MILLE ET V^E NL'ITS
de contribuer à vous mettre en état de voir le roi mon père , mon intention n'a pas été de m'opposer à une excuse aussi légitime que celle que vous m'apportez , et que je n'avais pas prévue. Je me rendrais complice moi-même de la faute que vous commettriez , si j'en avais la pensée ; mais je ne puis approuver que vous songiez à partir aussi promptement que vous semblez vous le proposer. Accordez au moins à mes prières la grâce que je vous demande , de vous donner le temps de vous reconnaître ; et puisque mon bonheur a voulu que vous soyez arrivé dans le royaume de Bengale plutôt qu'au milieu d'un désert, ou que sur le sommet d'une montagne si escarpée , qu'il vous eût été impossible d'en descendre , je vous engage à y faire un séjour suffisant pour en porter des nouvelles un peu détaillées à la cour de Perse. »
Ce discours de la princesse de Bengale avait pour but que le prince Firouz , en faisant avec elle un séjour de quelque durée devînt insensiblement plus passionné pour ses charmes , dans l'espérance que , par ce moyen, l'ardent désir qu'elle apercevait eu
lui de retourner en Perse se ralentirait , et qu'alors il pourrait se déterminer à paraître en public , et à se faire voir au roi de Bengale. Le prince de Perse ne put honnêtement lui refuser la grâce qu'elle lui demandait , après la réception et l'accueil favorable qu'il en avait reçu. Il eut la complaisance d'y condescendre ; et la princesse ne songea plus qu'à lui rendre son séjour agréable par tous les divertissemens qu'elle put imaginer.
Pendant plusieurs jours , ce ne furent que fêtes , que bals , que concerts , que festins ou collations magnifiques , que promenades dans le jardin , et que chasses dans le parc du palais , où il y avait toutes sortes de bêtes fauves , des cerfs , des biches , des daims , des chevreuils , et d'autres semblables , particuUères au royaume de Bengale, dont la chasse , non dangereuse , pouvait convenir à la princesse.
A la fin de ces chasses, le prince et la princesse se rejoignaient dans quelque bel endroit du parc , où on leur étendait un grand tapis avec des coussins , afin qu'ils fussent assis plus commodément. Là , en
reprenant leurs esprits , et en se remettant de l'exercice violent qu'ils venaient de se donner, ils s'entretenaient sur divers sujets. Sur toutes choses , la princesse de Bengale prenait un grand soin de faire tomber la conversation sur la grandeur, la puissance, les richesses et le gouvernement de la Perse, afin que du discours du prince Firouz Scliah elle pût à son tour prendre occasion de lui parler du royaume de Bengale et de ses avantages , et par là gagner sur son esprit de le résoudre à s'y arrêter : mais il arriva le contraire de ce qu'elle s'était proposé.
En effet, le prince de Perse, sans rien exagérer, lui fit un détail si avantageux de la grandeur du royaume de Perse , de la magnificence et de l'opulence qui y régnaient, de ses forces niilitaires, de son commerce par terre et par mer jusqu'aux pays les plus éloignés , dont quelques - uns lui étaient inconnus, et de la multitude de ses grandes villes , presque aussi peuplées que celle qu'il avait choisie pour sa résidence , où il avait même des palais tout meuljlés, prêts à le recevoir, selon les dif-
férentes saisons , de manière qu'il était à son choix de jouir d'un printemps perpétuel, qu'avant qu'il eût achevé , la princesse regarda le royaume de Bengale comme de beaucoup inférieur à celui de Perse par plusieurs endroits. Il arriva même que, quand il eut fini son discours , et qu'il l'eut priée de l'entretenir à son tour des avantages du royaume de Bengale, elle ne put s'y résoudre qu'après plusieurs instances de la part du prince.
La princesse de Bengale donna donc cette satisfaction au prince Firouz Schah ; mais en diminuant plusieurs avantages par où il était constant que le royaume de Bengale surpassait le royaume de Perse. Elle lui fit si bien connaître la disposition où elle était de l'y accompagner , qu'il jugea qu'elle pourrait y consentir à la première proposition qu'il lui en ferait ; mais il crut qu'il ne serait à propos de la lui faire que quand il aurait eu la complaisance de demeurer avec elle assez de temps pour la mettre dans son tort , au cas qu'elle voulut le retenir un peu plus long-temps , et l'empêcliev de satisfaire au devoir indispen-
sable de se rendre auprès du roi son père.
Pendant deux mois entiers, le prince Firouz Scliali s'abandonna entièrement aux volontés de la princesse de Bengale, en se présentant à tous les divertissemens qu'elle put imaginer, et qu'elle voulut bien lui donner, comme si jamais il n'eût dil faire autre chose que de passer la vie avec elle de la sorte. Mais , dès que ce terme fut écoulé , il lui déclara sérieusement qu'il n'y avait que trop long -temps qu'il manquait à son devoir, et il la pria de lui accorder enfin la liberté de s'en acquitter, en lui répétant la promesse qu'il lui avait déjà faite de revenir incessamment , et dans un équipage digne d'elle et digne de lui , la demander en mariage dans les formes au roi de Bengale.
« Princesse , ajouta le prince , mes paroles peut-être vous seront suspectes; et peut-être aussi, sur la permission que je vous demande , vous m'avez déjà mis au rang de ces faux amans qui mettent l'objet de leur amour en oubli dès qu'ils en sont éloignés ; mais pour marque de la passion non feinte et dissimulée avec laquelle je
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suis persuadé que la vie ne me peut être agréable qu'avec une princesse aussi aimable que vous l'êtes , et qui m'aime , comme je ne veux pas en douter, j'oserais vous demander la grâce de vous emmener avec moi , si je ne craignais que vous ne prissiez ma demande pour une offense. »
Comme le prince Firouz Schah se fut aperçu que la princesse avait rougi à ces dernières paroles , et que , sans aucune marque de colère , elle hésitait sur le parti qu'elle devait prendre :
« Princesse, continua- 1- il, pour ce qui est du consentement du roi mon père , et de l'accueil avec lequel il vous recevra dans son alliance , je puis vous en assurer. Quant à ce qui regarde le roi de Bengale , après les marques de tendresse , d'amitié et de considération qu'il a toujours eues et qu'il conserve encore pour vous , il faudrait qu'il fut tout autre que vous ne me l'avez dépeint , c'est-à-dire ennemi de votre repos et de votre bonheur, s'il ne recevait avec bienveillance l'ambassade que le roi mon père lui enverrait pour obtenir de lui l'approbation de notre mariage. »
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La princesse de Bengale ne répondit rien à ce discours du prince de Perse; mais son silence et ses yeux baissés lui firent connaître mieux qu'aucune autre déclaration, qu'elle n'avait pas de répugnance à l'accompagner en Perse, et qu'elle y consentait. La seule difficulté qu'elle parut y trouver, fut que le prince de Perse ne fût pas assez expérimenté pour gouverner le cheval , et qu'elle craignait de se trouver avec lui dans le même embarras que quand il en avait fait l'essai. ]Mais le prince Firouz Scliali la délivra si bien de cette crainte , en lui persuadant qu'elle pouvait s'en fier à lui , et qu'après ce qui lui était arrivé , il pouvait défier l'Indien même de le gouverner avec plus d'adresse que lui , qu'elle ne songea plus qu'à prendre avec lui îles mesures pour partir secrètement, que telle personne de son palais ne pût avoir le inoindre soupçon de leur dessein.
Elle réussit ; et dès le lendemain matin , un peu avant la pointe du jour, que tout son palais était encore enseveli dans un profond sommeil , comme elle se fut rendue SOI' la terrasse avec le prince, le prince
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touina le rheval du côté de la Perse , dans un endroit où la princesse pouvait ellemême s'asseoir en croupe aisément. Il monta le premier; et, quand la princesse se fut assise derrière lui à sa commodité, qu'elle l'eut embrassé de la main, pour une plus grande sûreté, et qu'elle lui eut marqué qu'il pouvait partir, il tourna la même cheville qu'il avait tournée dans la capitale de Perse , et le cheval les enleva en l'air.
Le cheval fit sa diligence ordinaire ; et le prince Firouz Schah le gouverna de manière , c|u'environ en deux heures et demie il découvrit la capitale de la Perse. Il n'alla pas descendre dans la grande place d'où il était parti , ni dans le palais du sultan , mais dans un palais de plaisance , peu éloigné de la ville. Il mena la princesse dans le plus bel appartement , où il lui dit que , pour lui faire rendre les honneurs qui lui étaient dus, il allait avertir le sultan son père de leur arrivée , et qu'elle le reverrait incessanmient; que cependant il donnait ordre au concierge du palais , qui était présent, de ne laisser manquer de
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rien de toutes les choses dont elle pounait avoir besoin.
Après avoir laissé la princesse dans l'appartement, le prince Firouz Schah commanda au concierge de lui faire seller un cheval. Le cheval lui fut amené, il le monta ; et après avoir envoyé le concierge auprès de la princesse, avec ordre, sur toutes choses, de la faire déjeûner avec ce qui pouvait lui être servi le plus promptement , repartit ; et, dans le chemin et dans les rues de la ville par où il passa pour se rendre au palais, il fut reçu aux acclamations du peuple, qui changea sa tristesse en joie, après avoir désespéré de le revoir jamais depuis qu'il avait disparu. Le sultan son père donnait audience quand il se présenta devant lui au miheu de son conseil, qui était tout en habit de deuil, comme le sultan , depuis le jour que le cheval l'avait emporté. Il le reçut en l'embrassant avec des larmes de joie et de tendresse ; il lui demanda avec empressement ce que le cheval de l'Indien était devenu.
Cette demande donna lieu au prince de prendre l'occasion de raconter au sultan
son père l'einbarras et le danger où il s'était trouvé après que le cheval l'eut enlevé dans l'air ; de quelle manière il s'en était tiré, et comment il était arrivé ensuite au palais de la princesse de Bengale ; la bonne réception cpi'elle lui avait faite ; le motif cfui l'avait obligé de faire avec elle un plus long séjour qu'il ne devait , et la complaisance qu'elle avait eue de ne le pas désobliger, juscju'à obtenir d'elle enfin de venir en Perse avec lui , après lui avoir promis de l'épouser.
« Et, sire, ajouta le prince en achevant, après lui avoir promis en même temps que vous ne me refuseriez pas votre consentement , je viens de l'amener avec moi sur le cheval de l'Indien. Elle attend dans un des palais de plaisance de votre majesté, cil je l'ai laissée , que j'aille lui annoncer que je ne lui en ai pas fait la promesse en vain. »
A ces paroles , le prince se prosterna devant le sultan son père pour le fléchir; mais le sultan l'en empêcha, le retint, et en l'embrassant une seconde fois :
« Mon fils, dit- il; non -seulement, je vnr. -S"
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consens à votre mariage avec la princesse de Bengale, je veux même aller au devant d'elle en personne , la remercier de l'obligation que je lui ai en mon particulier, l'amener dans mon palais , et célébrer ses noces dès aujourd'bui. »»
Ainsi le sultan , après avoir donné les ordres pour l'entrée qu'il voulait faire à la princesse de Bengale, ordonna que l'on quittât l'habit de deuil , et que les réjouissances commençassent par le concert des timbales , des trompettes et des tambours , avec les autres instrumens guerriers ; il commanda qu'on allât faire sortir l'Indien de prison et qu'on le lui amenât.
L'Indien lui fut amené ; et quand on le lui eut présenté :
«t Je m'étais assuré de ta personne, lui dit le sultan , afin que ta vie , qui cependant n'eût pas été une victime suffisante ni à ma colère ni à ma douleur, me répondît de celle du prince mon tils. Rends grâces à Dieu de ce que je l'ai retrouvé. Va ; reprends ton cheval , et ne parais plus devant moi. »
Quand l'Indien fut hors de la présence
du sultan de Perse , comme il avait appris de ceux qui étaient venus le délivrer de prison que le prince Firouz Schali était de retour avec la princesse qu'il avait amenée avec lui sur le cheval enchanté, le lieu où il avait mis pied ù terre, et où il l'avait laissée , et c{ue le sultan se disposait à aller la prendre et l'amener à son palais , il n'hésita pas à le devancer , lui et le prince de Perse ; et sans perdre de temps il se rendit en diligence au palais de plaisance ; et , en s'adressant au concierge , il dit qu'il venait de la part du sultan et du prince de Perse pour prendre la princesse de Bengale en croupe sur le cheval , et la mener en l'air au sultan qui l'attendait , disait-il , dans la place de son palais pour la recevoir , et donner ce spectacle à la cour et à la ville de Schiraz.
L'Indien était connu du concierge, qui savait que le sultan l'avait fait arrêter ; et le concierge lit d'autant moins de difficulté d'ajouter foi à sa parole , qu'il le voyait en liberté. Il se présenta à la princesse de Bengale , et la princesse n'eut pas plus tôt appris qu'il venait particuUèrenieut de la part
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du prince de Perse, qu'elle consentit à ce que le prince souhaitait, comme elle se le persuadait.
L'Indien, ravi en lui-même de la facilité qu'il trouvait à faire réussir sa méchanceté , monta le cheval , prit la princesse en croujK; avec l'aide du concierge : il tourna la cheville , et aussitôt le cheval les enleva , lui et la princesse , au plus haut de l'air.
Dans le même moment le sultan de Perse, suivi de sa cour, sortait de son palais pour se rendre au palais de plaisance , et le prince de Perse venait de prendre le devant pour préparer la princesse de Bengale à le recevoir , comme l'Indien affectait de passer au-dessus de la ville avec sa proie , pour braver le sultan et le prince , et pour se venger du traitement injuste qui lui avait été fait comme il le prétendait.
Quand le sultan de Perse eut aperçu le ravisseur , cp'il ne méconnut pas , il s'arrêta avec un étonnement d'autant plus sensible et plus affligeant, qu'il n'était pas possible de le faire repentir de l'affront insigne qu'il lui faisait avec un si grand
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éclat. 11 le charj^ea de mille imprécations avec ses courtisans, et avec tous ceux qui fuient témoins d'une insolence si signalée et de cette méchanceté sans égale.
L'Indien , peu louché de ces malédictions , dont le bruit arriva jusqu'à lui , continua sa route pendant c[ue le sultan de Peiie rentra dans le palais , extrêmement mortifié de recevoir une injure aussi atroce , et de se voir dans l'impuissance d'en punir l'auteur.
Mais quelle lut la douleur du prince Firouz Schah , quand il vit qu'à ses propres yeux, sans pouvoir y apporter empêchement, l'Indien lui enlevait la princesse de Bengale, cju'il ahnait si passionnément, qu'il ne pouvait plus vivre sans elle. A cet objet auquel il ne s'était pas attendu, il demeura comme immobile ; et avant qu'il eut délibéré s'il se déchaînerait en injures contre l'Indien , ou s'il plaindrait le sort déplorable de la princesse , et s'il lui demanderait pardon du peu de précaution cp'il avait pris pour se la conserver, elle qui s'était livrée à lui d'une manière qui marquait si bien combien il eu était aime, le cheval
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qui emportait l'un et l'autre avec une rapidité incroyable , les avait dérobés à sa vue. Quel parti prendre? Retournera-t-il au palais du sultan son père , se renfermer dans son appartement , pour se plonger dans l'affliction , sans se donner aucun mouvement à la poursuite du ravisseur, pour délivrer sa princesse de ses mains , et le punir comme il le méritait? Sa générosité, son amour, son courage, ne le permettent pas. Il continue son chemin jusqu'au palais de plaisance.
A son arrivée , le concierge , qui s'était aperçu de sa crédulité , et qu'il s'était laissé tromper par l'Indien , se présente devant le prince les larmes aux yeux, se jette à ses pieds, s'accuse lui-même du crime qu'il croit avoir commis, et se condamne à la mort qu'il attend de sa main.
«< Lève-toi , lui dit le prince ; ce n'est pas à toi que j'impute l'enlèvement de ma princesse ; je ne l'impute qu'à moi-même et qu'à ma simplicité. Sans perdre de temps , va moi chercher un habillement de derviche , et prends garde de dire que c'est pour moi. »
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Peu loin du palais de plaisance il y avait un couvent de derviches , dont le scheik ou supérieur était anù du concierge. Le concierge alla le trouver ; et en lui faisant une fausse confidence de la disgrâce d'un otlicier de considération de la cour, auquel il avait de grandes obligations , et qu'il était bien afse de favoriser pour lui donner lieu de se soustraire à la colère du sultan , il n'eut pas de peine à obtenir ce qu'il demandait : il apporta l'habillenient coiiiplet de derviche au prince Firouz Schah. Le prince s'en revêtit, après s'être dépouillé du sien. Déguisé de la sorte, et, pour la dépent^e et pour le besoin du voyage qu'il allait entreprendre , muni d'une boite de perles et de diamans qu'il avait apportée pour en faire présent à la princesse de Bengale , il sortit du palais de plaisance à l'entrée de la nuit , et incertain de la route qu'il devait prendre; mais, résolu à ne pas revenir qu'il n'eût le trouvé sa princesse, et qu'il ne la ramenât , il se mit en cliemin.
Revenons à l'Indien. Il gouverna le cheval enchanté de manière que le même
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jour il arriva de bonne lieure dans un bois près de la capitale du royaume de Cachemire *. Comme il avait besoin de manger , et qu'il ju(j;ea que la princesse de Bengale pouvait être dans le même besoin , il mit pied à terre dans ce l)ois , en un endroit où il laissa la princesse sur un gazon , près d'un ruisseau d'une eau très -fraîche et trèsclaire.
Pendant l'absence de l'Indien , la princesse de Bengale , qui se voyait sous la puissance d'un indigne ravisseur, dont elle redoutait la violence , avait songé à se dérober et à chercher un lieu d'asile ; mais comme elle avait mangé fort légèrement le matin à son arrivée au palais de plaisance , elle se trouva dans une faiblesse si grande , qu'elle eût voulu exécuter son dessein, qu'elle fut contrainte de l'abandonner, et de demeurer sans autre ressource que dans son courage , avec une ferme résolution de souft'rir plutôt
* Province d'Asie d'environ trente lieues de long sur douze de large. Elle est soumise au khan des A;;liwans qui habitent le Candahar. On y fabrique les beaux châles si connus en Asie et en Europe sous le non» de cachemires.
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la mort que de manquer de fidélité au prince de Perse. Ainsi elle n'attendit pas que l'Indien l'invitât une seconde fois à manger ; elle mangea , et elle reprit assez de force pour répondre courageusement aux discours insolens qu'il commença de lui tenir à la fin du repas. Après plusieurs menaces , comme elle vit que l'Indien se préparait à lui faire violence , elle se leva pour lui résister, en poussant de grands cris. Ces cris attirèrent en un moment une troupe de cavaliers qui les environnèrent , elle et l'Indien.
C'était le sultan du royaume de Cachemire, lequel, en revenant de la chasse avec sa suite , passait par cet endroit-là , heureusement pom- la princesse de Bengale , et qui était accouru au bruit qu'il avait entendu. Il s'adressa à l'Indien, et il lui demanda qui il était , et ce qu'il prétendait de la dame qu'il voyait. L'Indien répondit avec impudence que c'était sa femme, et qu'il n'appartenait à personne d'entrer en connaissance du démêlé qu'il avait avec elle.
La princesse , qui ne connaissait ni la qua^
lité ni la dignité de celui qui se présentait si à propos pour la délivrer , démentit l'Indien.
u Seigneur , qui que vous soyez , repritelle , que le ciel envoie à mon secours , ayez compassion d'une princesse, et n'ajoutez pas foi à un imposteur. Dieu me garde d'être femme d'un Indien aussi vil et aussi méprisable î C'est un magicien abominable , qui m'a enlevée aujourd'hui au prince de Perse , auquel j'étais destinée pour épouse , et qui m'a amenée ici sur le cheval enchanté que vous voyez. »
La princesse de Bengale n'eut pas besoin d'un plus long discours pour persuader au sultan de Cachemire qu'elle disait la vérité. Sa beauté , son air de princesse et ses larmes parlaient pour elle : elle voulut poursui^Te ; mais , au lieu de l'écouter , le sultan de Cachemire , justement indigné de l'insolence de l'Indien , le fit environner sur-le-champ, et commanda qu'on lui coupât la tête. Cet ordre fut exécuté avec d'autant plus de facilité , que l'Indien , qui avait commis ce rapt à la sortie de sa prison, n'avait aucune arme pour se défendre.
La princesse de Bengale , délivrée de la persécution de l'Indien , tomba dans une autre qui ne lui fut pas moins douloureuse. Le sultan , après lui avoir fait donner un cheval , l'emmena à son palais , où il la logea dans l'appartement le plus magnifique après le sien , et il lui donna un grand nombre de femmes esclaves pour être auprès d'elle , et pour la servir , avec des eunuques pour sa garde. Il la mena lui-même jusque dans cet appartement , où , sans lui donner le temps de le remercier de la grande obligation qu'elle lui avait . de la manière qu'elle l'avait médité :
« Princesse , lui dit-il , je ne doute pas que vous n'ayez besoin de repos; je vous laisse en liberté de le prendre. Demain vous serez plus en état de m'entretenir des circonstances de Tétrange aventure qui vous est arrivée. » En achevant ces paroles, il se retira.
La princesse de Bengale était dans une joie inexprimable de se voir en si peu de temps déhvrée de la persécution d'un homme qu'elle ne pouvait regarder qu'avec horreur ; et elle se flatta que le sidtau
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de Cachemire voudrait bien mettre le comble à sa générosité , en la renvoyant au prince de Perse , quand elle lui aurait appris de quelle manière elle était à lui, et qu'elle l'aurait supplié de lui faire cette grâce : mais elle était bien éloignée de voir l'accomplissement de l'espérance qu'elle avait conçue.
En effet , le roi de Cachemire avait résolu de l'épouser le lendemain , et il en avait fait annoncer les réjouissances dès la pointe du jour par le son des timbales , des tambours, des trompettes, et d'autres instrumens propres à inspirer la joie , qui retentissaient non-seulement dans le palais, mais même par toute la ville. La princesse de Bengale fut éveillée par le bruit de ces concerts tumultueux , et elle en attribua la cause à tout autre motif que celui pour lequel il se faisait entendie. Mais quand le sultan de Cachemire , qui avait donné ordre qu'on l'avertît lorsqu'elle serait en état de recevoir visite, fut venu la lui rendre , et qu'après s'être informé de sa santé, û lui eut fait connaître que les fanfares qu'elle entendait étaient pour rendre
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leurs noces plus solennelles , et l'eut priée en même temps d*y prendre part , elle en fut dans une consternation si grande , qu'elle tomba évanouie.
Les femmes de la princesse , qui étaient présentes, accoururent à son secours, et le sultan lui-même s'employa pour la faire revenir ; mais elle demeura long - temps dans cet état avant qu'elle reprit ses esprits. Elle les reprit enfin, et alors, plutôt que de manquer à la foi qu'elle avait promise au prince Firouz Scliali , en consentant aux noces que le sultan de Cachemire avait résolues sans la consulter , elle prit le parti de feindre que l'esprit venait de lui tourner dans l'évanouissement. Dès -lors elle commença à dire des extravagances en présence du sultan ; elle se leva même pour se jeter sur lui , de manière que le sultan fut fort surpris et foit affligé de ce contretemps fâcheux. Comme il vit qu'elle ne revenait pas en son bon sens , il la laissa avec ses femmes , auxquelles il recommanda de ne la pas abandonner, et de prendre un grand soin de sa personne. Pendant la journée il prit celui d'envoyer souvent s'in- Yiii. •9-
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former de l'état où elle se trouvait , et chaque fois on lui rapporta, ou qu'elle était dans le même état, ou que le mal augmentait plutôt que de diminuer. Le mal parut même plus violent sur lé soir que pendant le jour ; et de la sorte le sultan de Cachemire ne fut pas , cette nuit là , aussi heureux qu'il se l'était promis.
La princesse de Bengale ne continua pas seulement le lendemain ses discours extravagans, et d'autres marques d'une grande aliénation d'esprit ; ce fut la même chose les jours suivans , jusqu'à ce que le sultan de Cachemire fut contraint d'assembler les médecins de sa cour, de leur parler de cette maladie, et de leur demander s^ils ne savaient pas de remèdes pour la guérir.
Les médecins , après mie consultation entre eux, répondirent d'un commun accord qu'il y avait plusieurs sortes et plusieurs degrés de cette maladie , dont les unes, selon leur nature, pouvaient se guérir , et les autres étaient incurables , et qu'ils ne pouvaient juger de 4:{uelle natuie était celle de la princesse de Bengale
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qu'ils ne la vissent. I.e sultan ordonna aux eunuques de les introduire dans la chambre de la princesse , l'un après l'autre , chacun selon son rang.
La princesse , qui avait prévu ce qui arrivait, et qui craignait que, si elle laissait approcher des médecins de sa personne , et qu'ils vinssent à lui tâter le pouls , le moins expérimenté ne vînt à connaître qu'elle était en bonne santé , et que sa maladie n'était qu'une feinte ; à mesure qu'il en paraissait , elle entrait dans des transports d'aversion si grands , prête à les dévisager s'ils approchaient , que pas un n'eut la hardiesse de s'y exposer.
Quelques-uns de ceux qui se prétendaient plus habiles que les autres, et qui se vantaient de juger des maladies à la seule >iie des malades, lui ordonnèrent de certaines potions qu'elle faisait d'autant moins de difficulté de prendre qu'elle était sûre qu'il était en son pouvoir d'être malade autant qu'il lui plairait et qu'elle le jugerait à propos , et ({ue ces potions ne pouvaient pas lui faire de mal.
Quand le sultan de Cachemire vit que
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les médecins de sa cour n'avaient rien opéré pour la guérison de la princesse , il appela ceux de sa capitale , dont la science , l'habileté et l'expérience , n'eurent pas un meilleur succès. Ensuite il fit appeler les médecins des autres villes de son royaume, ceux particulièrement les plus renommés dans la pratique de leur profession. La princesse ne leur fit pas un meilleur accueil qu'aux premiers , et tout ce qu'ils ordonnèrent ne fit aucun effet. Il dépêcha enfin dans les Etats, dans les royaumes et dans les cours des princes voisins , des exprès avec des consultations en forme pour être distribuées aux médecins les plus fameux , avec promesse de bien payer le voyage de ceux qui viendraient se rendre à la capitale de Cachemire , et d'une récompense magnifique à celui qui guérirait la malade.
Plusieurs de ces médecins entreprirent le voyage ; mais pas un ne put se vanter d'avoir été plus heureux que ceux de sa cour et de son royaume ; pas un ne put lui remettre Fesprit dans son assiette : chose qui ne dépendait ni d'eux ni de leur
art , mais de la volonté de la princesse ellemême.
Dans cet intervalle , le piince Firouz Schali , déguisé sous l'habit de derviche , avait parcouru plusieurs provinces et les principales villes de ses provinces avec d'autant plus de peine d'esprit , sans mettre les fatigues du chemin en compte , qu'il ignorait s'il ne tenait pas un chemin opposé à celui qu'il eût dû prendre pour avoir des nouvelles de ce qu'il cherchait.
Attentif aux nouvelles qu'on débitait dans chaque lieu par où il passait , il arriva enfin dans une grande ville des Indes , où l'on s'entretenait fort d'une princesse de Bengale à qui l'esprit avait tourné le même jour que le sultan de Cachemire avait destiné pour la célébration de ses noces avec elle. Au nom de la princesse de Bengale , et supposant que c'était celle cjui faisait le sujet de son voyage , avec d'autant plus de vraisemblance , qu'il n'avait pas appris qu'il y eut à la cour de Bengale une autre princesse que la sienne ; et , sur la foi du bruit commun qui s'en était répandu , il prit la route du royaume et de la capitale
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de Cachemire. A son arrivée dans cette capitale , il se lopca clans un khan où il apprit dès le même jour l'instoire de la princesse de Bengale , et la malheureuse fin de l'Indien ( telle qu'il la méritait) qui l'avait amenée sur le cheval enchanté : circonstance qui lui fit connaître, à ne pouvoir pas s'y tromper, cjue la princesse était celle qu'il venait chercher , et enfin la dépense inutile que le sultan avait faite en médecins , qui n'avaient pu la guérir.
Le prince de Perse , bien informé de toutes ces particularités, se fit faire un habit de médecin dès le lendemain, et avec cet habit et la longue barbe qu'il s'était laissé ci*oître dans le voyage , il se fit connaître pour médecin en marchant par les rues. Dans l'impatience où il était de voir sa princesse , il ne différa pas d'aller au palais du sultan , où il demanda à parler à un officier. On l'adressa au chef des huissiers, auquel il marqua qu'on pourrait peut-être regarder en lui comme une témérité qu'en qualité de médecin il vînt se présenter pour tenter la guérison de la princesse, après quêtant d'autres avant lui
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n'avaient pu y réussir ; mais qu'il espérait , par la vertu de quelques remèdes spécifiques qui lui étaient connus et dont il avait l'expérience, de lui procurer la guérison qu'ils n'avaient pu lui donner. Le chef des huissiers lui dit qu'il était bien venu , que le sultan le verrait avec plaisir , et s'il réussissait à lui donner la satisfaction de voir la princesse dans sa première santé , qu'il pouvait s'attendre à une récompense convenable à la libéralité du sultan son seigneur et maître.
«< Attendez -moi , ajouta-t-il, je serai à vous dans un moment. »
Il y avait du temps qu'aucun médecin ne s'était présenté ; et le sultan de Cachemire, avec grande douleur, avait comme perdu l'espérance de revoir la princesse de Bengale dans l'état de santé où il l'avait vue , et en même temps dans celui de témoi!,ner en l'épousant jusqu'à quel point il laimait. Cela fit qu'il commanda au chef des huissiers de lui amener promptement le médecin qu'il venait de lui emnoncer.
Le prince de Perse fut présenté au sultan
de Cachemire sous l'habit et le déguisement de médecin ; et le sultan , sans perdre de temps en des discours superflus, après lui avoir marqué que la princesse de Bengale ne pouvait supporter la vue d'un médecin sans entrer dans des transports qui ne faisaient qu'augmenter son mal, le fit monter dans un cabinet en soupente , d'où il pouvait la voir par une jalousie sans être vu.
Le prince Firouz Schali monta, et il aperçut son aimable princesse assise néghgemmeut, qui chantait, les larmes aux yeux , une chanson par laquelle elle déplorait sa malheureuse destinée , qui la privait peut-être pour toujours de l'objet qu'elle aimait si tendrement.
Le prince , attendri de la triste situation où il vit sa chère princesse , n'eut pas besoin d'autres marques pour comprendre que sa maladie était feinte , et que c'était pour l'amour de lui qu'elle se trouvait dans une contrainte si affligeante. Il descendit du cabinet; et, après avoir rapporté au sultan de quelle nature était la maladie de la princesse , et qu'elle n'était pas incura-
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ble , il lui dit que , pour parvenir à sa guérison , il était nécessaire qu'il lui parlât en particulier, et seul à seul ; et , quant aux emportemens où elle entrait à la vue des médecins , il espérait qu'elle le recevrait et l'écouterait favorablement.
Le sultan fit ouvrir la porte de la clianibre de la princesse, et le prince Firouz Scliali entra. Dès que la princesse le vit paraître, comme elle le prenait pour un médecin , dont il avait l'habit , elle se leva comme en furie, en le menaçant et en le chargeant d'injures. Cela ne l'empêcha pas d'approcher ; et , quand il fut assez près pour se faire entendre, comme il ne voulait être entendu que d'elle seule , il lui dit d'un ton bas et d'un air respectueux :
« Princesse, je ne suis pas médecin. Reconnaissez , je vous en supplie , le prince de Perse qui vient vous mettre en liberté. »
Au son de voix et aux traits du haut du visage qu'elle reconnut en même temps, nonobstant la longue l)arbe que le prince s'était laissé croitre, la princesse de Bengale se calma, et en un instant elle fit paraître sur sou visage la joie que ce que
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l'on désire le plus, et à quoi l'on s'attend le moins , est capable de causer quand il arrive. La surprise agréable où elle se trouva lui ôta la parole pour un temps, et donna lieu au prince Firouz Schah de lui raconter le désespoir dans lequel il s'était trouvé plongé dans le moment qu'il avait vu l'Indien la ravir et l'enlever à ses yeux ; la résolution qu'il avait prise dès-lors d'abandonner toutes choses pour la cberclier en quelque endroit de la terre qu'elle pût être , et de ne pas cesser qu'il ne l'eut trouvée et arratliée des mains du perfide ; et par quel bonheur enfin , après un voyage ennuyeux et fatigant, il avait la satisfaction de la retrouver dans le palais du sultan de Cachemire. Quand il eut achevé en moins de paroles qu'il lui fut possible , il pria la princesse de l'informer de ce qui était arrivé depuis son enlèvement, jusqu'au moment où il avait le bonheur de lui parler, en lui témoignant qu'il désirait avoir cette connaissance , afin de prendre des mesures justes pour ne la pas laisser plus long- temps sous la tyrannie du sultan de Cachemire.
CONTES ARABES. l55
La princesse de Bengale n'avait pas un long discours à tenir au prince de Perse , puisqu'elle n'avait qu'à lui raconter de quelle manière elle avait été délivrée de la violence de l'Indien , par le sultan de Cachemire , en revenant de la chasse , mais traitée cruellement le lendemain par la déclaration qu'il était venu lui faire du dessein précipité cpi'il avait pris de l'épouser le même jour, sans lui avoir fait la moindre honnêteté pour prendre son consentement; conduite violente et tyrannique , qui lui avait causé un évanouissement, après lequel elle n'avait vu de parti à prendre que celui qu'elle avait pris comme le meilleur pour se conserver au prince auquel elle avait donné son cœur et sa foi , de mourir plutôt que de se livrer à un sultan qu'elle n'aimait pas et qu'elle ne pouvait aimer.
Le prince de Perse , à qui la princesse n'avait en effet autre chose à dire , lui demanda si elle savait ce que le cheval enchanté était devenu après la mort de l'Indien.
« J'ignore, répondit-elle, quel ordre le
sultan peut avoir clonné là-dessus; mais, après ce que je lui en ai dit, il est à croire qu'il ne Taui-a pas Degligé. >»
Comme le prince Firouz Scliah ne douta pas que le sultan de Cachemire n'eût fait garder le cheval soigneusement, il communiqua à la princesse le dessein qu'il avait de s'en servir pour la ramener en Perse. Après être convenu avec elle des moyens qu'ils devaient prendre pour y reussir, afin que rien n'empêchât l'exécution; et après lui avoir particulièrement i^commandé qu'au lieu d'eue en deshabillé, comme elle était alors, elle s'habillerait le lendemain pour recevoir le sultan avec civilité , quand il le lui amènerait , sans l'obliger néanmoins de lui parler, le prince de Perse se retira.
Le sultan de Cachemire fut dans une grande joie, quand le prince de Perse lui eut appris ce qu'il avait opéré dès la première visite pour l'avancement de la guérison de la princesse de Bengale. Le lendemain il le regarda comme le premier médecin du monde, quand la princesse l'eut reçu d'une manière qui lui persuada
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que vérilablement sa giiérison était bien avancée, comme il le lui avait fait entendre.
En la voyant en cet état , il se contenta de lui inarquer combien il était ravi de la voir en disposition de recouvrer bientôt sa santé parfaite ; et après qu'il l'eut exhortée à concounr avec un médecin si habile pour achever ce qu'il avait si bien commencé , en lui donnant toute sa confiance , il se retira sans attendre d'elle aucune parole.
Le prince de Perse , qui avait accompagné le sultan de Cachemire , sortit avec lui de la chambre de la princesse ; et , en l'accompagnant, il lui demanda si, sans manquer au respect qui lui était dû, il pouvait lui faire cette demande par quelle aventure une princesse de Bengale se trouvait seule dans le royaume de Cachemire , si fort éloigné de son pays, comme s'il l'eût ignoré, et que la princesse ne lui en eût rien dit ; mais il le fit pour le faire tomber sur le discours du cheval enchanté , et apprendre de sa bouche ce qu'il en avait fait.
l58 LES MILLE ET UNE NUITS,
Le sultan de Cachemire , qui ne pouvait pénétrer par quel motif le prince de Perse lui faisait cette demande, ne lui en fit pas un mystère : il lui dit à peu près la même chose que ce cju'il avait appris de la princesse de Bengale ; et , quant au cheval enchanté , qu'il l'avait fait porter dans son trésor , comme une grande rareté , quoiqu'il ignorât comment on pouvait s'en servir.
« Sire , reprit le feint médecin , la connaissance que votre majesté vient de me donner me fournit le moyeu d'achever la guérison de la princesse. Comme elle a été portée sur ce cheval , et que ce cheval est enchanté, elle a contracté quelque chose de l'enchantement, qui ne peut être dissipé que par de certains parfums qui me sont connus. Si votre majesté veut en avoir le plaisir, et donner un spectacle des plus surprenans à sa cour cL au peuple de sa capitale , que demain elle fasse apporter le cheval au milieu de la place, devant son palais , et qu'elle s'en remette sur moi pour le reste : je promets de faire voir à ses yeux et à toute l'assemblée , en très - peu de
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momens, la princesse de Bengale aussi saine d'esprit et de corps cju'elle l'a jamais été de sa vie ; et , afin que la chose se fasse avec tout l'éclat cfu'elle mérite , il est à propos que la princesse soit habillée le plus magnifif[uement qu'il sera possible, avec les joyaux les plus précieux que votre majesté peut avoir. »
Le sultan de Cachemire eût fait des choses plus difficiles c{ue celles que le prince de Perse lui proposait, pour arriver à la jouissance de ses désirs qu'il regardait si prochaine.
Le lendemain , le cheval enchanté fut tiré du trésor par son ordre , et posé de grand matin dans la grande place du palais; et le bruit se répandit bientôt , dans toute la ville , que c'était un préparatif pour quelque chose d'extraordinaire qui devait s'y passer, et l'on y accourut en foule de tous les quartiers. Les gardes du sultan y furent disposés pour empêcher le désordre , et pour laisser un grand vide autour du cheval.
Le sultan de Cachemire parut ; et quand il eut pris place sur un échafaud, environné des principaux seigneurs et ofiiciers
l6o LLS MILLE ET UNE NUITS,
de sa cour, la princesse de Bengale , accompagnée de toute la tioupe des lenuncs que le sultan lui avait assignées , s'approcha du cheval enchanté, et ses femmes l'aidèrent à monter dessus. Quand elle fut sur la selle, les pieds dans l'un et dans l'autre étrier, avec la bride à la main , le feint médecin fit poser autour du cheval plusieurs cassolettes pleines de feu qu'il avait fait apporter ; et , en tournant à l'entour, il jeta dans chacune un parfum composé de plusieurs sortes d'odeurs les plus exquises. Ensuite, recueilli en lui-même, les yeux baissés et les mains appliquées sur la poitrine , il tourna trois fois autour du cheval , en faisant semblant de prononcer certaines paroles ; et dans le moment que les cassolettes exhalaient à la fois une fumée la plus épaisse , d'une odeur très-suave , et que la princesse en était environnée, de manière qu'on avait de la peine à la voir, ainsi que le cheval , il prit son temps , il se jeta légèrement en croupe derrière la princesse , porta la main à la cheville du départ, qu'il tourna, et dans le moment que le cheval les enlevait en l'air, lui et la princesse , il
7tf/^i. H .
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CONTES ARABES. l6l
prononça ces paroles à haute voix , si distinctement , que le sultan lui-même les entendit :
« Sultan de Cachemire , quand tu voudras épouser des princesses qui imploreront ta protection, apprends auparavant à aroir leur consentement. »
Ce fut de la sorte que le prince de Perse recouvra et délivra la princesse de Bengale , et la ramena le même jour en peu de temps à la capitale de Perse , où il n'alla pas mettre pied à terre au palais de plaisance, mais au milieu du palais, devant l'appartement du roi son père ; et le roi de Perse ne différa la solennité de son mariage avec la princesse de Bengale qu'autant de temps qu'il en fallut pour les préparatifs, afin d'en rendre la cérémonie plus pompeuse, et marquer davantage la part qu'il y prenait.
Dès que le nombre des jours arrêtés pour les réjouissances fut accompli, le premier soin que le roi de Perse se donna fut de nommer et d'envoyer une ambassade solennelle au roi de Bengale pour lui rendre compte de tout ce qui s'était passé , et pour
t€l2 LES MILLE ET UNE NUITS ,
lui demander l'approbation et la ratification de l'alliance qu'il venait de contracter avec lui par ce mariage : ratification que le roi de Bengale , bien informé de toutes choses , se fit un honneur et un plaisir d'accorder.
HISTOIRE
pu PRINCE AHMED , ET DE LA FEE PARI-BANOU.
La sultane Schelierazade fit suivre l'histoire du cheval enchanté par celle du prince Ahmet, et de la fée Pari-Banou * ; et, en prenant la parole , elle dit :
Sire , un sultan , l'un des prédécesseurs de votre majesté qui occupait paisiblement le trône des Indes depuis plusieurs années, avait dans sa vieillesse la satisfaction de voir que trois princes ses fils, dignes imitateurs de ses vertus , avec une princesse sa nièce , faisaient l'ornement de sa cour. L'aîné des princes se nommait Houssain , le second ,
* Ce sont deux mots persans, qui signifient la même chose, c'est-à-dire Génie femelle, Fée.
CONTES ARABES. l63
Ali , le plus jeune , Ahmed , et la princesse sa nièce , Nourounnihar *.
La princesse Nourounnihar était fille d'un prince , cadet du suhan . que le suUan avait doté d'un apanage d'un grand revenu , mais qui était mort peu d'années après avoir été marié , en la laissant dans un fort bas âge. Le sultan , en considération de ce que le prince son frère avait toujours répondu à son amitié par un attachement sincère à sa personne , s'était chargé de l'éducation de sa fille , et l'avait fait venir dans son palais pour être élevée avec les trois princes. Avec une beauté singulière , et avec toutes les perfections du coi-ps qui pouvaient la rendre accomplie , cette princesse avait aussi infiniment d'esprit ; et sa vertu sans reproche la thstinguait entre toutes les princesses de son temps.
Le sultan, oncle de la princesse, qui s'était proposé de la marier dès qu'elle serait en âge , et de faire alliance avec quelque prince de ses voisins , en la lui donnant pour épouse, y songeait sérieusement, lors-
* Mot arabe qui signifie Lumière du jour.
qu'il s'aperçut que les trois princes ses fils l'aimaient passionnément. Il en eut une grande douleur. Cette douleur ne venait pas tant de ce que leur passion rempêcherait de contracter Talliance qu'il avait méditée, que de la difficulté, comme il le prévoyait, d'obtenir d'eux qu'ils s'accordassent , et que les deux cadets au moins consentissent à la céder à leur aîné. Il leur parla à chacun en particulier ; et après leur avoir remontré l'impossibilité qu'il y avait qu'une seule princesse devînt l'épouse des trois, et les troubles qu'ils allaient causer s'ils persistaient dans leur passion , il n'oublia rien pour leur persuader , ou de s'en rapporter à la déclaration que la princesse en ferait en faveur de l'un des trois , ou de se désister de leurs prétentions , et de songer à d'autres noces dont il leur laissait la liberté du choix , et de convenir entre eux de permettre qu'elle fut mariée à un prince étranger. Mais quand il eut trouvé en eux une opiniâtreté insurmontable, il les fit venir tous trois devant lui , et il leur tint ce discours :
« Mes enfans , dit-il , puisque pour votre
bien et pour votre repos je n'ai pu réussir à vous persuader de ne plus aspirer à épouser la princesse ma nièce et votre cousine, comme je ne veux pas user de mon autorité en la donnant à l'un de vous ])référablement aux deux autres , il me semble que j'ai trouvé un moyen propre à vous rendre contens, et à conserver l'union qui doit être en vous, si vous Avouiez m'écouter, et que vous exécutiez ce que vous allez entendre. Je trouve donc à propos que vous alliez voyager chacun séparément dans un pays différent , de manière que vous ne puissiez pas vous rencontrer; et comme vous savez que je suis curieux , sur toutes choses , de tout ce qui peut passer pour rare et singulier, je promets la princesse ma nièce en mariage à celui de vous qui m'apportera la rareté la plus extraordinaire et la plus singulière. De la sorte , comme le hasard fera que vous jugerez vous-mêmes de la singularité des choses que vous aurez apportées , par la comparaison que vous en ferez , vous n'aurez pas de peine à vous faire justice , en cédant la préférence à celui de vous qui l'aura méritée. Pour les frais du
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voyage et pour l'achat de la rareté dont vous aurez à faire l'acquisition, je vous donnerai à chacun une même somme convenable à votre naissance , mais que vous n'emploierez pas néanmoins en dépense de suite et d'équipage qui , en vous faisant connaître pour ce que vous êtes, vous priverait de la liberté dont vous avez besoin , non-seulement pour vous bien acquitter du motif que vous avez à vous proposer, mais même pour mieux observer les choses qui méiiteront votre attention , et enfin pour tirer une plus grande utilité de votre voyage. >»
Comme les trois princes avaient toujours été très-soumis aux volontés du sultan leur père , et que chacun , de son côté, se flattait que la fortune lui serait favorable , et lui donnerait lieu de parvenir à la possession de Nourounnihar , ils lui marquèient qu'ils étaient prêts à lui obéir. Sans différer , le sultan leur fit compter la somme quil venait de leur promettre ; et dès le même jour ils donnèrent les ordres pour les préparatifs de leur voya(je ; ils prirent iiiênie con/;é du sultan , pour être en état de partir de grand
matin dès ie lendemain. Ils sortirent par la même porte de la ville , bien montés et bien équipés , liabiilés en marchands , chacmi avec un seul ofiicier de confiance , déguisé en esclave , et ils se rendirent ensemble au premier gîte , où le chemin se partageait en trois, par l'un desquels ils devaient continuer leur voyage chacun de son côté. Le soir, en se régalant d'un soupe qu'ils s'étaient fait préparer, ils convinrent que leur voyage serait d'un an , et se donnèrent rendez -vous au même gîte, à la charge que le premier qui arriverait attendrait les deux autres , et les deux premiers le troisième , afin que , comme ils avaient piis congé du sultan leur père tous ensemble , ils se présentassent de même devant lui à leur retour. Le lendemain à la pointe du jour, après s'être embrassés et souhaité réciproquement un heureux voyage , ils montèrent à cheval, et prirent chacun l'un des trois chemins , sans se rencontrer dans leur choix.
Le prince Houssain , l'aîné des trois frères, qui àVclît eiitendu dire des nSérVeilles de la grandeur , des forces, des richesses et
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de la splendeur du royaume de Bisnagàr , prit sa route du côté de la mer des Indes ; et , après une marche d'environ trois mois , en se joignant à différentes caravanes, tantôt par des déserts et par des montagnes stériles, tantôt par des pays très -peuplés , les mieux cultivés et les plus fertiles qu'il y eût en aucun autre endroit de la terre , il arriva à Bisnagàr , ville qui donne le nom à tout le royaume , dont elle est la capitale , et qui est la demeure ordinaire de ses rois *. Il se logea dans un khan destiné pour les marchands étrangers , et comme il avait appris qu'il y avait quatre quartiers principaux où les marchands de toutes les sortes de marcliandises avaient leurs boutiques, au milieu desquels était situé le château , ou plutôt le palais des rois , lequel occupait un terrain très-vaste , comme au centre de la ville , qui avait trois enceintes , et deux lieues en tous sens d'une porte à l'autre , dès le lendemain il se rendit à l'un de ces quartiers.
pitale du royaume du même nom, appelé aussi le rovaume de Camate.
Le prince Houssain ne put voir le quartier où il se trouva sans admiration : il était vaste , coupé et traversé par plusieurs rues toutes voûtées contre l'ardeur du soleil , et néanmoins très-bien éclairées. Les boutiques étaient d'une même grandeur et d'une même symétrie , et celles des marchands d'une même sorte de marchandise n'étaient pas dispersées , mais rassemblées dans une même rue , et il en était de même des boutiques des artisans.
La multitude des boutiques , remplies d'une même sorte de marchandise , comme des toiles les plus fines de différens endroits des Indes , des toiles peintes des couleurs les plus vives , qui représentaient au naturel des personnages , des paysages , des arbres , des fleurs , des étoffes de soie et de brocard, tant de la Perse que de la Chine et d'autres lieux , des porcelaines du Japon et de la Chine , des tapis de pied de toutes les grandeurs, le surprirent si extraordinairement , qu'il ne savait s'il devait s'en rapporter à ses propres yeux. IMais, quand il fut arrivé aux boutiques des orfèvres et des joailhers , car les deux professions Yiri. '10-
I^b LES MiLLF. ET t'N'E NI ITS ,
étaient exercées par les mêmes inarcîiancls , il fut comme ravi en extase à la vue de la quantité prodigieuse d'excellé n s ouvrages en or et en argent , et comme ébloui par l'éclat des perles, des diamans, des rubis, des émeraudes , des saphirs et d'autres pierreries qui y étaient en vente et en confusion. S'il fut étonné de tant de richesses réunies en un seul endroit , il le fut bien davantage quand il vint à juger de la richesse du royaume en général , en considérant qu'à la réserve des brahmines "^ et des ministres des idoles , qui faisaient profession d'une vie éloignée de la vanité du monde, il n'y avait dans toute son étendue ni Indien ni Indienne qui n'eût des colliers , des bracelets et des ornemens aux jambes et aux pieds , des perles ou des pierreries, qui paraissaient avec d'au-
* Rrahinines , Brahmes ou Bramins , prêtres et docteurs des Indiens, qui se prétendent descendus de Brahma. Leur tribu est la première et la plus noble de toutes celles qui divisent les peuples de l'Inde, et personne ne peut entrer dans leur ordre que par le droit de la naissance. Leurs fonctions consistent à instruire le peuple de ce qoi concerne la religion et la morale.
tant plus d'éclat, qu'ils étaient tous noir, d'un noir à en relever parfaitement le brillant.
Une autre particularité qui fut admirée par le prince Houssain , fut le grand nombre de vendeurs de roses , qui faisaient la plus grande foule dans les rues par leur multitude. Il comprit cju'il fallait que les Indiens fussent grands amateurs de cette fleur, puisqu'il n'y en avait pas un qui n'en portât un bouquet à la main , ou à la tète en guirlande, ni de marchand qui n'en eût plusieurs vases garnis dans sa boutique , de manière que le quartier , si grand cju'il était , en était tout embaumé.
Le prince Houssain enfin, après avoir parcouru le quartier de rue en rue , l'idée remplie de tant de richesses qui s'étaient présentées à ses yeux , eut besoin de se reposer. Il le témoigna à un marchand , et le marchand Ibrt civilement l'invita à entrer et à s'asseoir dans sa boutique ; ce qu'il accepta. Il n'y avait pas long-temps qu'il était assis dans la bouticjue, quand il vit passer un crieur avec un tapis sur le bras d'environ six pieds en carré, qui le criait
l']2 LES MILLE ET UNE NUITS,
à trente bourses à renchère. Il appela le crieur , et il demanda à voir le tapis , qui lui parut d*uiî prix exorbitant, non seulement pour sa petitesse, mais même pour sa qualité. Quand il eut bien examiné le tapis , il dit au crieur qu'il ne comprenait pas comment un tapis de pied si petit et de si peu d'apparence était mis à un si haut prix.
Le crieur , qui prenait le prince Houssain pour un marchand, lui dit pour réponse :
«c Seigneur , si ce prix vous paraît excessif, votre étonnement sera beaucoup plus grand quand vous saurez que j'ai ordre de le faire monter jusqu'à quarante bourses, et de ne le livrer qu'à celui qui en comptera la somme. »
<( Il faut donc , reprit le prince Houssain , (|u'il soit précieux par quelque endroit qui ne m'est pas connu. )>
<« Tous l'avez deviné , seigneur , repartit le crieur; et vous en conviendrez quand vous saurez qu'en s'asseyant sur ce tapis, aussitôt on est transporté avec le tapis où l'on souhaite d'aller, et l'on s'y trouve
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presque dans le moment , sans que l'on soit arrêté par aucun obstacle. »
Ce discours du crieur fit que le prince des Indes , en considérant que le motif principal de son voyage était d'en rapporter au sultan son père quelque rareté singulière dont on n'eut pas entendu parler, jugea qu'il n'en pouvait accpiérir aucune dont le sultan dût être plus satisfait.
« Si le tapis , dit-il au crieur , avait la vertu cpie tu lui donnes , non-seulement je ne trouverais pas que ce serait l'acheter trop chèrement que d'en donner les quarante bourses qu'on en demande , je pourrais même me résoudre à m'en accommoder pour le prix, et avec cela je te ferais un présent dont tu aurais lieu d'être content.
« Seigneur, reprit le crieur, je vous ai dit la vérité , et il sera aisé de vous en convaincre , dès que vous aurez arrêté le marché à cpiarante bourses, en y mettant la condition c[ue je vous en ferai voir l'expé rience. Alors , comme vous n'avez pas ici les quarante bourses , et qu'il faudrait que pour les recevoir je vous accompagnasse
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jusqu'au khan où vous devez être logé comme étranger , avec la permission du maîtie de la boutique , nous entrerons dans l'arrière -boutique; j'y étendrai le tapis, et quand nous y serons assis, vous et Dioi, que vous aurez formé le souhait d'être transporté avec moi dans l'appartement que vous avez pris dans le khan , si nous n'y sommes pas transportés sur-lecbamp, il n'y aura pas de marché fait, et vous ne serez tenu à rien. Quant au présent, comme c'est au vendeur à me récompenser de ma peine, je le recevrai comme une grâce que vous aurez bien voulu me faire , et dont je vous aurai l'obhgatiou. »
Sur la bonne foi du crieur , le prince accepta le parti. 11 conclut le marché sous la condition proposée, et il entra dans l'arrière-boutique du marchand, après en avoir obtenu la permission. Le crieur étendit le tapis : ils s'assirent dessus l'un et l'autre ; et , dès que le prince eut formé le désir d'être transporté au khan dans son appartement , il s'y trouva avec le crieur dans la même situation. Comme il n'avait pas
besoin d'autre certitude de la vertu du tapis , il compta au crieur la somme des quarante bourses en or, et il y ajouta un présent de vingt pièces d'or dont il gratifia le crieur.
De la sorte le prince Houssain demeura possesseur du tapis, avec une joie extrême d'avoir acquis à son arrivée à Bisnagar une pièce si rare, qui devait, comme il n'en doutait pas, lui valoir la possession de Nourounniliar. En effet, il tenait comme une clîose impossible que les princes ses cadets rapportassent rien de leur voyage qui pût entrer en comparaison avec ce qu'il avait rencontré si heureusement.
Sans laire un plus long séjour à Bisnagar , il pouvait , en s'asseyant sur le tapis , se rendre le même jour au rendez-vous dont il était convenu avec eux ; mais il eut été oblige de les attendre trop long -temps: cela lit que, curieux de voir le roi de Bisnagar et sa cour , et de prendre connaissance des forces , des lois , des coutumes , de la religion et de l'état du royaume , il résolut d'employer c[aelques mois à satisfaire sa curiosité.
Jn6 LES MILLE ET UNE NUITS,
J>a coutume du roi de Bisnajjar était de donner accès auprès de sa personne une fois la semaine aux marchands étrangers. Ce fut sous ce titre que le prince Houssain , qui ne voulait point passer pour ce qu'il était, le vit plusieurs fois; et comme ce prince, qui d'ailleurs était très- bien fait de sa personne, avait intiniraent d'esprit, et qu'il était d'une politesse achevée (c'était par où il se distinguait des marchands avec lesquels il paraissait devant le roi), c'était à lui, préférahlementaux marchands, qu'il adressait la parole pour s'informer de la personne du sultan des Indes, des forces, des richesses et du gouvernement de son empire.
Les autres jours, le prince les employait à voir ce qu'il y avait de plus remarquable dans la ville et aux environs. Entre autres cIjoscs dignes d'être admirées, il vit un temple d'idoles, dont la structure était particulière , en ce qu'elle était toute de bronze ; il avait dix coudées en carré dans son assiette , et quinze en hauteur ; et ce qui eu faisait la plus grande beauté , était une idole d'or massif, de la hauteur d'un
coîa:Es araben. 1^7
Iioinme, dont les yeux, étaient deux rubis, appliqués avec tant d'art , qu'il semblait à ceux qui la i-egaidaienî qu'elle avait les yeux siu" eux , de quel coté qu'ils se tournassent pour la voir. Il en vit une auti-e qui n'était pas moins admirable. C'était dans un villa^^e : il y avait une plaine d'environ dix ai-pens, laquelle n'était qu'un jaidui délicieux , parsemé de roses et d'autres fleurs agréables à la vue, et tout cet espace était environné d'im petit mur environ à hauteur d'appui, pour empêcher que les ajiiniaux n'en approchassent. Au milieu de la plaine . il s'élevait ime terrasse à hauteur d'homme , revêtue de pierres jointes ensemble avec tant de soiu et d'industrie, qu'il sembkùt que ce ne lût qu'une seule pierre. Le temple, qui était en dôme , était posé au milieu de la terrasse, haut de cinquante coudées; ce qui faisait qu'on le découvrait de plusieurs lieues à l'entour. La longueur était de trente , et la largeur de vingt ; et le marbre rouge dont il était bâti était extrêmement poli. La voûte du dôme était ornée de trois rangs do peintuix\> lort vives et de bon
goiit ; et tout le temple était généralement rempli de tant d'autres peintures , de basreliefs et d'idoles , qu'il n'y avait aucun endroit où il n'y en eût depuis le haut jusqu'au bas.
Le soir et le matin, on faisait des cérémonies superstitieuses dans ce temple , lesquelles étaient suivies de jeux , de concerts d'mstrumens , de danses, de chants et de festins ; et les ministres du temple etles habitans du lieu ne subsistent que des offrandes que les pèlerins en foule y apportent des endroits les plus éloignés du royaume, pour s'acquitter de leurs vœux.
Le prince Houssain fut encore spectateur d'une fête solennelle , qui se célèbre tous les ans à la cour de Bisnagar, à laquelle les gouverneurs des provinces , les commandans des places fortifiées, les gouverneurs et les juges des villes, et les brahmines les plus célèbres par leur doctrine , sont obligés de se trouver : il y en a de si éloignés, qu'ils ne mettent pas moins de quatre mois à s'y rendre. L'assemblée , composée d'une multitude innombrable d'Indiens, se tient dans la
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plaine d'une vaste étendue , où ils font un spectacle surprenant, tant que la vue peut s'étendre ; comme au centre de cette plaine il y avait une place d'une grande longueur et très -large, fermée d'un côté par un bâtiment superbe en forme d'écbafaudage à neuf étages, soutenu par quarante colonnes , et destiné par le roi pour sa cour, et pour les étrangers qu'il honorait de son audience une fois la semaine ; en dedans , il était orné et meublé magnifiquement, et au dehors , peint de paysages , où l'on voyait toutes sortes d'animaux , d'oiseaux , d'insectes , et même de mouches et de moucherons , le tout au naturel ; et d'auties échafauds, hauts au moins de quatre ou cinq étages , et peints à peu près les uns de même que les autres , formaient les trois autres côtés; et ces échafauds avaient cela de particuher, qu'on les faisait tourner et changer de face et de décoration d'heure en heure.
De chaque côté de la place , à peu de distance les uns des autres , étaient rangés mille éléphans , avec des harnais d'une grande somptuosité , chargés chacun d'une
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tour carrée de bois doré, et des joueurs d'instrumens ou des farceurs dans chaque tour. La troupe de ces éléphans , leurs oreilles et le reste du corps étaient peints de cinable et d'autres couleurs qui représentaient des figures grotesques.
Dans tout ce spectacle , ce qui fit admirer davantage au prince Houssain l'industrie, l'adresse et le génie inventif des Indiens , fut de voir un des éléphans , le plus puissant et le plus gros, les quati-e pieds posés sur l'extrémité d'un poteau enfoncé perpendiculairement, et hors de terre d'environ deux pieds, jouer, en battant l'air de sa trompe , à la cadence des instrumens. Il n'admira pas moins un autre éléphant, non moins puissant, au bout d'une poutre posée en travers sur un |X)teau , à la hauteur de dix pieds , avec une pierre d'une grosseur prodigieuse attachée et suspendue à l'autre bout, qui lui servait de contre -poids par le moyen duquel, tantôt haut, tantôt bas, en présence du roi et de sa cour, il marquait, par les mouvemens de son corps et de sa trompe , les cadences des instrumens , de
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même que l'autre éléphant. Les Indiens, après avoir attaché la pierre de contre-poids, avaient attiré l'autre bout jusqu'en terre à force d'hommes , et y avaient fait monter l'éléphant.
Le prince Houssain eût pu faire un plus long séjour à la cour et dans le royaume de Bisnagar : une infinité d'autres nieiTcilles eussent pu l'y arrêter agréablement jusqu'au dernier jour de l'année révolue dont les princes ses frères et lui étaient convenus pour se rejoindre ; mais pleinement satisfait de ce qu'il avait vu, comme il était continuellement occupé de l'objet de son amour , et que depuis l'acquisition qu'il avait faite , la beauté et les charmes de la princesse Nourounnihar augmentaient de jour en jour la violence de sa passion , il lui sembla qu'il aurait l'esprit plus tranquille , et qu'il serait plus près de son bonheur quand il se serait approclié d'elle. Après avoir satisfait le concierge du khan pour le louage de l'appartement qu'il y avait occupé , et lui avoir marqué l'iieure à laquelle il pourrait venir prendre la clef qu'il laisserait à la porte , sans lui avoir
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marqué de quelle manière il partirait, il y i^ntra , en fermant la porte sur lui et en y laissant la clef. 11 étendit le tapis , et s'y assit avec l'ofticier qu'il avait amené avec lui. Alors il se recueillit en iui-méme ; et, après avoir souhaité sérieusement d'être transporté au gîte où les princes ses frères devaient se rendre comme lui , il s'aperçut bientôt qu'il y était arrivé. Il s'y arrêta , et , sans se faire connaître que pour un marchand, il les attendit.
Le prince Ali , frère puîné du prince Houssain , qui avait projeté de voyager en Perse , pour se confonner à l'intention du sultan des Indes , en avait pris là route avec une caravane , à laquelle il s'était joint à la troisième journée après sa séparation d'avec les deux princes ses frères. Après une marche de près de quatre mois, il arriva enfin à Schiraz , qui était alors la capitale du royaume de Perse. Comme il avait fait amitié et société en chemin avec un petit iKjmbre de marchands, sans se faire coimaître pour autre que pour marchand joaillier, il prit io^^ciiient avec e^x dans un i)ién:e khan.
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Le lendemain , pendant que les marchands ouvraient leurs ballots de marcliandises , le prince Aii , qui ne voyageait que pour son plaisir, et qui ne s'était embarrassé que des choses nécessaires pour le faire commodément, après avoir changé d'habit, se lit conduire au quartier où se vendaient les pierreries , les ouvrages en or et en argent , brocarts , étoffes de soie , toiles fines, et les autres marchandises les plus rares et les plus précieuses. Ce lieu, qui était spacieux et bâti solidement , était voûté, et la voûte était soutenue de gros piliers , autour desquels les boutiques étaient ménagées de même le long des murs , tant en dedans qu'en dehors , et il était connu communément à Schiraz sous le nom de bezestein. D'abord le prince Ali parcourut le bezestein en long et en large de tous les côtés; et il jugea , avec admiration , des richesses qui y étaient renfermées, par la cjuantité prodigieuse des marchandises les plus précieuses qu'U y vit étalées. Parmi tous les crieurs c[ui allaient et venaient, chargés de différentes pièces, en les criant à l'encan , il ne fut pas peu sur-
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pris d'en voir un qui tenait à la main un tuyau d'ivoire , long d'environ un pied , et de la grosseur d'un pouce , qu'il criait à trente bourses *. Il s'imagina d'abord que le crieur n'était pas dans son bon sens. Pour s'en éclaircir, en s'approchant de la boutique d'un marchand :
« Seigneur, dit-il au marchand , en lui montrant le crieur, dites-moi , je vous prie , si je ne me trompe : cet homme qui crie un petit tuyau d'ivoire à trente bourses a-t-il l'esprit bien sain? »
« Seigneur , répondit le marchand , à moins qu'il ne l'ait perdu depuis hier, je puis vous assurer que c'est le plus sage de tous nos crieurs , et le plus employé , comme celui en qui l'on a le plus de confiance, quand il s'agit de la vente de quelque chose de grand prix : et quant au tuyau qu'il crie à trente bourses , il faut qu'il les vaille , et même davantage , par quelque endroit qui ne paraît pas. Il va repasser dans un moment; nous l'appellerons, et vous vous en informerez par vous-même. Asseyez -vous
* Quinze mille écus. La bourse vaut cinq cents écus.
cependant sur mon sofa, et reposez-vous. »
Le prince Ali ne refusa pas l'offre obligeante du marchand ; et peu de temps après qu'il se fut assis , le crieur repassa. Gomme le marchand l'eut appelé par son nom , il s'approcha. Alors , en lui montrant le prince Ali , il lui dit :
« Répondez à ce seigneur, qui deuicinde si vous êtes dans votie bon sens de crier à trente bourses un tuyau d'ivoire qui paraît de si peu de valeur. J'en serais étonné moimême , si je ne savais pas que vous êtes un homme sage. >»
Le crieur, en s'adressant au prince AU , lui dit :
« Seigneui', vous n'êtes pas le seul qui me traite de fou , à l'occasion de ce tuyau ; mais vous jugerez vous-même si je le suis, quand je vous en aurai dit la propriété , et j'e!>pére qu'alors vous y mettrez une enchère, comme ceux à qui je l'ai déjà montré , qui avaient une aussi mauvaise opinion de moi que vous.
<t Premièrement, seigneur, poursuivit le crieur, en présentant le tuyau au prince , remarquez que ce tuyau est garni d'un
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verre à chaque extrémité , et considérez qu'en regardant par l'un des deux , quelque chose qu'on puisse souhaiter de voir, on la voit aussitôt. »
«« Je suis prêt à vous faire réparation d'honneur, reprit le prince Ali, si vous me faites connaître la vérité de ce que vous avancez. » Et comme il avait le tuyau à la main , après avoir observé les deux verres : « Montrez-moi, continua-t-il , par où il faut regarder, afin que je m'en éclaircisse. n
Le crieur le lui montra. Le prince regarda, et en souhaitant de voir le sultan des Indes son père , il le vit en parfaite santé , assis sur son trône au milieu de son conseil. Ensuite, comme après le sultan il n'avait rien de plus cher au monde que la princesse Nourounnihar, il souhaita de la voir, et il la vit assise à sa toilette, environnée de ses femmes , riante et de belle humeur.
Le prince Ali n'eut pas besoin d'autre preuve pour se persuader que ce tuyau était la chose la plus précieuse qu'il y eût alors, non - seulement dans la ville de Schiraz, mais même dans tout l'univers ; et il crut que s'il néghgeait de l'acheter, jamais il ne
rencontrerait une rareté pareille à remporter de son voyage , ni à Scliiraz , quand il y demeurerait dix ans , ni ailleurs. Il dit au crieur :
« Je me rétracte de la pensée déraisonnable que j'ai eue de votre peu de bon sens ; mais je crois que vous serez pleinement satisfait de la réparation que je suis prêt à vous en faire , en achetant le tuyau. Comme je serais fâché qu'un autre que moi le possédât , dites-moi au juste à quel prix le vendeur le fixe ; sans vous donner la peine de crier davantage , et de vous fatiguer à aller et venir, vous n'aurez cpi'à venir avec moi , je vous compterai la somme. »
Le crieur lui assura avec serment qu'il avait ordre de lui en porter quarante bourses ; et pour peu qu'il en doutât , qu'il était prêt à le mener à lui-même. Le prince indien ajouta fioi à sa parole : il l'emmena avec lui ; et quand ils furent arrivés au khan , où était son logement, il lui compta les quarante bourses en belle monnaie d'or , et de la sorte il demeura possesseur du tuyau d'ivoire.
Quand le prince Ali eut fait cette acqui-
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sition , la joie qu'il en eut fut d'autant plus grande, que les princes ses frères , comme il se le persuada , n'auraient rencontré rien d'aussi rare et aussi digne d'admiration; et , ainsi , que la princesse Nourounniliar serait la récompense des fatigues de son voyage. Il ne songea plus qu'à prendre connaissance de la cour de Perse sans se faire connaître, et qu'à voir ce qu'il y avait de plus curieux à Schiraz et aux environs , en attendant que la caravane avec laquelle il était venu reprît la route des Indes. Il avait achevé de satisfaire sa curiosité quand la caravane fut en état de partir. Le prince ne manqua pas de s'y joindre, et elle se mit en chemin. Aucun accident ne troubla ni n'interrompit la marche ; et sans autre incommodité que la longueur ordinaire des journées et la fatigue du voyage , il arriva heureusement au rendez -vous, où le prince Houssain était déjà arrivé. Le prince l'y trouva, el il resta avec lui en attendant le prince Ahmed.
Le prince Ahmed avait pris le chemin de Samaicande, et comme dès le lendemain de son arrivée il eut imité les deux princes
ses frères , et qu'il se fut rendu au bezestein, à peine il y était entré , qu'un crieur se présenta devant lui avec une pomme artificielle à la main , qu'il criait à trentecinq bourses. Il arrêta le crieur en lui disant :
« Montrez -moi cette pomme, et apprenez-moi quelle vertu ou quelle propriété si extraordinaire elle peut avoir pour être criée à un si haut prix. »
En la lui mettant dans la main , afin qu'il l'examinât :
«< Seigneur , lui dit le crieur , cette pomme , à ne la regarder que par l'extérieur , est véritablement peu de chose ; mais si on en considère les propriétés , les vertus , et l'usage admirable qu'on en peut faire pour le bien des hommes, on peut dire qu'elle n'a pas de prix , et il est certain que celui qui la possède possède un trésor. En effet , il n'y a pas de malade afiligé de quelque maladie mortelle que ce soit , comme de fièvre continue, de fièvre pourprée, de pleurésie, de peste , et d'autres maladies de cette nature , même moribond , qu'elle ne guérisse , et auquel elle ne fasse sur-le-champ recouvrer