‹ Les milles et une nuits, contes arabes; (volume 3)Chapitre 3 sur 11 · VII · texte numérisé non relu

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prendi-e part aux divertissemens qu'on lui donnait par différentes sortes de spectacles ; mais elle était tellement frappée des idées de ce qui lui était arrivé la nuit , qu'il était Aisé de voir qu'elle en était tout occupée. Le fils du grand-visir n'était pas moins accablé de la mauvaise nuit qu'il avait passée ; mais son ambition le fit dissimuler; et, à le voir, personne ne douta qu'il ne fiit un époux trèsheureux.

Aladdin , qui était bien informé de ce qui se passait au palais , ne douta pas que les nouveaux mariés ne dussent coucher encore ensemble , malgré la f^icheuse aventure qui leur était arrivée la nuit d'auparavant. Aladdin n'avait pas envie de les laisser en repos. Ainsi , dès que la nuit fut un peu avancée , il eut recoms à la lampe: Aussitôt le génie parut , et fit à Aladdin le même compliment que les autres fois , en lui offrant son service. « Le fils du grand-visir et la princesse Badroulboudour , lui dit Aladdin , doivent coucher encore ensemble cette nuit ; va , et du moment qu'ils seront couchés , apporte - moi le lit ici , comme hier. »

Le génie servit Aladdiii avec autant de fidélité et d'exactitude que le jour précédent : le fds du grand-visir passa la nuit aussi froidement et aussi désagréablement qu'il l'avait déjà fait , et la princesse eut la même mortification d'avoir Aladdin pour compagnon de sa couche , le sabre posé entre elle et lui. Le génie , suivant les ordres d' Aladdin , revint le lendemain , remit l'époux auprès de son épouse , enleva le lit avec les nouveaux mariés , et le reporta dans la chambre du palais où il l'avait pris.

Le sultan , après la réception que Ja princesse Badroulboudour lui avait faite le jour précédent , inquiet de savoir comment elle aurait passé la seconde nuit, et si elle lui ferait une réception pareille à celle qu'elle lui avait déjà faite , se rendit à sa chambre d'aussi bon matin, pour en être éclairci. Le fils du grand-visir, plus honteux et plus mortifié du mauvais succès de cette dernière nuit que de la première , à peine eut entendu venir le sultan , qu'il se leva avec précipitation, et se jeta dans la garde-robe.

Le sultan s'avança jusqu'au lit de la princesse , en lui donnant le bonjour ; et après lui avoir fait les mêmes caresses que le jour précédent : « Eli bien , ma fille , lui dit-il , ètes-vous ce matin d'aussi mauvaise humeur que vous l'étiez hier? Me direz - vous comment vous avez passé la nuit? » La princesse garda le même silence ; et le sultan s'aperçut qu'elle avait l'esprit beaucoup moins tranquille , et qu'elle était plus abattue que la première lois. Il ne douta pas que quelque chose d'extraordinaire ne lui fut arrivé. Alors, irrité du mystère qu'elle lui en faisait : « Ma fille , lui dit-il tout en colère et le sabre à la main , ou vous me direz ce que vous me cachez , ou je vais vous couper la tète tout à l'heure. »

La princesse, plus effrayée du ton et de la meiiace du sultan offensé que de la vue du sabre nu , rompit enfin le silence : <( Mon cher père et mon sultan , s'écria-t-elle les larmes aux yeux , je demande pardon à votre majesté si je l'ai offensée. J'espère de sa bonté et de sa clémence qu'elle fera succéder la compassion à la colère , quand

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je lui aurai fait le récit fidèle du triste et pitoyable état où je me suis trouvée toute cette nuit et toute la nuit passée. »

Après ce préambule , qui apaisa et qui attendrit un peu le sultan , elle lui raconta fidèlement tout ce qui lui était arrivé pendant ces deux fâcheuses nuits , mais d'une manière si touchante , qu'il en fut vivement pénétré de douleur , par l'amour et par la tendresse qu'il avait pour elle. Elle finit par ces paroles : « Si votre majesté a le moindre doute sur le récit que je viens de lui faire , elle peut s'en informer de l'époux qu'elle m'a donné. Je suis persuadée qu'il rendra à la vérité le même témoignage que je lui rends. »

Le sultan entra tout de bon dans la peine extrême qu'une aventure aussi surprenante devait avoir causée à la princesse : « Ma fille , lui dit-il , vous avez un grand tort de ne vous être pas expliquée à moi dès hier sur une affaire aussi étrange que celle cpie vous venez de ni'apprendre , dans lacpielle je ne prends pas moins d'intérêt que vousmême. Je ne vous ai pas mariée dans l'intention de vous rendre malheureuse , mais

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plutôt dans la vue de vous rendre heureuse et contente , et de vous faire jouir de tout le bonheur que vous méritez , et que vous pouviez espérer avec un époux qui m'avait paru vous convenir. Effacez de votre esprit les idées fâcheuses de tout ce que vous venez de me raconter. Je vais mettre ordre à ce qu'il ne vous arrive pas davantage des nuits aussi désagréables et aussi peu supportables que celles que vous avez passées. »

Dès que le sultan fut rentré dans son appartement , il envoya appeler son grandvisir. « Visir , lui dit-il , avez-vous vu votre fils , et ne vous a-t-il rien dit ? » Comme le grand-visir lui eut répondu qu'il ne l'avait pas vu, le sultan lui fit le récit de tout ce que la princesse Badroulboudour venait de lui raconter. En achevant : <« Je ne doute pas , ajouta- t-il , que ma fille ne m'ait dit la vérité ; je serais bien aise néanmoins d'en avoir la confirmation par le témoignage de votre fils : allez , et demandez-lui ce qui en est. •»

Le grand - visir ne différa pas d'aller joindre son fils ; il lui fit part de ce que le

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sultan venait de lui communiquer, et il lui enjoignit de ne lui point déguiser la vérité , et de lui dire si tout cela était vrai. « Je ne vous la déguiserai pas , mon père , lui répondit le fils ; tout ce que la princesse a dit au sultan est vrai ; mais elle n'a pu lui dire les mauvais traitemens qui m'ont été faits en mon particulier ; les voici : Depuis mon mariage , j'ai passé deux nuits les plus cruelles qu'on puisse imaginer , et je n'ai pas d'expression pour vous décrire au juste et avec toutes leurs circonstances les maux que j'ai soufferts. Je ne vous parle pas de la frayeur que j'ai eue de me sentir enlever quatre fois dans mon lit, sans voir qui enlevait le lit et le transpoitait d'un lieu à un autre , et sans pouvoir imaginer comment cela s'est pu faire. Vous jugerez vous-même de l'état fâcheux où je me suis trouvé, lorsque je vous dirai que j'ai passé deux nuits debout , et nu en chemise , dans une espèce de privé étroit , sans avoir la liberté de remuer de la place où j'étais posé, et sans pouvoir faire aucun mouvement, quoiqu'il ne parut devant moi aucun obstacle qui put vraisemblablement m'en em-

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pécher. Après cela, il n'est pas besoin de m'étendre plus au long pour vous faire le détail de mes souffrances. Je ne vous cacherai pas que cela ne m'a point empêché d'avoir pour la princesse mon épouse tous les sentimens d'amour, de respect et de reconnaissance qu'elle mérite ; mais je vous avoue de bonne foi c[u'avec tout l'honneur et tout l'éclat cpii rejaillissent sur moi d'avoir épousé la fille de mon souverain, j'aiïnerais mieux mourir cpie de vivre plus longtemps dans une si haute alliance , s'il faut essuyer des traitemens aussi désagréables que ceux c|ue j'ai déjà soufferts. Je ne doute point que la princesse ne soit dans les mêmes sentimens que moi ; et elle conviendra aisément c£ue notre séparation n'est pas moins nécessaire pour son repos que pour le mien.

Ainsi , mon père , je vous supplie , par la même tendresse qui vous a porté à me procurer un si grand honneur, de faire agréer au sultan que notre mariage soit déclaré nul. »

Quelque grande que fût l'ambition du grand-visir de voir son fils gendre du sultan , la ferme résolution néanmoins où il

le vit de se séparer de la princesse , fit qu'il ne jugea pas à propos de lui proposer d'avoir encore patience au moins quelques jours , pour éprouver si cette traverse ne finirait point. Il le laissa, et il revint rendre réponse au sultan , à qui il avoua de bonne foi que la chose n'était que trop vraie , après ce qu'il venait d'apprendre de son iWs. Sans attendre même que le sultan lui parlât de rompre le mariage , à quoi il voyait bien qu'il n'était que trop disposé , il le supplia de permettre que son fds se retirât du palais , et qu'il retournât auprès de lui , en prenant pour prétexte qu'il n'était pas juste que la princesse fût exposée un moment de plus à une persécution si terrible pour l'amour de son fils.

Le grand-visir n'eut pas de peine à obtenir ce qu'il dcnîandait. Dès ce uioment le sultan , qui avait déjà résolu la cliose , donna ses ordres pour faire cesser les réjouissances dans son palais et dans la ville , et même dans toute l'étendue de son royaume , où il fit expédier des ordres contraires aux premiers ; et en très-peu de temps toutes les marques de joie et de réjouissances pu-

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bjiques cessèrent dans toute la ville et dans tout le royaume.

Ce changement subit et si peu attendu donna occasion à bien des raisonnemens différens : on se demandait les uns aux autres d'où pouvait venir ce contre-temps ; et l'on n'eu disait autre chose , sinon qu'on avait vu le grand-visir sortir du palais , et se retirer chez lui accompagné de son fds , l'un et l'autre avec un air fort tiiste. Il n'y avait qu'Aladdin qui en savait le secret, et qui se réjouissait en lui-même de l'heureux succès que l'usage de la lampe lui procurait. Ainsi, comme il eut appris avec certitude que son rival avait abandonné le palais , et que le mariage entre la princesse et lui était rompu absolument , il n'eut pas besoin de frotter la lampe davantage , et d'appeler le génie pour empêcher qu'il ne se consommât. Ce qu'il y a de particulier , c'est que ni le sultan , ni le grand-visir , qui avait oublié Aladdin et la demande cpi'il avait fait faire , n'eurent pas la moindre pensée qu'il pût avoir part à l'enchantejnent qui venait de causer la dissolution du mariage de la princesse.

Aladdin cependant laissa écouler les trois mois que le sultan avait marqués pour le mariage d'entre la princesse Badroulboudour et lui ; il en avait compté tous les jours avec grand soin; et , quand ils furent achevés, dès le lendemain il ne manqua pas d'envoyer sa mère au palais pour faire souvenir au sultan de sa parole.

La mère d'Aladdin alla au palais comme son fils lui avait dit, et elle se présenta à l'entrée du divan, au même endroit qu'auparavant. Le sultan n'eut pas plus tôt jeté la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se souvint en même temps de la demande qu'elle lui avait faite , et du temps auquel il l'avait remise. Le grand-visii' lui faisait alors le rapport d'une affaire. « Yisir, lui dit le sultan en l'interrompant, j'aperçois la bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois ; faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai écoutée. » Le grand-visir, en jetant les yeux du côté de l'entrée du divan , aperçut aussi la mère d'Aladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers , et , en la lu^

montrant, il lui donna ordre de la faire avancer.

La mère d'Aladdin s'avança jusqu'au pied du tiône , où elle se prosterna selon la coutume. Après qu'elle se fut relevée, le sultan lui demanda ce qu'elle souhaitait. « Sire, lui répondit-elle, je me présente encore devant le trône de votre majesté, pour lui représenter, au nom d'Aladdin mon fils , cjue les trois mois après lescjuels elle l'a remis sur la demande cjue j'ai eu l'honneur de lui faire, sont expirés, et la supplier de vouloir bien s'en souvenir. »

Le sultan , en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande de cette bonne femme la première fois cpi'il l'avait vue , avait cru qu'il n'entendrait plus parler d'un mariage qu'il regardait comme peu convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et la pauvreté de la mère d'Aladdin qui paraissait devant lui dans un habillement fort commun. La sommation cependant qu'elle venait de lui faire de tenir sa parole , lui parut enrbarrassante : il ne jugea pas à

propos de lui répondre sur-le-champ; il consulta son grand-visir, et lui marqua la répugnance cj[u'il avait à conclure le mariage de la princesse avec un inconnu , dont il suppo!>ait que la fortune devait être beaucoup au-dessous de la plus médiocre.

Le grand-visir n'Iiésita pas à s'expliquer au sultan sur ce qu'il en pensait. « Sire, lui dit-il, il me semble cj-u'il y a un moyen immanquable pour éluder un mariage si disproportionné , sans qu'Aladdin , quand même il serait connu de votre majesté , puisse s'en plaindre : c'est de mettre la princesse à un si haut prix , que ses richesses , quelles qu'elles puissent être , ne puissent y fournir. Ce sera le moyen de le faire désister d'une poursuite si hardie, pour ne pas dire si téméraire , à laquelle sans doute il n'a pas bien pensé avant de s'y engager. »

Le sultan approuva le conseil du grandvisir. Il se tourna du côté de la mère d'Aladdin ; et après quelques momens de réflexion : « Ma bonne femme, lui dit -il, les sultans doivent tenir leur parole ; je suis

prêt à tenir la mienne, et à rendre votre fils heureux par le mariage de la princesse ma fille ; mais, comme je ne puis la marier que je ne sache l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz à votre fils que j'accomplirai ma parole, dès qu'il m'aura envoyé quarante grands bassins d'or massif, pleins à comble des mêmes choses que vous m'avez déjà présentées de sa part, portés par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle taille, et tous habillés très- magnifiquement : voilà les conditions auxquelles je suis prêt à lui donner la princesse ma fille. Allez , bonne femme ; j'attendrai que vous m'apportiez sa réponse. »

La mère d'Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan , et elle se retira. Dans le chemin , elle riait en elle - même de la folle imagination de son fils. « Vraiment , disait-elle , où trouvera-t-il tant de bassins d'or, et une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir? Retom-nera-t-il dans le souterrain dont l'enli'ée est bouchée , pour en cueillir aux ar-

bres? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les demande, où les prendra- t-il? Le voilà bien éloigné de sa prétention , et je crois qu'il ne sera guère content de mon ambassade. » Quand elle fut rentrée chez elle , l'esprit rempli de toutes ces pensées , qui lui faisaient croire qu'Aladdin n'avait plus rien à espérer ; « JMon fils , lui dit-elle , je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse Badroulboudour. Le sultan , à la vérité , m'a reçue avec beaucoup de bonté, et je crois qu'il était bien intentionné pour vous ; mais le grand-visir, si je ne me trompe , lui a fait changer de sentiment, et vous pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir représenté à sa majesté que les trois mois étaient expirés, et que je le priais de votre part de se souvenir de sa promesse , je remarquai qu'il ne me fit la réponse que je vais vous dire , qu'après avoir parlé bas quelque temps avec le grand-visir. » La mère d'Aladdin fit un récit très -exact à son fils de tout ce que le sultan lui avait dit , et des conditions auxquelles il consentirait au mariage de la

princesse sa fille avec lui. En finissant : «Mon fils, lui dit- elle, il attend votre réponse ; mais entre nous , continua-t-elle en souriant, je crois qu'il attendra longtemps. »

<( Pas si long-temps que vous croiriez bien , ma mère , reprit Aladdin ; et le sultan se trompe lui-même, s'il a cru, par £65 demandes exorbitantes , me mettre hors d'état de songer à la princesse Badroulboudour. Je m'attendais à d'autres difficultés insurmontables, ou qu'il mettrait mon incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut; mais à présent je suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de ce c{ue je serais en état de lui donner pour en obtenir la possession. Pendant que je vais songer à le satisfaire , allez nous chercher de quoi diner, et laissez-moi faire. »

Dès que la mère d'Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin prit la lampe , et il la frotta : dans l'instant le génie se présenta devant lui; et, dans les mêmes termes que nous avons déjà rapportés, il lui demanda ce qu'il avait à lui

coininander , en marquant qu'il était prêt à le servir. Aladdin lui dit : « Le sultan nie donne la princesse sa fille en mariage ; mais auparavant il me demande quarante grands bassins d'or massif et bien pesans , pleins à comble des fruits du jardin où j'ai pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces c|uarante bassins soient portés par autant d'esclaves noirs , précédés par quarante esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille, et habillés très -richement. Ya, et amène-moi ce présent au plus tôt, afin que je l'envoie au sultan avant qu'il lève la séance du chvan. » Le génie lui dit que son commandement allait être exécuté incessamment ; et il disparut.

Très-peu de temps après le génie se fit revoir accompagné des quarante esclaves noirs , chacun chargé d'un bassin d'or massif du poids de vingt marcs sur la tête , ]ileins de perles , de diamans , de rubis et d'émeraudes mieux choisies, même pour la beauté et pour la grosseur, que celles qui avaient déjà été présentées au sultan ; chaque bassin était couvert d'une toile

d'argent à fleurons d'or. Tous ces esclaves, tant noirs que blancs , avec les plats d'or , occupaient presque toute la maison, qui était assez médiocre , avec une petite cour sur le devant , et un petit jardin sur le derrière. Le génie demanda à Aladdin s'il était content , et s'il avait encore quelque autre commandement à lui faire. Aladdin lui dit qu'il ne lui demandait rien davantage ; et il disparut aussitôt.

La mère d'Aladdin revint du marché, et en entrant elle fut dans une grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle se fut déchargée des provisions qu'elle apportait, elle voulut ôter le voile qui lui couvrait le visage ; mais Aladdin l'en empêcha. " 3Ia mère, dit- il, il n'y a pas de temps à perdre: avant que le sultan achève de tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais , et que vous y conduisiez incessamment le présent et la dot de la princesse Badroulboudour qu'il m'a demandés, afin qu'il juge, par ma diligence et par mon exactitude , du zèle aident et

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sincère que j'ai de me procurer l'honneur d'entrer dans son alliance. »

Sans attendre la réponse de sa mère , Aladdin ouvrit la porte sur la rue , et il fit défder successivement tous ces esclaves, en faisant toujours marcher un esclave Llauc sui\'i d'un esclave noir , chargé d'un bassin d'or sur la tète, et ainsi jusqu'au dernier: et, après que sa mère fut sortie en suivant le dernier esclave noir , il ferma la porte , et il demeura tranquillement dans sa chambre avec l'espérance que le sultan , après ce présent tel qu'il l'avait demandé , voudrait bien le recevoir enfin pour son gendre.

Le premier esclave blanc qui était sorti de la maison d'Aladdin avait fait arrêter tous les passans qui l'aperçurent; et, avant que les quatre-vingts esclaves entiemèlés de blancs et de noirs eussent achevé de sortir, la rue se trouva pleine d'une grande foule de peuple qui accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si extraordinaire. L'habillement de chaque esclave était si riche en étoffes et en pierreries, que les meilleurs connais-

seurs ne crurent pas se tromper en faisant monter chaque habit à plus d'un miUion. La grande propreté, l'ajustement bien entendu de chaque hal^illement , la bonne grâce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave , leur marche gi'ave à une distance égale les uns des autres, avec l'éclat des pierreries d'une grosseur excessive enchâssées autour de leurs ceintures d'or massif dans une belle symétrie , et les enseignes aussi de pierreries attachées à leurs bonnets qui étaient d'un goût tout particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration si grande , qu'ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les conduire des yeux aussi loin qu'il leur était possible. Mais les rues étaient tellement bordées de peuple , cfue chacun était contraint de rester dans la place où il se trouvait.

Comme il fallait passer par plusieurs rues TDour arriver au palais, cela fit qu'une boiiirc partie de la ville , gens de toutes sortes d'états et de conditions, furent témoins d'une pompe si ravissante. Le pre-

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mier des quatre-vingts esclaves arriva à la porte (le la première cour du palais ; et les portiers , qui s'étaient nus en Laie dès qu'ils s'étaient aperçus que cette iile merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il était richement et magnifiquement habillé I ils s'avancèrent pour lui haiser le bas de sa robe ; mais l'esclave, instruit parle génie, les arrêta, et il leur dit gravement : « Nous ne sommes que des esclaves ; notre maître paraîtra quand il en sera temps. »

Le premier esclave , suivi de tous les autres, s'avança jusqu'à la seconde cour qui était très -spacieuse, et où la maison du sultan était rangée pendant la séance du divan. Les officiers , à la tète de chaque troupe, étaient d'une grande magnificence ; mais elle fut eii'acée à la présence des quatre-vingts esclaves porteurs du présent d'Aladdin, et qui en faisaient eux-mêmes partie. Pvien ne parut si beau ni si éclatant dans toute la maison du sultan ; et tout le brillant des seigneurs de sa cour qui l'environnaient n'était rien en comparaison de ce qui se présentait alors à sa vue.

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Comme le sultan avait été averti de la marche et de l'arrivée de ces esclaves, il avait donné ses ordres pour les faire enti'er. Ainsi , dès . qu'ils se présentèrent , ils trouvèrent l'entrée du divan libre , et ils y entrèrent dans un bel ordre , une partie à droite , et l'autre à gauche. Après qu'ils furent tous entrés , et qu'ils eurent formé un grand demi - cercle devant le trône du sultan, les esclaves noirs posèrent chacun le bassin c^u'ils portaient sur le tapis de pied. Ils se prosternèrent tous ensemble , en frappant du front contre le tapis. Les esclaves blancs firent la même chose en même temps. Ils se relevèrent tous ; et les noii's , en le faisant , découvrirent adroitement les bassins qui étaient devant eux , et tous demeurèrent debout, les mains croisées sur la poitrine , avec une grande modestie.

La mère d'Aladdin, qui cependant s'était avancée jusqu'au pied du trône, dit au sultan , après s'être prosternée : « Sire , Aladdin mon fils n'ignore pas que ce présent qu'il envoie à votre majesté ne soit beaucoup au-dessous de ce que mérite

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la princesse Badroulboudoiir ; il espère néanmoins que votre majesté l'aura pour agréable , et qu'elle voudra bien le faire agréer aussi à la princesse , avec d'autant plus de confiance . cpi'il a tâché de se conformer à la condition qu'il lui a plu de lui imposer. "

Le sultan n'était pas en état de faire attention au compliment de la mère d'Aladdin. Le premier coup d'œil jeté sur les quarante bassins d'or , pleins à comble des joyaux les plus brillans , les plus éclatans , les plus précieux que l'on eût jamais vus au monde, et les quatre-vingts esclaves qui paraissaient autant de rois , tant par leur bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur habillement , l'avait frappé d'une manière cj[u'il ne pouvait revenir de son admiration. Au lieu de répondre au compliment de la mère d'Aladdin, il s'adressa au grand - visir , qui ne pouvait comprendre lui-même d'où une si grande profusion de richesses pouvait être venue. <« EIi bien, visir, dit -il pubUquement, que pensez - vous de celui ^ quel qu'il puisse

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être , qui m'envoie un présent si riche et si extraordinaire , et que ni moi ni vous ne connaissons pas? Le croyez -vous indigne d'épouser la princesse Badroulboudour ma fdle? »

Quelque, jalousie et quelque douleur qu'eut le grand-visir de voir qu'un inconnu allait devenir le gendre du sultan préférablement à son fds , il n'osa néanmoins dissimuler son sentiment. Il était trop visible que le présent d'Aladdin était plus que suffisant pour mériter qu'il fût reçu dans une si liante alliance. Il répondit donc au sultan, et en entrant dans son sentiment : « Sire , dit-il , bien loin d'avoir la pensée c[ue celui qui fait à votre majesté un présent si digne d'elle , soit indigne de l'honneur c^u'elle veut lui faire , j'oserais dire qu'il mériterait davantage, si je n'étais persuadé qu'il n'y a pas de trésor au inonde assez riche pour être mis dans la balance avec la princesse fille de votre majesté. » Les seigneurs de la cour, qui étaient de la séance du conseil , témoignèrent par leurs' applaudissemens que

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leurs avis n'étaient pas différens de celui du grand-visir.

Le sultan ne différa plus ; il ne pensa pas même à s'informer si Aladdin avait les autres qualités convenables à celui qui pouvait aspirer à devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses , et la diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire à sa demande , sans avoir formé la moindre difficulté sur des conditions aussi exorbitantes que celles qu'il lui avait imposées , lui persuadèrent aisément cpi'il ne lai manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu'il le désirai L Ainsi , pour renvoyer la mère d'Aladdin avec la satisfaction qu'elle pouvait désirer, il lui dit ; « Bonne femme, allez dire à votre fils que je l'attends pour le recevoir à bras ouverts et pour l'embrasser, et que plus il fera diligence pour venir recevoir de ma main le don que je lui fais de la princesse ma fdle , plus il me fera de plaisir. »

Dès que la mère d'Aladdin se fut retirée avec la joie dont une femme de sa condition peut être capable en voyant son fils parvenu à une si haute élévation contre VII. -3'

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son attente, le sultan mit fin à l'audience de ce jour ; et , en se levant de son trône , il ordonna que les eunuques attachés au service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter à l'appartement de leur maîtresse , où il se rendit pour les examiner avec elle à loisir; et cet ordre fut exécuté sur - le - champ par les soins du chef des eunuques.

Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oubliés : on les fît entrer dans l'intérieur du palais ; et quelque temps après , le sultan , qui venait de parler de leur magnificence à la princesse Badroulboudour, commanda qu'on les fît venir devant l'appartement , afin qu'elle les considérât au travers des jalousies, et qu'elle connût que , bien loin d'avoir rien exagéré dans le récit qu'il venait de lui faire , il lui en avait dit beaucoup moins c[ue ce qui en était.

La mère d'Aladdin cependant arriva chez elle avec un air qui marquait par avance la bonne nouvelle qu'elle apportait à son fils. « Mon fils, lui dit -elle, vous avez tout sujet d'ùUe content : vous

êtes arrivé à l'accomplissement de vos souhaits contre mon attente , et vous savez ce que je vous en avais dit. Afm de ne vous pas tenir long-temps en suspens , le sultan , avec l'applaudissement de toute sa cour, a déclaré que vous êtes digne de posséder la princesse Badroulboudour. Il vous attend pour vous embrasser et pour conclure votre mariage. C'est à vous de songer aux préparatifs pour cette entrevue , afin qu'elle réponde à la haute opinion qu'il a conçue de votre personne; mais, après ce que j'ai vu des merveilles que vous savez faire, je suis persuadée que rien n'y manquera. Je ne dois pas oublier de vous dire encore que le sultan vous attend avec impatience : ainsi ne perdez pas de temps à vous rendre auprès de lui. »

Aladdin , charmé de cette nouvelle , et tout plein de l'objet qui l'avait enchanté , dit peu de paroles à sa mère , et se retira dans sa chambre. Là, après avoir pris la lampe qui lui avait été si officieuse jusqu'alors en tous ses besoins et en tout ce qu'il avait souhaité, il ne l'eut pas plus tôt frottée , que le génie continua de mar-

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quer son obéissance , en paraissant d'abord sans se faire attendre. « Génie , lui dit Aladdiu, je t'ai appelé pour me faire prendre le bain tout à l'heure; et, quand je l'aurai pris, je veux que tu me tiennes prêt un habillement le plus riche et le plus magnitique que jamais monarque ait porté. )> Il eut à peine achevé de parler, que le génie , en le rendant invisible comme lui, l'enleva et le transporta dans un bain tout de marbre le plus fin , et de différentes couleurs les plus belles et les plus diversifiées. Sans voir qui le servait, il fut déshabillé dans un salon spacieux et d'une grande propreté. Du salon on le fit entrer dans le bain, qui était d'une chaleur modérée , et là il fut frotté et lavé avec plusieurs sortes d'eaux de senteur. Après l'avoir fait passer par tous les degrés de chaleur , selon les différentes pièces du bain , il en sortit , mais tout autre que quand il y était entré : son teint se trouva frais, blanc, vermeil, et son corps beaucoup plus léger et plus dispos. Il rentra dans le salon, et il ne trouva pius l'habit qu'il y avait laissé : le génie avait eu soin de

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mettre en sa place celui c^u'il lui avait demandé. Aladdin fut surpris en voyant la magnificence de l'habit qu'on lui avait substitue. Il s'habilla avec l'aide du génie , en admirant chaque pièce à mesure qu'il la prenait , tant elles étaient toutes au-delà de ce cj[u'il aurait pu imaginer ! Quand il eut achevé , le génie le reporta chez lui dans la même chambre où il l'avait pris. Alors il lui demanda s'il avait autre chose à lui commander. « Oui , répondit Aladdin , j'attends de toi cpie tu m'amènes au plus tôt un cheval, c|ui surpasse en beauté et en bonté le che val le plus estimé qui soit dans l'écurie du sultan , dont la housse , la selle , la bride et tout le harnais vaille plus d'un million. Je demande aussi cjue tu me fasses venir en même temps vingt esclaves, habillés aussi richement et aussi lestement que ceux rpii ont apporté le présent, pour marcher à mes côtés et à ma suite en troupe , et vingt autres semblables pour marcher devant moi en deux files.

Fais venir aussi à ma mère six femmes esclaves pour la servir, chacune habillée aussi richement *au moins c[ue les femmes

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esclaves de la princesse Badroulboudour , et chai'gées chacune d'un habit complet aussi magnifique et aussi pompeux que pour la sultane. J'ai besoin de dix mille pièces d'or en dix bourses. Voilà, ajouta-t-il, ce que j'avais à te commander. Ta , et fais diUgence. »

Dès qu'Aladdin eut achevé de donner ses ordres au génie , le génie disparut , et bientôt après il se fit revoir avec le cheval , avec les quarante esclaves , dont dix portaient chacun une bourse de mille pièces d'or , et avec six femmes esclaves, chargées sur la tète chacune d'un habit différent pour la mère d'Aladdin , enveloppé dans une toile d'argent ; et le génie présenta le tout à Aladdin.

Des dix bourses , Aladdin n'en prit que quatre qu'il donna à sa mère , en lui disant que c'était pour s'en servir dans ses besoins. Il laissa les six autres entre les mains des esclaves qui les portaient , avec ordre de les garder et de les jeter au peuple par poignées en passant par les rues , dans la marche qu'ils devaient faire pour se rendre au palais du sultan. 11 ordonna aussi qu'ils mar-

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cheraleiit devant lui avec les autres , trois à droite , et trois à gauche. Il présenta enfin à sa mère les six femmes esclaves , en lui disant qu'elles étaient à elle , et qu'elle pouvait s'en servir comme leur maîtresse , et que les liabits qu'elles avaient apportés étaient pour son usage.

Quand Aladdin eut disposé toutes ses affaires , il dit au génie en le congédiant , qu'il l'appellerait quand il aurait besoin de son service; et le génie disparut aussitôt. Alors Aladdin ne songea plus qu'à répondre au plus tôt au désir que le sultan avait témoigné de le voir. Il dépêcha au palais un des quarante esclaves , je ne dirai pas le mieux fait, ils l'étaient tous également, avec ordre de s'adresser au chef des huissiers , et de lui demander quand il pourrait avoir l'honneur d'aller se jeter aux pieds du sultan. L'esclave ne fut pas long-temps à s'acquitter de son message : il apporta pour réponse que le sultan l'attendait avec impatience.

Aladdin ne différa pas de monter à cheval , et de se mettre en marche dans l'ordre que nous avons marqué. Quoique jamais

l4o LES MILLE ET UNE KUITS ,

il n'eût monté à cheval , il y parut néanmoins pour la première fois avec tant de bonne grâce , que le cavalier le plus expérimenté ne l'eût pas pris pour un novice. Les rues par où il passa furent remplies presque en un moment d'une foule innoml)rable de peuple , qui faisait retentir l'air d'acclamations , de cris d'admiration et de ]j(3nédictions , chaque fois particulièrement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient voler des poignées de pièces d'or en l'air à droite et à gauche. Ces acclamations néanmoins ne venaient pas de la part de ceux qui se poussaient et cjui se baissaient pour ramasser de ces pièces, mais de ceux qui , d'un rang au-dessus du menu peuple , ne pouvaient s'empêcher de donner publiquement à la libérable d'Aladdin les louanges qu'elle méritait.

Non -seulement ceux qui se souvenaient de l'avoir vu jouer dans les rues dans un âge déjà avancé , comme vagabond , ne le reconnaissaient plus ; ceux même qui l'avaient vu il n'y avait pas long- temps, avaient de la peine à le remettre, tant il avait les traits changés I Cela venait de ce

que la lampe avait cette propriété de procurer par degrés à ceux qui la possédaient les perfections convenables à l'état auquel ils parvenaient par le bon usage qu'ils en faisaient. On fit d'abord beaucoup plus d'attention à la personne d'Aladdin qu'à la pompe qui l'accompagnait , que la plupart avait déjà remarquée le même jour dans la marche des esclaves qui avaient porté ou accompagné le présent. Le cheval néanmoins fut admiré par les bons connaisseurs , qui surent en distinguer la beauté , sans se laisser éblouir par la richesse , ni par le brillant des diamans et des autres pierreries dont il était couvert. Comme le bruit s'était répandu que le sultan lui donnait la princesse Badroulboudour en mariage , personne , sans avoir égard à sa naissance , ne porta envie à sa fortune ni à son élévation , tant il en parut digne I

Aladdin arriva au palais , où tout était disposé pour le recevoir. Quand il fut à la seconde porte , il voulut mettre pied à terre , pour se conformer à l'usage observé par le grand-visir , par les généraux d'armée et les grouverneurs des provinces du

premier rang ; mais le chef des huissiers , qui l'y attendait par ordre du sultan , l'en empêcha, et l'accompagna jusque près de la salle du conseil ou de l'audience , où il l'aida à descendre de cheval , quoique Aladdin s'y opposât fortement , et ne le voulût pas souffrir ; mais il n'en fut pas le maître. Cependant les huissiers faisaient une double haie à l'entrée de la salle. Leur chef mit Aladdin à sa droite ; et , après l'avoir fait passer au milieu , il le conduisit jusqu'au trône du sultan.

Dès que le sultan eut aperçu Aladdin , il ne fut pas moins étonné de le voir vêtu plus richement et plus magnifiquement qu'il ne l'avait jamais été lui-même , que surpris de sa bonne mine , de sa belle taille , et d'un certain air de grandeur fort éloigné de l'état de bassesse dans lequel sa mère avait paru devant lui. Son étonnement et sa surprise néanmoins ne l'empêchèrent pas de se lever et de descendre deux ou trois marches de son trône assez promptement pour empêcher Aladdin de se jeter à ses pieds , et pour l'embrasser avec une démonsti'atiou pleine d'amitié.

CONTES ARABES. l^S

Après cette civilité, Aladdin voulut encore se jeter aux pieds du sultan ; mais le sultan le retint par la main, et l'obligea de monter et de s'asseoir entre le visir et lui.

Alors Aladdin prit la parole : « Sire , ditil , je reçois les honneurs que votre majesté me fait, parce qu'elle a la bonté et qu'il lui plaît de me les faire ; mais elle me permettra de lui dire que je n'ai point oublié que je suis né son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance , et que je n'ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la splendeur et de l'éclat du rang suprême où elle est élevée. S'il y a quelque endroit, continua-t-il , par où je puisse avoir mérité un accueil si favorable , j'avoue que je ne le dois qu'à la hardiesse c£u'un pur hasard m'a fait naître , d'élever mes yeux, mes pensées et mes désirs jusqu'à la divine princesse qui fait l'objet de mes souhaits. Je demande pardon à votre majesté de ma témérité; mais je ne puis dissimuler que je mourrais de douleur, si je perdais l'espérance d'en voir l'accomphssement. »

<'. Mon ùh , répondit le sultan en l'em-

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brassant une seconde fois, vous me feriez tort de douter un seul moment de la sincérité de ma parole. Votre vie m'est trop chère désormais pour ne vous la pas conserver, en vous présentant le remède qui est en ma disposition. Je préfère le plaisir de vous voir et de vous entendre , à tous mes trésors joints avec les vôtres. »

En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitôt on entendit l'air retentir du son des trompettes , d.es hautbois et des timbales , et en même temps le sultan conduisit Aladdin dans un magnifique salon , où on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul avec Aladdin. Le grand-visir et les seigneurs de la cour, chacun selon leur dignité et leur rang , les accompagnèrent pendant le repas. Le sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir à le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets diftérens. Dans la conversation qu'ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque matière qu'il le mit , il parla avec tant de connaissance et de sagesse qu'il acheva de confirmer le sultan dans la

bonne opinion qu'il avait conçue de lui d'abord.

Le repas achevé, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale , et lui commanda de dresser et de mettre au net surle-champ le contrat de mariage de la princesse Badroulboudour sa fdle et d'Aladdin. Pendant ce temps -là le sultan s'entretint avec Aladdin de plusieurs choses indifférentes , en présence du grand- visir et des seigneurs de sa cour, qui admirèrent la solidité de son esprit, et la grande facilite' qu'il avait de parler et de s'énoncer, et les pensées fines et délicates dont il assaisonnait son discours.

Quand le juge eut achevé le contrat dans toutes les formes requises, le sultan demanda à Aladdin s'il voulait rester dans le palais pour terminer les cérémonies du mariage le même jour : << Sire, répondit Aladdin, quelque impatience c[ue j'aie de jouir pleinement des bontés de votre majesté, je la supplie de vouloir bien permettre cpie je les diffère jusqu'à ce que j'aie fait bâtir un palais pour y recevoir la princesse selon son mérite et sa dignité. Je le vu. -Q-

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prie , pour cet effet , de m'accorder une place convenable dans le sien , afin que je sois plus à portée de lui faire ma cour. Je n'oublierai rien pour faire en sorte qu'il soit achevé avec toute la diligence possible. )) <( Mon fds , lui dit le sultan , prenez tout le terrain que vous jugerez à propos ; le vide est trop grand devant mon palais, et j'avais déjà songé moi-même à le remplir; mais souvenez -vous que je ne puis assez tôt vous voir uni avec ma fille , poui' mettre le comble à ma joie. » En achevant ces paroles, il embrassa encore Aladdin, qui prit congé du sultan avec la même politesse que s'il eût été élevé et qu'il eût toujours vécu à la cour.

Aladdin remonta à cheval, et il retourna chez lui dans le même ordre qu'il était venu , au travers de la même foule , et aux acclamations du peuple, qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prospérité. Dès qu'il fut rentré et qu'il eut mis pied à terre, il se retira dans sa chambre en particulier; il prit la lampe, et il appela le génie comme il avait accoutumé. Le génie ne se fit pas attendre,

il parut, et lui fit offre de ses services. « Génie, lui dit Aladdin, j'ai tout sujet de me louer de ton exactitude à exécuter ponctuellement tout ce que j'ai exigé de toi jusqu'à présent, par la puissance de cette lampe ta maîtresse. Il s'agit aujourd'hui que, pour l'amour d'elle, tu fasses paraître , s'il est possible , plus de zèle et plus de diligence que tu n'as encore fait. Je te demande donc qu'en aussi peu de temps que tu le pourras tu me fasses bâtir vis-àvis du palais du sultan, à une juste distance , un palais digne d'y recevoir la princesse Badroulboudour , mon épouse. Je laisse à ta liberté le choix des matériaux , c'est-à-dire du porphyre, du jaspe, de l'agate , du lapis et du marbre le plus fin , le plus varié en couleurs , et du reste de l'édifice ; mais j'entends qu'au plus haut de ce palais tu fasses élever un grand salon en dôme , à quatre faces égales , dont les assises ne soient d'autres matières que d'or et d'argent massif, posées alternativement, avec vingt- quatre croisées, six à chaque face, et que les jalousies de chaque croisée, à la réserve d'une seule

ï4B LES MILLE ET ÎJiit NUITS,

que je veux qu'on laisse imparfaite , soient enrichies , avec art et symétrie , de diainans , de rubis et d'émeraudes , de manière que rien de pareil en ce genre n'ait été vu dans le monde. Je veux aussi que ce palais soit accompagné d'une avantcour , d'mie cour , d'un jardin ; mais sur toutes choses , qu'il y ait dans un endroit que tu me diras , un trésor bien rempli d'or et cl'argent monnayé. Je veux aussi qu'il y ait dans ce palais des cuisines, des offices, des magasins, des gardes - meubles garnis de meubles précieux pour toutes les saisons , et proportionnés à la magnificence du palais; des écuries remplies des plus beaux chevaux , avec leurs écuyers et leurs palefreniers, sans oublier un équipage de chasse. Il faut qu'il y ait aussi des officiers de cuisme et d'office , et des femmes esclaves , nécessaires pour le service de la princesse. Tu dois comprendre quelle est mon intention : va , et reviens quand cela sera fait. »

Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le génie de la construction du palais qu'il avait imaginé.

CONTES ARABES. l49

Le lendemain, à la petite pointe du jour, Aladdin, à qui l'amour de la princesse ne permettait pas de dormir tranquillement , était à peine levé , que le génie se présenta à lui : « Seigneur, dit-il, votre palais est achevé ; venez voir si vous en êtes content. » Aladdin n'eut pas plus tôt témoigné qu'il le voulait bien , que le génie le transporta en un instant. Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente , qu'il ne pouvait assez l'admirer. Le génie le conduisit en tous les endroits , et partout il ne trouva que richesses , que propreté et que magnificence , avec des officiers et des esclaves , tous habillés selon leur rang et selon les services auxquels ils étaient destinés. Il ne manqua pas, comme une des choses principales, de lui faire voir le trésor dont la porte fut ouverte par le trésorier ; et Aladdin y vit des tas de bourses de différentes grandem's, selon les sommes cpi'elles contenaient, élevés jusqu'à la voûte , et disposés dans un arrangement qui faisait plaisir à voir. En sortant, le génie l'assura de la fidélité du trésorier. Il le mena, ensuite aux écuries;

1 5o LES MILLE ET UNE NUITS ,

et là il lui fit remarquer les plus beaux clievaux qu'il y eût au monde , et les palefreniers dans un gTand mouvement, occupés à les panser. Il le fît passer ensuite par des magasins remplis de toutes les provisions nécessaires, tant pour les ornemeus des chevaux que pour leur nourriture.

Quand Aladdin eut examiné tout le palais , d'appartement en appartement , et de pièce en pièce, depuis le liaut jusqu'en bas , et particulièrement le salon à vingtquati'e croisées , et qu'il y eut trouvé des richesses et de la magnificence , avec toutes sortes de commodités au-delà de ce qu'il s'en était promis , il dit au génie : (( Génie , on ne peut être plus content que je le suis , et j'auiais tort de me plaindre. Il reste une seule chose dont je ne t'ai rien dit , parce que je ne m'en étais pas avisé : c'est d'étendre depuis la porte du palais du sultan , jusqu'à la porte de l'appartement destiné pour la princesse dans ce palais-ci, un tapis du plus beau velours , afin qu'elle marche dessus en venant du palais du sultan. » «< Je reviens dans

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un moment, dit le génie. » Et comme il eut disparu, peu de temps après Aladdin fut étonné de Yoir ce qu'il avait souhaité exécuté sans savoir comment cela s'était fait. Le génie reparut , et il reporta Aladdin chez lui , dans le temps qu'on ouvrait la porte du palais du sultan.

Les portiers du palais, qui venaient d'ouvrir la porte , et qui avaient toujoms eu la vue libre du côté où était alors le palais d'Aladdin, furent fort étonnés de la voir bornée , et de voir un tapis de velours qui venait de ce côte -là jusqu'à la porte de celui du sultan. Ils ne distinguèrent pas bien d'abord ce que c'était; mais leur surprise augmenta quand ils eurent aperçu distinctement le superbe palais d'Aladdin. La nouvelle d'une merveille si surprenante fut répandue dans tout le palais et en très -peu de temps. Le grand -visir, qui était arrivé presqu'à l'ouverture de la porte du palais, n'avait pas été moins surpris de cette nouveauté que les autres; il en fit part au sultan le premier ; mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement. « Yisir, reprit le sultan y pour-»

i53 "les mille et une nuits, quoi voulez-vous que ce soit un enchantement? Vous savez aussi bien que moi que c'est le palais qu'Aladdin a fait bâtir par la permission cpie je lui en ai donnée en votre présence, pour loger la princesse ma ûlle. Après l'écliantillon de ses richesses que nous avons vu , pouvons-nous trouver étrange qu'il ait fait bâtir ce palais en si peu de temps ? Il a voulu nous surprendre , et nous faire voir qu'avec de l'argent comptant on peut faire de ces miracles d'un jour à l'autre. Avouez avec moi que l'enchantement dont vous avez voulu parler vient d'un peu de jalousie. » L'heure d'entrer au conseil l'empêcha de continuer ce discours plus long-temps.

Quand Aladdin eut été reporté chez lui , et qu'il eut congédié le génie, il trouva que sa mère était levée , et qu'elle commençait à se parer d'un des habits qu'il lui avait fait apporter. A peu près vers le temps que le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mère à aller au palais avec les mêmes femmes esclaves cpii lui étaient venues par le ministère du génie. Il la pria, si elle voyait le sultan,

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de lui marquer qu'elle venait pour avoir l'honneur d'accompagner la princesse vers le soir, quand elle serait en état de passer à son palais. Elle partit; mais , quoiqu'elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent habillées en sultanes , la foide néanmoins fut d'autant moins grande à les voir passer, qu'elles étaient voilées , et qu'un surtout convenahle couvrait la richesse et la magnificence de leurs hahillemens. Pour ce qui est d'Aladdin , il monta à cheval ; • et après être sorti de sa maison paternelle , pour n'y plus revenir , sans avoir oublié la lampe merveilleuse , dont le secours lui avait été si avantageux pour parvenir au comble de son bonheur, il se rendit publiquement à son palais avec la même pompe qu'il était allé se présenter au sultan le jour de devant.

Dès que les portiers du palais du sultan eurent aperçu la mère d'Aladdin qui venait, ils en avertirent le sultan. Aussitôt l'ordre fut donné aux troupes de trompettes , de timbales , de tambours , de fifres et de hautbois, c[ui étaient déjà postées en différens endroits des ten-asses du

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palais; et en uu moment l'air retentit de fanfares et de concerts qui aimoncèrent la joie à toute la ^-ille. Les marcliands commencèrent à parer leurs boutiques de beaux tapis , de coussins et de feuillages , et à préparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittèrent leur travail , et le peuple se rendit avec empressement à la gTande place , qui se trouva alors enti'C le palais du sultan et celui d'Aladdin. Ce dernier attira d'abord leur admiration , non tant à cause qu'ils étaient accoutumés à voir celui du sultan , que parce que celui du sultan ne pouvait entrer en comparaison avec celui d'Aladdin ; mais le sujet de leur plus grand étonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle merveille inouïe ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu où le jour d'auparavant il n'y avait ni matériaux ni fonde mens préparés.

La mère d'Aladdin fut reçue dans le palais avec honneur, et introduite dans l'appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des eunuques. Aussitôt que la princesse l'aperçut , elle alla l'embrasser

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et lui fit prewire place sur son sofa ; et j pendant que ses femmes achevaient de l'habiller et de la parer des joyaux les plus précieux dont Aladdin lui avait fait présent , elle la fît régaler d'une collation magnifique. Le sultan , qui venait pour être auprès de la princesse sa fille le plus de temps qu'il pourrait- avant qu'elle se séparât d'avec lui pour passer au palais d'Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mère d'Aladdin avait parle' plusieurs fois au sultan en public ; mais il ne l'avait point encore vue sans voile , comme elle était alors. Quoiqu'elle fut dans un âge un peu avancé , on y observait encore des traits qui faisaient assez connaître qu'elle avait été du nombre des belles dans sa jeunesse. Le sultan, qui l'avait toujours vue habillée fort simplement , pour ne pas dire pauvrement, était dans l'admiration de la voir aussi richement et aussi magnifiquement vêtue que la piincesse sa fille. Cela lui fit faire cette réflexion , qu'Aladdin était également prudent , sage et entendu en toutes choses.

Quand la nuit fut venue , la princesse

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prit congé du sultan son père. Leurs adieux furent tendres et mêlés de larmes ; ils s'embrassèrent plusieurs fois sans se rien dire ; et enfin la princesse sortit de son appartement , et se mit en marche avec la mère d'Aladdin à sa gauche , et suivie de cent femmes esclaves , habillées d'une magnificence surprenante. Toutes les troupes d'instrumens , qui n'avaient cessé de se faire entendre depuis l'arrivée de la mère d'Aladdin, s'étaient réunies et commençaient cette marche ; elles étaient suivies par cent chiaoux "* et par un pareil nombre d'eunuques noirs en deux files, avec leurs officiers à leur tête. Quatre cents jeunes pages du sultan en deux bandes , qui marchaient sur les côtés , en tenant chacun un flambeau à la main , faisaient mie lumière , qui , jointe aux ilkiminations tant du palais du sultan que de celui d'Aladdin , suppléait merveilleusement au défaut du jour.

Dans cet ordre , la princesse marcha sur le tapis étendu depuis le palais du sultan

* Espèce d'huissier.

CO>-TES ARABES. l5']

jusqu'au palais d'Aladdin ; et, à mesure qu'elle avançait , les instiimiens qui étaient à la tête de la marche , en s'approchant et se mêlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du palais d'Aladdin, formèrent un concert, cpii, tout extraordinaire et confus qu'il paraissait, ne laissait pas d'augmenter la joie , non-seulement dans la place remphe d'un grand peuple ,^ mais même dans les deux palais , dans toute la ville, et bien loin au dehors. La princesse arriva enfin au nouveau palais , et Aladdin courut avec toute la joie imaginable à l'entrée de l'appartement qui lui était destiné pour la recevoir. La mère d'Aladdin avait eu soin de faire distinguer son fils à la princesse, au milieu des officiers qui l'environnaient ; et la princesse , en l'apercevant , le trouva si bien fait qu'elle en fut charmée. » Adorable princesse , lui dit Aladdin en l'cdDordant et en la saluant très - respectueusement , si j'avais le malheur de vous avoir déplu par la témérité que j'ai eue d'aspirer à la possession d'une si aimable princesse, fille de mon sultan, j'ose vous dire que ce

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serait à vos beaux yeux et à vos charmes que vous déviiez vous en prendre , et non pas à moi. » « Pnnce, que je suis en droit de traiter ainsi à présent, lui répondit la princesse , j'obéis à la volonté du sultan mon père; et il me suffit de vous avoir vu, pour vous dire que je lui obéis sans répugnance. »

Aladdin , charmé d'une réponse si agréable et si satisfaisante pour lui, ne laissa pas plus long -temps la princesse debout après le chemin qu'elle venait de faire, à quoi elle n'était point accoutumée ; il lui prit la main , qu'il baisa avec une grande démonstration de joie , et il la conduisit dans un grand salon éclairé d'une infinité de bougies , où , par les soins du génie , là table se trouva servie d'un superbe festiii. Les plats étaient d'or massif, et remplis de viandes les plus délicieuses. Les vases , les bassins , les gobelets , dont le buffet était très-bien garni, étaient aussi d'or ef d'un travail exquis. Les autres ornemens et tous les embellissemens du salon répondaient parfaitement à cette grande richesse. La princesse , enchantée de voir tant de

richesses rassemblées dans un même lieu , dit à Aladdin : « Prince , je croyais cfue rien au monde n'était plus beau que le palais du sultan mon père ; mais , à voir ce seul salon, je m'aperçois cjue je m'étais trompée. » « Princesse , répondit Aladdin , en la faisant mettre â table à la place cj[ui lui était destinée, je reçois une si grande honnêteté comme je le dois ; mais je sais ce c{ue je dois croire. »

La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mère d' Aladdin , se mirent à table ; et aussitôt un chœur d'instrumens les plus harmonieux , touchés et accompagnés de très -belles voix de femmes toutes d'ime grande beauté , commença un concert qui dura sans interruption jusqu'à la fin du repas. La princesse en fut si charmée, qu'elle dit qu'elle n'avait rien entendu de pareil dans le palais du sultan son père. Mais elle ne savait pas que ces musiciennes étaient des fées choisies par le génie, esclave de la lampe.

Quand le souper fut achevé , et que l'on eut desservi en diligence, une troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux

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musiciennes. Ils dansèrent plusieurs sortes de danses figurées, selon la coutume du pays , et ils finirent par un danseur et une danseuse , qui dansèrent seuls avec une légèreté surprenante , et firent paraître chacun à leur tour toute la bonne grâce et l'adi^esse dont ils étaient capables. Il était près de minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-Lî , Aladdin se leva, et présenta la main à la princesse Badrouiboudour pour danser ensemble , et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent d'un si bon air, qu'ils firent l'admiration de toute la compagnie. En achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils passèrent ensemble dans l'appartement où le lit nuptial était préparé. Les femmes de la piincesse servirent à la déshabiller, et la mirent au Ht ; et les officiers d'Aladdin en firent autant, et chacun se retira. Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces d'Aladdin et de la princesse Badrouiboudour.

Le lendemain , quand Aladdin fut éveillé, ses valets de chambre se présentèrent pour

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l'habiller. Ils lui mirent un habit différent de celui des jours des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se fit amener un des chevaux destinés pour sa personne. Il le monta, et se rendit au palais du sultan , au milieu d'une grosse troupe d'esclaves qui marchaient devant lui , à ses côtés et à sa suite. Le sultan le reçut avec les mêmes honneurs que la première fois : il l'embrassa ; et , après l'avoir fait asseoir près de lui sur son trône, il commanda qu'on servît le déjeûner. <t Sire , lui dit Aladdin, je supplie votre majesté de me dispenser aujourd'hui de cet honneur : je viens la prier de me faire celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son grand-visir et les seigneurs de sa cour. » Le sultan lui accorda cette grâce avec plaisir. Il se leva à l'heure même; et, comme le chemin n'était pas long , il voulut y aller à pied. Ainsi il sortit avec Aladdin à sa droite , le grand-visir à sa gauche , et les seigneurs à sa suite , précédé par les chiaoux et les principaux officiers de sa maison .

Plus le sultan approchait du palais d'Aladdin , plus il était frappé de sa beauté. Ce fut toute autre chose quand il fut entré : ses acclamations ne cessaient pas à chaque pièce qu'il voyait. Mais , quand ils furent arrivés au salon à vingt -quatre croisées, où Aladdin l'avait invité à monter, qu'il en eut vu les ornemens, et surtout qu'il eut jeté les yeux sur les jalousies enrichies de diamans , de rubis et d'émeraudes , toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionnée , et qu' Aladdin lui eut fait remarquer que la richesse était pareille au dehors , il en fut tellement surpris qu'il demeura comme immobile. Après avoir resté quelque temps en cet état : « Visir, dit-il à ce ministre qui était près de lui, est-il possible qu'il y ait en mon royaume , et si près de mon palais, un palais si superbe , et que je l'aie ignoré jusqu'à présent? » <c Yotre majesté, reprit le grandvisir, peut se souvenir qu'avant -hier elle accorda à Aladdin, qu'elle venait de reconnaître pour son gendre , la permission de bâtir un palais vis-à-vis du sien. Le même jour, au coucher du soleil, il n'y

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avait pas encore de palais en cette place; et hier j'ens lliouneur de lui annoncer le pvemier que le palais était fait et achevé. » « Je m'en souviens, repartit le sultan; niais jamais je ne me fusse imaginé que ce palais fût une des merveilles du monde. Où en trouve-t-on dans tout l'univers de bâtis d'assises d'or et d'argent massif, au heu d'assises ou de pierre ou de marbre , dont les croisées aient des jalousies jonchées de chamans, de rubis et d'émeraudes? Jamais au monde il n'a été fait mention de chose semblable. 5>

Le sultan voulut voir et admirer la beauté des vingt-quatre jalousies. En les comptant , il n'en trouva que vingt-trois qui fussent de la même richesse , et il fut dans un grand étonnement de ce cpie la vingt-quatrième était demeurée imparfaite. « Yisir, dit-il ( car le grand-visir se faisait un devoir de ne pas l'abandonner ) , je suis surpris qu'un salon de cette magnificence soit demeuré imparfait par cet endroit. « « Sire, reprit le grand-visir, Aladdin apparemment a été pressé , et le temps lui a manqué pour rendre cette croisée semblable aux autres j

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mais on peut croire qu'il a les pierreries nécessaires , et cju'au premier jour il y fera travailler. »

Aladdin , qui avait quitté le sultan pour donner quelques ordres, vint le rejoindre sur ces entrefaites. «< Mon fils, lui dit le sultan, voici le salon le plus digne d'êtie admiré de tous ceux qui sont au monde. Une seule chose me surprend , c'est de voir que cette jalousie soit demeurée imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par négligence, ou parce que les ouvriers n'ont pas eu le temps de mettre la dernière main à un si beau morceau d'architecture? »

« Sire, répondit Aladdin, ce n'est par aucune de ces raisons que la jalousie est restée dans l'état C|ue votre majesté la voit. La chose a été faite à dessein , et c'est par mon ordre c{ue les ouvi-iers n'y ont pas touché : je voulais que votre majesté eût la gloire de faire achever ce salon et le palais en même temps. Je la supphe de vouloir bien agréer ma bonne intention , afin que je puisse me souvenir de la faveur et de la grâce que j'aurai reçues d'elle. »> « Si vous l'avez Uït dans cette intention,

ieprit le sultan, je vous en sais bon gré; je vais dès l'heure même donner les ordres pour cela. » En effet, il ordonna qu'on fit venir 'les joailliers les mieux fournis de pierreries , et les orfèvres les plus habiles de sa capitale.

Le sultan cependant descendit du salon , et Aladdin le conduisit dans celui où il avait régalé la princesse Badroulboudour le jour des noces. La princesse arriva un moment après ; elle reçut le sultan son père d'un air qui lui fit connaître combien elle était contente de son mariage. Deux tables se trouvèrent fournies des mets les plus délicieux , et servies tout en vaisselle cî'or. Le sultan se mit à la première , et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand-visir. Tous les seigneurs de la cour furent régalés à la seconde , qui était fort longue. Le sultan trouva les mets de bon goût , et il avoua que jamais il n'avait rien mangé de plus excellent. Il dit la même chose du vin , qui était en effet très-déhcieux. Ce qu'il admira davantage, furent quatre grands buffets garnis et chargés à profusion de flacons, de bassins et de coupes

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d'or massif, le tout enrichi de pierreries. Il fut charmé aussi des chœurs de musique qui étaient disposés dans le salon , pendant que les fanfares de trompettes , accompagnées de timbales et de tambours retentissaient au dehors à mie distance proportionnée , pour en avoir tout l'agrément.

Dans le temps que le sultan venait de sortir de table , on l'avertit que les joailhers et les orfèvres qui avaient été appelés par son ordre étaient arrivés. Il remonta au salon à vingt-quatre croisées ; et , quand il y fut, il montra aux joailhers et aux orfèvres qui l'avaient suivi la croisée qui était imparfaite. « Je vous ai fait venir, leur dit-il, afin que vous m'accommodiez cette croisée , et cpie vous la mettiez dans la même perfection que les autres ; examinez-les , et ne perdez pas de temps à me rendre celle-ci toute semblable. »

Les joailliers et les orfèvres examinèrent les vingt -trois autres jalousies avec une grande attention; et, après qu'ils eurent consulté ensemlile , et qu'ils furent convenus de ce dont ils pouvaient contribuer chacun de leur coté, ils revinrent se pré-

senter devant le sultan ; et le joaillier ordinaire du palais , qui prit la parole , lui dit : « Sire , nous sommes prêts à employer nos soins et notre industrie pour obéir à votre majesté; mais, entre tous tant que nous sommes de notre profession , nous n'avons pas de pierreries aussi précieuses ni en assez grand nombre pour fournir à un si grand travail. » <« J'en ai , dit le sultan , et au-delà de ce qu'il en faudra ; venez en mon palais , je vous mettrai à même , et vous choisirez. »

Quand le sultan fut de retour à son palais , il fit apporter toutes ses pierreries ; et les joailliers en prirent une très-grande quantité , particulièrement de celles qui venaient du présent d'x\laddin. Ils les employèrent sans qu'il parût qu'ils eussent beaucoup avancé. Ils revinrent en prendre d'autres à plusieurs reprises , et en un mois ils n'avaient pas aclievé la moitié de l'ouvrage. Ils employèrent toutes celles du sultan, avec ce que le grand-visir lui prêta des siennes ; et tout ce qu'ils purent faire avec tout cela , fut au plus d'achever la moitié de la croisée.

l68 LES MILLE ET LNiJ NUITS,

Aladdin , qui connut que le sultan s'efforçait inutilement de rendre la jalousie semblable aux auti-es , et que jamais il n'en viendrait à son honnenr , fit venir les orfèvres, et leur dit non - seulement de cesser leur travail, mais même de défaire tout ce qu'ils avaient fait, et de reporter au sultan toutes ses pierreries, avec celles qu'il avait empruntées du grandvisir.

L'ouvrage que les joailliers et les orfèvres avaient mis plus de six semaines à faire , fut détruit en peu d'heures. Ils se retirèrent et laissèrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe qu'il avait sur lui , et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta : « Génie , lui dit Aladdin , je t'avais ordonné de laisser une des vingt-quatre jalousies de ce salon imparfaite , et tu avais exécuté mon ordre ; présentement je te fais venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux autres. » Le génie disparut , et Aladdin descendit du salon. Peu de momens après , comme il y fut remonté, il trouva la jalousie dans l'état où il l'avait souhaité, et pareille aux autres.

Les joailliers et les orfèvres cependant arrivèrent au palais , et furent introduits et présentés au sultan dans son appartement. Le premier joaillier, en lui présentant les pierreries qu'ils lui rapportaient, dit au sultan au nom de tous : « Sire , votre majesté sait combien il y a de temps que nous travaillons de toute notre industrie à finir l'ouvrage dont elle nous a chargés. Il était déjà fort avancé , lorsque Aladdin nous a obligés non - seulement de- cesser, mais même de défaire tout ce que nous avions fait , et de lui rapporter ces pierreries et celles du grand -visir. » Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la raison ; et comme ils lui eurent marqué qu'il ne leur en avait rien témoigné, il donna ordre sur-le-champ qu'on lui amenât un cheval. On le lui amène, il le monte , et part sans autre suite que cpielques-uns de ses gens , qui l'accompagnèrent à pied. Il arrive au palais d' Aladdin , et il va mettre pied à terre au bas de l'escalier fjui conduisait au salon à vingt -quatre croisées. Il y monte sans faire avertir Aladdin ; mais Aladdin s'y trouva fort à propos j VII. -lo-

et il n'eut que le temps de recevoir le sultan à la porte.

Le sultan , sans donner à Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de ce que sa majesté ne l'avait pas fait avertir , et qu'elle l'avait mis dans la nécessité de manquer à son devoir, lui dit : <t Mon fils, je viens moi-même vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser impaifait un salon aussi magnificpie et aussi singulier que celui de votre palais. »

Aladdin dissimula la véritable raison , qui était que le sultan n'était pas assez riche en pierreries pour faire mie dépense si gi^ande. iMais , afin de lui faire connaître combien le palais , tel qu'il était , surpassait nonseulement le sien , mais même tout autie palais c|ui fût au monde , puisqu'il n'avait pu le parachever clans la moindre de ses parties , il lui répondit : « Sù'e , il est vrai que votre majesté a vu ce salon imparfait; mais je la supplie de voir présentement si quelque chose y manque. »

Le sultan alla droit à la fenêtre dont il avait vu la jalousie imparfaite ; et quand il eut remarqué qu'elle était semblable aux

CONTES ARABES. I "y I

autres, il crut s'être trompé. Il examina non-seulement les deux croisées qui étaient aux deux côtés ; il les regarda même toutes l'une après l'autie ; et , cjuand il fut convaincu que la jalousie à laquelle il avait fait employer tant de temps, et qui avait coûté tant de journées d'ouvriers, venait d'être achevée dans le peu de temps qui lui était connu , il embrassa Aladdin , et le baisa au front entre les deux yeux. « jMon fils, lui dit-il rempli d'étonnement , quel homme êtes-vous , qui faites des choses si surprenantes et presque en un clin-d'œil? Tous n'avez pas votre semblable au monde ; et plus je vous connais , plus je vous trouve admirable. »

Aladdin reçut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie , et il lui répondit en ces termes : « Sire , c'est une grande gloire pour moi de mériter la iDienveillance et l'approbation de votre majesté. Ce que je puis lui assurer, c'est que je n'oublierai rien pour mériter l'une et l'autre de plus en plus. »

Le sultan retourna à son palais de la manière qu'il y était venu, sans permettre à

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Aladdin de l'y accompagner. En arrivant , il trouva le grand-visir qui l'attendait. Le sultan , encore tout rempli d'admiration de la merveille dont il venait d'être le témoin , lui en fit le récit en des termes qui ne firent pas douter à ce ministre c[ue la chose ne fut comme le sultan la racontait , mais qui confirmèrent le visir dans la croyance où il était déjà que le palais d' Aladdin était l'effet d'un enchantement : croyance dont il avait fait part au sultan presque dans le moment que ce palais venait de paraître. Il voulut lui répéter la même chose. «Yisir, lui dit le sultan en l'interrompant , vous m'avez déjà dit la même chose ; mais je vois bien que vous n'avez pas encore mis en oubli le mariage de ma fille avec votre . fils. »

Le grand-visir vit bien que le sultan était prévenu : il ne voulut pas entrer en contestation avec lui , et il le laissa dans son opinion. Tous les jours règlement , dès que le sultan était levé , il ne mancpiait pas de se rendre dans un cabinet d'où l'on découvrait tout le palais d'Aladdin , et il y allait encore plusieurs fois pendant la

journée pour le contempler et l'admirer. Aladdin ne demeurait pas renfermé dans son palais : il avait soin de se faire voir par la ville plus d'une fois chaque semaine, soit qu'il allât faire sa prière dans une mosquée, tantôt dans une autre, ou que de temps en temps il allât rendre visite au grand-visir, qui affectait d'aller lui faire sa cour à certains jours réglés, ou qu'il fît l'honneur aux principaux seigneurs , qu'il régalait souvent dans son palais , d'aller les voir chez eux. Chaque fois qu'il sortait , il faisait jeter par deux de ses esclaves qui marchaient en troupe autour de son cheval, des pièces d'or à poignées dans les rues et dans les places par où il passait , et où le peuple se rendait toujours en grande foule. D'ailleurs , pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais , qu'il ne s'en retournât content de la libéralité qu'on y faisait par ses ordres.

Comme Aladdin avait partagé son temps de manière qu'il n'y avait pas de semaine qu'il n'allât à la chasse au moins une fois , tantôt aux environs de la ville , quelquefois plus loin , il exerçait la même libéralité' par

les chemins et par les ^dllages. Cette inclination généreuse lui fit donner par tout le peuple mille bénédictions , et il était ordinaire de ne jurer que par sa tête. Enfin, sans donner aucun ombrage au sultan, à qui il faisait fort réguUèrement sa cour, on peut dire qu'Aladdin s'était attiré par ses manières affables et libérales toute l'affection du peuple , et que généralement parlant il était plus aimé que le sultan même. Il joignit à toutes ces belles qualités une valeur et un zèle pour le bien de l'Etat qu'on ne saurait assez louer. Il en donna même des marques à l'occasion d'une révolte vers les confins du royaume. Il n'eut pas plus tôt appris que le sultan levait une armée pour la dissiper, qu'il le supplia de lui en donner le commandement. Il n'eut pas de peine à l'obtenir. Sitôt qu'il fut à la tête de l'armée , il la fit marcher contre les révoltés ; et il se conduisit en toute cette expédition avec tant de diligence , que le sultan apprit plus tôt que les révoltés avaient été défaits, châtiés ou dissipés, que son arrivée à l'armée. Cette action, qui rendit son nom célèbre

dans toute l'étendue du royaume, ne changea point son cœur : il revint victorieux , mais aussi affable qu'il avait toujours été.

Il y avait déjà plusieurs années qu'Aladdin se gouvernait comme nous venons de le dire , quand le magicien qui lui avait donné, sans y penser, le moyen de s'élever à une si haute fortune , se souvint de lui en Afrique , où il était retourné. Quoique jusqu'alors il se fût persuadé qu'Aladdin était mort misérablement dans le souterrain où il l'avait laissé , il lui vint néanmoins en pensée de savoir précisément quelle avait été sa fin. Comme il était grand géomancien , il tira d'mie armoire un carré en forme de boîte couverte , dont il se servait pour faire ses observations de géomance. Il s'asseoit sur son sofa , met le carré devant lui , le découvre ; et, après avoir préparé et égalé le sable avec l'intention de savoir si Aladdin était mort dans le souterrain, il jette ses points, il en tire les figures , et il en forme l'horoscope. En examinant l'iioroscope pour en porter jugement , au lieu de découvrir

qu'Aladdin fut mort dans le souterrain , il découvre qu'il en était sorti , et qu'il vivait sur terre dans une grande splendeur , puissamment riche , mari d'une princesse , honoré et respecté.

Le magicien africain n'eut pas plus tôt appris, par les règles de son art diabolic[ue, qu'Aladdin était dans cette grande élévation , que le feu lui en monta au visage. De rage il dit en lui-même : « Ce misérable fils de tailleur a découvert le secret et la vertu de la lampe î J'avais cru sa mort certaine , et le voilà qui jouit du fruit de mes travaux et de mes veilles I J'empêcherai qu'il n'en jouisse long -temps, ou je périrai. » Il ne fut pas long -temps à délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Dès le lendemain matin il monta un barbe "^ qu'il avait dans son écurie , et il se mit en chemin. De ville en ville et de province en proA-ince , sans s'arrêter qu'autant qu'il en était besoin pour ne pas trop fatiguer son cheval , il arriva à la Chine , et bientôt cians la capitale du sultan dont

■*^ Cheval (le cette partie de la cote d'Afrique qu'on appelle la Barbarie.

COxNTES ARABES. l'J'J

Aladdiii avait épousé la fille. Il mit pied à terre dans un klian ou hôtellerie publique, où il prit une chambre à louage. Il y demeura le reste du jour et la nuit suivante, pour se remettre de la fatigue de son voyage.

Le lendemain , avant toutes choses , le magicien africain voulut savoir ce que l'on disait d'Aladdin. En se promenant par la ville , il entra dans le lieu le plus fameux et le plus fréquenté par les personnes de grande distinction , où l'on s'assemblait pour boh-e d'une certaine boisson chaude * qui lui était connue dès son premier voyage. Il n'y eut pas plus tôt pris place , qu'on lui versa de cette boisson dans une tasse , et qu'on la lui présenta. En la prenant, comme il prêtait l'oreille à droite et à gauche , il entendit qu'on s'entretenait du palais d'Aladdin. Quand il eut achevé, il s'approcha d'un de ceux qui s'en entretenaient ; et, en prenant son temps , il lui demanda en particulier ce que c'était que ce palais dont on parlait si avantageuse-

• Du thé.

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ment. «D'où venez - vous ? lui dit celui à qui il s'était adressé ; il faut que vous soyez bien nouveau -venu, si vous n'avez pas va, ou plutôt si vous n'avez pas encore entendu parler du palais du prince Aladdin î « On n'appelait plus autrement Aladdin depuis qu'il avait épousé la princesse Badroulboudour. <c Je ne vous dis pas, continua cet homme , que c'est une des merveilles du monde, mais que c'est la merveille unique qu'il y ait au monde : jamais on n'y a rien vu de si grand , de si riche , de si magnifique : il faut que vous veniez de bien loin, puisque vous n'en avez pas encore entendu parler. En effet , on en doit parler par toute la ten-e, depuis qu'il est bâti. Voyez -le, et vous jugerez si je vous en aurai parlé contie la vérité. » <c Pardonnez à mon ignorance , reprit le magicien africain; je ne suis arrivé que d'hier, et je viens véritablement de si loin , je veux dire de l'extiémité de l'Afrique , que la renommée n'en était pas encore venue jusque-là quand je suis parti. Et comme , par rapport à l'affaire pressante qui m'amène , je n'ai eu autre vue dans mon voyage

que d'arriver au plus tôt sans m'arrèter et sans faire aucune connaissance, je. n'en savais que ce que vous venez de m'apprendre. Mais je ne manquerai pas de l'aller voir : l'impatience que j'en ai est si grande, que je suis prêt à satisfaire ma curiosité dès à présent , si vous voulez bien me faire la grâce de m'en enseigner le cliemin. »

Celui à qui le magicien africain s'était adressé se fit un plaisir de lui enseigner le chemin p£Q^ où il fallait qu'il passât pour avoir la vue du palais d'Aladdin ; et le magicien africain se leva , et partit dans le moment. Quand il fut arrivé , et qu'il eut examiné le palais de près et de tous les côtés , il ne douta pas cj[u'x\laddin ne se fût servi de la lampe pour le faire bâtir. Sans s'arrêter à l'impuissance d'Aladdin, fils d'un simple tailleur, il savait bien qu'il n'appartenait de faire de semblables merveilles qu'à des génies esclaves de la lampe , dont l'acquisition lui avait échappé. Piqué au vif du bonheur et de la grandeur d'Aladdin , dont il ne faisait presque pas de différence d'avec celle du sultan , il

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retourna au khan où il avait pris logement.

Il s'agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec lui , ou en quel lieu il la conservait; et c'est ce qu'il fallait que le magicien découvrît par une opération de géomance. Dès qu'il fut arrivé où il logeait , il prit son carré et son sable , qu'il portait en tous ses voyages. L'opération achevée , il connut que la lampe était dans le palais d'Aladdin, et il eut mie joie si grande de cette découverte , qu'à peine il se sentait lui-même. « Je l'aurai cette lampe , dit-il, et je défie Aladdin de m'empécher de la lui enlever, et de le faire descendre jusqu'à la bassesse d'où il a pris un si haut vol. »

Le malheur pour Aladdin voulut qu'alors il était allé à une partie de chasse pour huit jours, et qu'il n'y en avait que trois qu'il était parti ; et voici de quelle manière le magicien africain en fut informé. Quand il eut fait l'opération qui venait de lui donner tant de joie , il alla voir le concierge du khan , sous prétexte de s'entretenir avec lui ; et il en avait un fort naturel , qu'il

CONTES ARABES. iSl

n'était pas besoin d'amener de bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'Aladdin, et après lui avoir exagéré tout ce qu'il y avait remarqué de plus surprenant et tout ce qui l'avait frappé davantage, et qui frappait généralement tout le monde : K jMa curiosité , ajouta-t-il , va plus loin , et je ne serai pas satisfait que je n'aie vu le maître à qui appartient un édifice si merveilleux. » « Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le concierge ; il n'y a presque pas de jours qu'il n'en donne occasion , quand il est dans la ville ; mais il y a trois jours qu'il est dehors pour une grande chasse , cpi en doit durer huit. »

Le magicien africain ne voulut pas en savoir davantage : il prit congé du concierge ; et en se retirant : « Yoilà le temps d'agir, dit-il en lui-même, je ne dois pas le laisser échapper. » Il alla à la boutique d'un faiseur et vendeur de lampes. « 3Iaître, lui dit-il, j'ai besoin d'une douzaine de lampes de cuivre ; pouvez - vous me la fournir? » Le vendeur lui dit qu'il en manquait quelques-unes , mais que , s'il voulait se domier patience jusqu'au lendemain , yii. -Il-

il la fournirait complète à l'heure qu'il voudrait. Le magicien le voulut bien ; il lui recommanda qu'elles fussent propres et bien polies. Après lui avoir promis qu'il le paierait bien , il se retira dans son khan.

Le lendemain , la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain, qui les paya au prix qui lui fut demandé , sans en rien diminuer. Il les mit dans un panier dont il s'était pourvu exprès; et avec ce panier au bras , il alla vers le palais d'Aladdin ; et , quand il s'en fut approché, il se mit à cher :

« Qui veut changer des vieilles lampes pou?' des neuves? »

A mesure cju'il avançait, et d'aussi loin que les petits enfans qui jouaient dans la plfece l'entendirent, ils accoururent, et ils s'assemblèrent autour de lui avec de grandes huées , et le regardèrent comme un fou. Les passans riaient même de sa bêtise, à ce qu'ils s'imaginaient. « Il faut , disaientils , qu'il ait perdu l'espiit , pour olïrir de changer des lampes neuves contre des vieilles. »

Le magicien africain ne s'étonna ni des

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huées des enfans , ni de tout ce qu'on pou- Tail dire de lui ; et pour débiter sa marchandise , il continua de crier :

« Qui veut changer des vieilles lampes pour des neuç^es ? »

Il répéta si souvent la même chose en allant et venant dans la place , devant le palais etàl'entour, que la princesse Badi-oulboudour , c|ui était alors dans le salon aux vingt-quatre croisées , entendit la voix d'un homme ; mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait , à cause des huées des enfans qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de moment en moment , elle envoya une de ses femmes esclaves qui l'approchait de plus près , pour voir ce que c'était que ce bruit.

Là femme esclave ne fut pas long-temps à remonter; elle entra dans le salon avec de grands éclats de rire. Elle riait de si bonne grâce , que la princesse ne put s'empêcher de rire elle-même en la regardant. « Eh bien , folle , dit la princesse , veuxtu me dire pourquoi tu ris ? » « Princesse , répondit la femme esclave eu riant toujours, qui pourrait s'empêcher de rire en

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voyant un fou avec un panier au bras ," plein de belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas à les vendre, mais à les changer contre des vieilles? Ce sont les enfans, dont il est si fort environné qu'à peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu'on entend, en se moquant de lui. »

Sur ce récit , une autre femme esclave , en prenant la parole : « A propos de vieilles lampes , dit-elle , je ne sais si la princesse a pris garde qu'en voilà une sur la corniche ; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché d'en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le veut bien, elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d'une vieille, sans en rien demander de retom*. »

La lampe dont la femme esclave parlait , était la lampe merveilleuse dont Aladdin s'était servi pour s'élever au point de grandeur où il était arrivé ; et il l'avait mise lui-même sur la corniche avant d'aller à la chasse , dans la crainte de la perdre ; et il avait pris la même précaution toutçs les

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autres fois qu'il y était allé. Mais ni les femmes esclaves , ni les eunuques , ni la princesse même, n'y avaient pas fait attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence ; hors du temps de la chasse , il la portait toujours sur lui. On dira que la précaution d'Aladdin était bonne, mais au moins qu'il aurait dû enfermer la lampe. Cela est vrai ; mais on a fait de semblables fautes de tout temps ; on en fait encore aujourd'hui, et l'on ne cessera d'en faire.

La princesse Badroulboudour , qui ignorait que la lampe fût aussi précieuse qu'elle l'était, et qu'Aladdin , sans parler d'ellemême , eût un intérêt aussi grand qu'il l'avait qu'on n'y touchât pas et qu'elle fut conservée , entra dans la plaisanterie , et elle commanda à un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'échange. L'eunuque obéit. Il descendit du salon ; et il ne fut pas plus tôt sorti de la porte du palais , qu'il aperçut le magicien africain : il l'appela ; et quand il fut venu à lui , et en lui montrant la vieille lampe : « Donne -moi, dit-il, une lampe neuve pour celle-ci. »

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Le magicien africain ne douta pas. que ce ne fût la lampe qu'il cherchait ; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais d'Aladdin , où toute la vaisselle n'était que d'or ou d'argent. Il la prit promptement de la main de l'eunuque ; et, après l'avoir fourrée bien avant dans son sein , il lui présenta son panier , et lui dit de choisir celle qui lui plahait. L'eunuque choisit ; et , après avoir laissé le magicien , il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour : mais l'échange ne fut pas plus tôt fait , que les enfans firent retentir la place de plus grands éclats qu'ils n'avaient encore fait, en se moquant , selon eux , de la bêtise du magicien.

Le magicien ahucain les laissa criailler tant qu'ils voulurent; mais, sans s'arrêter plus long-temps aux environs du palais d'Aladdin , il s'en éloigna insensiblement et sans bruit, c'est-à-dire sans crier, et sans parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. Il n'en voulait pas d'autres que celle qu'il emportait , et son silence enfin fit que les enfans s'écartèrent, et qu'ils le laissèrent aller.

Dès qu'il fut hors de la place qui était entre les deux palais , il s'échappa par les rues les moins fréquentées ; et , comme il n'avait plus besoin des auti'es lampes ni du. panier, il posa le panier et les lampes au milieu d'une rue oîi il vit qu'il n'y avait personne. Alors , dès qu'il eut en Blé une autre rue , il pressa le pas , jusqu'à ce qu'il arrivât à une des portes de la ville. En continuant son chemin par le faubourg , qui était fort long , il fit quelques provisions avant qu'il en sortît. Quand il fut dans la campagne , il se détourna du chemin dans un heu à l'écart , hors de la vue du monde , où il resta jusqu'au moment qu'il jugea à propos pour achever d'exécuter le dessein qui l'aveùt amené. Il ne regretta pas le barbe qu'il laissait dans le khan où il avait pris logement ; il se crut bien dédommagé par le trésor qu'il venait d'acquérir.

Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu'à une heure de nuit, que les t( nèbres furent les plus obscures. Alors il tira la lampe de son sein , et il la frotta. A cet appel , le génie lui apparut.

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u Que veux-tu ? lui demanda le génie ; me voilà prêt à t'ohéir comme ton esclaç^e et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et ses autres esclaves ! »

« Je te commande , reprit le magicien afi'icain, qu'à l'heure même tu enlèves le palais cpie toi ou les autres esclaves de la lampe ont bâti dans cette ville, tel qu'il est , avec tout ce qu'il y a de vivant , et que tu le transportes avec moi , en même temps, dans un tel endroit de l'Afrique. » Sans lui répondre, le génie, avec l'aide d'autres génies , esclaves de la lampe comme lui , le transportèrent en très-peu de temps , lui et son palais en son entier , au propre lieu de l'Afrique qui lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais avec la princesse Badroulboudour en Afrique , pour parler de la sui-prise du sultan.

Dès que le sultan fut levé , il ne manqua pas , selon sa coutume , de se rendre au cabinet ouvert, pour avoir le plaisir de contempler et d'admirer le palais d'Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avait coutume de voir ce palais , et il ne vit qu'une

place vide, telle qu'elle était avant qu'on l'y eut bâti. Il crut qu'il se trompait , et il se frotta les yeux ; mais il ne vit rien de plus que la première fois, quoique le temps fût serein , le ciel net , et que l'aurore qui avait commencé de paraître rendît tous les objets fort distincts. Il regarda par les deux ouvertures , à droite et à gauche , et il ne vit que ce qu'il avait coutume de voir par ces deux endroits. Son étonnement fut si grand, qu'il demeura long-temps dans la même place , les yeux tournés du côté où le palais avait été , et où il ne le voyait plus , en cherchant ce qu'il ne pouvait comprendre ; savoir : comment il se pouvait faire qu'un palais aussi grand et aussi apparent que celui d'Aladdin, qu'il avait vu presque chaque jour depuis qu'il avait été bâti avec sa permission, et tout récemment le jour précédent, se fût évanoui de manière qu'il n'en paraissait pas le moindre vestige, u Je ne me trompe pas , disait-il en lui-même , il était dans la place que voilà ; s'il s'était écroulé , les matériaux paraîtraient en monceaux ; et si la terre l'avait englouti , ou en verrait quelque

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marque , de quelque manière que cela fût arrivé. » Et , quoique convaincu que le palais n'y était plus , il ne laissa pas néanmoins d'attendre encore quelque temps pour voir si en effet il ne se trompait pas. Il se retira enfin ; et , après avoir regardé encore derrière lui avant de s'éloigner , il revint à son appartement ; il commanda qu'on lui fît venir le grand-visir en toute diligence ; et cependant il s'assit, l'esprit agité de pensées si différentes, qu'il ne savait quel parti prendre.

Le grand-visir ne fit pas attendre le sultan ; il vint même avec une si grande précipitation , que ni lui ni ses gens ne firent pas réflexion , en passant , que le palais d'Aladdin n'était plus à sa place ; les portiers même , en ouvrant la porte du palais , ne s'en étaient pas aperçus.

En abordant le sultan : « Sire , lui dit le grand-visir, l'empressement avec lequel votre majesté m'a fait appeler m'a fait juger que quelque chose de bien extraordinaire était arrivé, puisqu'elle n'ignore pas qu'il est aujom'd'hui joui' de conseil , et que je ne devais pas manquer de me rendre à

mon devoir dans peu de momens. » « Ce qui est arrivé est véritablement extraordinaire , comme tu. le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi où est le palais d'Aladdiu. » » Le palais d'Aladdin, sire! répondit le grandvisir avec étonnement; je viens de passer devant ; il m'a semblé qu'il était à sa place : des bâtimens aussi solides que celui-là ne changent pas de place aussi facilement. » « Ya voir au cabinet , répondit le sultan , et tu viendras me dire si tu l'auras vu. »

Le grand-visir alla au cabinet ouvert , et il lui arriva la même cbose qu'au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin n'était plus où il avait été, et qu'il n'eu paraissait pas le moindre vestige, il revint se présenter au sultan. « Eh bien, as-tu vu le palais d'Aladdin ? » lui demanda le sultan. « Sire, répondit le grand -visu', votre majesté peut se souvenir que j'ai eu l'honneur de lui dire que ce palais , qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses immenses, n'était qu'un ouvrage de magie et d'un magicien ; mais votre majesté n'a pas voulu y faire attention. »

Le sultan , qui ne pouvait disconvenir de

ce que le grand- visir lui représentait , entra dans une colère d'autant plus grande , qu'il ne pouvait désavouer son incrédulité. « Où est, dit-il, cet imposteur, ce scélérat, que je lui fasse couper la tète? » « Sire, reprit le grand -visir, il y a quelques jours qu'il est venu prendre congé de votre majesté ; il faut lui envoyer demander où est son palais , il ne doit pas l'ignorer. » «( Ce serait le traiter avec trop d'indulgence, repartit le sultan ; va donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes. » Le grand -visir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers , et il instruisit leur officier de quelle manière ils devaient s'y prendre , afin qu'il ne leur échappât point. Ils partirent et ils rencontrèrent Aladdin à cinq ou six lieues de la ville , qui revenait en chassant. L'officier lui dit, en l'abordant , que le sultan , impatient de le revoir , les avait envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en l'accompagnant.

Aladdin n'eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui avait amené ce détachement de la garde du sultan : il continua de revenir en chassant ; mais quand il fut à

CONTES ARABES. IQ?

une demi-lieue de la ville , ce détachement l'environna; l'officier, en prenant la parole , lui dit : u Prince Aladdin , c'est avec grand regret que nous vous déclarons l'ordre que nous avons du sultan de vous arrêter , et de vous mener à lui en criminel d'Etat ; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner. »

Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin , qui se sentait innocent ; il demanda à l'officier s'il savait de quel crime il était accusé. A quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savaient rien.

Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beaucoup inférieurs au détachement, et même cpi'ils s'éloignaient, il mit pied à terre. «Me voilà ^ dit-il; exécutez l'ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins que je ne me sens coupable d'aucun crime , ni envei's la personne du sultan, ni envers l'Etat. » On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort grosse et fort longue, dont on le lia aussi par le miheu du corps , de manière qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis à la tète de sa

troupe, un cavalier prit le bout de la cliaine; et, en marchant après l'officier, il mena Aladdin , qui fut obligé de le suivre à pied ; et dans cet état il fut conduit vers la ville.

Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourg , les premiers qui virent qu'on menait Aladdin en criminel d'Etat, ne doutèrent pas que ce ne fut pour lui couper la tète. Comme il était aimé généralement, les uns prirent le sabre et d'autres armes , et ceux qui n'en avaient pas s'armèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qui étaient à la queue firent volte-face, en faisant mine de vouloir les dissiper; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevât Aladdin I Pour y réussir , selon que les rues étaient plus ou moins larges , ils eurent grand soin d'occuper toute la largeur du terrain , tantôt en s'étendant , tantôt en se resserrant ; de la sorte ils arrivèrent à la place du palais , où ils se mirent tous sur une ligne , en faisant

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face à la populace armée , jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui menait Aladdin fussent entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé la porte pour empêcher cju'elle n'entrât.

Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l'attendait sur le balcon , accompagné du grand-visir ; et, sitôt qu'il le vit, il commanda au bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là , de lui couper la tète , sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun éclaircissement.

Quand le bourreau se fut saisi d' Aladdin , il lui ôta la chaîne qu'il avait au cou et autour du corps; et, après avoir étendu sur la terre un cuir teint du sang d'une infinité de criminels qu'il avait exécutés, il l'y fit mettre à genoux , et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre; il prit sa mesure pour donner le coup , en s'essayant et en faisant flamboyer le sabre en l'air par trois fois ; et il attendit que le sultan lui donnât le signal pour trancher la tête d'Aladdin,

En ce moment, le grand-visir aperçut que la populace , qui avait forcé les cava-

liers, et qui avait rempli la place, venait d'escalader les murs du palais en plusieurs endroits , et commençait à les démolir pour faire brèche. Avant que le sultan donnât le signal, il lui dit: « Sire, je supplie votre majesté de penser mûrement à ce qu'elle va faire. Elle va courir risque de voir son palais forcé ; et , si ce malheur arrivait , l'événement pourrait en être funeste. » «c Mon palais forcé I reprit le sultan; qui peut avoir cette audace? » « Sire, repartit le grand-visir , que votre majesté jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place , elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis. w

L'épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émeute si vive et si animée , que dans le moment même il commanda au bourreau de remettre son sabre dans le fourreau , d'oter le bandeau des yeux d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna ordre de crier que le sultan lui faisait grâce , et que chacun eût à se retirer .

Alors tous ceux qui étaient déjà montés au haut des murs du palais, témoins de

ce fjiû venait de se passer , abandonnèrent leur dessein. Ils descendirent en peu d'instans ; et , pleins de joie d'avoir sauvé la vie à un homme qu'ils aimaient véritablement , ils publièrent cette nouvelle à tous ceux qui étaient autour d'eux : elle passa bientôt à toute la populace qui était dans la place du palais ; et les cris des chiaoux , qui annonçaient la même chose du haut des terrasses où ils étaient montés , achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de rendre à Aladdin en lui faisant grâce , désarma la populace , fit cesser le tumulte, et insensiblement chacun se retira chez lui.

Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon ; et comme il eut aperçu le sultan : « Sire , dit-il en élevant sa voix d'une manière touchante , je supplie votre majesté d'ajouter une nouvelle grâce à celle qu'elle vient de me faire : c'est de vouloir bien me faire connaître quel est mon crime. » <c Quel est ton crime , perfide I répondit le sultan ; ne le sais-tu pas ? Monte jusqu'ici, continua-t-il , je te le ferai connaître. «

Aladdiii monta , et quand il se fut présenté : <t Suis-moi , >» lui dit le sultan , en mai'chant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet ouvert ; et quand il fut arrivé à la porte : « Entre , lui dit le sultan : tu dois savoir où était ton palais ; regarde de tous côtés, et tlis-moi ce qu'il est devenu ? »

Aladdin regarde et ne voit rien ; il s'aperçoit bien de tout le terrain que son palais occupait ; mais , comme il ne pouvait deviner comment il avait pu disparaître, cet événement extraordinaire et surprenant le mit dans une confusion et dans un étonnement qui l'empêchèrent de pouvoir répondrQ un seul mot au sultan.

Le sultan impatient : « Dis-moi donc, répéta-t-il à Aladdin , où est ton palais , et où est ma fille? » Alors Aladdin rompit le silence. « Sire, dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'ai fait bâtir n'est plus à la place où il était ; je vois qu'il a disparu, et je ne puis dire à votre majesté où il peut être ; mais je puis l'assurer que je n'ai aucune part à cet événement. »

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» Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu , reprit le sultan; j'estime ma fille un million de fois davantage. Je veux que tu me la retrouves ; autrement je te ferai couper la tête , et nulle considération ne m'en empêchera. »

(c Sire , repartit Aladdin , je supplie votre majesté de m'accorder quarante jours pour faire mes diligences; et, si dans cet intervalle je n'y réussis pas , je lui donne ma parole que j'apporterai ma tête au pied de son trône , afin cju'elle en dispose à sa volonté. » <t Je t'accorde les quarante jours que tu me demandes , lui dit le sultan ; mais ne crois pas abuser de la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon, ressentiment : en cpelque endroit de la terre que tu puisses être , je saurai bien te retrouver. »

Aladdin s'éloigna de la présence du sultan dans une grande humihation et dans tm état à faire pitié ; il passa au travers des cours du palais la tête baissée, sans oser lever les yeux dans la confusion où il était; et les«yrincipaux officiers de la cour, dont il n'avait pas désobligé un seul , quoi-

que amis, au lieu de s'approcher de lui pour le consoler ou pour lui offrir une retiaite chez eux , lui tournèrent le dos , autant pour ne le pas voir, qu'afin qu'il ne pût pas les reconnaître. ^lais quand ils se fussent approchés de lui pour lui dire quelque chose de consolant , ou pour lui faire offre de service , ils n'eussent plus reconnu Aladdin; il ne se reconnaissait pas luimême , et il n'avait plus la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du palais ; car, sans penser à ce qu'il faisait, il demandait de porte en porte, et à tous ceux qu'il rencontrait , si l'on n'avait pas vu son palais , et si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles.

Ces demandes firent croire à tout le monde qu' Aladdin avait perdu l'esprit.

Quelques - uns n'en firent que rire ; mais les gens les plus raisonnables , et particulièrement ceux qui avaient eu quelque haison d'amitié et de commerce avec lui , en furent véritablement touchés de compassion. Il demeura trois jours dans la ville , en allant tantôt d'un côté , tantôt d'un autre, et ne juangeant que ce qu'on

lui présentait par charité , et sans prendi-e aucune résolution.

Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l'état malheureux où il se voyait , rester dans une ville où il avait fait une si h elle figure , il en sortit , et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes routes; et, après avoir traversé plusieuis campagnes dans une incertitude affreuse , il arriva enfin , à l'entrée de la nuit , au bord d'une rivière. Là il lui prit une pensée de désespoir : « Où irai -je chercher mon palais ? dit- il en lui-même ; en quelle province , en quel pays , en quelle partie du monde le trouverai-je , aussi bien que ma chère princesse que le sultan me demande ? Jamais je n'y réussirai ; il vaut donc mieux que je me déUvre de tant de fatigues qui n'aboutiraient à rien, et de tous les chagrins cuisans qui me rongent. >» Il allait se jeter dans la rivière , selon la résolution qu'il venait de prendre ; mais il crut , en bon musulman fidèle à sa religion , qu'il ne devait pas le faire sans avoir auparavant fait sa prière. En voulant s'y préparer, il s'approcha du bord de l'eau,

pour se laver les mains et le visage , suivant la coutume du pays ; mais comme cet endroit était un peu en pente , et mouillé par l'eau qui y battait , il glissa ; et il serait tombé dans la rivière , s'il ne se fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds. Heureusement pour lui , il portait encore l'anneau que le magicien africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendît dans le souterrain pour aller prendre la précieuse lampe qui venait de lui être enlevée. Il frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant ; dans Finstant , le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le magicien africain l'avait enfermé , lui apparut encore :

« Que veux-tu? lui dit le génie; îne voici prêt à t' obéir comme ton esclave et de tous ceux qui ont Vanneau au doigt , moi et les autres esclaç^es de l'anneau! »

Aladdin , agréablement surpris par une apparition si peu attendue , dans le désespoir où il était , répondit : « Génie , sauvemoi la vie une seconde fois , en m'enseigiiant où est le palais que j'ai fait bâtir,

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OU en faisant qu'il soit rapporté incessamment où il était. » « Ce que tu me demandes/reprit le .^énie , n'est pas de mon ressort : je ne suis esclave que de l'anneau ; adresse-toi à l'esclave de la lampe. » « Si cela est , repartit Aladdin , je te commande donc , par la puissance de l'anneau, de me transporter jusqu'au lieu où est mon palais , en quelque endroit de la terre qu'il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse Badroulboudour. >> A peine eut -il aclievé de parler, que le génie le transporta en Afrique , au milieu d'une prairie où était le palais , peu éloigné d'une grande ville , le posa précisément audessous des fenêtres de l'appartement de la princesse, où il le laissa. Tout cela se fit en un instant.

Nonobstant l'obscurité de la nuit , Aladdin reconnut fort bien son palais et l'appartemeiît de la princesse Badroulboudour ; mais comme la nuit était avancée , et que tout était tranquille dans le palais , il se retira un peu à l'écart , et il s'assit au pied d'un arbre. Là , rempli d'espérance , en faisant réflexion à son bonheur , dont il

était redevable à un pur hasard , il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible que depuis qu'il avait été arrêté , amené devant le sultan , et délivré du danger présent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces pensées agréables ; mais enfin , comme il y avait cinq ou six jours qu'il ne dormait point , il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil qui l'accablait , et il s'endormit au pied de l'arbre où il était.

Le lendemain , dès que l'aurore commença à paraître , Aladdin fut éveillé agréablement, non -seulement par le ramage des oiseaux qui avaient passé la nuit sur l'arbre sous lequel il était couché, mais même sur les arbres touffus du jardin de son palais. Il jeta d'abord les yeux sur cet admirable édifice , et alors il se sentit mie joie inexprimable d'être sur le point de s'en revoir bientôt le maître , et en même temps de posséder encore une fois sa chère princesse Badroulboudour.

Il se leva , et se rapprocha de l'appartement de la princesse. Il se promena quelque temps sous ses fenêtres , en attendant

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qu'il fût joui' chez elle , et qu'on pût l'apercevoir. Dans cette attente , il cherchait en lui-même d'où pouvait être venue la cause de son mallieur ; et , après avoir bien rêvé , il ne douta plus que toute son infortune ne vînt d'avoir quitté sa lampe de vue. Il s'accusa lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avait eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassait davantage , c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui était le jaloux de son bonheur. Il l'eût compris d'abord , s'il eût su que lui et son palais se trouvaient alors en Afrique ; mais le génie , esclave de l'anneau , ne lui avait rien dit ; et il ne s'en était point informé lui-même. Le seul nom de l'Afrique lui eût rappelé dans sa mémoire le magicien africain , son ennemi déclaré.

La princesse Badroulboudour se levait plus matin qu'elle n'avait coutume depuis son enlèvement et son transport en Afrique par l'artifice du magicien africain , dont jusqu'alors elle avait été contrainte de supporter la vue une fois chaque jour, parce qu'il était maître du palais •■, mais

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