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n^avait rien pris depuis le matin du jour qui venait de finir, avant qu'il sortît du palais avec le roi son père, pour assister aux spectacles de la fête. J.a première chose qu'il fit dans l'obscurité de la nuit fut de reconnaître le lieu où il était, et il se trouva sur le toit en terrasse d'un palais ina^jnifique, couronné d'une balustrade de marbre à hauteur d'appui. En examinant la terrasse, il rencontra l'escalier par où on y montait du palais , dont la porte n'était pas fermée , mais entr'ouverte.
Tout autre que le prince Firouz Schah n'eût peut-être pas hasardé de descendre dans la grande obscurité qui régnait alors dans l'escalier, outre la difficulté qui se présentait, s'il trouverait amis ou ennemis: considération qui ne fut pas capable de l'arrêter.
«« Je ne viens pas pour faire mal à personne, se dit-il à lui-même; et apparemment ceux qui me verront les premiers, et qui ne me verront pas les armes à la main, auront l'humanité de m'écouter avant qu'ils attentent à ma vie. »
Il ouvrit la porte davantage sans faiie
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de bruit, et il descendit de même avec grande précaution, pour s'empêcher de faire quelque faux pas , dont le bruit eût pu éveiller quelqu'un. Il réussit; et, dans un entrepôt de l'escalier, il trouva la porte ouverte d'une grande salle , où il y avait de la lumière.
Le prince Firouz Scliali s'arrêta à la porte ; et , en prêtant l'oreille , il n'entendit d'autre bruit que des gens qui dormaient profondément, et qui ronflaient en différentes manières. Il avança un peu dans la salle; et, à la lumière d'une lanterne, il vit que ceux qui dormaient étaient des eunucpies noirs, chacun avec le sabre nu près de soi ; et cela lui fit connaître que c'était la garde de l'appartement d'une reine ou d'une princesse ; et il se trouva que c'était celui d'une princesse.
La chambre où couchait la princesse suivait après cette salle , et la porte qui était ouverte le faisait connaître à la grande lumière dont elle était éclairée, qui se laissait voir au travers d'une portière d'une étoffe de soie fort légère.
Le prince Firouz S chah s'avança jusqu'à
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la portière, le pied eu l'air, sans éveiller les eunuques. Il l'ouvrit ; et quand il fut entré , sans s'arrêter à considérer la magnificence de la chambre qui était toute royale , circonstance qui lui importait peu dans l'état où il était , il ne fit attention cju'à ce qui lui importait davantage. Il vit plusieurs lits, un seul sur le sofa , et les autres au bas. Des femmes de la princesse étaient couchées dans ceux-ci pour lui tenir compagnie , et l'assister dans ses besoins, et la princesse dans le premier.
A cette distinction, le prince Firouz Schah ne se trompa pas dans le choix qu'il avait à faire pour s'adresser à la princesse elle-même. Il s'approcha de son lit sans l'éveiller, ni pas une de ses femmes. Quand il fut assez près, il vit une beauté si extraordinaire et si surprenante, qu'il en fut charmé et enflamm.é d'amour dès la première vue.
« Cicll s'écria-t-il en lui-même, ma destinée m'a- 1 -elle amené en ce lieu pomme faire perdre ma liberté , que j'ai conservée entière jusqu'à présent? Se dois-je pas m'attendre à un esclavage certain, dès
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qu'elle aura ouvert les yeux , si ses yeux , comme je dois m'y attendre , aclièvent de donner le lustre et la perfection à un assemblage d'attraits et de charmes si merveilleux ? Il faut bien m'y résoudre , puisque je ne puis reculer sans me rendre homicide de moi-même, et que la nécessité l'ordonne ainsi. »
En achevant ces réflexions, par rapport à l'état où il se trouvait, et à la beauté de la princesse, le prince Firouz Schah se mit sur les deux genoux, et en prenant l'extrémité (le la manche pendante de la chemise de la princesse , d'où sortait un bras blanc comme la neige et fait au tour , il la tira fort légèrement.
La princesse ouvrit les yeux ; et , dans la surprise où elle fut de voir devant elle un homme bien fait, bien mis, et de bonne mine , elle demeura interdite , sans donner néanmoins aucun signe de frayeur ou d'épouvante.
Le prince prolita de ce moment favorar ble ; il baissa la tète presque jusque sur le tapis de pied , et en la relevant :
<( Respectable princesse , dit-il , par une
aventure la plus extraordinaire et la plus merveilleuse qu'on puisse imaginer , vous voyez à vos pieds un prince suppliant, fils du roi de Perse , qui se trouvait hier au matin près du roi son père , au milieu des réjouissances d'une fête solennelle , et qui se trouve à l'heure qu'il est dans un pays inconnu où il est en danger de périr , si vous n'avez la bonté et la générosité de l'assister de votre secours et de votre protection. Je l'implore, cette protection , adorable princesse, avec la confiance que vous ne me la refuserez pas. J'ose me le persuader avec d'autant plus de fondement , qu'il n'est pas possible que l'inliumanité se rencontre avec tant de beauté , tant de charmes et tant de majesté. »
La princesse , à qui le prince Firouz Schali s'était adressé si heureusement, était la princesse de Bengale , fille aînée du roi du rovauiiie de ce nom , qui lui avait fait bâtir ce palais peu éloigné de la capitale , où elle venait souvent prendre le divertissement de la campagne. Après qu'elle l'eut écouté avec toute la bonté qu'il pou-
vait désirer , elle lui répondit avec la même bonté :
« Prince, dit -elle, rassurez -vous ; vous n'êtes pas dans un pays barbare : l'hospitalité, l'humanité et la politesse ne régnent pas moins dans le royaume de Bengale que dans le royaume de Perse. Ce n'est pas moi qui vous accorde la protection que vous me demandez ; vous l'avez trouvée tout acquise non-seulement dans mon palais , mais même dans tout le royaume : vous pouvez m'en croire , et vous fier à ma parole. »
Le prince de Perse voulait remercier la princesse de Bengale de son honnêteté, et de la grâce qu'elle venait de lui accorder si obligeamment , et il avait déjà baissé la tête fort bas pour lui faire son compliment ; mais elle ne lui donna pas le temps de parler.
«< Quelque forte envie , ajouta-t-elle , que j'aie d'apprendre de vous par quelle merveille vous avez mis si peu de temps à venir de la capitale de Perse, et par quel enchantement vous avez pu pénétrer jusqu'à vous présenter devant moi si secrètement , que vous avez trompé la vigdance
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de ma garde , comme néanmoins il n'est pas possible que vous n'ayez besoin de nourriture , et en vous regardant en qualité d'un liôte qui est le bien -venu, j'aime iriieux remettre ma curiosité à demain matin , et donner ordre à mes femmes de vous loger dans une de mes chambres , de vous y bien régaler, et vous y laisser reposer et délasser, jusqu'à ce que vous soyez en état de satisfaire ma curiosité , et moi de vous entendre. »
Les fennnes de la princesse , ([ixï s'étaient éveillées dès les premières paroles que le prince Firouz Scliali avait adressées à la princesse leur maîtresse, avec un étonnement d'autant plus grand de le voir au chevet du lit de la princesse , qu'elles ne concevaient pas comment il avait pu y arriver sans les éveiller, ni elles ni les eunuques , ces femmes, dis-je, n'eurent pas plus tt)t compris l'intention de la princesse , qu'elles s'habillèrent en diligence , et qu'elles furent prêtes à exécuter ses ordres dans le Uioment qu'elle les leur eut donnés. Elles prirent ciiacune une des bougies en grand nombre qui éclairaient la chambre de la
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princesse ; et , quand le prince eut pris congé en se retirant très - respectueusement , elles marchèrent devant lui et le conduisirent dans une très-belle chambre, où les unes lui préparèrent un lit, pendant que los autres allèrent à la cuisine et à l'office.
Quoiqu'à une heure indue , ces dernières femmes néanmoins de la princesse de Bengale ne firent pas attendre long- temps le prince Firouz Schali. Elles apportèrent plusieurs sortes de mets en grande affluence. Il choisit ce cpii lui plut ; et , quand il eut mangé suffisamment, selon le besoin qu'il en avait , elles desserviient , et le laissèrent en liberté de se coucher, après lui avoir montré plusieurs armoires où il trouverait toutes les choses qui pouvaient lui être nécessaires.
La princesse de Bengale , remplie des charmes , de l'esprit , de la politesse et de toutes les autres belles qualités du prince de Perse , dont elle avait été frappée dans le peu d'entretien qu'elle venait d'avoir avec lui , n'avait encore pu se rendormir quand ses femmes rentrèrent dans sa chambre
pour se coucher. Elle leur demanda si elles avaient (ni bien soin de lui , si elles l'avaient laissé content , si rien ne lui manquait , et sur toutes choses ce qu'elles pensaient de ce prince.
Les femmes de la princesse, après l'avoir satisfaite sur les premiers articles, répondirent sur le dernier :
« Princesse , nous ne savons pas ce que vous en pensez vous-même. Pour nous, nous vous estimerions très -heureuse si le roi votre père vous donnait pour époux un prince si aimai^le. Il n'y en a pas un à la cour de Bengale qui puisse lui être comparé , et nous n'apprenons pas aussi qu'il y en ait dans les États voisins qui soient dignes de vous. »
Ce discours flatteur ne déplut pas à la princesse de Bengale ; mais comme elle ne voulait pas déclarer son sentiment, elle leur imposa silence.
« Vous êtes des conteuses , dit-elle , recouchez-vous , et laissez-moi me rendormir. »
Le lendemain , la première cho.se que fit la princesse quand elle fut levée , fut de se mettre à sa toilette. Jusqu'alors elle n'avait
pas encore pris autant de peine qu'elle eu prit ce jour-là pour se coiffer et s'ajuster, en consultant son miroir. Jamais ses femmes n'avaient eu besoin de plus de patience pour faire et défaire plusieurs fois la même chose, jusqu'à ce qu'elle fût contente.
« Je n'ai pas déplu au prince de Perse en déshabillé ; je m'en suis bien aperçue , disait-elle en elle-même : il verra autre chose quand je serai dans mes atours. »
Elle s'orna la tête de diamans les plus gros et les plus brillans , avec un collier , des bracelets , et une ceinture de pierreries semblables , le tout d'un prix inestimable ; et l'habit qu'elle prit était d'une étoffe la plus riche de toutes les Indes, qu'on ne travaillait que pour les rois, les princes et les princesses , et d'une couleur qui achevait de la parer avec tous ses avantages. Après qu'elle eut encore consulté son miroir plusieurs fois, et qu'elle eut demandé à ses femmes. Tune après l'autre, s'il manquait quelque chose à son ajustement , elle envoya savoir si le prince de Perse était éveillé, et au cas qu'il le fut , et habillé , comme elle ne doutait pas qu'il ne demandât de venir
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se présenter devant elle , de lui marquer qu'elle allait venir elle-même, et qu'elle avait ses raisons pour en user de la sorte.
Le prince de Perse , qui avait gagné sur le jour ce qu'il avait perdu de la nuit, et qui s'était remis parfaitement de son voyage pénible , venait d'achever de s'habiller quand il reçut le bonjour de la princesse de Bengale par une de ses femmes.
Le prince , sans donner à la femme de la princesse le temps de lui faire part de ce qu'elle avait à lui dire, lui demanda si la princesse était en état qu'il pût lui rendre son devoir et ses respects. Mais quand la femme se fut acquittée auprès de lui de l'ordre qu'elle avait :
<t La princesse , dit-il , est la maîtresse , et je ne suis chez elle que pour exécuter ses commandemens. »>
La princesse de Bengale n'eut pas plus tôt appris que le prince de Perse l'attendait, qu'elle vint le trouver. Après les complimens réciproques de la part du prince , sur ce qu'il avait éveillé la princesse au plus fort de son sommeil , dont il lui demanda mille pardons , et de la part de la princesse,
qui lui demanda comment il avait passé la nuit , et en quel état il se trouvait , la princesse s'assit sur le sofa, et le prince fit la même chose , en se plaçant à quelque distance par respect.
Alors la princesse en prenant la parole : « Prince , dit-elle , j'eusse pu vous recevoir dans la chambre où vous m'avez trouvée couchée cette nuit ; mais comme le chef de mes eunuques a la liberté d'y entrer, et que jamais il ne pénètre ici sans ma permission , dans l'impatience où je suis d'apprendre de vous l'aventure surprenante qui me procure le bonheur de vous voir, j'ai mieux aimé venir vous en sommer ici , comme dans un lieu où ni vous ni moi ne serons pas interrompus.
Obligez-moi donc , je vous en conjure , de me donner la satisfaction que je vous demande, n
Pour satisfaire à la princesse de Bengale , le prince Firouz Schah commença son discours par la fête solennelle et annuelle du Nevroux , dans tout le royaume de Perse , avec le récit de tous les spectacles dignes de sa cui'iosité , qui avaient fait le divertis- YIII. Z^-
sèment de la cour de Perse , et presque généralement de la ville de Schiraz. Il vint ensuite au cheval encbanté , dont il fit la description. Le récit des merveilles que l'Indien monté dessus avait fait voir devant une assemblée si célèbre, convainquit la princesse qu'on ne pouvait rien imaginer au monde de plus surprenant en ce genre.
«« Princesse , continua le prince de Perse , vous jugez bien que le roi mon père, qui n'épargne aucune d( pense pour augmenter ses trésors des choses les plus rares et les plus curieuses dont il peut avoir connaissance , doit avoir été enflammé d'un grand désir d'y ajouter un cheval de cette nature. Il le lut en effet , et il n'hésita pas à demander à l'Indien ce qu'il l'estimait.
« La réponse de l'Indien fut des plus extravagantes. Il dit qu'il n'avait pas acheté le cheval , mais qu'il lavait acquis en échange d'une fille unique qu'il avait, et que, comme il ne pouvait s'engager à s'en priver que sous condition semblable , il ne pouvait le lui céder qu'en épousant , avec sou consentement , la princesse ma sœur.
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u La ioule des courlisans qui environnaient le trône du roi mon père , qui entendirent l'extravagance de cette proposition , s'en moquèrent hautement ; et en mon particulier j'en conçus une indignation si grande qu'il ne me fut pas possible de la dissimuler , d'autant plus que je m'aperçus que le roi mon père balançait sur ce qu'il devait répondre. En efïet , je crus voir le moment où il allait lui accorder ce qu'il demandait, si je ne lui eusse représenté vivement le tort qu'il allait faire à sa gloire. Ma remontrance néanmoins ne fut pas capable de lui faire abandonner entièrement le dessein de sacrifier la princesse ma sœur à un homme si méprisable. Il crut que je pourrais entrer dans son sentiment , si une fois je pouvais comprendre comme lui , à ce qu'il s'imaginait, combien ce cheval était estimable par sa singularité. Dans cette vue , il voulut que je l'examinasse , que je le montasse, et que j'en fisse l'es-sai moimême.
« Pour complaire au roi mon père , je montai le cheval ; et dès que je fus dessus , comme j'avais vu l'Indien mettre la main
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à une cheville et la tourner pour se faire enlever avec le cheval, sans prendre d'autre renseignement de lui , je fis la même chose , et dans l'instant je fus enlevé en l'air d'une vitesse beaucoup plus grande , que d'une flèche décochée par l'archer le plus robuste et le plus expérimenté.
« En peu de temps je fus si fort éloigné de la terre que je ne distinguais plus aucun objet , et il me semblait que j'approchais si fort de la voûte du ciel, que je craignais d'aller m'y briser la tête. Dans le mouvement rapide dont j'étais emporté, je fus long-temps comme hors de moi-même , et hors d'état de faire attention au danger présent auquel j'étais exposé en plusieurs manières. Je voulus tourner à contre-sens la cheville que j'avais tournée d'abord , mais je n'en expérimentai pas l'effet que je m'étais attendu. Le cheval continua de m'emporter vers le ciel , et ainsi de m'éloigner de la terre de plus en plus. Je m'aperçus enfin d'une autre cheville : je la tournai , et le cheval , au lieu de s'élever davantage , commença à décliner vers la terre, et comme je me trouvai bientôt
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dans les ténèbres de la nuit , et qu'il n'était pas possible de gouverner le cheval pour me faire poser dans un lieu où je ne courusse pas de danger, je tins la bride en un même état, et je me remis à la volonté de Dieu sur ce qui pourrait arriver de mon sort.
« Le cheval enfin se posa : je mis pied à terre ; et , en examinant le lieu , je me trouvai sur la terrasse de ce palais. Je trouvai la porte de l'escaher qui était entr'ouverte ; je descendis sans bruit, et une porte ou-; verte , avec un peu de lumière , se présenta devant moi. J'avançai la tête ; et comme j'eus vu des eunuques endormis , et une grande lumière au travers d'une portière, la nécessité pressante où j'étais , nonobstant le danger inévitable dont j'étais menacé si les eunuques se fussent éveillés , m'inspira la hardiesse , pour ne pas dire la témérité , d'avancer légèrement et d'ouvrir la portière.
« Il n'est pas besoin , princesse , ajouta le prince , de vous dire le reste ; vous le savez. Il ne me reste qu'à vous remercier de votre bonté et de votre générosité , et
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VOUS supplier de nie marquer par quel endioit je puis vous témoigner ma reconnaissance d'un si grand l)ienfait, tel que vous en soyez satisfaite. Comme, selon le droit des gens , je suis déjà votre esclave , et que je ne puis plus vous offrir nia personne , il ne me reste plus que mon cœur. Que dis-je, princesse I il n'est plus à moi ce cœur, vous me l'avez ravi par vos cliarmes , et d'une manière que , bien loin de vous le rede»mander, je vous l'abandonne. Ainsi, permettez-moi de vous déclarer que je ne vous connais pas moins pour maîtresse de mon cœur que de mes volontés. »
Ces dernières paroles du prince Firouz Scliali furent prononcées d'un ton et d'un air qui ne laissèrent pas douter la princesse de Bengale un seul moment de l'eftet qu'elle avait attendu de ses attraits. Elle ne fut pas scandalisée de la dcclaratlon du prince de Perse , comme trop précipitée. Le rouge qui lui en monta au visage ne servit qu'à la rendre plus belle et plus aimable aux yeux du prince.
Quand le prince Firouz Schah eut achevé de parler :
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«< Prince , reprit la princesse de Bengale , si vous m'avez fait un plaisir des plus sensibles en me racontant les choses surprenantes et merveilleuses que je viens d'entendre , d'un autre côté , je n'ai pu vous regarder sans frayeur dans la plus haute région de l'air; et, quoique j'eusse le bien de vous voir devant moi sain et sauf, je n'ai cessé néanmoins de craindre que , dans le moment où vous m'avez appris que le cheval de l'Indien était venu se poser si heureusement sur la terrasse de mon palais , la même chose pouvait arriver en mille autres endroits ; mais je suis ravie de ce que le hasard m'a donné la préférence et l'occasion de vous faire connaître que le même hasard pouvait vous adresser ailleurs, mais non pas où vous puissiez être reçu plus agréablement et avec plus de plaisir.
«t Ainsi, prince , je me tiendrais offensée très-sensiblement, si je voulais croire que la pensée que vous m'avez témoignée d'être mon esclave , fût sérieuse , et que je ne l'attribuasse pas à votre honnêteté plutôt qu'à un sentiment sincère ; et la réception que
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je VOUS fis hier doit vous faire connaître suffisamment que vous n'êtes pas moins libre qu'au milieu de la cour de Perse.
« Quant à votre cœur, ajouta la princesse de Bengale d'un ton qui ne marquait rien moins qu'un refus , comme je suis bien persuadée que vous n'avez pas attendu jusqu'à présent à en disposer, et que vous ne devez avoir fait choix que d'une princesse qui le mérite , je serais fort fâchée de vous doimer lieu de lui faire une infidéhté. »
Le prince Firouz Schali voulut protester à la princesse de Bengale qu'il était venu de Perse , maître de son cœur ; mais , dans le moment qu'il allait prendre la parole , ime des femmes de la princesse , qui en avait l'ordre , vint avertir que le dîné était servi.
Cette interruption délivra le prince et la princesse d'une explication qui les eût embarrassés également, et dont ils n'avaient pas besoin. La princesse de Bengale demeura pleinement convaincue de la sincérité du prince de Perse ; et , quant au prince , quoique la princesse ne se fût pas
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expliquée, il jugea néanmoins par ses paroles , et à la manière favorable dont il avait été écouté , qu'il avait lieu d'être content de son bonheur.
Comme la femme de la princesse tenait la portière ouverte , la princesse de Bengale , en se levant , dit au prince de Perse , qui fit la même chose , qu'elle n'avait pas coutume de dîner de si bonne heure ; mais que , comme elle ne doutait pas cp'on ne lui eût fait faire un méchant soupe , elle avait donné ordre qu'on servît le dîné plus tôt qu'à l'ordinaire ; et , en disant ces paroles , elle le conduisit dans un salon magnifique où la table était préparée et chargée d'une grande al^ondance d'excelleus mets. Ils se mirent à table ; et , dès qu'ils eurent pris place , des femmes esclaves de la princesse , en grand nombre , belles et richement habillées, commencèrent un concert agréable d'instrumens et de voix , qui dura pendéint tout le repas.
Comme le concert était des plus doux , et ménagé de manière qu'il n'empêchait pas le prince et la princesse de s'entretenir, ils passèrent une grande partie du repas ,
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la princesse à servir le prince et à l'inviter de manger, et le prince , de son côté , à servir la princesse de ce qui lui paraissait le meilleur, afin de la prévejiir avec des manières et des paroles qui lui attiraient de nouvelles lionnètetés et de nouveaux complimens de la part de la princesse ; et , dans ce commerce réciproque de civilités et d'attentions , l'iiniour fit plus de progrès de part et d'autre , que dans un téte-à-téte qui eût été prémédité.
Le prince et la princesse se levèrent entin de table. La princesse mena le prince de Perse dans un cabinet grand et magnifique par sa structure , et par l'or et l'azur qui l'embellissaient avec symétrie , et richement meublé. Ils s'assirent sur le sofa , qui avait une vue très-agréable sur le jardin du palais, qui fut admiré par le prince Firouz Schah , par la variété des fleurs , des arbustes et des arbres, tous diftérens de ceux de Perse , auxquels ils ne cédaient pas en beauté. En prenant occasion de lier la conversation avec la princesse par cet endroit.
« Princesse , dit le prince , j'avais cru qu'il n'y avciit au monde que la Perse où il
y eût des palais superbes , et des jardins admirables , dignes de la majesté des rois; mais je vois que , partout où il y a de grands rois , les rois savent se faire bâtir des demeures convenables à leur grandeur et à leur puissance ; et , s'il y a de la différence dans la manière de bâtir et dans les accessoires , elles se ressemblent dans la grandeur et dans la magnificence. »
« Prince, reprit la princesse de Bengale, comme je n'ai aucune idée des palais de Perse, je ne puis porter mon jugement sur la comparaison que vous en faites avec le mien , pour vous en dire mon sentiment ; mais , quelque sincère que vous puissiez être, j'ai de la peine à me persuader qu'elle soit juste ; vous voudrez bien que je croie que la complaisance y a beaucoup de part. Je ne veux pourtant pas mépriser mon palais devant vous : vous avez de trop bons yeux, et vous êtes d'un trop bon goût pour n'en pas juger sainemt^nt, mais je vous assure que je le trouve très-médiocre, quand je le mets en parallèle avec celui du roi mon père , qui le surpasse infiniment «n grandeur , en beauté et en ri-
chesses. Vous m'eu direz vous-mèine ce que vous en penserez quand vous l'aurez vu. Puisque le hasard vous a amené jusqu'à la capitale de ce royaume , je ne doute pas que vous ne vouliez bien le voir, et y saluer le roi mon père , afin qu'il vous rende les honneurs dus à un prince de votre rang et de votre mérite. »
En faisant naître au prince de Perse la curiosité de voir le palais de Bengale et d'y saluer le roi son père , la princesse se flattait que , si elle pouvait y réussir, son père , envoyant un prince si bien fait, si sage et si accompU en toutes sortes de belles qualités, pourrait peut-être se résoudre à lui proposer une alliance en offrant de la lui donner pour épouse ; et par là , comme elle était bien persuadée qu'elle n'était pas indifférente au prince , et que le prince ne refuserait pas d'entrer dans cette alliance, elle espérait de parvenir à l'accomplissement de ses souhaits , en gardant la bienséance convenable à une princesse qui voulait paraître être soumise aux volontés du roi son père. jMais le prince de Perse ne lui répondit pas sur cet article con-
forméinent à ce qu'elle en avait pensé.
M Princesse , reprit le prince , je ne doute nullement, d'après votre témoignage, que le palais du roi de Bengale ne mérite la préférence que vous lui donnez sur le votre. Quant à la proposition que vous me faites de rendre mes respects au roi votre père , je me ferais non-seulement un plaisir, mais même un grand honneur de m'en acc[uitter. 3Iais, princesse, ajouta -t-il, je vous en fais juge vous-même : me conseilleriez-vous de me présenter devant la majesté d'un si grand monarque comme un aventurier, sans suite et sans un train convenable à mon rang? »
« Prince , repartit la princesse , que cela ne vous fasse pas de peine ; vous n'avez qu'à vouloir : l'argent ne vous manquera pas pour vous faire tel train qu'il vous plaira ; je vous en fournirai. Nous avons ici des négocians de votre nation en grand nombre ; vous pouvez en choisir autant que vous le jugerez à propos pour vous faire une maison qui vous fera honneur. »
Le prince Firouz Schah pénétra l'intention de la princesse de Bengale j et la mar-
que sensible qu'elle lui donnait de son amour par cet endroit , augmenta la passion qu'il avait conçue pour elle ; mais , quelque forte qu'elle fût, elle ne lui fit pas oublier son devoir. Il lui répliqua sans bésiter :
« Princesse, dit-il, j'accepterais de bon cœur l'offre obligeante que vous me faites , dont je ne puis assez vous marquer ma reconnaissance, si l'inquiétude où le roi mon père doit être de mon éloignement ne m'en empêchait absolument. Je serais indigne des bontés et de la tendresse qu'il a toujours eues pour moi , si je ne retournais au plus tôt, et ne me rendais auprès de lui pour les faire cesser. Je le connais; et, pendant que j'ai le bonheur de jouir Je l'entretien d'une princesse si aimable, je suis persuadé qu'il est plongé dans des douleurs mortelles , et qu'il a perdu Tempérance de me revoir. J'espère qiu- voiis me ferez la justice de comprendre que je ne puis sans ingratitude, et même sans crime, me dispenser d'aller lui rendre la vie , dont un retour différé trop long-temps pourrait lui causer la perte.
« Après cela, princesse , continua ié
prince de Perse, si vous me jugiez digne d'aspirer au bonheur de devenir votre époux , comme le roi mon père m'a toujours témoigné qu'il ne voulait pas me contraindre dans le choix d'une épouse , je n'aurais pas de peine à obtenir de lui de revenir, non pas en inconnu , mais en prince , demander de sa part au roi de Bengale de contracter alliance avec lui par notre mariage. Je suis persuadé qu'il s'y portera lui-même dès que je l'aurai informé de la générosité avec laquelle vous m'avez accueilli dans ma disgrâce. »
D'après la manière dont le prince de Perse venait de s'expliquer, la princesse de Bengale était trop raisonnable pour insister, afin de lui persuader de se faire voir au roi de Bengale , et d'exiger de lui de rien faire contre son honnem* , mais elle fut alarmée du prompt départ qu'il méditait , à ce qu'il lui parut : et elle craignit , s'il prenait congé d'elle sitôt , que , bien loin de lui tenir la promesse (^uil lui faisait, il ne l'oubliât dès qu'il aurait cessé de la voir. Pour l'en détourner, elle lui dit :
^'. Prince , en vous faùsant la proposition