‹ Les Mille & une nuitsChapitre 28 sur 32 · LXXXIV° NUIT · texte numérisé non relu

LXXXIV° NUIT

« Nonobstant mon évanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard demeura toujours attaché à mon col; il écarta seulement un peu les jambes pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et, de l'autre me frappant rudement le côté, il m'obligea de me relever malgré moi. Etant debout, il me fît marcher sous des arbres ; il me forçoit de m' arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il ne quittoit point prise pendant le jour ; et, quand je voulois me reposer la nuit, il s'étendoit parterre avec moi, toujours attaché à mon cou. Tous les matins, il ne manquoit pas de me pousser pour m'éveiller ; ensuite il me faisoit lever et marcher en me pressant de ses pieds. Représentez-vous, Messeigneurs, la peine que j'avois de me voir chargé de ce fardeau sans pouvoir m'en défaire.

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« Un jour que je trouvai en mon chemin plusieurs calebasses sèches qui étoient tombées d'un arbre qui en portoit, j'en pris une assez grosse, et, après l'avoir bien nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs grappes de raisin, fruit que l'île produisoit en abondance, et que nous rencontrions à chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la posai dans un endroit où j'eus l'adresse de me faire conduire parle vieillard plusieurs jours après. Là, je pris la calebasse, et, la portant à ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier pour quelque temps le chagrin mortel dont j'étois accablé. Cela me donna de la vigueur. J'en fus même si réjoui que je me mis à chanter et à sauter en marchant.

« Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que cette boisson avoit produit en moi et que je le portois plus légèrement que de coutume, me fît signe de lui en donner à boire : je lui présentai la calebasse, il la prit, et, comme la liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la dernière goutte. Il y en avoit assez pourTenivrer : aussi s'enivra-t-il, et bientôt, la fumée du vin lui montant à la tête, il commença de chanter à sa manière et de se trémousser sur mes épaules. Les secousses qu'il se donnoit lui firent rendre ce qu'il avoit dans l'estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu; de sorte que, voyant qu'il ne me serroit plus, je le jetai par

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terre, où il demeura sans mouvement. Alors je pris une très grosse pierre et lui en écrasai la tête.

Je sentis une grande joie de m'être délivré pour jamais de ce maudit vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, où je rencontrai des gens d'un navire qui venoit de mouiller là pour faire de l'eau et prendre en passant quelques rafraîchissemens. Ils furent extrêmement étonnés de me voir et d'entendre le détail de mon aventure. « Vous étiez tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous êtes le premier qu'il n'ait pas étranglé ; il n'a jamais abandonné ceux dont il s'étoit rendu maître qu'après les avoir étouffés; et il a rendu cette île fameuse par le nombre de personnes qu'il a tuées : les matelots et les marchands qui y descendoient n'osoient s'y avancer qu'en bonne compagnie. »

« Après m'avoir informé de ces choses, ils m'emmenèrent avec eux dans leur navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir lorsqu'il apprit tout ce qui m'étoit arrivé. Il remit à la voile; et, après quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d'une grande ville dont les maisons étoient bâties de bonnes pierres.

« Un des marchands du vaisseau, qui m'avoit pris en amitié, m'obligea de l'accompagner, et me conduisit dans un logement destiné pour servir de retraite aux marchands étrangers. Il me donna

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un grand sac; ensuite, m'ayant recommandé à quelques gens de la ville quiavoient un sac comme moi, et les ayant priés de me mener avec eux amasser du coco : « Allez, me dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous écartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. » Il me donna des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens.

« Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres extrêmement hauts et fort droits, et dont le tronc étoit si lisse qu'il n'étoit pas possible de s'y prendre pour monter jusqu'aux branches où étoit le fruit. Tous les arbres étoient des arbres de cocos, dont nous voulions abattre le fruit et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes un grand nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès qu'ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu'au haut des arbres avec une agilité surprenante »

Scheherazade vouloit poursuivre; mais le jour qui paroissoit l'en empêcha. La nuit suivante, elle reprit son discours de cette sorte :

LXXXVo NUIT.

« Les marchands avec qui j'étois, continua Sindbad, ramassèrent des pierres et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits de notre dessein, cueilloient les cocos avec ardeur, et nous les jetoient avec des gestes qui marquoient leur colère et leur animosité. Nous ramassions les cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il nous eût été impossible d'avoir autrement.

« Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la ville, où le marchand qui m'avoit envoyé à la forêt me donna la valeur du sac de cocos que j'avois apporté.

« Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. » Je le remerciai du bon conseil qu'il me donnoit; et insensiblement je fis un si grand amas de cocos que j'en avois pour une somme considérable.

Le vaisseau sur lequel j'étois venu avoit fait voile avec des marchands qui l'avoient chargé de cocos qu'ils avoient achetés. J'attendis l'arrivée d'un autre qui aborda bientôt au port de la ville

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pour faire un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui m'apparlenoit ; et, lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du marchand à qui j'avois tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec moi parce qu'il n'avoit pas encore achevé ses affaires.

« Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le poivre croît en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte la meilleure espèce de bols d'aloès, et dont les habilans se sont fait une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de débauche. J'échangeai mon coco en ces deux îles contre du poivre et du bois d'aloès, et me rendis, avec d'autres marchands, à la pêche des perles, où je pris des plongeurs à gages pour mon compte. Ils m'en péchèrent un grand nombre de très grosses et de très parfaites. Je me remis en mer avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora ; de là, je revins à Bagdad, où je fis de très grosses sommes d'argent du poivre, du bois d'aloès et des perles que j'avois apportés. Je distribuai en aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes sortes •de divertissemens. »

Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner

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cent sequins à Hindbad, qui se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les jours précédens, demanda audience, et fit le récit de son sixième voyage de la manière que je vais vous le raconter.

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