‹ Les Mille & une nuitsChapitre 27 sur 32 · CINQUIEME VOYAGE DE SINDBAD · texte numérisé non relu

CINQUIEME VOYAGE DE SINDBAD

LE MARIN

«Les plaisirs, dit-il, eurent encore assez de charmes pour effacer de ma mémoire toutes les peines et les maux que j'avois soufferts, sans pouvoir m'ôter l'envie de faire de nouveaux voyages. C'est pourquoi j'achetai des marchandises, je les fis emballer et charger sur des voitures, et je partis avec elles pour me rendre au premier port de mer. Là, pour ne pas dépendre d'un capitaine et pour avoir un navire à mon commandement, je me donnai le loisir d'en faire construire et équiper un à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je le fis charger; je m'embarquai desssus , et, comme je n'avois pas

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de quoi faire une charge entière, je reçus plusieurs marchands de différentes nations avec leurs marchandises.

« Nous fîmes voile au premier bon vent, et prîmes le large. Après une longue navigation, le premier endroit où nous abordâmes fut une île déserte, où nous trouvâmes l'œuf d'un roc d'une grosseur pareille à celui dont vous m'avez entendu parler; il renfermoit un petit roc près d'éclore, dont le bec commençoit à paroître »

A ces mots, Scheherazade se tut, parce que le jour se faisoit déjà voir dans l'appartement du sul- . tan des Indes. La nuit suivante, elle reprit son discours.

LXXXIIie NUIT.

Sindbad le marin, dit-elle, continuant de raconter son cinquième voyage :

« Les marchands, poursuivit-il, qui s'étoient embarqués sur mon navire, et qui avoient pris terre avec moi, cassèrent l'œuf à grands coups de hache, et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par morceaux, et le firent rôtir. Je les avois avertis sérieusement de ne pas toucher à Tœuf, mais ils ne voulurent pas m'écouter. les Mille et une Nuits. II. 27

« Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venoient de se donner qu'il parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que j'avois pris à gages pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience ce que cela signifioit, s'écria que c'étoient le père et la mère du petit roc ; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour éviter le malheur qu'il prévojoit. Nous suivîmes son conseil avec empressement, et nous remîmes à la voile en diligence.

« Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables, qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avoit mis l'œuf, et que leur petit n'y étoit plus. Dans le dessein de se venger, ils reprirent leur vol du côté d'où ils étoient venus, et disparurent quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous éloigner et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.

« Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenoient entre leurs griffes chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et, se soutenant en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenoit ; mais, par l'adresse du timonier qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba pas dessus ; elle tomba à côté, dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une manière que nous en

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vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre malheur, laissa tomber sa roche si juste au milieu du vaisseau qu'elle le rompit et le brisa en mille pièces. Les matelots et les passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé moi-même ; mais, en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main, tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenois, avec le vent et le courant qui m'étoient favorables, j'arrivai enfin à une île dont le rivage étoit fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté, et me sauvai.

« Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue, après quoi je me levai et m'avançai dans l'île pour reconnoître le terrain. Il me sembla que j'étois dans un jardin délicieux : je voyois partout des arbres, les uns chargés de fruits verts et les autres de mûrs, et des ruisseaux d'une eau douce et claire qui faisoient d'agréables détours. Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellens, et je bus de cette eau qui m'invitoit à boire.

« La nuit venue, je me couchai sur l'herbe, dans un endroit assez commode; mais je ne dormis pas une heure entière, et mon sommeil fut souvent interrompu par la frayeur de me voir seul dans un lieu si désert. Ainsi j'employai la meilleure partie de la nuit à me chagriner et à me reprocher l'im-

prudence que j'avois eue de- n'être pas demeuré chez moi plutôt que d'avoir entrepris ce dernier voyage. Ces réflexions me menèrent si loin que je commençai à former un dessein contre ma propre vie; mais le jour, par sa lumière, dissipa mondésespoir. Je me levai, et marchai entre les arbres, non sans quelque appréhension.

« Lorsque je fus un peu avant dans Tile, j'aperçus un vieillard qui me parut fort cassé. Il étoit assis sur le bord d^in ruisseau ; je m'imaginai d'abord que c'étoit quelqu'un qui avoit fait naufrage comme moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisoit là ; mais, au lieu de me répondre, il me fitsigne de le chargersurmes épaules et de le passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'étoit pour aller cueillir des fruits.

« Je crus qu'il avoit besoin que je lui rendisse ce service; c'est pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. « Descendez, » luidis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais, au lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que j'y pense), ce vieillard qui m'avoit paru décrépit passa légèrement autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressembloit à celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me serrant si fortement la gorge qu'il sembloit vouloir m'étran-

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gler. La frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui »

Scheherazade fut obligée de s'arrêter à ces paroles, à cause du jour qui paroissoit. Elle poursuivit ainsi cette histoire sur la fin de la nuit suivante :

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