‹ Les milles et une nuits, contes arabes; (volume 3)Chapitre 5 sur 11 · DD CALIFE HÂROUN ALRASCHID · texte numérisé non relu

DD CALIFE HÂROUN ALRASCHID

Quelquefois , comme votre majesté ne l'ignore pas , et comme elle peut l'avoir expérimenté par elle-même , nous sommes dans des tiansports de joie si extraordinaires, que nous communiquons d'abord cette passion à ceux qui nous approchent , ou que nous participons aisément à la leur. Quelquefois aussi nous sommes dans une mélancolie si profonde , que nous sommes insupportables à nous-mêmes, et que , bien loin d'en pouvoir dire la cause si on nous la demandait , nous ne pourrions la trouver nous-mêmes si nous la chercbions.

Le calife était un jour dans cette situation d'esprit , quand Giafar , son grand - visir fidèle et aimé, vint se présenter devant lui. Ce ministre le trouva seul , ce qui lui

arrivait rarement ; et comme il s'aperçut , en s'avançant , qu'il était enseveli dans une humeur sombre , et même qu'il ne levait pas les yeux pour le regarder , il s'arrêta en attendant qu'il daignât les jeter sur lui.

Le calife enfin leva les yeux , et regarda Giafar ; mais il les détourna aussitôt , en demeurant dans la même posture , aussi immobile qu'auparavant.

Comme le grand-visir ne remarqua rien de fâcheux dans les yeux du calife , qui le regardât personnellement , il prit la parole. «Commandeur des croyans , dit-il, votre majesté me permet-elle de lui demander d'où peut venir la mélancolie qu'elle fait paraître , et dont il m'a toujours paru qu'elle était si peu susceptible ? »

« Il est vrai , visir , répondit le calife en changeant de situation, que j'en suis peu susceptible; et, sans toi, je ne me serais pas aperçu de celle où tu me trouves , et dans laquelle je ne veux pas demeurer davantage. S'il n'y a rien de nouveau qui t'ait obligé de venir , tu me feras plaisir d'inventer quelque chose pour me la faire dissiper.

« Commandeur des croyans , reprit le grand-visir Giafar, mon devoir seul m'a obligé de me rendre ici ; et je prends la liberté de faire souvenir à votre majesté qu'elle s'est imposée elle-même un devoir de s'éclaircir en personne de la bonne police qu'elle veut qui soit observée dans sa capitale et aux environs. C'est aujourd'hui le jour qu'elle a bien voulu se prescrire pour s'en domier la peine ; et c'est l'occasion la plus propre qui s'offre d'elle-même pour dissiper les nuages qui offusquent sa gaîté ordinaire. »

« Je l'avais oublié , répliqua le calife , et tu m'en fais ressouvenir fort à propos : va donc changer d'habit , pendant que je ferai la même chose de mon côté. >»

Ils prirent chacmi un habit de marchand étranger , et sous ce déguisement ils sortirent seuls par une porte secrète du jardin du palais qui donnait sur la campagne. Ils firent une partie du circuit de la ville par les dehors , jusqu'aux bords de l'Euphrate , à une distance assez éloignée de la porte de la ville 5 qui était de ce côté -là, sans avoir rien obsen'é qui fût contre le bon

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ordre. Ils traversèrent ce fleuve sur le premier bateau qui se présenta ; et , après avoir achevé le tour de l'autre partie de la ville opposée à celle qu'ils venaient de quitter, ils reprirent le chemin du pont qui en faisait la communication.

Ils passèrent ce pont, au bout duquel ils rencontrèrent un aveugle assez âgé , qui demandait l'aumône. Le calife se détourna , et lui mit une pièce de monnaie d'or dans la main.

L'aveugle à l'instant lui prit la main et l'arrêta.

« Charitable personne, dit-il, qui que vous soyez , que Dieu a inspiré de- me faire l'aumône, ne me refusez pas la grâce que je vous demande de me donner un soufflet : je l'ai mérité , et même un plus grand châtiment. »

En achevant ces paroles , il quitta la main du calife pour lui laisser la liberté de lui donner le soufflet ; mais , de crainte qu'il ne passât outre sans le faire , il le prit par son habit.

Le calife surpris de la demande et de l'action de l'aveugle : (t Bon homme, dit-

il , je ne puis t'accorder ce que tu me demandes : je me garderai bien d'effacer le mérite de mon aumône par le mauvais tmitement que tu prétends que je te fasse. >» Et , en achevant ces paroles , il fit un effort pour faire quitter prise à l'aveugle.

L'aveugle , qui s'était douté de la répugnance de son bienfaiteur, par l'expérience qu'il en avait depuis long-temps, fit un plus gTand effort pour le retenir.

« Seigneur, reprit-il , pardonnez-moi ma hardiesse et mon importunité; donnezmoi , je vous prie , un soufflet , ou reprenez votre aumône; je ne puis la recevoir qu'à cette condition , sans contrevenir à un serment solennel que j'ai fait devant Dieu; et , si vous en saviez la raison , vous tomberiez d'accord avec moi que la peine en est très-légère. »

Le calife , qui ne voulait pas être retardé plus long - temps , céda à l'importunité de l'aveugle , et lui donna un soufflet assez léger. L'aveugle quitta prise aussitôt en le remerciant et en le bénissant. Le calife continua sou chemin avec le grandvisir ; mais à quelques pas de là il dit au

2om.

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visii' : et II faut que le sujet qui a porté cet as'eugle à se conduire ainsi avec tous ceux qui lui font l'aumône, soit un sujet grave. Je serais bien aise d'en être informé : ainsi , retourne, et dis-lui qui je suis, qu'il ne manque pas de se trouver demain au palais au temps de la prière de l'après-dînée , et que je veux lui parler. »

Le grand- visir retourna sur ses pas, fit son aumône à l'aveugle , et après lui avoir donné un soufflet , il lui donna l'ordre , et il revint rejoindre le calife.

Ils rentrèrent dans la ville , et en passant par une place, ils y trouvèrent grand nombre de spectateurs qui regardaient un homme jeune et bien mis, monté sur une cavale qu'il poussait à toute bride autour de la place, et qu'il maltraitait cruellement à coups de fouet et d'éperons, sans aucun relâche , de manière qu'elle était tout en écume et tout en sang.

Le calife, étonné de l'inhumanité du jeune homme , s'arrêta pour demander si l'on savait quel sujet il avait de maltraiter ainsi sa cavale; et il apprit qu'on l'ignorait, mais qu'il y avait déjà quelque temps

que chaque jour, à la même heui'e , il lui faisait faire ce pénible exercice.

Ils continuèrent de marcher; et le calife dit au grand-visir de bien remarquer cette place , et de ne pas manquer de lui faire venir demain ce jeune homme à la même heure que l'aveugle.

Avant que le calife arrivât au palais , dans une rue par où il y avait long-temps cju'il n'avait passé , il remarqua un édifice nouvellement bâti , qui lui parut être l'hôtel de quelque seigneur de la cour. Il demanda au grand-visir s'il savait à qui il appartenîiit. Le grand-visir répondit qu'il l'ignorait , mais qu'il allait s'en informer.

En effet , il interrogea un voisin , qui lui dit que cette maison appartenait à Cogia Hassan , surnommé Alhabbal , à cause de la profession de cordier^ qu'il lui avait vu Vài-même exercer dans une grande pauvreté, et que, sans savoir par quel endroit la fortune l'avait favorisé , il avait acquis de si grands biens , qu'il soutenait fort honorablement et splendidement la dépense qu'il avait faite à la faire bâtir.

Le grand- visir alla rejoindre le calife , et lui rendit compte de ce qu'il venait d'apprendre. « Je veux voir ce Cogia Hassan Alliabbal , lui dit le calife ; va lui dire qu'il se trouve aussi demain à mon palais à la même heure que les deux autres. » Le grand-visir ne manqua pas d'exécuter les ordres du calife.

Le lendemain , après la prière de l'aprèsdinée , le calife entra dans son appartement ; et le grand-visir y introduisit aussitôt les trois personnages dont nous avons parlé , et les présenta au calife.

Ils se prosternèrent tous trois devant le trône du sultan ; et , quand ils furent relevés , le calife demanda à l'aveugle comment il s'appelait.

« Je me nomme Baba-Abdalla , répondit l'aveugle. )>

<( Baba-Abdalla , reprit le calife , ta manière de demander l'aumône me parut hier si étrange , que , si je n'eusse été retenu par de certaines considérations , je me fusse bien gardé d'avoir la complaisance que j'eus pour toi ; je t'aurais empêché dès -lors de donner davantage au

public le scandale que tu lui donnes. Je t'ai donc fait venir ici pour savoir de toi quel est le motif qui t'a poussé à faire un serment aussi indiscret que le tien; et sur ce que tu vas me dire , je jugerai si tu as bien fait , et si je dois te permettre de continuer une pratique qui me paraît d'un très-mauvais exemple. Dis-moi donc , sans me rien déguiser, d'où t'est venue cette pensée extravagante : ne me cache rien , car je veux le savoir absolument. »

Baba-Abdalla , intimidé par cette répri' mande , se prosterna une seconde fois le front contre terre devant le trône du calife ; et après s'être relevé : « Commandeur des croyans , dit-il aussitôt , je demande très -humblement pardon à votre majesté de la hardiesse avec laquelle j'ai osé exiger d'elle et la forcer de faire une chose qui, à la vérité, paraît hors du bon sens. Je reconnais mon crime ; mais comme je ne connaissais pas alors votre majesté, j'implore sa clémence, et j'espère qu'elle aura égard à mon ignorance. Quant à ce qu'il lui plaît de traiter ce que je fiais d'extravagance , j'avoue que c'en

est une, et mon action doit paraître telle aux yeux des hommes ; mais à l'égard de Dieu , c'est une pénitence très- modique d'un péché énorme dont je suis coupable , et que je n'expierais pas , quand tous les mortels m'accableraient de soufflets les uns après les autres. C'est de quoi votre majesté sera le juge elle-même , quand , par le récit de mon histoire , que je vais lui raconter , en obéissant à ses ordres , je lui aurai fait connaître quelle est cette faute

HISTOIRE

DE l'aveugle baba- ABDALLA.

« Commandeur des croyans Baba - Abdalla , je suis né à Bagdad, avec quelques biens dont je devais hériter de mon père et de ma mère , qui moururent tous deux à peu de jours près l'un de l'autre. Quoique je fusse dans un âge peu avancé , je n'en usai pas néanmoins en jeune homme qui les eût dissipés en peu de temps par des dépenses inutiles et dans

la débauche. Je n'oubliai rien au contraire pour les augmenter par mon industrie , par mes soins , et par les peines que je me donnais. Enfin, j'étais devenu assez riche pour posséder à moi seul quatre - vingts chameaux , que je louais aux marchands de caiavanes , et qui me valaient de grosses sommes chaque voyage que je faisais en différens endroits de l'étendue de l'empire de votre majesté , où je les accompagnais.

« Au milieu de ce bonheur , et avec un puissant désir de devenir encore plus riche, un jour, comme je venais de Balsora à vide , avec mes chameaux que j'y avais conduits chargés de majxhandises d'embarquement pour les Indes , et que je les faisais paître dans un lieu fort éloigné de toute habitation , et où le bon pâturage m'avait fait arrêter , un derviche , à pied , qui allait à Balsora, vint m'aborder, et s'assit auprès de moi pour se délasser. Je lui demandai d'où il venait , et où il allait. Il me fit les mêmes demandes ; et après que nous eûmes satisfait notre curiosité de part et d'autre , nous mîmes nos

provisions en commun , et nous mangeâmes ensemble.

(c En faisant notre repas , après nous être entretenus de plusieurs choses indifférentes , le derviche me dit que , dans un lieu peu éloigné de celui où nous étions , il avait connaissance d'un trésor plein de tant de richesses immenses , que , quand mes quatre-vingts chameaux seraient chargés de l'or et des pierreries qu'on en pouvait tirer, il ne paraîtrait presque pas qu'on en eût rien enlevé.

<c Cette bonne nouvelle me surprit et me charma en même temps. La joie que je ressentis en moi-même faisait que je ne me possédais plus. Je ne croyais pas le derviche capable de m'en faire accroire ; ainsi je me jetai à son cou , en lui disant : « Bon derviche , je vois bien que vous vous souciez peu des biens du monde ; ainsi à quoi peut vous servir la connaissance de ce trésor? Vous êtes seul , et vous ne pouvez emporter que très-peu de chose. Enseignez-moi où il est; j'en chargerai mes quatre-vingts chameaux, et je vous en ferai présent d'un , en reconnaissance du

bien et du plaisir que vous m'aurez fait. » « J'offrais peu de chose , il est vrai ; mais c'était beaucoup à ce qu'il me paraissait , par rapport à l'excès d'avarice qui s'était emparé tout à coup de mon cœur , depuis qu'il m'avait fait cette confidence ; et je regardais les soixante-dixneuf charges qui devaient rester comme presque rien , en comparaison de celle dont je me priverais , en la lui abandonnant.

a Le derviche , qui vit ma passion étrange pour les richesses , ne se scandalisant pourtant pas de l'offre déraisonnable que je venais de lui faire : « Mon frère , me dit - il sans s'émouvoir , vous voyez bien vous-même que ce que vous m'offrez n'est pas proportionné au bienfait que vous demandez de moi. Je pouvais me dispenser de vous parler du trésor et garder mon secret ; mais ce que j'ai bien voulu vous en dire , peut vous faire connaître la bonne intention que j'avais, et que j'ai encore , de vous obliger, et de vous donner lieu de vous souvenir de moi à jamais, en faisant votre fortune et la

mienne. J'ai donc une autre proposition plus juste et plus équitable à vous faire ; c'est à vous de voir si elle vous accommode. Tous dites , continua le derviche , que vous avez quatre-\'ingts chameaux : je suis prêt à vous mener au trésor; nous les chargerons , vous et moi , d'autant d'or et de pierreries qu'ils en pourront porter , à condition que , quand nous les aurons chargés, vous m'en céderez la moitié avec leur charge , et que vous retiendrez pour vous l'autre moitié ; après quoi nous nous séparerons , et les emmènerons où bon nous semblera , vous de votre côté , et moi du mien. Vous voyez que le partage n'a rien qui ne soit dans l'équité , et que , si vous me faites grâce de quarante chameaux , vous aurez aussi , par mon moyen , de quoi en acheter un millier d'autres. »

« Je ne pouvais disconvenir que la condition que le derviche me proposait ne fût très-équitable. Sans avoir égard néanmoins aux grandes richesses qui pouvaient m'en revenir, en l'acceptant , je regardais comme une grande perte la cession de la moitié de

mes chameaux , particulièrement quand je considérais que le derviche ne serait pas moins riche que moi. Enfin, je payais déjà d'ingratitude un bienfait purement gratuit que je n'avais pas encore reçu du derviche, mais il n'y avait pas à balancer : il fallait accepter la condition , ou me résoudre à me repentir toute ma vie d'avoir , par ma faute , perdu l'occasion de me faire une haute fortune.

« Dans le moment même je rassemblai mes chameaux, et nous partimes ensemble. Après avoir marché quelque temps, nous arrivâmes dans un vallon assez spacieux , mais dont l'entrée était fort étroite. Mes chameaux ne purent passer qu'un à un ; mais comme le terrain s'élargissait , ils trouvèrent moyen d'y tenir tous ensemble sans s'embarrasser. Les deux montagnes qui formaient ce vallon , en se terminant en un demi-cercle à l'extrémité , étaient si élevées, si escarpées et si impraticables , qu'il n'y avait pas à craindre qu'aucmi mortel nous pût jamais aperce^ voir.

« Quand nous fûmes arrivés entre ces

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deux montagnes : <c N'allons pas plus loin , me dit le derviche; arrêtez vos chameaux , et faites -les coucher sur le ventre dans l'espace que vous voyez , afin que nous n'ayons pas de peine à les charger; et quand vous aurez fait , je procéderai à l'ouyerture du trésor. »

^ « Je fis ce que le derviche m'avait dit, et je l'allai rejoindre aussitôt. Je le trouvai lai fusil à la main, qui amassait un peu de bois sec pour faire du feu. Sitôt qu'il en eut fait, il y jeta du parfum, en prononçant quelques paroles dont je ne compris pas bien le sens, et aussitôt une grosse fumée s'éleva en l'air. Il sépara cette fumée ; et dans le moment , quoique le roc qui était entre les deux montagnes , et qui s'élevait fort haut en ligne pei^endiculaire, parût n'avoir aucune apparence d'ouverture, il s'en fit une, grande au moins comme une espèce de porte à deux battans , pratiquée dans le même roc et de la même matière avec un ai'tifice admirable.

« Cette ouverture exposa à nos yeux; dans un grand ^ enfoncement creusé dans

ce roc, un palais magnifique, pratiqué plutôt par le travail des génies que par celui des hommes : car il ne paraissait pas que des hommes eussent pu même s'aviser d'une entreprise si hardie et si surprenante.

« IMais , commandeur des croyans , c'est après coup que je fais cette observation à votre majesté ; cai^ je ne la fis pas dans le moment. Je n'admirai pas même les richesses infinies que je voyaiis de tous côtés ; et sans m'arréter à observer l'économie qu'on avait gardée dans l'arrangement de tant de trésors , comme Taigle fond sui' sa proie , je me jetai sur le premier tas de monnaie d'or qui se présenta devant moi , et je commençai à en mettre dans un sac dont je m'étais déjà saisi , autant que je jugeai pouvoir en porter. Les sacs étaient grands, et je les eusse volontiers emplis tous ; mais il fallait les proportionner aux forces de mes chameaux.

u Le derviche fit la même chose que moi , mais je m'aperçus qu'il s'attachait plutôt aux pierreries; et comme il m'en eut fait coDiprendre la raison, je suivis

son exemple, et nous enlevâmes beaucoup plus de toutes sortes de pierres précieuses que d'or monnayé. Nous achevâmes enfin d'emplir tous nos sacs , et nous en chargeâmes les chameaux. Il ne restait plus qu'à refermer le trésor et à nous en aller.

« Avant que de partir, le derviche rentra dans le trésor; et, comme il y avait plusieurs grands vases d'orfèvrerie de toute sorte de façons, et d'autres matières précieuses, j'observai qu'il prit dans mi de ces vases une petite boite d'un certain bois qui m'était inconnu, et qu'il la mit dans son sein, après m'avoir fait voir qu'il n'y avait qu'une espèce de pommade.

« Le derviche fit la même cérémonie pour fermer le trésor, qu'il avait faite pour l'ouvrir ; et , après avoir prononcé certaines paroles , la porte du trésor se referma, et le rocher nous parut aussi entier qu'auparavant.

« Alors nous partageâmes nos chameaux, que nous fîmes lever avec leurs charges. Je me mis à la tète des quarante

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que je m'étais réservés, et le derviche à la tète des autres que je lui avais cédés.

« Nous défilâmes par où nous étions entrés dans le vallon, et nous marchâmes ensemble jusqu'au grand chemin , où nous devions nous séparer: le derviche pour continuer sa route vers Balsora, et moi pour revenir à Bagdad. Pour le remercier d'un si grand bienfait, j'employai les termes les plus forts , et ceux qui pouvaient lui marquer davantage ma reconnaissance , de m'avoir préféré à tout autre mortel pour me faire part de tant de richesses. Nous nous embrassâmes tous deux avec bien de la joie; et, après nous être dit adieu, nous nous éloignâmes chacun de notre côté,

« Je n'eus pas fait quelques pas pour rejoindre mes chameaux , qui marchaient toujours dans le chemin où je les avais mis, que le démon de l'ingratitude et de l'envie s'empara de mon cœur. Je déplorais la perte de mes cparante chameaux , et encore plus les richesses dont ils étaient chargés. « Le derviche n'a pas besoin de toutes ces richesses, disais- je en moi-

même ; il est le maître des trésors , et il eu aura tant qu'il voudra. >> Ainsi je me livrai à la plus noire ingratitude , et je me déterminai tout à coup à lui enlever ses chameaux avec leurs charges.

<« Pour exécuter mon dessein, je commençai par faire arrêter mes chameaux ; ensuite je courus après le derviche, que j'appelais de toute ma force , pour lui faire comprendre que j'avais encore quelque chose à lui dire , et je lui fis signe de faire aussi arrêter les siens et de m'attendre. Il entendit ma voix , et il s'arrêta.

« Quand je l'eus rejoint: « Mon frère, lui dis -je, je ne vous ai pas eu plus tôt quitté que j'ai considéré une chose à laquelle je n'avais pas pensé auparavant , et à laquelle peut-être n'avez -vous pas pensé vous-même. A'^ous êtes un bon derviche , accoutumé à vivre tranquillement dégagé du soin des choses du monde , et sans autre embarras que celui de servir Dieu. Yous ne savez peut-être pas à quelle peine vous vous êtes engagé en vous chargeant d'un si grand nombre de chameaux. Si vous vouliez me croire, vous n'en emmè- VII. -16*

neriez que trente , et je crois que vous aurez encore bien de la difliculté à les gouverner. Vous pouvez vous en rapporter à moi, j'en ai l'expérience. »

« Je crois que vous avez raison , reprit le derviche , qui ne se voyait pas en état de pouvoir nie rien disputer ; et j'avoue, ajouta-t-il, que je n'y avais pas fait réflexion. Je commençais déjà à être inquiet sur ce que vous me représentez. Choisissez donc les dix qu'il vous plaira; emmenez -les, et allez à la garde de Dieu. »

n J'en mis à part dix ; et , après les avoir détournés , je les mis en chemin pour aller se mettre à la suite des miens. Je ne croyais pas trouver dans le derviche une si grande facihté à se laisser persuader. Cela augmenta mon avidité, et je me flattai que je n'aurais pas plus de peine à en obtenir encore dix autres.

« En efîet , au heu de le remercier du riche présent qu'il venait de me faire : «< Mon frère, lui dis -je encore, par l'intérêt que je prends à votre repos , je ne puis me résoudi'e à me séparer d'avec vous , sans vous prier de considérer encore

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une fois combien trente chameaux chargés sont difficiles à mener , à un homme comme vous particulièrement , qui n'êtes pas accoutumé à ce travail. Vous vous trouveriez beaucoup mieux si vous me faisiez une pareille grâce que celle que vous venez de me faire. Ce que je vous en dis, comme vous le voyez , n'est pas tant pour l'amour de moi et pour mon intérêt, que pour vous faire un plus grand plaisir. Soulagez-vous donc de ces dix autres chameaux sur un homme comme moi , à qui il ne coûte pas plus de prendre soin de cent que d'un seul. »

<( Mon discours fit l'effet que je souhaitais ; et le derviche me céda sans aucune résistance les dix chameaux que je lui demandais , de manière qu'il ne lui en resta plus que vingt ; et je me vis maître de soixante charges dont la valeur surpassait les richesses de beaucoup de souverains. Il semble après cela que je devais être content.

<t jVIais , commandeur des croyans , semblable à un hydropique , qui , plus il boit , plus il a soif, je me sentis plus enflammé

aSo LES MILLE ET UNE NUITS,

qu'auparavant de l'envie de me procurer les vingt autres qui restaient encore au derviche .

<( Je redoublai mes sollicitations , mes , prières et mes importunités , pour faire condescendre le derviche à m'en accorder encore dix des vingt. Il se rendit de bonne grâce ; et , quant aux dix autres qui lui restaient, je l'embrassai , je le baisai et je lui fis tant de caresses , en le conjurant de ne me les pas refuser, et de mettre par là le comble à l'obligation que je lui aurais éternellement , qu'il me combla de joie en m'annonçant qu'il y consentait.

« Faites-en un bon usage , mon frère , ajouta- t-il, et souvenez -vous que Dieu peut nous ôter les richesses comme il nous les donne , si nous ne nous en servons à secourir les pauvres qu'il se plaît à laisser dans l'indigence exprès pour donner lieu aux riches de mériter par leurs aumônes une plus grande récompense dans l'autre monde. »

<c Mon aveuglement était si grand , que je n'étais pas en état de profiter d'un conseil si salutaire. Je ne me contentai pas de

me revoir possesseur- de mes quatre-vingts chameaux , et de savoir qu'ils étaient chargés d'un trésor inestimable qui devait me rendre le plus fortuné des hommes. Il me vint dans l'esprit que la petite boîte de pommade dont le der\-iche s'était saisi et qu'il m'avait montrée, pouvait être quelque chose de plus précieux que toutes les richesses dont je lui étais redevable.

« L'endroit où le derviche l'a prise , disais-je en moi-même , et le soin qu'il a eu de s'en saisir, me font croire qu'elle enferme c£uelque chose de mystérieux. »

<( Cela me détermina à faire en sorte de l'obtenir. Je venais de l'embrasser en lui disant adieu : « A propos , lui dis-je en retournant à lui , que voulez-vous faire de cette petite boîte de pommade? Elle me paraît si peu de chose , ajoutai-je , qu'elle ne vaut pas la peine que vous l'emportiez ; je vous prie de m'en faire présent. Aussi bien un derviche comme vous, qui a renoncé aux vanités du monde , n'a pas besoin de pommade. »

« Plut à Dieu qu'il me l'eût refusée cette boîte I Mais quand il l'aurait voulu faire ,

je ne me possédais plus : j'étais plus fort que lui , et bien résolu à la lui enlever par force , aûn que , pour mon entière satisfaction , il ne fiit pas dit qu'il eût emporté la moindre chose du trésor, quelque grande que fût l'obligation que je lui avais.

« Loin de me la refuser , le derviche la tira d'abord de son sein ; et en me la présentant de la meilleure grâce du monde : « Tenez, mon frère, me dit-il, la voilà; qu'à cela ne tienne que vous ne soyez content. Si je puis faire davantage pour vous , vous n'avez qu'à demander; je suis prêt à vous satisfaire. »

<( Quand j'eus la boîte entre les mains, je l'ouvris ; et en considérant la pommade : « Puisque vous êtes de si bonne volonté , lui dis-je , et que vous ne vous lassez pas de m'obliger, je vous prie de vouloir bien me dire quel est l'usage particulier de cette pommade. »

« L'usage en est surprenant et merveilleux, repartit le derviche. Si vous appliquez un peu de cette pommade autour de l'œil gauche et sur la paupière , elle fera pai-aître devant vos yeux tous les trésors

qui sont cachés dans le sein de la terre ; mais si vous en appliquez de même à l'œil droit, elle vous rendra aveugle. »

«t Je voulais avoir moi-même l'expérience d'un effet si admirable. «Prenez la boîte, dis-je au derviche en la lui présentant, et appliquez-moi vous-même de cette pommade à l'œil gauche : vous entendez cela mieux que moi. Je suis dans l'impatience d'avoir l'expérience d'une chose c|ui me paraît incroyable. »

« Le derviche voulut bien se donner cette peine ; il me fit fermer l'œil gauche , et m'appliqua la pommade. Quand il eut fait, j'ouvris l'œil , et j'éprouvai qu'il m'avait dit la vérité. Je vis en effet mi nombre infini de trésors remplis de richesses si prodigieuses et si diversifiées , qu'il ne me serait pas possible d'en faire le détail au juste. Mais comme j'étais obligé de tenir l'œil droit fermé avec la main , et que cela me fatiguait , je priai le derviche de m'appliquer aussi de cette pommade autour de cet œil.

« Je suis prêt à le faire , me dit le derviche ; mais vous devez vous souvenir ,

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ajouta- 1- il, que je vous ai averti que si vous en mettez sur l'œil droit , vous deviendrez aveugle aussitôt. Telle est la vertu de cette pommade ; il faut que vous vous y accommodiez. »

<( Loin de me persuader que le derviche me dit la vérité , je m'imaginai au contraire qu'il y avait encore quelque nouveau mystère qu'il voulait me caclier.

« Mon frère , repris-je en souriant , je vois bien que vous voulez m'en faire accroire ; il n'est pas naturel que cette pommade fasse deux effets si opposés l'un à l'autre. »

K La chose est pourtant comme je vous le dis , repartit le derviche , en prenant le nom de Dieu à témoin , et vous devez m'en croire sur ma parole ; car je ne sais point déguiser la vérité. »

« Je ne voulus pas me fier à la parole du derviche , qui me parlait en homme d'honneur ; l'envie insurmontable de contempler à mon aise tous les trésors de la terre , et peut-être d'en jouir toutes les fois que je voudrais m'en donner le plaisir , fit que je ne voulus pas écouter ses remontrances j

ni me persuader d'une chose qui cependant n'était que trop vraie , comme je l'expérimentai bientôt après à mon grand malheur.

« Dans la prévention où j'étais, j'allai m'imaginer que , si cette pommade avait la vertu de me faire voir tous les trésors de la terre en l'appliquant sur l'œil gauche , elle avait peut-être la vertu de les mettre à ma disposition en l'appliquant sur le droit. Dans cette pensée , je m'obstinai à presser le derviche de m'en appliquer lui-même autour de l'œil droit ; mais il refusa constamment de le faire.

«t Après A'ous avoir fait un si grand bien , mon frère, me dit -il, je ne puis me résoudre à vous faire un si grand mal. Considérez bien vous-même quel malheur est celui d'être privé de la vue , et ne me réduisez pas à la nécessité fâcheuse de vous complaire dans une chose dont vous aurez à vous repentir toute votre vie. »

» Je poussai mon opiniâtreté jusqu'au bout. « Mon frère , lui dis -je assez fermement, je vous prie de passer par-dessus toutes les difficultés que vous me faites :

VOUS m'avez accordé fort généreusement tout ce que je vous ai demandé jusqu'à présent; voulez-vous que je me sépare de vous mal satisfait pour une chose de si peu de conséquence ? Au nom de Dieu , accordezmoi cette dernière faveur. Quoi qu'il en arrive , je ne m'en prendrai pas à vous , et la faute en sera sur moi seul. »

Le derviche fit toute la résistance possible ; mais comme il vit que j'étais en état de l'y forcer : « Puisque vous le voulez absolument, me dit-il , je vais vous contenter. »

<c II prit un peu de cette pommade fatale , et me l'appliqua donc sur l'œil droit, que je tenais fermé. Mais , hélas ! quand je vins à l'ouvrir, je ne vis que ténèbres épaisses de mes yeux, et je demeurai aveugle comme vous me voyez.

« Ah I malheureux derviche , m'éciiai-je dans le moment , ce que vous m'avez précUt n'est que trop vrai I Fatale curiosité ! ajoutai -je, désir insatiable des richesses, dans quel abîme de malheur m'allez-vous jeter ! Je sens bien à présent que je me les suis attirés. Mais vous, cher frère, m'é-

Tonv.

Au/e 2 se.

criai-je encore en ni'adressant au derviche , qui êtes si charitable et si bienfaisant, entre tant de secrets merveilleux dont vous avez la connaissance , n'en avez-vous pas quelqu'un pour me rendre la vue ? »

«c JMallieureux , me répondit alors le derviche , il n'a pas tenu à moi que tu n'aies évité ce malheur ; mais tu n'as que ce que tu mérites , et c'est l'aveuglement du cœur qui t'a attiré celui du corps. Il est vrai que j'ai des secrets : tu l'as pu connaître dans le peu de temps que j'ai été avec toi ; mais je n'en ai pas pour te rendre la vae. Adresse-toi à Dieu , si tu crois qu'il y en ait un : il n'y a que lui qui puisse te la rendre . Il t'avait donné des richesses dont tu étais indigne ; il te les a ôtées , et il va les donner par mes mains à des hommes qui n'en seront pas méconnaissans comme toi. )>

« Le derviche ne m'en dit pas davantage , et je n'avais rien à lui répliquer. Il me laissa seul , accablé de confusion , et plongé dans un excès de douleur c[u'on ne peut exprimer ; et , après avoir rassemblé mes quatre-vingts chameaux , il les emmena , et poursuivit son chemin jusqu'à Balsora.

« Je le priai de ne me point abandonner en cet état malheureux , et de m'aider du moins à me conduire jusqu'à la première caravane ; mais il fut sourd à mes prières et à mes cris. Ainsi , privé de la vue et de tout ce que je possédais au monde , je serais mort d'affliction et de faim , si le lendemain une caravane, qui revenait de Balsora, ne m'eût bien voulu recevoir charitablement, et me remener à Bagdad.

u D'un état à m'égaler à des princes , sinon en forces et en puissance , au moins en richesses et en magnificence , je me vis réduit à la mendicité sans aucune ressource. Il fallut donc me résoudre à demander l'aumône; et c'est ce que j'ai fait jusc^u'à présent. Mais pour expier mon crime envers Dieu , je m'imposai en même temps la peine d'un soufflet de la part de chaque personne charitable qui aurait compassion de ma misère.

u Yoilà, commandeur des croyans, le motif de ce qui parut hier si étrange à votre majesté, et de ce qui doit m'avoir fait encourir son indignation : je lui en de-

mande pardon encore une fois comme son esclave , en me soumettant à recevoir le châtiment que j'ai mérité. Et si elle daigne prononcer sur la pénitence que je me suis imposée , je suis persuadé qu'elle la trouvera trop légère , et beaucoup au-dessous de mon crime. »

Quand l'aveugle eut achevé son histoire , le calife lui dit : (c Baba-Abdalla , ton péché est grand; mais Dieu soit loué de ce que tu en as connu l'énormité , et de la pénitence publique que tu en as faite jusqu'à présent I C'est assez ; il faut cpie dorénavant tu la continues dans le particulier, en ne cessant de demander pardon à Dieu dans chacune des prières auxquelles tu es obligé chaque jour par ta religion ; et , afin que tu n'en sois pas détourné par le soin de demander ta vie , je te fais une aumône ta vie durant de quatre dragmes d'argent par jour de ma monnaie , cjue mon grandvisir te fera donner. Ainsi , ne t'en retourne pas , et attends qu'il ait exécuté mon ordre. »

A ces paroles , Baba-Abdalla se prosterna devant le trône du cahfe , et en se relevant vu. i^-

il lui fit son reniercîment , en lui souhaitant toute sorte de bonheur et de prospérité.

Le calife Haroun Alraschid , content de l'histoire de Baba-x4bdalla et du derviche, s'adressa au jeune homme qu'il avait vu maltraiter sa cavale , et il lui demanda son nom , comme il avait fait à l'aveugle. Le jeune homme lui dit qu'il s'appelait Sidi Nouman.

« Sidi Nouman, lui dit alors le calife, j'ai vu exercer des chevaux toute ma vie , et souvent j'en ai exercé moi-même; mais je n'en ai jamais vu pousser d'une manière aussi barbare que celle dont tu poussais hier ta cavale en pleine place , au grand scandale des spectateurs , qui en murmuraient hautement. Je n'en fus pas moins scandalisé qu'eux , et il s'en fallut peu que je ne me fisse connaître , contre mon intention , pour remédier à ce désordre. Ton air néanmoins ne me marque pas que tu sois un homme barbare et cruel. Je veux même croire que tu n'en uses pas ainsi sans sujet. Puisque je sais que ce n'est pas la première fois , et qu'il y a déjà bien du

COMES ARABES. 2g I

temps que chaque jour tu fais ce mauvais traitement à ta cavale , je veux savoir quel en est le sujet, et je t'ai fait venir ici afin que tu me l'apprennes. Surtout dis -moi la chose comme elle est , et ne me déguise rien. »

Sidi jNouman comprit aisément ce que le calife exigeait de lui. Ce récit lui faisait de la peine : il cliaugea de couleur plusieurs fois , et fit voir malgré lui combien était grand l'embarras où il se trouvait. Il fallut pourtant se résoudre à en dire le sujet. Ainsi, avant que de parler, il se prosteina devant le trône du calife ; et , après s'être relevé , il essaya de commencer pour satisfaire le calife ; mais il demeura comme interdit , moins frappé de la majesté du cahfe , devant lequel il paraissait , que par la nature du récit qu'il avait à lui faire.

Quelque impatience naturelle que le calife eût d'être obéi dans ses volontés , il ne témoigna néanmoins aucune aigreur du silence de Sidi jVouman : il vit bien qu'il fallait , ou qu'il manquât de hardiesse devant lui , ou qu'il fût intimidé du ton dont il lui avait

parlé ; ou enfin dans ce qu'il avait à lui dire ^ il pouvait y avoir des choses qu'il eût bien voulu cacher.

«i Sidi ]N"ouinan , lui dit le calife pour le rassurer , reprends tes esprits , et fais état que ce n'est pas à moi que tu dois raconter ce que je te demande , mais à quelque ami qui t'en prie. S'il y a quelque chose dans ce récit qui te fasse de la peine , et dont tu croies que je pourrais être ofl'eusé , je te le pardonne dès à présent. Défais-toi donc de toutes tes inquiétudes ; parle-moi à cœur ouvert , et ne me dissimule rien , non plus qu'au meilleur de tes amis. »

Sidi Nouman , rassuré par les dernières paroles du calife , prit enfin la parole : « Commandeur des croyaus , dit-il , quelque saisissement dont tout mortel doive être frappé à la seule approche de votre majesté et de l'éclat de son trône , je me sens néanmoins assez de force pour croire que ce saisissement respectueux ne m'interdira pas la parole , jusqu'au point de manquer à l'obéissance que je lui dois, en lui donnant satisfaction sur toute autre chose que ce qu'elle exige de moi présezitement.

Je n'ose pas me dire le plus parfait des liomnies ; je ne suis pas assez méchant pour avoir commis, et même pour avoir eu la volonté de commettre rien contre les lois, qui puisse me donner lieu d'en redouter la sévérité. Quelque bonne néanmoins que soit mon intention , je reconnais que je ne suis pas exempt de pécher par ignorance ; cela m'est arrivé. En ce cas -là , je ne dis pas que j'aie confiance au pardon qu'il a plu à votre majesté de m'accorder, sans m'avoir entendu. Je me soumets au contraire à sa justice , et à être puni , si je l'ai mérité. J'avoue que la manière dont je traite ma cavale depuis quelque temps, comme votre majesté en a été témoin , est étrange , cruelle et de très-mauvais exemple ; cependant j'espère qu'elle en trouvera le motif bien fondé, et qu'elle jugera c[ue je suis plus digne de compassion que de châtiment.

Mais je ne dois pas la tenir en suspens plus long-temps par un préambule ennuyeux.

^ oici ce qui m'est arrivé :

HISTOIRE

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