‹ Les milles et une nuits, contes arabes; (volume 3)Chapitre 2 sur 11 · VII · texte numérisé non relu

VII

pas , parce que la princesse , selon la coutume, devait avoir un voile sur le visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s'avisa d'un moyen qui lui réussit : il alla se placer derrière la porte du bain , qui était disposée de manière qu'il ne pouvait manquer de la voir venir en face.

Aladdin n'attendit pas long -temps : la princesse parut , et il la vit venir au travers d'une fente assez grande pour voir sans être vu. Elle était accompagnée d'une gi'ande foule de ses femmes et d'eunuques qui marchaient sur les côtés et à sa suite. Quand elles furent à trois ou quatre pas de la porte du bain , elle ôta le voile qui lui couvrait le visage , et qui la gênait beaucoup ; et de la sorte elle donna lieu à Aladdin de la voir d'autant plus à son aise, qu'elle venait droit à lui.

Jusqu'à ce moment, Aladdin n'avait pas vu d'autres femmes le visage découvert que sa mère qui était âgée , et qui n'avait jamais eu d'assez beaux traits pour lui faire juger que les autres femmes fussent plus belles. Il pouvait bien avoir entendu dire qu'il y en avait d'une l^eauté surprenante ;

mais quelques paroles qu'on emploie pour relever le mérite d'une beauté , jamais elles ne font l'impression que la beauté fait ellemême.

Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pensée qu'il avait que toutes les femmes dussent ressembler à peu près à sa mère; ses sentimens se trouvèrent bien différens , et son cœur ne put refuser toutes ses inclinations à l'objet qui venait de le charmer. En effet , la princesse était la plus belle brune que l'on pût voir au monde : elle avait les yeux grands , à fleur de tête , vifs et brillans , le regard doux et modeste , le nez d'une juste proportion et sans défaut, la bouche petite, les lèvres vermeilles et toutes charmantes par leur agréable symétrie ; en un mot , tous les traits de son visage étaient d'une régularité accomplie. On ne doit donc pas s'étonner si Aladdin fut ébloui et presque hors de lui-même à la vue de l'assemblage de tant de merveilles qui lui étaient inconnues. Avec toutes ces perfections , la princesse avait encore une riche taille , un port et un air majestueux ,

qui , à le voir seulement, lui attirait le respect qui lui était dû.

Quand la princesse fut entrée dans le bain , Aladdin demeura quelque temps interdit et comme en extase , en retraçant et en s'imprimant profondément l'idée d'un objet dont il était cbarmé et pénétré jusqu'au fond du cœur. Il rentra enfin en luimême; et, en considérant que la princesse était passée , et qu'il garderait inutilement son poste pour la revoir à la sortie du bain , puisqu'elle devait lui tourner le dos et être voilée , il prit le parti de l'abandonner et de se retirer.

Aladdin , en rentrant chez lui , ne put si bien cacher son trouble et son inquiétude , que sa mère ne s'en aperçût. Elle fut surprise de le voir ainsi triste et rêveur contre son orcUnaire ; elle lui demanda s'il lui était arrivé quelque chose , ou s'il se trouvait indisposé. 3Iais Aladdin ne lui fit aucune réponse, et il s'assit néghgemment sur le sofa, où il demeura dans la même situation, toujours occupé à se retracer l'image charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mère , cjui préparait le

souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prêt, elle le servit près de lui sur le sofa, et se mit à table; mais comme elle s'aperçut que son fils n'y faisait aucune attention, elle l'avertit de manger, et ce ne fut qu'avec bien de la peine qu'il changea de situation. Il mangea beaucoup moins cju'à l'ordinaire , les yeux toujours baissés , et avec un silence si profond , qu'il ne fut pas possible à sa mère de tirer de lui la moindre parole sur toutes les demandes qu'elle lui fit pour tâcher d'apprendre le sujet d'un changement si extraordinaire.

Après le souper, elle voulut recommencer à lui demander le sujet d'une si grande mélancolie ; mais elle ne put en rien savoir, et il prit le parti de s'aller coucher, plutôt que de donner à sa mère la moindre satisfaction sur cela.

Sans examiner comment Aladdiu , épris de la beauté et des charmes de la princesse Badroulboudour, passa la nuit , nous remarquerons seulement que le lendemain , comme il était assis sur le sofa vis-à-vis de sa mère qui filait du coton à son ordinaire *

il liii parla en ces termes : «c Ma mère, dit -il, je romps le silence que j'ai gardé depuis hier à mon retour de la ville ; il vous a fait de la peine , et je m'en suis bien aperçu. Je n'étais pas malade , comme il m'a paru que vous l'avez cru , et je ne le suis pas encore ; mais je ne puis vous dire ce que je sentais ; et ce que je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu'une maladie. Je ne sais pas bien quel est ce mal; mais je ne doute pas que ce que vous allez entendre ne vous le fasse connaître. On n'a pas su dans ce quartier, continua Aladdin , et ainsi vous n'avez pu le savoir, qu'hier la princesse Badroidboudour, fille du sultan , alla au bain l'après - dînée. J'appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez soi , pour rendre à cette princesse l'honneur qui lui est dû , et lui laisser les chemins libres dans les rues par où elle devait passer. Comme je n'étais pas éloigné du bain , la curiosité de la voir le visage découvert me fit naître la pensée d'aller me placer derrière la porte du l)ain , en faisant

réflexion qu'il pouvait arriver qu'elle ôterait son voile quand elle serait près d'y entrer. \ ous savez la disposition de la porte , . et vous pouvez juger vous-même que je devais la voir à mon aise , si ce que je m'étais imaginé arrivait. En effet , elle ôta son voile en entrant , et j'eus le bonheur de voir cette aimable princesse , avec la plus grande satisfaction du monde. Yoilà , ma mère , le grand motif de l'état où vous me vîtes hier quand je rentrai , et le sujet du silence que j'ai gardé jusqu'à présent. J'aime la princesse d'un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous l'exprimer ; et comme ma passion vive et ardente augmente à tout moment , je sens qu'elle ne peut être satisfaite que par la possession de l'aimable princesse Badroulboudour; ce qui fait que j'ai pris la résolution de la faire demander en mariage au sultan. »

La mère d'Aladdin avait écoute' le discours de son fds avec assez d'attention jusqu'à ces dernières paroles ; mais , quand elle eut entendu que son dessein était de faire demander la princesse Badroulbou-

dour en mariage , elle ne put s'empêcher de l'interrompre par un grand éclat de rire. Aladdin voulut poursuivre ; mais en l'interrompant encore : « Eh I mon fils , lui ditelle , à quoi pensez-vous ? Il faut que vous ayez perdu l'esprit pour me tenir un pareil discours I »

« 3Ia mère , reprit Aladdin , je puis vous assurer que je n'ai pas perdu l'esprit ; je suis dans mon bon sens. J'ai prévu les reproches de folie et d'extravagance que vous me faites , et ceux cjue vous pourriez me faire ; mais tout cela ne m'empêchera pas de vous dire encore une fois que ma résolution est prise de faire demander au sultan la princesse Badroulhoudour en mariage. »

« En vérité , mon fils . repartit la mère très-sérieusement , je ne saurais m'empêcher de vous dire que vous vous oubliez entièrement ; et cpiand même vous voudriez exécuter cette résolution , je ne vois pas par qui vous oseriez faire faire cette demande au sultan. » « Par vous-même, réplic[ua aussitôt le fils sans hésiter. >♦ « Par moi I s'écria la mère d'un air de surprise

et d'étonnement ; et au sultan! Ali I je me garderai bien de m'engager dans une pareille entreprise I Et qui êtes-vous , mon fils , continua-t-elle , pour avoir la hardiesse de penser à la fille de votre sultan ? Avez-vous oublié que vous êtes fils d'un tailleur des moindres de sa capitale , et d'une mère dont les ancêtres n'ont pas été d'une naissance plus relevée ? Savez-vous que les sultans ne daignent pas donner leurs filles en mariage , même à des fils de sultans qui n'ont pas l'espérance de régner un jour comme eux? »

« iVIa mère , répliqua Aladdin , je vous ai déjà dit que j'ai prévu tout ce que vous venez de me dire , et je dis la même chose de tout ce c[ue vous y pourrez ajouter : vos discours ni vos remontrances ne me feront pas changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse Badroulboudour en mariage par votre entremise : c'est une grâce que je vous demande avec tout le respect que je vous dois , et je vous supplie de ne me la pas refuser, à moins que vous n'aimiez mieux me voir mourir que de me donner la vie une seconde fois. «

La mère d'Aladdin se trouva fort embarrassée quand elle vit l'opiniâtreté avec laquelle Aladdin persistait dans un dessein si éloigné du bon sens. « I\Ion fils , lui ditelle encore , je suis votre mère ; et comme une bonne mère qui vous ai mis au monde , il n'y a rien de raisonnable ni de convenable à mon état et au vôtie , que je ne sois prête à faire pour l'amour de vous. S'il s'agissait de parler de mariage pour vous avec la fille de quelqu'un de nos voisins , d'une condition pareille ou approchant de la vôtre , je n'oublierais rien , et je m'emploierais de bon cœur en tout ce qui serait de mon pouvoir ; encore , pour y réussir , faudrait - il que vous eussiez quelcpies biens ou quelques revenus , ou que vous eussiez un métier. Quand de pauvres gens comme nous veulent se marier , la première cliose à quoi ils doivent songer , c'est d'avoir de quoi vivre. 3Iais sans faire réflexion sur la bassesse de votre naissance , sur le peu de mérite et de biens que vous avez , vous prenez votre vol jusqu'au plus haut degré de la fortune , et vos pre'tentions ne sont

CONTES ARACES. "^ î

pas moindi'es que de vouloir demander en mariage et d'épouser la fille de votre souverain , qui n'a qu'à dire mi mot pour vous précipiter et vous écraser I Je laisse à part ce qui vous regarde ; c'est à vous à y faire les réflexions que vous devez, pour peu que vous ayez de bon sens. Je viens à ce qui me touche. Comment une pensée aussi extraordinaire que celle de vouloir que j'aille faire la proposition au sultan de vous donner la princesse sa fdie en mariage, a-t-elle pu vous veni^' dans l'esprit? Je suppose que j'aie , je ne dis pas la hardiesse , mais l'effronterie d'aller me présenter devant sa majesté pour lui faire une demande si extravagante , à qui m'adresserai - je pour m'introduire ? Croyezvous que le premier à qui j'en parlerais ne me traitât pas de folle , et ne me chassât pas indignement , comme je le mériterais ? Je suppose encore qu'il n'y ait pas de difficulté à se présenter à l'audience du sultan ; je sais qu'il n'y en a pas quand on s'y présente pour lui demander justice , et qu'il la rend volontiers à ses sujets , quand ils la lui demandent. Je sais aussi que ,

•Jl LES MILLE ET UNE NUITS,

quand on se présente à lui pour lui demander une gvace , il l'accorde avec plaisir quand il voit qu'on l'a méritée et qu'on en est digne. Mais êtes-vous dans ce cas-là? et croyez - vous avoir mérité la grâce que vous voulez que je demande pour vous?

En êtes-vous digne? Qu'avez -vous fait pour votre prince ou pour votre patrie , et en quoi vous êtes-vous distingué? Si vous n'avez rien fait pour mériter une si grande grâce, et que d'ailleurs vous n'en soyez pas digne, avec quel front pourrai -je la demander? Comment pourrais -je seulement ouvrir la bouche pour la proposer au sultan? Sa présence toute majestueuse et l'éclat de sa cour me fermeraient la bouclie aussitôt , à moi qui tremblais devant feu mon mari, votre père , quand j'avais à lui demander la moindre cliose. Il y a une autre raison , mon fils , à laquelle vous ne pensez pas, qui est qu'on ne se présente pas devant nos sultans sans un présent à la main , quand on a quelque grâce à leur demander. Les présens ont au moins cet avantage , que , s'ils refusent la grâce pour les raisons qu'ils peuvent avoir, ils

écoutent au moins la demande , et celui qui la fait, sans aucune répugnance. Mais quel présent avez-vous à faire ? Et , quand vous auriez quelque chose qui fut digne de la moindre attention d'un si grand monarque , cjuelle proportion y aurait-il de votre présent avec la demande que vous voulez lui faire? Rentrez en vous-même , et songez que vous aspirez à une chose qu'il vous est impossible d'obtenir. »

Aladdin écouta fort tranquillement tout ce que sa mère put lui dire pour tâcher de le détourner de son dessein ; et , après avoir fait réflexion sur tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole, et il lui dit : « J'avoue , ma mère , que c'est une grande témérité à moi d'oser porter mes prétentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidération d'avoir exigé de vous avec tant de chaleur et de promptitude , d'aller faire la proposition de mon mariage au sultan^ sans prendre auparavant les moyens propres à vous procurer une audience et un accueil favorables. Je vous en demande pardon ; mais , dans la violence de la passion qui me possède,

YII. '5'

•j4 I^ES MILLE ET UNE NUITS,

ne VOUS étonnez pas si d'abord je n*ai pas envisagé tout ce qui peut servir à me procurer le repos que je cherche. J'aime la princesse Badroulboudour au-delà de ce que vous pouvez vous imaginer, ou plutôt je l'adore , et je persévère toujours dans le dessein de l'épouser : c'est une chose arrêtée et résolue dans mon esprit. Je vous suis obligé de l'ouverture que vous venez de me faire : je la regarde comme la première démarche qui doit me procurer l'heureux succès cjue je me promets. Tous me dites que ce n'est pas la coutume de se présenter devant le sultan sans un présent à la main, et que je n'ai rien qui soit digne de lui. Je tombe d'accord du présent, et je vous avoue que je n'y avais pas pensé. Mais, cpant à ce que vous me dites que je n'ai rien qui puisse lui être présenté, croyez-vous, ma mère, crue ce que j'ai apporté le jour que je fus déhvré d'une mort inévitable de la manière que TOUS savez, ne soit pas de quoi faire un présent très - agréable au sultan ? Je parle de ce que j'ai apporté dans les deux bourses et dans ma ceintiue, et que nous avons

pris , vous et moi , pour des verres colorés : Diais à présent je suis détrompé , et je vous apprends , ma mère , cpe ce sont des pierreries d'un prix inestimable, qui ne conviennent qu'à de grands monarques. J'en ai connu le mérite en fréquentant les boutiques de joailliers, et vous pouvez m'en croire sur ma parole. Toutes celles que j'ai vues cliez nos marcLands joailliers ne sont pas comparables à celles que nous possédons , ni en grosseur, ni en beauté ; et cependant ils les font monter à des prix excessifs. A la vérité , nous ignorons , vous et moi, le prix des nôtres. Quoi qu'il en puisse être , autant que je puisse en juger par le peu d'expérience que j'en ai, je suis persuadé que le présent ne peut être qne très - agréable au sultan. Yous avez une porcelaine assez grande et d'une forme très-propre pour les contenir ; apportez-la , et voyons l'effet qu'elles feront quand nous les y aurons arrangées selon leurs différentes couleurs. •'>

La mère d'Aladdin apporta la porcelaine , et Aîaddin tira les pierreries des deux bourses, et les arrangea dans la por-

•jG LES MILLE ET UNE NUITS,

celaine. L'effet qu'elles firent au Qiaiid jour par la variété de leurs couleurs , par leur éclat et par leur brillant , fut tel que la mère et le fils en demeurèrent presque éblouis : ils en furent dans un grand étonnement, car ils ne les avaient vues l'un et l'autre qu'à la lumière d'une lampe. Il est vrai qu'Aladdin les avait vues chacune sur leur arbre , comme des fruits qui devaient faire un spectacle ravissant ; mais , comme il était encore enfant , il n'avait regardé ces pierreries que comme des bijoux propres à jouer, et il ne s'en était chargé que dans cette vue , et sans autre connaissance.

Après avoir admiré quelque temps la beauté du présent, Aladdin reprit la parole : « Ma mère, dit -il, vous ne vous excuserez plus d'aller vous présenter au sultan sous prétexte de n'avoir pas un présent à lui faire : en voilà un, ce me semble , qui fera que vous serez reçue avec un accueil des plus favorables. »

Quoique la mère d' Aladdin , nonobstant la beauté et l'éclat du présent, ne le crût pas d'un prix aussi grand que son fils l'es-

CONTES ARÀUES. 'jn

limait , elle jugea néanmoins qu'il pouvait être agréé , et elle sentait bien qu'elle n'avait rien à lui répliquer sur ce sujet ; mais elle en revenait toujours à la demande qu'Aladdin voulait qu'elle fit au sultan , à la faveur du présent : cela l'inquiétait toujours fortement. <t Mon fils , lui disaitelle, je n'ai pas de peine à concevoir que le présent fera son effet, et que le sultan voudra bien me regarder de bon œil ; mais, quand il faudra que je m'acquitte de la demande que vous voulez cjue je lui fasse, je sens bien que je n'en aurai pas la force, et cpie je demeurerai muette. Ainsi, non -seulement j'aurai perdu mes pas , mais même le présent , qui , selon vous , est d'une ricliesse si extraordinaire , et je reviendrais avec confusion vous annoncer c[ue vous seriez frustré de votre espérance. Je vous l'ai déjà dit, et vous devez. cr,oire cjue cela arrivera ainsi. Mais, ajouta -t- elle, je veux que je me fasse violence pour me soumettre à votre volonté, et que j'aie assez de force poiu' oser faire la demande que vous voulez que je fasse : il arrivera très - certainement ou

que le sultan se moquera de moi et me renverra comme une folle , ou qu'il se mettra dans une juste colère, dont immanquablement nous serons , vous et moi , les victimes. »

La mère d'Aladdin dit encore à son fils plusieurs autres raisons pour tâcher de le faire changer d'e sentiment; mais les charmes de la princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son cœur pour le détourner de son dessein. Aladdin persista à exiger de sa mère qu'elle exécutât ce qu'il avait résolu; et autant par la tendresse qu'elle avait pour lui , que par la crainte qu'il ne s'abandonnât à quelque extrémité f^icheuse, elle vainquit sa répugnance , et elle condescendit à la volonté de son fils.

Comme il était trop tard , et que le temps d'aller au palais pour se présenter au sultan ce jour -là était passé, la chose fut remise au lendemain. La mère et le fils ne s'entretinrent d'autre chose le reste de la journée ; et Aladdin prit un grand soin d'inspirer à sa mère tout ce qui lui vint dans la pensée pour la confirmer dans

CONTES ARABES. ^g

le parti qu'elle avait enfin accepté , d'aller se présenter au sultan. Malgié toutes les raisons du fils, la mère ne pouvait se persuader qu'elle pût jamais réussir dans cette affaire ; et véritablement il faut avouer qu'elle avait tout lieu d'en douter. « Mon fils, dit -elle à Aladdin , si le sultan me reçoit aussi favorablement que je le souhaite pour l'amour de vous, s'il écoute tranquillement la proposition que vous voulez que je lui fasse; mais si, après ce bon accueil , il s'avise de me demander où sont vos biens, vos ricliesses et vos Etats, car c'est de quoi il s'informera avant toutes choses , plutôt que de votre personne ; si , dis-je , il me fait cette demande , que voulez-vous que je lui réponde ? »

« Ma mère , répondit Aladdin , ne nous inquiétons point par avance d'une cliose qui peut-être n'arrivera pas. Voyons premièrement l'accueil que vous fera le sidtan, et la réponse qu'il vous donnera. S'il arrive, qu'il veuille être informé de tout ce que vous venez de dire , je verrai alors la réponse que j'aurai à lui faire. J'ai confiance que la lampe , par le moyen de la-

8o LES MILLE ET U.NL îvCITS ,

quelle nous subsistons depuis quelques années, ne me manquera pas dans le besoin. »

La mère d'Aladdin n^eut rien à répliquer à ce que son fils venait de lui dire. Elle fit réflexion que la lampe dont il parlait pouvait bien servir à de plus grandes merveilles qu'à leur procurer simplement de quoi vivre. Cela la satisfit , et leva en même temps toutes les difficultés qui auraient pu encore la détourner du service qu'elle avait promis de rendre à son fils auprès du sultan. Aladdin, qui pénétra dans la pensée de sa mère , lui dit : « Ma mère , au moins souvenez-vous de garder le secret; c'est de là que dépend tout le bon succès que nous devons attendre , vous et moi , de cette affaire. » Aladdin et sa mère se séparèrent pom- prendre quelque repos ; mais l'amour violent et les grands projets d'une fortune immense, dont le fils avait l'esprit tout rempli , l'em- ' pêclièrent de passer la nuit aussi tranquillement cju'il aurait l^ien souhaité. Il se leva avant la pointe du jour, et alla aussitôt éveiller sa mère. Il la pressa de s'iia-

CONTES ARABES. Si

biller le plus promptement qu'elle pourrait, afin d'aller se rendre à la porte du palais du sultan , et d'y entrer à l'ouverture , au moment où le grand - visir, les visirs subalternes et tous les grands officiers de l'Etat y entraient pour la séance du divan , où le sultan assistait toujours en personne.

La mère d'xVladdin fit tout ce cpie son fds voulut. Elle prit la porcelaine où était le présent de pierreries , l'enveloppa dans un double linge , l'un très-fin et très-propre , l'autre moins lin , qu'elle lia par les quatre coins pour le porter plus aisément. Elle partit enfin , avec une grande satisfaction d'Aladdin , et elle prit le chemin du palais du sultan. Le grand -visir, accompagné des autres visirs , et les seigneurs de la cour les plus qualifiés , étaient déjà entrés cjuand elle arriva à la porte. La foule de tous ceux qui avaient des aifaires au divan était grande. On ouvrit , et elle marclia avec eux jusqu'au divan. C'était un très -beau salon, profond et spacieux, dont l'entrée était grande et magnifique. Elle s'ai I éta , et se rangea de manière qu'elle

avait en face le sultan , le grand - visir , et les seigneui's qui avaient séance au conseil à di'oite et à gauche. On appela les parties les unes après les autres , selon l'ordre des requêtes qu'elles avaient présentées , et leurs afFaii-es furent rapportées , plaidées et jugées jusqu'à l'heure ordinaire de la séance du divan. Alors le sultan se leva, congédia le conseil , et rentra dans son appartement, où il fut suivi par le grandvisir. Les autres visirs et les ministres du conseil se retirèrent. Tous ceux qui s'y étaient trouvés pour des affaires particulières firent la même chose , les uns contens du gain de leur procès , les autres mal satisfaits du jugement rendu contre eux , et d'autres enfin avec l'espérance d'être jugés dans une autre séance.

La mère d'Aladdin , qui avait vu le sultan se lever et se retuer, jugea bien qu'il ne reparaîtrait pas davantage ce jour -là, en voyant tout le monde sortir. Ainsi elle prit le parti de retourner chez elle. Aladdin , qui la vit rentrer avec le présent destiné au sultan , ne sut d'abord que penser du succès de son voyage. Dans la crainte

où il était qu'elle n'eût quelque chose de sinistre à lui annoncer, il n'avait pas la force d'ouvrir la bouciie pour lui demander quelle nouvelle elle lui apportait. La bonne mère , qui n'avait jamais mis le pied dans le palais du sultan, et qui n'avait pas la moindre connaissance de ce qui s'y pratiquait ordinairement , tira son fils de l'embarras où il était , en lui disant avec une grande naïveté : « Mon fils, j'ai vu le sultan , et je suis bien persuadée qu'il m'a vue aussi. J'étais placée devant lui , et personne ne l'empêchait de me voir ; mais il était si fort occupé par tous ceux c[ui lui parlaient à droite et à gauche , qu'il me faisait compassion de voir la peine et la patience qu'il se donnait à les écouter. Cela a duré si long-temps , qu'à la fin je crois qu'il s'est ennuyé j car il s'est levé sans qu'on s'y attendit , et il s'est retiré assez brusquement, sans vouloir entendre quantité d'autres personnes qui étaient en rang pour lui parler à leur tour. Cela m'a fait cependant un grand plaisir. En effet , je commençais à perdre patience, et j'étais extrêmement fatiguée de

demeurer debout si long-temps ; mais il n'y a rien de gâte : je ne manquerai pas d'y retourner demain ; le sultan ne sera peut-être pas si occupé. »

Quelque amoureux que fût Aladdin, il fut contraint de se contenter de cette excuse , et de s'armer de patience. Il eut au moins la satisfaction de voir que sa mère avait fait la démarche la plus difficile , qui était de soutenir la vue du sultan , et d'espérer qu'à l'exemple de ceux qui lui avaient parlé en sa présence , elle n'hésiterait pas aussi à s'acquitter de la commission dont elle était chargée , quand le moment favorable de lui parler se présenterait.

Le lendemain , d'aussi grand uîatin que le jour précédent , la mère d' Aladdin alla encore au palais du sultan avec le présent de pierreries ; mais son voyage fut inutile : elle trouva la porte du divan fermée , et elle apprit qu'il n'y avait de conseil que de deux jours l'un, et qu'ainsi il fallait qu'elle revînt le jour suivant. Elle s'en alla porter cette nouvelle à son fils, qui fut oblige de renouveler sa patience. Elle y retourna six autres fois aux jours".

marqués , en se plaçant toujours devant le sultan , mais avec aussi peu de succès que la première ; et peut-être qu'elle y serait retournée cent autres fois aussi inutilement, si le sultan, qui la voyait toujours yis-à-vis de lui à chaque séance, n'eût fait attention à elle. Cela est d'autant plus probable , qu'il n'y avait que ceux qui avaient des requêtes à présenter qui approchaient du sultan , chacun à leur tour , pour plaider leur cause dans leur rang ; et la mère d'Aladdin n'était point dans ce cas-là.

Ce jour-lÀ enfin , après la levée du conseil , quand le sultan fut rentré dans son appartement , il dit à son grand-visir : « Il y a déjà quelque temps que je remarque une certaine femme qui vient règlement chaque jour que je tiens mon conseil , et qui porte quelque chose d'enveloppé dans un hnge; elle se tient debout depuis le commencement de l'audience jusqu'à la fin , et aflecte de se mettre toujours devant moi : savez -vous ce qu'elle demande ? »

Le grand-visir , qui n'en savait pas pluâ que le sultan , ne voulut pas néanmoins de-

ineurer court. « Sire , répondit-il , votre majesté n'ignore pas que les femmes forment souvent des plaintes sur des sujets de rien : celle-ci apparemment vient porter sa plainte devant votre majesté sur ce qu'on lui a vendu de la mauvaise farine , ou sur quelque autre tort d'aussi peu de conséquence. » Le sultan ne se satisfit pas de cette réponse. « Au premier jour du conseil, reprit-il, si cette femme revient , ne manquez pas de la faire appeler, afin que je l'entende. » Le grand -visir ne lui répondit qu'en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tête , pour marquer qu'il était prêt à la perdre , s'il manquait ù exécuter l'ordre du sultan.

La mère d'Aladdin s'était déjà fait une habitude si grande de paraître au conseil devant le sultan, qu'elle comptait sa peine pour rien , pourvu qu'elle fît connaître à son fils qu'elle n'oubliait rien de tout ce qui dépendait d'elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le jour du conseil , et elle se plaça à l'entrée du divan , vis-à-vis le sultan, à son ordinaire.

Le grand-visir n'avait encore commencé

CONTES ARABES. Sj

à rapporter aucune affaire , quand le sultan aperçut la mère d'Aladdin. Touché de compassion de la longue patience dont il avait été témoin : « Avant toutes choses , de crainte que vous ne l'oubliiez , dit-il au grand- visir, voilà la femme dont je vous parlais dernièrement; faites-la venir, et commençons par l'entendre et par expédier l'affaire qui l'amène. » Aussitôt le grand- visir montia cette femme au chef des huissiers qui était debout, prêt à recevoir ses ordres, et lui commanda d'aller la prendre et de la faire avancer.

Le chef des huissiers vint jusqu'à la mère d'Aladdin ; et , au signe c[u'il lui fit , elle le suivit jusqu'au pied du trône du sultan , où il la laissa pour aller se ranger à sa place près du grand-visir.

La mère d'Aladdin , instruite par l'exemple de tant d'autres c[u'eHe avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui couvrait les marches du ti^ône , et elle demeura en cet état jusqu'à ce que le sultan lui commandât de se relever. Elle se leva; et alors : « Bonne femme, lui dit le sultan , il y a ioiig-temps c[ue je vous vois

venir à mon divan , et demeurer à l'entrée depuis le commencement jusqu'à la fni : quelle affaire vous amène ici ? »

La mère d'Aladdin se prosterna luie seconde fois , après avoir entendu ces paroles ; et quand elle fut relevée : « I^Ionarque au-dessus des monarcjues du monde, ditelle, avant d'exposer à votre majesté le sujet extraordinaire , et même presque incroyable , cjui me fait paraître devant son trône sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse , pour ne pas dire l'impudence de la demande que je ^^ens lui faire : elle est si peu commune , que je tremble , et que j'ai lionte de la proposer à mon sultan. » Pour lui donner la liberté entière de s'expliquer, le sultan commanda que tout le monde sortît du divan, et qu'on le laissât seul avec son grand-visir ; et alors il lui dit qu'elle pouvait parler et s'expliquer sans crainte.

La mère d'Aladdin ne se contenta pas de la bonté du sultan , qui venait de lui épargner la peine qu'elle eût pu souffrir en parlant devant tout le monde : elle voulut encore se nieltie ii couvert de Vin-

dignation qu'elle avait à craindre de la proposition qu'elle devait lui faire , et à laquelle il ne s'attendait pas. « Sire, ditelle en reprenant la parole, j'ose encore supplier votre majesté , au cas qu'elle trouve la demande que j'ai à lui faire offensante ou injurieuse en la moindre chose, de m'assurer auparavant de son pardon , et de m'en accorder la grâce. » « Quoi que ce puisse être , repartit le sultan , je vous le pardonne dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal : parlez hardiment. »

Quand la mère d'Aladdin eut pris toutes ses précautions , en femme qui redoutait la colère du sultan sur une proposition aussi délicate que celle qu'elle avait à lui faire , elle lui raconta fidèlement dans quelle occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour , l'amour violent que cette vue fatale lui avait inspiré, la déclaration qu'il lui en avait faite , tout ce qu'elle lui avait représenté pour le détourner d'une passion non moins injurieuse à sa majesté qu'à la princesse sa fdle. «< Mais, continua-t-elle , mon fils , bien loin d'en pro-

go LES MILLE ET UNE NUITS,

fiter et de reconnaître sa hardiesse , s'est obstiné à y persévérer jusqu'au point de me menacer de quelque action de désespoir, si je refusais de venir demander la princesse en mariage à votre majesté ; et ce n'a été' qu'après m'étre fait une violence extrême , que j'ai été contrainte d'avoir cette complaisance pour lui : de quoi je supplie encore une fois votre majesté de m'accorder le pardon , non-seulement à moi , mais même à Aladdin mon fils, d'avoir eu la pensée téméraire d'aspirer à une si haute alhance. »

Le sultan écouta tout ce discoms avec beaucoup de douceur et de Ijonté , sans donner aucmie marque de colère ou d'indignation , et même sans prendre la demande en raillerie.

jMais avant de donner réponse à cette bonne femme , il lui demanda ce que c'était que ce qu'elle avait apporté enveloppé dans un linge. Aussitôt elle prit le vase de porcelaine , qu'elle avait mis au pied du trône avant de se prosterner; elle le découvrit et le présenta au sultan.

Ou ne saurait exprimer la surprise et

l'étonnement du sultan , lorsqu'il vit rassemblées dans ce vase tant de pierreries si considérables , si précieuses , si parfaites , si éclatantes , et d'une {grosseur telle qu'il n'en avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si grande admiration qu'il en était immobile. Après être enfin revenu à lui , il reçut le présent des mains de la mère d'Aladdin , en s'écriant avec un transport de joie : « Alil que cela est beau I cjue cela est riche I « Après avoir admiré et manié presque toutes les pierreries l'une après l'autre, en les prisant chacune par l'endroit qui les distinguait , il se tourna du côté de son grandvisir; et en lui montrant le vase : « Vois, dit-il, et conviens fju'on ne peut rien voir au monde de plus riche et de plus parfait. » Le visir en fut charmé. <c Eh bien, continua le sultan, que dis-tu d'un tel présent? N'estil pas digne de la princesse ma fille ? et ne puis-je pas la donner à ce prix-là à celui qui me la fait demander? »

Ces paroles mirent le grand- visir dans une étrange agitation. Il y avait quelque temps que le sultan lui avait fait entendre

que son intention était de donner la princesse sa fille en mariage à un fils qu'il avait. Il craignit, et ce n'était pas sans fondement, que le sultan, ébloui par un présent si riclie et si extraordinaire, ne changeât de sentiment. Il s'approcha du sultan ; et en lui parlant à l'oreille : << Sire , dit-il, on ne peut disconvenir que le présent ne soit digne de la princesse; mais je supplie votre majesté de m'accorder trois mois avant de se déterminer : j'espère qu'avant ce temps-là mon fils , sur qui elle a eu la bonté de me témoigner qu'elle avait jeté les yeux, aura de quoi lui en faire un présent d'un plus grand prix que celui d'Aladdin, que votre majesté ne connaît pas. » Le sultan, quoique bien persuadé qu'il n'était pas possible que son grandvisir pût trouver à son fils de quoi faire un présent d'une aussi grande valeur à la princesse sa fille, ne laissa pas néanmoins de l'écouter, et de lui accorder cette grâce. Ainsi , eu se retournant à.\i côté de la mère d'Aladdin , il lui dit : << Allez , bonne femme ; retournez chez vous , et dites à votre fils que j'agrée la proposition que vous m'a-

vez faite de sa part , mais que je ne puis marier la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement qui ne sera prêt que dans trois mois. Ainsi, revenez eu ce temps-là. »

La mère d'Aladdln retourna cliez elle avec une joie d'autant plus grande, que, pai- rapport à son état , elle avait d'abord regardé l'accès auprès du sultan comme impossible , et que d'ailleurs elle avait obtenu une réponse si favorable, au lieu qu'elle ne s'était attendue qu'à un rebut qui l'aurait couverte de confusion. Deux cboses firent juger à Aladdin , cj^uand il vit entrer sa mère, cpi'elle lui apportait une bonne nouvelle : l'une , cpi'elle revenait de meilleure heure cju'à l'ordinaire ; et l'autre , qu'elle avait le visage gai et ouvert. <( Eli bien, ma mère, lui dit- il, dois- je espérer? Dois -je mourir de désespoir? » Quand elle eut quitté son voile , et qu'elle se fut assise sur le sofa avec lui : « Mon fils, dit-elle, pour ne vous pas tenir trop long- temps dans l'incertitude, je commencerai par vous dire que , bien loin de songer à mourir , vous avez tout sujet d'é-

tre content. » Eu poursuivant son discours , elle lui raconta de quelle manière elle avait eu audience avant tout le monde , ce qui était cause qu'elle était revenue de si bonne heure, les précautions qu'elle avait prises pour faire au sultan , sans qu'il s'en offensât, la proposition du mariage de la princesse Badroulboudour avec lui , et la réponse toute favorable cjue le sultan lui avait faite de sa propre bouche. Elle ajouta que , autant c^u'elle en pouvait juger par les niarques cjue le sultan en avait données, le présent, sur toutes choses, avait fait un puissant effet sur son esprit pour le déterminer à la réponse favorable qu'elle rapportait. « Je m'y attendais d'autant moins , dit-elle encore , que le grandvisir lui avait parlé à l'oreille avant qu'il me la fit, et fj[ue je craignais cju'il ne le détournât de la bonne volonté cpi'il pouvait avoir pour vous. »

AladcUn s'estima le plus heureux des mortels en apprenant cette nouvelle. II remercia sa mère de toutes les peines qu'elle s'était données dans la poursuite de cette affaire, dont l'heureux succès était

CONTES ARABES. g5

si important pour son repos ; et quoique , dans Finipatience où il était de jouir de l'objet de sa passion , trois mois lui parussent d'une longueur extrême , il se disposa néanmoins à attendre avec patience , fondé sur la parole du sultan , qu'il regardait comme irrévocable. Pendant qu'il comptait non -seulement les heures, les jours et les semaines, mais même jusqu'aux momens , en attendant que le terme fût passé , environ deux mois s'étaient écoulés , quand la m.ère , un soir , en voulant allumer la lampe, s'aperçut qu'il n'y avait plus d'huile dans la maison. Elle sortit pour en aller acheter, et en avançant dans la ville, elle vit que tout y était en fête. En effet , les boutiques, au lieu d'être fermées, étaient ouvertes ; on les ornait de feuillages , on y préparait des illuminations- chacun s'efforçait à c|ui le ferait avec plus de pompe et de magnificence pour mieux marquer son zèle : tout le monde enfin donnait des démonstrations de joie et de réjouissance. Les rues étaient même embarrassées par des ofïiciers en habits de cérémonies, montés sur des chevaux richement har-

gG LES MILLE ET U>'E NUITS,

iiacliés, et environnes d'un fjrand nombre de valets de pied qui allaient et venaient. Elle demanda au marchand chez qui elle achetait son huile ce que tout cela signifiait. « D'où venez-vous, ma bonne dame? lui cUt-il; ne savez -vous pas que le fils du grand -visir épouse ce soir la princesse Badroulboudour , fille du sultan? Elle va iDientôt sortir du bain , et les officiers que vous voyez s'assemblent pour lui faire cortège juscpi'au palais , où se doit faire la cérémonie. »

La mère d'Aladdin ne voulut pas en apprendre davantage. Elle revint en si grande diligence, qu'elle rentra chez elle presque hors d'haleine. Elle trouva son fils qui ne s'attendait à rien moins qu'à la fkheuse nouvelle cpi'elle lui apportait.

<t iMon fils, s'écria- 1- elle, tout est perdu pour vous I vous comptiez sur la belle promesse du sultan , il n'eu sera rien, » Aladdin , alarmé de ces paroles : « Ma mère , reprit-il , par quel endi'oit le sultan ne me tiendrait- il pas sa -promesse? Comment le savez-vous ?» « Ce soir , repartit la mère , le fils du grantl-visir épouse la princesse

CONTES ARADES. 97

Batlroulboudour dans le palais. » Elle lui raconta de quelle manière elle venait de l'apprendre , par tant de circonstances , fp.i'il n'eut pas lieu d'en douter.

A cette nouvelle , Aîaddin demeura immobile , comme s'il e lit été frappé d'un coup de foudre. Tout autre que lui en eût été accablé ; mais une jalousie secrète l'empéclia d'y demeurer long- temps. Dans le moment il se souvint de la lampe cpii lui avait été si utile jusqu'alors; et sans aucun emportement en vaines paroles contre le sultan, contre le grand -visir, ou contre le fils de ce ministre , il dit seulement : «< Ma mère , le fils du grand-visir ne sera peut-être pas cette nuit aussi beureux qu'il se le promet. Pendant que je vais dans ma cbambre pour un moment, préparez - nous à souper. >»

La mère d'Aladdin comprit bien que son ûh voulait faire usage de la lampe pour empècber, s'il était possible, que le mariage du fils du grand-visir avec la princesse ne vint jusqu'à la consommation ; et elle ne se trompait pas. En effet, c[uand Aladdin fut dans sa ciiaînj}re , il prit la lampe mervir. -6'

veilleuse qu'il y avait portée , en l'otant devant les yeux de sa mère , après que l'apparition du génie lui eut faite une si grande peur; il prit, dis -je, la lampe, et il la frotta au même endroit que les autres fois. A l'instant , le génie parut devant lui :

« Que 'veux-tii ? dit-il à Aladdin ; me "voici prêt à t'obéir comme ton csclaue , et de tous ceux qui ont la lampe à la main , moi et les autres esclaç'es de la lampe ! »

<c Ecoute , lui dit Aladdin ; tu m'as apporté jusqu'à présent de quoi me nourrir quand j'en ai eu besoin; il s'agit présentement d'une affaire de tout autre importance. J'ai fait demander en mariage au sultan la princesse Badroulboudour, sa fille. Il me l'a promise , et il m'a donné un délai de trois mois. Au lieu de tenir sa promesse , ce soir, avant le terme échu , il la marie au fils du grand-visir : je viens de l'apprendre , et la chose est certaine. Ce que je te demande , c'est que , dès que le nouvel époux et la nouvelle épouse seront couchés, tu les enlèves , et que tu les apportes ici tous deux dans leur lit.

« Mon mauve, reprit le génie, je vais

CONTES ARABES. gC)

t' obéir. As-tu autre chose à me commander? » « Rien autre chose pour le présent , repartit Aiaddin. » En même temps le génie disparut.

Aiaddin revint trouver sa mère ; il soupa avec elle avec la même tranquillité qu'il avait coutume de le faire. Après le souper , il s'entretint quelque temps avec elle du mariage de la princesse , comme d'une chose qui ne l'embarrassait plus. Il retourna à sa chambre , et il laissa sa mère en hberté de se coucher. Poui' lui , il ne se coucha pas ; mais il attendit le retour du génie , et l'exécution du commandement qu'il lui avait fait.

Pendant ce temps-là tout avait été préparé avec bien de la magnificence dans le palais du sultan pour la célébration des noces de la princesse , et la soirée se passa en cérémonies et en réjouissances jusque bien avant dans la nuit. Quand tout fut achevé , le fils du grand - visir, au signal C£ue lui fit le chef des eunuques de la princesse, s'échappa adroitement, et cet officier l'introduisit dans l'appartement de la princesse son épouse, jusqu'à la chambre

lOO LES MILLE ET UNE JS'DITS ,

où le lit nuptial était préparé. Il se couclia le premier. Peu de temps après , la sultane , accompagnée de ses femmes et de celles de la princesse sa fille , amena la nouvelle épouse. Elle faisait de grandes résistances, selon la coutume des nouvelles mariées.

La siiltane aida à la déshabiller, la mit dans le lit comme par force ; et après l'avoir embrassée en lui souliaitaut la bonne nuit, elle se retira avec toutes les femmes ; et la dernière qui sortit ferma la porte de la chambre.

A peine la porte de la chambre fut fermée , que le génie , comme esclave fidèle de la lampe , et exact à exécuter les ordres de ceux qui l'avaient à la main , sans donner le temps à l'époux de faire la moindre caresse à son épouse, enlève le Ht avec l'époux et l'épouse , au grand étonnement de l'un et de l'autre , et en un instant le transporte dans la chambre d'Aladdin , où il le pose.

Aladdin , qui attendait ce moment avec impatience, ne souffrit pas que le fils du grand-visir demeurât couché avec la princesse. «< Prends ce nouvel époux , dit-ii au

CONTES ARABLS. lOI

génie ; enferme-îe dans le privé , et reviens demain matin un peu après la pointe du jour. » Le génie enleva aussitôt le fils du grand-visir hors du lit , en chemise , et le transporta dans le lieu qu'Aladdin lui avait dit , où il le laissa , après avoir jeté sur lui un souffle qu'il sentit depuis la tète jusqu'aux pieds , et qui l'empêcha de remuer de la place.

Quelque grande que fût la passion d'Aladdin pour la princesse Badroulboudour, il ne lui tint pas néanmoins un long discours, lorsqu'il se vit seul avec elle. « Ne craignez rien, adorable princesse, lui ditil d'un air tout passionné ; vous êtes ici en sûreté ; et quelque violent que soit l'amour que je ressens pour votre beauté et pour vos charmes, il ne me fera jamais sortir des bornes du profond respect que je vous dois. Si j'ai été forcé , ajouta-t-il, d'en venir à cette extrémité , ce n'a pas été dans la vue de vous offenser , mais pour empêcher qu'un injuste rival ne vous possédât, contre la parole donnée par le sultan votre père en ma faveur. »

La princesse , qui ne savait rien de ces

particularités, fit fort peu d'attention à tout ce qu'Aladdin lui put dire. Elle n'était nullement en état de lui répondre. La frayeur et l'étoiniement où elle était d'une aventure si surprenante et si ,peu attendue l'avaient mise dans un tel état, qu'Aladdin n'en put tirer aucune parole. Aladdin n'en demeura pas là : il prit le parti de se déshabiller, et il se coucha à la place du lils du grand-visir, le dos tourné du cpté de la princesse , après avoir eu la précaution de mettre un sabre entre la princesse et lui, pour marquer qu'il mériterait d'en être puni s'il attentait à son honneur.

Aladdin , content d'avoir ainsi privé son rival du bonheur dont il s'était flatté de jouir cette nuit - lu , dormit assez tranquillement. Il n'en fut pas de même de la princesse Badroulboudour : de sa vie il ne lui était arrivé de passer une nuit aussi fâcheuse et aussi désagréable que celle-là ; et , si l'on veut bien faire réflexion au lieu et à l'état où le génie avait laissé le fils du grand-visir, on jugera que ce nouvel époux la passa d'une manière beaucoup plus affli-

CONTES ARABES. lo3

Le lendemain , Aladdin n'eut pas besoin de frotter la lampe pour appeler le génie. Il revint à llieure qu'il lui avait marquée , et dans le temps qu'il achevait de s'ha- Liller.

« Me voici, dit-il à Aladdin ; qu as-tu à nie commander? »

« Ta reprendre , lui dit Aladdin , le fils du grand -visir où tu l'as mis; viens le remettre dans ce lit , et reporte-le où tu l'as pris dans le palais du sultan. » Le génie alla relever le fils du grand-visir de sentinelle , et Aladdin reprenait son saljre quand il reparut. Il mit le nouvel époux près de la princesse , et , en un instant , il reporta le lit nuptial dans la même chambre du palais du sultan d'où il lavait apporté.

Il faut remarquer cpi'en tout ceci le génie ne fut aperçu ni de la princesse ni du fils du grand - visir. Sa forme hideuse eût été capable de les faire mourir de frayeur. Ils n'entendirent même rien des discours entre Aladdin et lui ; et ils ne s'aperçurent que de l'ébranlement du lit, et de leur transport d'un lieu à un autre : c'était bien assez

pour leur donner la frayeur qu'il est aisé d'imaginer.

Le génie ne venait que de poser le lit nuptial en sa place , quand le sultan , curieux d'apprendre comment la princesse sa fille avait passé la première nuit de ses noces , entra dans la chambre pour lui souhaiter le bonjour. Le fds du grand -visir, morfondu du fj'oid cru'il avait soufl'ert toute la nuit, et qui n'avait pas encore eu le temps de se réchauffer, n'eut pas sitôt entendu cpi'on ouvrait la porte , qu'il se leva , et passa dans une garde-robe où il s'était déshabillé le soir.

Le sultan approcha du lit de la princesse , la baisa entre les deux yeux , selon la coutume, eu lui souhaitant le bonjour, et lui demanda en souriant comment elle se trouvait de la nuit passée ; mais en relevant la tète, et en la regardant avec plus d'attention , il fut extrêmement surpris de la voir dans une grande mélancolie , et de ce qu'elle ne lui marquait, ni par la rougeur cjui eût pu lui monter au visage , ni par aucun autre signe , ce c|ui eût pu satisfaire sa curiosité. Eiie lui jeta seulement un

CONTES ARABES. 1 o5

regard des plus tristes, d'une manière qui marquait une grande affliction ou un grand mécontentement. Il lui dit encore quelques paroles ; mais com.me il vit qu'il n'en pouvait tirer d'elle , il s'imagina qu'elle le faisait par pudeur, et il se retira. Il ne laissa pas néanmoins de soupçonner qu'il y avait quelque cliose d'extraordinaire dans son silence : ce qui l'obligea d'aller sur-le-cliamp à l'appartement de la sultane , à c[ui il fit le récit de l'état où il avait trouvé la princesse , et de la réception qu'elle lui avait faite. « Sire , lui dit la sultane , cela ne doit pas surprendre votre majesté : il n'y a pas de nouvelle mariée qui n'ait la même retenue le lendemain de ses noces. Ce ne sera pas la même chose dans deu.x ou trois jours : alors elle recevra le sultan son père comme elle le doit. Je vais la voir, ajouta-t-elle , et je suis bien trompée , si elle me fait le même accueil. » Quand la sultane fut habillée, elle se rendit à l'appartement de la priiicesse , qui n'était pas encore levée : elle s'approcha de son lit, et elle lui donna le bonjour, en l'embrassant; mais sa surprise fut des

i06 LES MILLE ET CJSE NUITS,

plus grandes , non-seulement de ce qu'elle ne lui répondait rien , mais même de ce qu'en la regardant, elle s'aperçut qu'elle était dans un grand abattement, qui lui fit juger qu'il lui était arrivé quelque cliose qu'elle ne pénétrait pas. « JMa fille , lui dit la sultane , d'où vient que vous répondez si mal aux caresses que je vous fais? Est-ce avec votre mère que vous devez faire toutes ces façons? et doutez-vous que je ne sois pas instruite de ce qui peut arriver dans une pareille circonstance que celle où vous êtes ? Je veux bien croire que vous n'avez pas cette pensée; il faut donc qu'il vous soit arrivé quelque autre cliose ; avouezle-moi franchement, et ne me laissez pas plus long-temps dans une inquiétude qui m'accable. »

La princesse Badroulboudour rompit enfin le silence par un très-grand soupir : H Ail I madame et très-honorée mère I s'écria-t-elle , pardonnez-moi, si j'ai manqué au respect que je vous dois. J'ai l'esprit si fortement occupé des choses extraordinaires qui me sont arrivées cette nuit , que je ne suis pas encore bien revenue de mon

CO]^rrES ARABES. io-^

étonnement ni de mes frayeurs , et que j'ai même de la peine, à me reconnaître moi-même. » Alors, elle lui raconta avec les couleurs les plus vives de quelle manière, un instant après qu'elle et son époux furent coucliés , le lit avait été enlevé et transporté, en un moment , dans une chambre malpropre et obscure , où elle s'était vue seule et séparée de son époux , sans savoir ce qu'il était devenu , et où elle avait vu un jeune homme , lequel , après lui avoir dit quelques paroles que la frayeur l'avait empêchée d'entendre , s'était couché avec elle à la place de son époux, après avoir mis son sabre entre elle et lui , et que son époux lui avait été rendu , et le lit rapporté en sa place en aussi peu de temps. « Tout cela ne venait que d'être fait , ajouta-t-elle , quraid le sultan mon père est entré dans ma chambre; j'étais si accablée de tristesse , que je n'ai pas eu la force de lui répondre une seule parole : aussi je ne doute pas qu'il ne soit indigné de la manière dont j'ai reçu l'honneur cju'il m'a fait ; mais j'espère cju'il me pardonnera quand il saura ma triste aventure , et l'état

pitoyable où je me trouve encore en ce moment. »

La sultane écouta fort tranquillement tout ce c[ue la princesse voulut bien lui raconter ; mais elle ne voulut point y ajouter foi. <« JMa fille, lui dit-elle, vous avez bien fait de ne point parler de cela au sultan votre père ; gardez-vous bien d'en rien dire à personne : on vous prendrait pour une folle , si on vous entendait parler de la sorte. » « Madame, reprit la princesse, je puis vous assurer que je vous parle de bon sens ; vous pourrez vous en informer à mon époux, il vous dira la même chose. » «« Je m'en informerai , repartit la sultane ; mais , quand il m'en parlerait comme vous , je n'en serais pas plus persuadée que je le suis. Levez-vous cependant , et ôtez-vous cette imagination de l'esprit ; il ferait beau voir que vous troublassiez par une pareille vision les fêtes ordonnées pour vos noces , et qui doivent se continuer plusieurs jours dans ce palais et dans tout le royaume. N'entendez -vous pas défi les fanfares et les concerts de trompettes, de timbales et de tambours? Tout cela doit vous ins-

pirer la joie et le plaisir , et vous faire oublier toutes les fantaisies dont vous venez de nie parler. » En même temps la sultane appela les femmes de la princesse ; et après qu'elle l'eut fait lever, et qu'elle l'eut vue se mettre à sa toilette , elle alla à l'appartement du sultan ; elle lui dit que quelque fantaisie avait passé véritablement par l'esprit de sa fdle , mais que ce n'était rien. Elle fit appeler le fils du visir , pour savoir de lui quelque chose de ce cpie la princesse lui avait dit ; mais le fils du visir , qui s'estimait infiniment honoré de l'alliance du sultan , avait pris le parti de dissimuler. « jMon gendre , lui dit la sultane , dites-moi , êtes-vous dans le même entêtement que votre épouse? » «'. JMadame , reprit le fils du visir, oserais-je vous demander à quel sujet vous me faites cette demande ? » « Cela sutfit , lepartit la sultane ; je n'en veux pas savoir davantage : vous êtes plus sage qu'elle. »

Les léjouissances continuèrent toute la

journée dans le palais ; et la sultane , qui

n'abandonna pas la princesse , n'oublia rien

pour lui inspirer la joie , et pour lui faire

Page 1