que nous ne sommes pas regardées ici comme des misérables, quand elles apprendront qu'une personne de votre rang n'aura pas dédaigné de nous faire un si grand honneur. Mais, hélas ! si vous rejetez ma prière , quelle mortification pour nous! Nous ne savons à qui nous adresser. »

« Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de compassion. « Ma bonne mère, lui dis-je, ne vous affligez pas; je veux bien vous faire le plaisir que vous me demandez : ditesmoi où il faut que j'aille; je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. » La vieille

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dame, transportée de joie à cette réponse, fut plus prompte à me baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. « Ma charitable dame, reprit-elle en se relevant, Dieu vous récompensera delà bonté que vous avez pour vos servantes, et comblera votre cœur de satisfaction de même que vous en comblez le nôtre. Il n'est pas encore besoin que vous preniez cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir, à l'heure que je viendrai vous prendre. Adieu, Madame, ajouta-t-eile, jusqu'à l'honneur de vous revoir.

« Aussitôt qu'elle m'eut quittée, je pris celui de mes habits qui me plaisoit davantage, avec un collier de grosses perles, des bracelets, des bagues et des pendans d'oreilles de diamans les plus fins et les plus brillans. J'eus un pressentiment de ce qui me devoit arriver.

« La nuit commençoit à paroître, lorsque la vieille dame arriva chez moi d'un air qui marquoit beaucoup de joie. Elle me baisa la main, et me dit : « Ma chère dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premières dames de la ville, sont assemblées. Vous viendrez quand il vous plaira : me voilà prête à vous servir de guide. » Nous partîmes aussitôt ; elle marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes esclaves proprement habillées. Nous nous arrêtâmes dans une rue fort large, nouvellement

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balayée et arrosée, à une grande porte éclairée par un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui étoit au-dessus de la porte, en lettres d'or : C'est ici la demeure éternelle des plaisirs et de la joie. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit à l'instant.

« On me conduisit au fond de la cour, dans une grande salle où je fus reçue par une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint audevant de moi; et, après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle sur un sofa où il y avoit un trône d'un bois précieux rehaussé de diamans : « Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces ; mais j'espère cjue ces noces seront autres que celles que vous vous imaginez. J'ai un frère, qui est le mieux fait et le plus accompli de tous les hommes; il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de votre beauté que son sort dépend de vous, et qu'il sera très malheureux si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le monde ; et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre alliance. Si mes prières, Madame, peuvent quelque chose sur vous, je les joins aux siennes, et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous fait de vous recevoir pour femme. »

« Depuis la mort de mon mari, je n'avois pas encore eu la pensée de me remarier; mais je n'eus

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pas la force de refuser une si belle personne. D'abord que j'eus consenti à la chose par un silence accompagné d'une rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains : un cabinet s'ouvrit aussitôt, et il en sortit un jeune homme d'un air si majestueux, et qui avoit tant de grâce, que je m'estimai heureuse d'avoir fait une si belle conquête. Il prit place auprès de moi; et je connus, par l'entretien que nous eûmes, que son mérite étoit encore au-dessus de ce que sa sœur m'en avoit dit.

a Lorsqu'elle vit que nous étions contens l'un de l'autre, elle frappa des mains une seconde fois, et un cadi entra , qui dressa notre contrat de mariage, le signa, et le fît signer aussi par quatre témoins qu'il avoit amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi fut que je ne me ferois point voir, ni ne parlerois à aucun homme qu'à lui; et il me jura qu'à cette condition j'aurois tout sujet d'être contente de lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière; ainsi je fus la principale actrice des noces auxquelles j'avois été invitée seulement.

« Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai à mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette. II me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai déjà parlé, qui étoit de la

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maison, et deux de mes femmes esclaves. Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit : « Ma bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que je vous mène chez un jeune marchand que je connois ici; il en a de toutes sortes; et, sans vous fatiguer à courir de boutique en boutique, je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne trouveriez pas ailleurs. -: Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans la boutique d'un jeune marchand assez bien fait. Je m'assis, et lui fis dire par la vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût. La vieille vouloit que je lui fisse la demande moi-même ; mais je lui dis qu'une des conditions de mon mariage étoit de ne parler à aucun homme qu'à mon mari, et que je ne devois pas y contrevenir.

« Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une m'ayant agréé plus que les autres, je lui fis demander combien il l'estimoit. Il répondit à la vieille : « Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent ; mais je lui en ferai un présent si elle veut bien me permettre de la baiser à la joue. » J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il étoit bien hardi de me faire cette proposition. Mais, au lieu de m'obéir, elle me représenta que ce que le marchand demandoit n'étoit pas une chose fort importante, qu'il ne s'agissoit point de parler, mais

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seulement de présenter la joue, et que ce seroit une affaire bientôt faite. J'avois tant d'envie d'avoir l'étoffe que je fus assez simple pour suivre ce conseil. La vieille dame et mes femmes se mirent devant, afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai ; mais, au lieu de me baiser, le marchand me mordit jusqu'au sang. La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi, je me sentis la joue tout ensanglantée. La vieille dame et mes femm.es avoient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde qui accourut ne s'aperçût de rien et crût que ce n'étoit qu'une foiblesse qui m'avoit prise »

Scheherazade, en achevant ces dernières paroles, aperçut le jour et se tut. Le sultan trouva ce qu'il venoit d'entendre assez extraordinaire, et se leva fort curieux d'en apprendre la suite.

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