‹ Les Mille & une nuitsChapitre 26 sur 32 · LXXXI" NUIT · texte numérisé non relu

LXXXI" NUIT

« Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad : être enterré tout vif ne me paroissoit pas une fin

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moins déplorable que celle d'être dévoré par des anthropophages ; il falloit pourtant en passer par là. Le roi, accompagné de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi; et les personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur d'assister à mon enterrement.

« Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme dans une bière avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je suivois immédiatement la bière de ma femme, les yeux baignés de larmes et déplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver à la montagne, je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je m'adressai au roi premièrement, ensuite à tous ceux qui se trouvèrent autour de moi ; et, m'inclinant devant eux jusqu'à terre pour baiser le bord de leur habit, je les suppliois d'avoir compassion de moi. « Considérez, disois-je, que je suis un étranger qui ne doit pas être soumis à une loi si rigoureuse, et que j'ai une autre femme et des enfans dans mon pays. » J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant, personne n'en fut attendri ; au contraire, on se hâta de descendre le corps de ma femme dans le puits, et l'on m'y descendit un moment après dans une autre bière découverte, avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette céré-

monie si funeste pour moi étant achevée, on remit la pierre sur l'ouverture du puits, nonobstant l'excès de ma douleur et mes cris pitoyables.

« A mesure que j'approchois du fond, je découvrois, à la faveur du peu de lumière qui venoit d'en haut, la disposition de ce lieu souterrain. C'étoit une grotte fort vaste, et qui pouvoit bien avoir cinquante coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable, qui sortoit d'une infinité de cadavres que je voyois à droite et à gauche; je crus même entendre quelques-uns des derniers qu'on y avoit descendus vifs pousser les derniers soupirs. Néanmoins , lorsque je fus en bas, je sortis promptement de la bière et m'éloignai des cadavres en me bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai longtemps plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort : « Il est vrai, disois-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa providence ; mais, pauvre Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te vois réduit à mourir d'une mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses péri dans quelqu'un des naufrages dont tu es échappé ! tu n'aurois point à mourir d'un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances. Mais tu te l'es attiré par ta maudite avarice. Ah! malheureux! ne devois-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit de tes travaux ! »

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« Telles étoient les inutiles plaintes dont je faisois retentir la grotte en me frappant la tête et l'estomac de rage et de désespoir, et m'abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. Néanmoins (vous le dirai-je?) au lieu d'appeler la mort à mon secours, quelque misérable que je fusse, l'amour de la vie se fît encore sentir en moi, et me porta à prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me bouchant le nez, prendre le pain et l'eau qui étoient dans ma bière, et j'en mangeai.

Quoique l'obscurité qui régnoit dans la grotte fût si épaisse que l'on ne distinguoit pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois de retrouver ma bière; et il me sembla que la grotte étoit plus spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avoit paru d'abord. Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau ; mais enfin, n'en ayant plus, je me préparai à mourir »

Scheherazade cessa de parler à ces derniers mots. La nuit suivante, elle reprit la parole en ces termes :

LXXXIie NUIT.

« Je n'attendois plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le

mort étoit un homme. 11 est naturel de prendre des résolutions extrêmes dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendoit la femme, je m'approchai de l'endroit où sa bière devoit être posée; et, quand je m''aperçus que l'on recouvroit l'ouverture du puits, je donnai sur la tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je m'étois saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai, et, comme je ne faisois cette action inhumaine que pour profiter du pain et de l'eau qui étoient dans la bière, j'eus des provisions pour quelques jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un homme vivant : je tuai l'homme de la même manière, et comme, par bonheur pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne manquai pas de vivres en mettant toujours en œuvre la même industrie.

« Un jour que je venois d'expédier encore une femme, j'entendis souffler et marcher. J'avançai du côté d'où partoit le bruit; j'ouïs souffler plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui prenoit la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre, qui s'arrêtoit par reprises, et souffloit toujours en fuyant à mesure que j'en approchois. Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperçus enfin une lumière qui ressembloit à une étoile. Je continuai de marcher

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vers cette lumière , la perdant quelquefois selon les obstacles qui me la cachoient, mais je la retrouvois toujours; et, à la fin, je découvris qu'elle venoit par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.

« A cette découverte , je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de l'émotion violente avec laquelle je venois de la faire; puis, m'étant avancé jusqu'à l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la mer. Imaginez-vous l'excès de ma joie. Il fut tel que j'eus de la peine à me persuader que ce n'étoit pas une imagination. Lorsque je fus convaincu que c'étoit une chose réelle, et que mes sens furent rétablis en leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j'avois ouïe souffler et que j'avois suivie étoit un animal sorti de la mer, qui avoit coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts.

J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle étoit située entre la ville et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle étoit tellement escarpée que la nature ne l'avoit pas rendue praticable. Je me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venoit de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du pain, que je revins manger à la clarté du jour de meilleur appétit que je n'avois fait depuis que l'on m'avoit enterré dans ce lieu ténébreux.

20b HISTOIRE DE SINDBAD

« J'y retournai encore et allai ramasser à tâtons dans les bières tous les diainans, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les riches étoffes que je trouvai sous ma main ; je portai tout cela sur le bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec des cordes qui avoient servi à descendre les bières, et dont il y avoit une grande quantité. Je les laissai sur le rivage en attendant une bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât, car alors ce n'en étoit pas la saison.

« Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus un navire qui ne faisoit que de sortir du port, et qui vint passer assez près de l'endroit oîi j'étois. Je fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle disgrâce je me trouvois en ce lieu, je répondis que je m'étois sauvé d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyoient. Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j'étois et si ce que je leur disois étoit vraisemblable, se contentèrent de ma réponse et m'emmenèrent avec mes ballots.

« Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du plaisir qu'il me faisoit et occupé du commandement du navire, eut aussi la

bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je lui présentai quelques-unes de mes pierreries , mais il ne voulut pas les accepter.

« Nous passâmes devant plusieurs îles, et, entre autres, devant l'île des Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib, par un vent ordinaire et réglé, et de six journées de l'île de Kela, où nous abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde et du camphre très excellent.

« Le roi de l'île de Kela est très riche, très puissant, et son autorité s'étend sur toute l'île des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et dont les habitans sont encore si barbares qu'ils mangent la chair humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île, nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies, dont il est inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs qu'il m'avoit faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l'entretien de plusieurs mosquées que pour la subsistance des pauvres, et me donnai tout entier à mes parens et à mes amis, en me divertissant et en faisant bonne chère avec eux. >•>

Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage, qui causa encore plus d'admiration

à ses auditeurs que les trois précédens. Il fit un nouveau présent de cent sequins h Hindbad , qu'il pria, comme les autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui et entendre le détail de son cinquième voyage. Hindbad et les autres conviés prirent congé de lui et se retirèrent. Le lendemain, lorsqu'ils furent tous rassemblés, ils se mirent à table, et, à la fin du repas, qui ne dura pas moins que les autres, Sindbad commença de cette sorte le récit de son cinquième voyage :

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