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elle l'avait traité si durement chaque fois , qu'il n'avait encore osé prendre la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habillée , une de ses femmes , en regardant au travers d'une jalousie, aperçoit Aladdin. Elle court aussitôt en avertir samaitiesse. La princesse, qui ne pouvait croire cette nouvelle , vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit Aladdin. Elle ouvre la jalousie. Au bruit que la princesse fait en l'ouvrant , Aladdin lève la tête ; il la reconnaît , et il la salue d'un air qui exprimait l'excès de sa joie. « Pour ne pas perdre de temps , lui dit la princesse , on est allé vous ouvrir la porte secrète; entiez et montez. » Et elle ferma la jalousie.
La porte secrète était au - dessous de l'appartement de la princesse. Elle se tj'ouva ouverte , et Aladdin monta à l'appartement de la princesse. Il n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent les deux époux de se revoir après s'êtie crus séparés pour jamais. Ils s'embrassèrent plusieurs fois , et se donnèrent toutes les marques d'amour et de tendresse qu'on peut s'imaginer, après une sépara-
tion aussi triste et aussi peu attendue que la leur. Après ces embiassemens , mêlés de larmes de joie , ils s'assirent ; et Aladdin en prenant la parole : « Princesse , dit-il, avant de vous entretenir de toute autre chose , je vous supplie , au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sultan , votre respectable père , que pour le mien en particulier, de me dire ce qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du salon à vingt - quati'e croisées avant d'aller à la chasse. »
« Ah I cher époux , répondit la princesse , je m'étais bien doutée que notre maUieur réciproque venait de cette lampe; et ce qui me désole , c'est que j'en suis la cause moi-même. ?» <c Princesse , reprit Aladdin , ne vous en attribuez pas la cause , elle est toute sur moi , et je devais avoir été plus soigneux de la conserver : ne songeons qu'à réparer cette perte ; et pour cela faites - moi la grâce de me raconter comment la chose s'est passée, et en quelles mains elle est tombée. »
Alors la princesse Badroulboubour ra-
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conta à Aladdin ce qui s'était passé dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve , qu'elle fît apporter afîn qu'il la vît ; et comme la nuit suivante , après s'être aperçue du transport du palais , elle s'était trouvée le matin dans le pays inconnu où elle lui parlait , et qui était l'Afrique : particularité qu'elle avait apprise de la bouche même du traître qui l'y avait fait transporter par son art magique.
« Princesse, dit Aladdin en l'interrompant , vous m'avez fait connaître le traître en me marquant que je suis en Afrique avec vous. Il est le plus perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le heu de vous faire une peinture plus ample de ses méchancetés. Je vous prie seulement de me due ce qu'il a fait de la lampe , et où il l'a mise. » « Il la porte dans son sein , enveloppée bien précieusement , reprit la princesse ; et je puis en rendre témoignage , puisqu'il l'en a tirée et l'a développée en ma présence pour m'en faire un trophée. »
« Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sachez pas mauvais gré de tant de de-
mandes dont je vous fatigue ; elles sont également importantes pour vous et pour moi. Pour venir à ce qui m'intéresse plus particulièrement, apprenez - moi , je vous en conjure, comment vous vous trouvez du traitement d'un homme aussi méchant et aussi perfide. » « Depuis que je suis en ce lieu , reprit la princesse , il ne s'est présenté devant moi qu'une fois chaque jour ; et je suis bien persuadée que le peu de satisfaction qu'il tire de ses visites , fait qu'il ne m'importune pas plus souvent.
Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu'à me persuader de rompre la foi que je vous ai donnée , et de le prendre pour époux , en voulant me faire entendre que je ne dois pas espérer de vous revoir jamais , que vous ne vivez plus, et que le sultan mon père vous a fait couper la tète. Il ajoute, pour se justifier, que vous êtes un homme ingrat; que votre fortune n'est venue que de lui, et snille autre choses que je lui laisse dire. Et comme il ne reçoit de moi pour réponse que mes plaintes douloureuses et mes larmes , il est contraint de se retirer aussi
peu satisfait que quand il arrive. Je ne doute
pas néanmoins que son intention ne soit de laisser passer mes plus vives douleurs, dans Fespérance que je changerai de sentimens, et à la fin d'user de violence si je persévère à lui faire résistance. Mais, cher époux , votre présence a déjà dissipé mes inquiétudes. »
« Princesse, interrompit Aladdin , j'ai confiance que ce n'est pas en vain , puisqu'elles sont dissipées , et que je crois avoir trouvé le moyen de vous délivrer de votre ennemi et du mien. JMais pour cela il est nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi , et alors je vous communiquerai quel est mon dessein , et ce qu'il faudra que vous fassiez pour contribuer à le faire réussir. Mais , afin que vous en soyez avertie , ne vous étonnez pas de me voir revenir avec un autre habit , et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète au premier coup que je frapperai. »
La princesse lui promit qu'on l'attendrait à la porte , et que l'on serait prompt à lui ouvrir
Quand Aladdin fut descendu de l'appartement de la princesse , et qu'il fut sorti par la même porte , il regarda de côté et d'autre , et il aperçut un paysan qui prenait le chemin de la campagne.
Comme le paysan allait au-delà du palais , et qu'il était un peu éloigné , Aladdin pressa le pas ; et , quand il l'eut joint , il lui proposa de changer d'habit, et il fit tant que le paysan y consentit. L'échange se fit à la faveur d'un buisson ; et , quand ils se furent séparés , Aladdin prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut entré , il enfila la rue qui aboutissait à* la porte ; et , se détournant par les rues les plus héqueniées , il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et d'artisans avait sa rue particuhère. Il entra dans celle des di'oguistes ; et , en s'ad ressaut à la boutique la plus grande et la mieux fournie , il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui nomma.
Le marchand , qui s'imagina qu' Aladdin était pauvre , à le regarder par son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour le payer, lui dit qu'il en aTciit , mais
qu'elle était chère. Aladdin pénétra dans la pensée du marchand : il tira sa bourse , et , en faisant voir de l'or, il demanda une demi-dragme de cette poudre. Le marcliand la pesa , l'enveloppa ; et , en la présentant à Aladdin , il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui mit entre les mains ; et , sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture , il revint à son palais. Il n'attendit pas à la porte secrète : elle lui fut ouverte d'abord , et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour. « Princesse , lui dit -il, l'aversion que vous avez pour votre ravis* seur , comme vous me l'avez témoigné , fera peut-être que vous aurez de la peine à suivre le conseil que j'ai à vous donner. i\Iais permettez-moi de vous dire qu'il est à propos que vous dissimuliez , et même que vous vous fassiez violence , si vous voulez vous délivrer de sa persécution , et donner au sultan votre père et mon seigneur la satisfaction de vous revoir. Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous commencerez dès à présent à
VOUS habiller d'un de vos plus beaux habits ; et , quand le magicien africain viendra , ne faites pas difficulté de le recevoir avec tout le bon accueil possible , sans affectation et sans contrainte , avec un visage ouvert , de manière néanmoins que , s'il y r-este quelque nuage d'affliction , il puisse apercevoir qu'il se dissipera avec le temps. Dans la conversation, donnez -lui à connaître que vous faites vos efforts pour m'oubUer ; et afin qu'il soit persuadé davantage de votre sincérité, invitez -le à souper avec vous, et marquez -lui que vous seriez bien aise de goûter du meilleur vin de son pays ; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors , en attendant qu'il revienne , quand le buffet sera mis , mettez dans un des gobelets pareils à celui dans lequel vous avez coutume de boire , la poudre que voici , et en le mettant à part , avertissez celle de vos femmes qui vous donne à boire , de vous l'apporter plein de vin au signal que vous lui ferez , dont vous conviendrez avec elle , et de prendre bien garde de ne pas se tromper. Quand le ma-
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gicien sera revenu et que vous serez à table , après avoii' maugé et bu autant de coups que vous le jugerez à propos , faitesvous apporter le gobelet où sera la poudre , et changez votre gobelet avec le sien ; il trouvera la faveur que vous lui ferez si grande , qu'il ne la refusera pas ; il boira même sans rien laisser dans le gobelet ; et à peine l'aura-t-il vidé , que vous le verrez tomber à la renverse. Si vous avez de la répugnance à boire dans son gobelet , faites semblant de boire , vous le pouvez sans crainte : l'effet de la poudre sera si prompt , qu'il n'aura pas le temps de faire attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas. »
Quand Aladdin eut achevé : <( Je vous avoue , lui dit la princesse , que je me fais une grande violence , en consentant à faire au magicien les avances que je vois bien qu'il est nécessaire que je fasse ; mais quelle résolution ne peut-on pas prendre contie mi cruel ennemi! Je ferai donc ce que vous me conseillez, puisque de là mon repos ne dépend pas moins que le vôtre. » Ces mesures prises avec la princesse , Aladdin prit congé d'elle ; et il alla passer le reste
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du jour aux environs du palais , en attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrète.
La princesse Badroulboudour, inconsolable , non - seulement de se voir séparée d'Aladdin, son cher époux, qu'elle avait aimé d'abord, et qu'elle continuait d'aimer encore , plus par inchnation que par devoir, mais même d'avec le sultan son père qu'elle chérissait , et dont elle était tendrement aimée, était toujours demeurée dans une grande négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse séparation. Elle avait même , pour ainsi dire , oublié la propreté qui sied si bien aux personnes de son sexe , particulièrement après cpie le magicien africain se fut présenté à elle la première fois , et qu'elle eut appris par ses femmes . cpii l'avaient reconnu , que c'était lui qui avait pris la vieille lampe en échange de la neuve , et que , par cette fourberie insig-ne, il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en prendre vengeance , comme il le méritait, et plus tôt qu'elle n'avait osé l'espérer , fit qu'elle résolut de
contenter Aladdin. Ainsi , dès qu'il se fut retii'é , elle se mit à sa toilette , se fit coiffer par ses femmes de la manière qui lui était la plus avantageuse, et elle prit un habit le plus riche et le plus convenable à son dessein. La ceintiu'e dont elle se ceignit n'était qu'or et que diamans enchâssés , les plus gros et les mieux assortis ; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles seulement, dont les six de chaque côté étaient d'une telle proportion avec celle du milieu qui était la plus grosse et la plus précieuse , que les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se seraient estimées heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus petites de celui de la princesse. Les bracelets, entremêlés de diamans et de rubis , répondaient merveilleusement bien à la richesse de la ceinture et du coUier,
Quand la princesse Badioulboudour fut entièrement habillée , elle consulta son miroir, prit l'avis de ses femmes sur tout son ajustement ; et , après qu'elle eut vu qu'il ne lui manquait aucun des charmes qui pouvaient flatter la folle passion du
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magicien africain , elle s'assit sur sou sofa en attendant qu'il arrivât.
Le magicien africain ne manqua pas de venir à son heure ordinaire. Dès que la princesse le vit entrer dans son salon aux vingtquatre croisées , où elle l'attendait , elle se leva avec tout son appareil de beauté et de charmes ; et elle lui montra de la main la place honorable où elle attendait qu'il se mît , pour s'asseoir en même temps que lui : civilité distinguée qu'elle ne lui avait pas encore faite.
Le magicien africain , plus ébloui de l'éclat des beaux yeux de la princesse que du brillant des pierreries dont elle était ornée , fut fort surpris. Son air majestueux , et un certain air gracieux dont elle l'accueillait, si opposé aux rebuts avec lesquels elle l'avait reçu jusqu'alors, le rendit confus^ D'abord il voulut prendre place sur le bord du sofa ; mais comme il vit que la princesse ne voulait pas s'asseoir dans la sienne qu'il ne se fût assis où elle souhaitait ,' il obéit.
Quand le magicien africain fut placé , la princesse , pour le tirer de l'embarras où YII. M 3-
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elle le voyait , prit la parole , en le regardant d'une manière à lui faire croire qu'il ne lui était plus odieux , comme elle l'avait fait paraître auparavant , et elle lui dit : M Vous vous étonnerez sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue jusqu'à présent ; mais vous n'en serez plus surplis quand je vous dirai que je suis d'un tempérament si opposé à la tristesse, à la mélancolie, aux chagrins et aux inquiétudes , que je cherche à les éloigner le plus tôt qu'il m'est possible , dès que je trouve que le sujet en est passé. J'ai fait réflexion sur ce que vous m'avez représenté du destin d'Aladdin ; et de l'humeur dont je connais mon père , je suis persuadée, comme vous, qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son courroux. Ainsi, c|uand je m'opiniàtrerais à le pleurer toute ma vie , je vois bien que mes larmes ne le feraient pas revi^Te. C'est pour cela' cpi'après lui avoir rendu , même jusque dans le tombeau , les devoirs que mon amour demandait que je lui rendisse , il m'a paru que je devais chercher tous les moyens de me consoler. \oilà les motifs
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du changement que vous voyez en moi. Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse , résolue à la bannir entièrement , et persuadée que vous voudrez bien me tenir compagnie, j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme je n'ai que du vin de la Chine , et que je me trouve en Afrique, il m'a pris une envie de goûter de celui qu'elle produit ; et j'ai cru , s'il y en a , que vous en trouverez du meilleur. »
Le magicien africain , qui avait regardé comme impossible le bonheur de parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces de la princesse Badroulboudour , lui marqua qu'il ne trouvait pas de termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses bontés ; et , en effet , pour finir au plus tôt un entretien dont il eût eu peine à se tirer s'il s'y fût engagé plus avant , il se jeta sur le vin d'Afrique dont elle venait de lui parler , et il lui dit que , parmi les avantages dont l'Ahique pouvait se glorifier , celui de produire d'excellent vin était un des principaux , particulièrement dans la par-
tie OÙ elle se trouvait ; qu'il en avait une pièce de sept ans qui n'était pas encore entamée , et que , sans le trop priser , c'était un vin qui surpassait en bonté les vins les plus exquis du monde. <« Si ma princesse , ajouta-t-il , veut me le permettre , j'irai en prendre deux bouteilles , et je serai de retoui' incessamment. >» « Je serais fâchée de vous donner cette peine , lui dit la princesse ; il faudrait mieux que vous y envoyassiez quelqu'un. » « Il est nécessaire que j'y aille moi-même, repartit le magicien africain : personne que moi ne sait où est la clef du magasin , et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. » « Si cela est ainsi , dit la princesse , allez donc et revenez promptement. Plus vous mettrez de temps , plus j'aurai d'impatience de vous revoir ; et songez que nous nous mettrons à table dès que vous serez de retour. »
Le magicien africain , plein d'espérance de son prétendu bonheur , ne courut pas chercher son vin de sept ans; il y vola plutôt, et il revint fort promptement. La princesse , qui n'avait pas douté qu'il ne
fît diligence , avait jeté' elle-même la poudre qu'Aladdiii lui avait apportée dans un gobelet qu'elle avait mis à part , et elle venait de faire servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l'un de l'autre , de manière que le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant ce qu'il y avait de meilleur , la princesse lui dit : u Si vous voulez , je vous donnerai le plaisir des instrumens et des voix ; mais comme nous ne sommes que vous et moi , il me semble que la conversation nous donnera plus de plaisir. » Le magicien regarda ce choix de la princesse comme une nouvelle faveur.
Après qu'ils eurent mangé quelques morceaux , la princesse demanda à boire. Elle but à la santé du magicien ; et quand elle eut bu : <« Tous aviez raison , dit-elle , de faire l'éloge de votre vin, jamais je n'en avais bu de si délicieux. >> « Charmante princesse , répondit-il , en tenant à la main le gobelet qu'on venait de lui présenter , mon vin acquiert une nouvelle bonté par l'approbation c|ue vous lui donnez. » « Buvez à ma santé , reprit la princesse ; vous trouverez vous-même que je
m'y coniiEiis. » Il but à la santé de la princesse ; et en rendant le gobelet : « Princesse, dit-il, je me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion ; j'avoue moi-même que je n'en ai bu de ma ^-ie de si excellent en plus d'une manière. »
Quand ils eurent continué de manger, et de boire trois auties coups, la princesse , qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses honnêtetés et par ses manières tout obligeantes , donna enfin le signal à la femme qui lui donnait à boire , en disant en même temps qu'on lui apportât son gobelet plein de vin, qu'on remplît de même celui du magicien africain , et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun leur gobelet à la main : « Je ne sais , dit-elle au magicien africain , comment on en use chez vous quand on s'aime bien , et qu'on boit ensemble comme nous le faisons. Chez nous, à la Chine, l'amant et l'amante se présentent réciproquement à chacun leur gobelet, et de la sorte ils boivent à la santé l'un de l'autre. )> En même temps elle lui présenta le gobelet
qu'elle tenait , en avançant l'autre main pour recevoir le sien. Le magicien africain se liàta de faire cet échange avec d'autant plus de plaisir, qu'il regarda cette faveur comme la marque la plus certaine de la conquête entière du cœur de la princesse ; ce qui le mit au comble de son bonheur. Avant qu'il bût : (( Princesse , dit-il le gobelet à la main , il s'en faut beaucoup que nos Africains soient aussi raffinés dans l'art d'assaisonner l'amour de tous ses agréniens que les Chinois ; et en m'instruisant d'une leçon cjue j'ignorais , j'apprends aussi à quel point je dois êtie sensible à la grâce que je reçois. Jamais je ne l'oublierai , aimable princesse : j'ai retrouvé, en buvant dans votre gobelet, une vie dont votre cruauté m'eût fait perdre l'espérance si elle eût continué. »
La princesse Badroulboudour , qui s'ennuyait du discours à perte de vue du magicien africain : « Buvons , dit-elle en l'interrompant , vous reprendrez après ce que vous voulez me dire. En même temps elle porta à la bouche le gobelet qu'elle ne toucha que du bout des lèvres , pendant que le
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magicien africain se pressa si fort de la prévenir qu'il vida le sien sans en laisser une goutte. En achevant de le vider , comme il avait un peu penché la tête en arrière pour montrer sa diligence , il demeura quelque temps en cet état , jusqu'à ce que la princesse , qui avait toujours le bord du gobelet sur les lèvres, vit que les yeux lui tournaient, el qu'il tomba sur le dos sans sentiment.
La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allât ouvrir la porte secrète à Aladdin. Ses femmes , qui avaient le mot, s'étaient disposées d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de manière que le magicien africain ne fut pas plus tôt tombé à la renverse , que la porte lui fut ouverte presque dans le moment.
Aladdin monta , et il entra dans le salon. Dès qu'il eut vu le magicien africain étendu sur le sofa , il arrêta la princesse Badroulboudour qui s'était levée , et qui s'avançait pour lui témoigner sa joie en l'embrassant : « Princesse, dit -il, il n'est pas encore temps; obligez -moi de vous retirer
à votre appartement , et faites qu'on me laisse seul, pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la même diligence que vous en avez été éloignée. »
En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses eunuques , Aladdin ferma la porte ; et , après qu'il se fat approché du cadavre du magicien africain , qui était demeuré sans vie , il ouvrit sa veste , et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse lui avait marqué. Il la développa , et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta avec son compliment ordinaire. « Génie , lui dit Aladdin, je t'ai appelé pour t'ordonner, de la part de la lampe ta bonne maîtresse , que tu vois , de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine , au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici. » Le génie , après avoir marqué par une inclination de tète qu'il allait obéir, disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux agitations fort légères : l'une , quand il fut enlevé du lieu où il était en Afrique ; et l'autre , quand il fut posé à la
Chine vis-à-vis le palais du sultan ; ce qui se fit dans un intervalle de tiès-peu de durée.
Aladdin descendit à l'appartement de la princesse ; et alors en l'embrassant : « Princesse , dit-il , je puis vous assurer que votre joie et la mienne seront complètes demain matin. » Comme la princesse n'avait pas achevé de souper, et qu' Aladdin avait besoin de manger, la princesse fit apporter du salon aux vingt-quatre croisées les mets qu'on y avait servis , et auxquels on n'avait presque pas touché. La princesse et Aladdin mangèrent ensemble , et burent du bon vin vieux du magicien africain : après quoi , sans parler de leur entretien, qui ne pouvait être que très - satisfaisant , ils se retirèrent dans leur appartement.
Depuis l'enlèvement du palais d' Aladdin et de la princesse Badroulboudour , le sultan , père de cette princesse , était inconsolable de l'avoir perdue, comme il se l'était imaginé. 11 ne dormait presque ni nuit ni jour ; et , au lieu d'éviter ce qui pouvait l'entretenir dans son affliction, c'était au contraire ce qu'il cherchait avec plus
de soiu. Ainsi , au lieu qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet ouvert de son palais , poui' se satisfaire par Ta^réiuent de cette vue dont il ne pouvait se rassasier, il y allait plusieurs fois le jour renouveler ses larmes , et se plonger de plus en plus dans les profondes douleurs, par l'idée de ne voir plus ce qui lui avait tant plu , et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher au monde. L'aurore ne faisait encore que de paraître , lorsc^ue le sultan vint à ce cabinet, le même matin que le palais d'Aladdin venait d'être rapporté à sa place. En y rentrant, il était si recueilli en lui-même, et si pénétré de sa douleur, qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté de la place où il ne croyait voir que l'air vide , sans apercevoir le palais. iMais comme il vit que ce vide était rempli , il s'imagina d'abord que c'était Teflet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il connaît , à n'eu pas douter , t[ue c'était le palais d'Aladdin. Alors sa joie et l'épanouissement du cœur succédèrent aux chagrins et à la tristesse. Il retourne à son appartement eu pressant le pas , et il commande
qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène , il le monte , il part, et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tôt au palais d'Aladdin.
Aladdiu , qui avait pre'vu ce qui pouvait ai'river , s'était levé dès la petite pointe du jour; et dès qu'il eut pris un des habits les plus magnifiques de sa garde-robe , il était monté au salon aux vingt-quatre croisées , d'où il aperçut que le sultan venait. Il descendit , et il fut assez à temps pom- le recevoir au bas du grand escaher , et l'aider à metti'e pied à terre. <« Aladdiu , lui dit le sultan, je ne puis vous parler que je n'aie vu et embrassé ma fille. »
Aladdin conduisit le sultan à l'appartement de la princesse BadrouDDoudour. Et la princesse , qu' Aladdin , en se levant , avait avertie de se souvenir qu'elle n'était plus en Afrique , mais dans la Chine et dans la ville capitale du sultan son père , voisine de son palais , venait d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa à plusieurs fois , le visage baigné de larmes de joie ; et la princesse , de sou côté , lui donna toutes
les marques du plaisir extrême qu'elle avait de le revoir.
Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler , tant il était attendri d'avoir retrouvé sa chère fdle , après l'avoir pleurée sincèrement comme perdue î et la princesse , de son côté , était tout en larmes de la joie qu'elle avait de revoir le sultan son père.
Le sultan prit enfin la parole : « Ma fille , dit-il, je veux croire cpie c'est la joie c[ue vous avez de me revoir, cpii fait que vous me paraissez aussi peu changée que s'il ne vous était rien arrivé de fâcheux. Je suis persuadé néanmoins cpie vous avez beaucoup souffert. On n'est pas transporté dans un palais tout entier , aussi subitement que vous l'avez été , sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous me racontiez ce qui en est , et que vous ne me cachiez rien. »
La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son père la satisfaction qu'il demandait. « Sire , dit la princesse , si je parais si peu changée , je supplie votre majesté de considérer que je commençai à respirer
dès hier de grand matin par la présence d'Aladdui , mon cher époux et mon libérateur, que j'avais regardé et pleuré comme perdu pour moi , et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser me remet, à peu près dans la même assiette qu'auparavant. Toute ma peine néanmoins , à proprement parler , n'a été que de me voir arrachée à votre majesté et à mon cher époux , non-seulement par rapport à mon inclination à l'égard de mon époux , mais même par l'inquiétude où j'étais sur les ti'istes effets du courroux de votre majesté , auquel je ne doutais pas qu'il ne dût être exposé , tout innocent qu'il était. J'ai moins souffert de l'insolence de mon ravisseur , qui m'a tenu des discours qui ne me plcdsaient pas. Je les ai arrêtés par l'ascendemt que j'ai su prendre sur lui. D'ailleurs j'étais aussi peu contrainte que je le suis présentement. Poui' ce qui regarde le fait de mon enlèvement , Aladdin n'y a eu aucune part : j'en suis la cause moi seule , mais trèsimiocente. »
Pour persuader au sultan qu'elle cUsait la vérité , elle lui fit le détail du déguise-
ment du magicien africain en marchand de lampes neuves à changer contre des vieilles , et du divertissement qu'elle s'était donné en faisant l'échange de la lampe d'Aladdin , dont elle ignorait le secret et l'importance ; de l'enlèvement du palais et de sa personne après cet échange , et du transport de l'un et de l'autre en Afrique avec le magicien africain qui avait été recomiu par deux de ses femmes , et par l'emiuque qui avait fait l'échange de la lampe , quand il avait pris la hardiesse de venir se présenter à elle la première fois après le succès de son audacieuse entreprise , et de lui faire la proposition de l'épouser ; enfin , de la persécution qu'elle avait soufferte jusqu'à l'arrivée d'Aladdin ; des mesures qu'ils avaient prises conjointement pour lui enlever la lampe qu'il portait sur lui ; comment ils y avaient réussi , elle particulièrement , en prenant le parti de dissimuler avec lui ; et enfin de l'inviter à souper avec elle , jusqu'au gobelet mixtionné qu'elle lui avait présenté. « Quant au reste, ajouta-t-elle , je laisse à Aladdin à vous en rendre compte. »
Aladdin eut peu de chose à dire au sultan. <c Quand , dit-il , on m'eut ouvert la porte secrète , que j'eus monté au salon aux râgt -quatre croisées, et que j'eus vu le traître étendu mort sur le sofa par la violence de la poudre ; comme il ne convenait pas que la princesse restât davantage , je la priai de descendre à son appartement avec ses femmes et ses eunuques. Je restai seul, et après avoir tiré la lampe du sein du magicien , je me servis du même secret dont il s'était servi pour enlever ce palais en ravissant la princesse. J'ai fait en sorte que le palais se trouve en sa place, et j'ai eu le bonheur de ramener la princesse à votre majesté , comme elle me l'avait commandé. Je n'eu impose pas à votre majesté ; et si elle veut se donner la peine de monter au salon , elle verra le magicien puni comme il le méritait. »
Pour s'assurer entièrement de la vérité , le sultan se leva et monta; et quand il eut vu le magicien africain mort , le visage déjà hvide par la violence du poison , il embrassa Aladdin avec beaucoup de tendresse , en lui disant : « Mon fils , ne me sachez pas mau-
vais gré du procédé dont j'ai usé contre vous; l'amour paternel m'y a forcé, et je mérite que vous me pardonniez l'excès où je me suis porté. » « Sire , reprit Aladdin , je n'ai pas le moindre sujet de plainte contre la conduite de votre majesté; elle n'a fait que ce qu'elle devait faire. Ce magicien , cet inf^tme , ce dernier des hommes , est la cause unique de ma disgrâce. Quand votre majesté en aura le loisir , je lui ferai le récit d'une autre malice qu'il m'a faite , non moins noire que celle-ci , dont j'ai été préservé par une grâce de Dieu toute particulière. » « Je prendrai ce loisir exprès , repartit le sultan , et bientôt. Mais songeons à nous réjouir , et faites oter cet objet odieux. »
xVladdin fit enlever le cadavre du magicien africain , avec ordre de le jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le sultan cependant, après avoir commandé que les tambours , les timbales , les trompettes et les autres instrumens, annonçassent la joie pidDlique , fit proclamer une fête de dix jours, en réjouissance du retour de la princesse Ba-
î34 LES MILLE ET UNE NUITS ,
droulboudour et d'Aladdin avec son palais.
C'est ainsi qu'Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presque inévitable de perdre la vie : mais ce ne fut pas le dernier ; il en courut un troisième, dont nous allons rapporter les circonstances.
Le magicien africain avait un frère cadet qui n'était pas moins liabile que lui dans l'art magique ; on peut même dire qu'il le surpassait en méchanceté et en artifices pernicieux Comme ils ne demeuraient pas toujours ensemble ou dans la même ville , et que souvent l'un se trouvait au levant, pendant que l'autre était au couchant, chacun de son côté , ils ne manquaient pas chaque année de s'instruire par la géomance, en quelle partie du monde ils étaient , en quel état ils se trouvaient , et s'ils n'avaient pas besoin du secours l'un de l'autre.
Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son entreprise contre le bonheur d'Aladdin , son cadet , qui n'avait pas eu de ses nouvelles depuis un an, et qui n'était pas en Afrique, mais dans un pays Irès-éloigné , voulut savoir en quel
endroit de la terre il était , comment il se portait , et ce cp'il y faisait. En quelque lieu qu'il allât, il portait toujours avec lui son carré géoman tique aussi bien que son frère. Il prend ce carré ; il accommode le sable ; il jette les points ; il en tire les figures , et enfin il forme l'horoscope. En parcourant chaque figure , il ti'ouve que son frère n'était plus au monde ; qu'il avait été empoisonné , et qu'il était mort subitement ; c^ue cela était arrivé à la Chine , et que c'était dans une capitale de la Chine située en tel endroit ; et enfin , que celui par qui il avait été empoisonné était un homme de basse naissance, qui avait épousé une princesse fille d'un sultan.
Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avait été la triste destinée de son frère , il ne perdit pas de temps en des regiets qui ne lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de venger sa mort, il monte à cheval, et il se met en chemin , en prenant sa route vers la Chine. Il traverse plaines, rivières, montagnes , déserts ; et après une longue traite , sans s'arrêter en aucun endi'oit, avec des
fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine , et peu de temps après à la capitale que la géomance lui avait enseignée. Certain qu'il ne s'était pas trompé , et qu'il n'avait pas pris un royaume pour un autre , il s'arrête dans cette capitale, et il y prend logement.
Le lendemain de son arrivée , le magicien sort ; et en se promenant par la ville , non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étaient fort indifférentes , que dans l'intention de commencer à prendre des mesures pour l'exécution de son dessein pernicieux , il s'introduisit dans les lieux les plus fréquentés , et il prêta l'oreille à ce que l'on disait. Dans un lieu où l'on passait le temps à jouer à plusieurs sortes de jeux, et où , pendant que les uns jouaient , d'autres s'entretenaient, les uns des nouvelles et des affaires du temps, d'autres de leurs propres affaires , il entendit qu'on s'entretenait et qu'on racontait des merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde , nommée Fatime , et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme pouvait lui êti-e utile
à quelque chose dans ce qu'il méditait, il prit à part un de ceux de la compagnie , et il le pria de vouloir bien Uii dire plus particulièrement quelle était cette sainte femme, et quelle sorte de miracle elle faisait.
« Quoi I lui dit cet homme , vous n'avez pas encore vu cette femme, ni entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses jeunes, par ses austérités, et par le bon exemple qu'elle donne. A la réserve du Imidi et du vendredi , elle ne sort pas de son petit ermitage ; et les jours qu'elle se fait voir par la ville, elle fait des biens infinis ; et il n'y a personne affligé du mal de tète , qui ne reçoive la guérison par l'imposition de ses mains. »
Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article ; il demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville était l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna; sur quoi , après avoir conçu et arrêté le dessein détestable dont nous allons parler bientôt , afin de le savoir plus sûrement , il observa
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toutes ses démarches le premier jour qu'elle sortit , après avoir fait cette enquête , sans la perdre de Tue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans son ermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un des lieux que nous avons dit, où l'on buvait d'une certaine boisson chaude , et où l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait , particulièrement dans les grandes chaleurs , que l'on aime mieux en ces pays-là coucher sur la natte que dans un lit.
Le magicien , après avoir contenté le maître du lieu , en lui payant le peu de dépense qu'il avait faite , sortit vers le minuit, et il alla droit à l'ermitage de Fatime , la sainte femme ; nom sous lequel elle était connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte : elle n'était fermée qu'avec un loquet ; il la referma sans faire de bruit quand il fut entré , et il aperçut Fatime à la clarté de la lune , couchée à l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une méchante natte , et appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle ; et , après avoir tiré un poignard qu'il portait au côté, il l'éveilla.
En ourrant les yeux , la pauvre Fatime fut l'oit étonnée de voir un homme prêt à la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le cœur, prêt à lui enfoncer : « Si tu cries , dit-il , ou si tu fais le moindre bruit , je te tue ; mais lève-toi . et fais ce que je te dirai. »
Fatime, qui était couchée dans son habit , se leva en tremblant de frayeur. « Ne crains pas , lui dit le magicien ; je ne demande que ton habit, donne -le -moi et prends le mien. Ils firent l'échange d'habits ; et quand le magicien se fut habillé de celui de Fatime , il lui dit : <c Coloremoi le visage comme le tien , de manière que je te ressemble , et que la couleur ne s'efface pas. » Comme il vit qu'elle tremblait encore , pour la rassurer , et afin qu'elle fit ce qu'il souhaitait avec plus d'assurance , il lui dit : « Ne crains pas , te dis-je encore une fois ; je te jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. » Fatime le fit entrer dans sa cellule ; elle alluma sa lampe , et en prenant d'une certaine liqueur dans un vase avec un pinceau; elle lui en frotta le yisage , et lui assura que la
couleur ne changerait pas , et qu'il avait le visage de la même couleur qu'elle , sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre coiffure sur la tète , avec un voile , dont elle lui enseigna comment il falladt qu'il se cachât le visage en allant par la ville. Entin , après qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait pardevant jusqu'au milieu du coi-ps , elle lui mit à la main le même bâton qu'elle avait coutume de porter ; et en lui présentant un miroir : << Regardez , dit-elle , vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas mieux. » Le magicien se trouva comme il l'avait souliaité ; mais il ne tint pas à la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement. Afin qu'on ne vit pas de sang en la perçant de son poignard , il l'étrangla ; et , quand il vit qu'elle avait rendu l'âme , il tiaîna son cada-STe par les pieds jusqu'à la citerne de l'ermitage , et il la jeta dedans.
Le magicien, déguisé ainsi en Fatime, la sainte femme, passa le reste de la nuit dans l'ermitage , après s'étie souillé d'un meurtre si détestable. Le lendemain , à
une heure ou deux du matin, quoique dans un jour que la sainte femme n'avait pas coutume de sortir, il ne laissa pas de le faire , bien persuadé qu'on ne l'interrogerait pas là-dessus; et, au cas qu'on l'interrogeât, prêt à répondre. Comme une des premières choses qu'il avait faite en arrivant avait été d'aller reconnaître le palais d'Aladdin , et que c'était là qu'il avait projeté de jouer son rôle , il prit son chemin de ce côté-là.
Dès qu'on eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina , le magicien fut bientôt environné d'une grande affluence de monde. Les uns se recommandaient à ses prières ; d'autres lui baisaient la main ; d'autres , plus réservés , ne lui baisaient que le bas de sa robe ; et d'autres , soit qu'ils eussent mal à la tête , ou que leur intention fût seulement d'en être préservés, s'inclinaient devant lui, afin qu'il leur imposât les mains : ce qu'il faisait en marmottant quelques paroles en guise de prières ; et il imitait si bien la sainte femme, que tout le monde le prenait pour elle. Après s'être arrêté souvent Yir. '14'
2^à LES MILLE ET UNE NUITS,
poiu' satisfaire ces sortes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte d'imposiiions de mains , il arriva enfin dans la place du palais d'Aladdin où, comme l'affluence fut plus grande , l'empressement fut aussi plus grand à qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus zélés fendaient la foule pour se faire place ; et de là s'élevèrent des querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre croisées, où était la princesse Badroulboudour.
La princesse demanda ce que c'était que ce bruit ; et comme personne ne put lui en rien dire , elle commanda qu'on allât voir et qu'on vînt lui en rendre compte. Sans sortir du salon , une de ses femmes regarda par une jalousie , et elle revint lui dire que le bruit venait de la foule du monde qui environnait la sainte femme pour se faire gTiérir du mal de tète par rimposition de ses mains.
La princesse , qui depuis long-temps avait entendu dire beaucoup de bien de la sainte femme , mais qui ne l'avait pas encore vue , eut la cuiiosité de la voir et de s'enU'etenir
avec elle. Comme elle en eut témoigné quelque chose , le chef de ses eunuques qui était présent , lui dit que , si elle le souhaitait , il était aisé de la faire venir , et qu'elle n'avait qu'à commander. La princesse y consentit j et aussitôt il détacha quatre eunuques , avec ordre d'amener la prétendue sainte femme.
Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'Aladdin , qu'on eut vu qu'ils venaient du côté où était le magicien déguisé , la foule se dissipa ; et , quand il fut libre , et qu'il eut vu qu'ils venaient à lui , il fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie , qu'il voyait que sa fourberie prenait un bon chemin. Celui des eunuques qui prit la parole , lui dit : <c Sainte femme , la princesse veut vous voir ; venez , suivez-nous. » « La princesse me fait bien de l'honneur , reprit la feinte Fatime ; je suis prête à lui obéir. » En même temps elle suivit les eunuques , qui avaient déjà repris le chemin du palais.
Quand le magicien . qui , sous un habit de sainteté , cachait un cœur diabolique , eut été introduit dans le salon aux vingt*
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quatre croisées , et qu'il eut aperçu la princesse , il débuta par une prière qui contenait une longue énumération de vœux et de souhaits pour sa santé , pour sa prospérité , et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait désirer. Il déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse , sous le manteau d'une grande piété ; et il lui fut d'autant plus aisé de réussir , que la princesse , qui était bonne naturellement, était persuadée que tout le monde était bon comme elle , ceux et celles particulièrement qui faisaient profession de servir Dieu dans la reti-aite.
Quand la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue : « 3Ia bonne mère , lui dit la princesse , je vous remercie de vos bonnes prières ; j'y ai grande confiance , et j'espère que Dieu les exaucera : approchezvous , asseyez-vous près de moi. » La fausse Fatime s'assit avec une modestie affectée ; et alors , en reprenant la parole : « Ma bonne mère , dit la princesse , j'e vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez, ne me refusez pas, je vous
en prie : c'est que vous demeuiiez avec moi , afin que vous m'entreteniez de votre vie , et que j'apprenne de vous et par vos bons exemples comment je dois servir Dieu. »
« Princesse , dit alors la feinte Fatime , je vous supplie de ne pas exiger de moi une chose à laquelle je ne puis consentir sans me détourner et me distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion. » <« Que cela ne vous fasse pas de peine , reprit la princesse : j'ai plusieurs appartemens qui ne sont pas occupés ; vous choisirez celui qui vous conviendra le mieux , et vous y ferez tous vos exercices avec la même hberté que dans votre ermitage. »
Le magicien , qui n'avait d'autre Lut que de s'introduire dans le palais d'Aladdin , où il lui serait plus aisé d'exécuter la méchanceté qu'il méditait , en y demeurant sous les auspices et la protection de la princesse , que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'ermitage au palais , et du palais à l'ermitage , ne fit pas de plus grandes instances pour s'excuser d'accepter l'offre obhgeante de la princesse. «Princesse, dit-il,
quelque résolution qu'une femme pauvre et misérable comme je le suis , ait faite de renoncer au monde , à ses pompes et à ses grandeurs , je n'ose prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement d'une princesse si pieuse et si cLari table. »
Sur cette réponse du magicien , la princesse , en se levant elle-même , lui dit : u Levez-vous , et venez avec moi , que je vous fasse voir les appartemens vides que j'ai, afin que vous choisissiez. » Il suivit la princesse Badroulboudour ; et de tous les appartemens qu'elle lui fit voir , qui étaient très-propres et très-bien meublés , il choisit celui qui lui parut l'être moins que les autres , en disant par hypocrisie qu'il était trop bon pour lui , et qu'il ne le choisissait que pour complaire à la princesse.
La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt-quatre croisées , pour le faire dîner avec elle ; mais comme pour manger il eût fallu qu'il se fût découvert le visage qu'il avait toujours eu voilé jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse
ne reconnût qu'il n'était pas Fatime la sainte femme , comme elle le croyait , il la pria avec tant d'instance de l'en dispenser , en lui représentant qu'il ne mangeait que du pain et quelques fruits secs , et de lui permettre de prendre son petit repas dans son appartement , qu'elle le lui accorda. « Ma bonne mère , lui dit-elle , vous êtes libre ; faites comme si vous étiez dans votre ermitage : je vais vous faire apporter à inanger ; mais souvenez-vous que je vous attends , dès que vous aurez pris votre repas. »
La princesse dina , et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la retrouver dès qu'elle eut appris par un eunuque qu'elle avait prié de l'en avertir , qu'elle était sortie de table. <c 31a bonne mère, lui dit la princesse, je suis ravie de posséder mie sainte femnie comme vous , qui va faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais , comment le trouvez-vous? Mais avant que je vous fasse voir pièce par pièce , ditesmoi premièrement ce que vous pensez de ce salon. »
Sur cette demande , la fausse Fatime ,
qui , pour mieux jouer son rôle , avait affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée , sans même la retourner pour regarder d'un côté ou de l'autre , la leva enfin , et parcourut le salon des yeux d'un bout jusqu'à l'autre ; et quand elle l'eut bien considéré : << Princesse , dit-elle , ce salon est véritablement admirable et d'une grande beauté. Autant néanmoins qu'en peut juger une solitaire, qui ne s'entend pas à ce c[u'on trouve beau dans le monde , il me semble qu'il y manque une chose. » « Quelle chose, ma bonne mère ? reprit la princesse Badroulboudour ; apprenez-le-moi , je vous en conjiu'e. Pour moi j'ai cru, et l'avais entendu dire ainsi, qu'il n'y manquait rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remédier. »
« Princesse , repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation , pardonnezmoi la liberté que je prends ; mon avis, s'il peut être de quelque importance , sei-ait que si, au haut et au miheu de ce dôme, il y avait un œuf de roc suspendu , ce salon n'aurait point de pareil dans les quatre parties du monde , et votre palais serait la merveille de l'univers. »
i' La bonne mère , demanda la princesse , quel oiseau est-ce c[ue le roc? et où pourraiton en trouver un œuf? » «■ Princesse , répondit la fausse Fatime , c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse , qui liahite au plus haut du mont Caucase : l'arcliitecte de votre palais peut vous en trouver un. >»
Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu'elle croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle sur d'autres sujets ; mais elle n'oublia pas l'œuf de roc , qui fit qu'elle compta bien d'en parler à Aladdiu dès qu'il serait revenu de la chasse. Il y avait six jours cpi'il y était allé; et le magicien, qui ne l'avait pas ignoré, avait voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur le soir , dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre congé de la princesse , et de se retirer à son appartement. En arrivant, il monta à l'appartement de la princesse , qui venait d'y rentrer. Il la salua et il l'embrassa ; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de froideur. « Ma princesse , dit-il , je ne retrouve pas en vous la même gaîté que
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j'ai coutume d'y trouver. Est-il arrivé quelque chose, pendant mon absence, qui vous ait déplu et causé du chagrin ou du mécontentement? Au nom de Dieu , ne me le cachez pas ; il n'y a rien que je ne fasse pour vous le faire dissiper , s'il est en mon pouvoir I » <c C'est peu de chose , reprit la princesse , et cela me donne si peu d'inquiétude, que je n'ai pas cru qu'il eût rejailh sui' mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais puisque , contre mon attente , vous y apercevez quelque altération , je ne vous en dissimulerai pas la cause , qui est de très-peu de conséquence. J'avais cru avec vous, continua la princesse Badroulboudour , que notre palais était le plus superbe , le plus magnifique et le plus accompli qu'il y eut au monde. Je vous dirai néanmoins ce qu'il m'est venu dans la pensée après avoir bien examiné le salon aux viDgt-quatre croisées. Ne trouvez -vous pas , comme moi, qu'il n'y aurait plus rien à désirer , si un œuf de roc était suspendu au miheu de l'enfoncement du dôme? »
« Princesse , repartit Aladdin , il suffit que ypus trouviez qu'il y manque un œuf de
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roc, pour que j'y trouve le même défaut. Tous verrez par la diligence que je vais apporter à le réparer , qu'il n'y a rien que je ne fasse pour l'amour de vous. »
Dans le moment , Aladdin quitta la princesse Badroulboudour ; il monta au salon aux vingt-quatre croisées ; et là , après avoir tiré de son sein la lampe qu'il portait toujours sur lui , en quelque lieu qu'il allât , depuis le danger qu'il avait couru pour avoir négligé de prendre cette précaution , il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui. « Génie, lui dit Aladdin, il mancpie à ce dôme un reuf de roc suspendu au milieu de l'enfoncement ; je te demande , au nom de la lampe que je tiens, que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé. »
Aladdin n'eut pas achevé de prononcer ces paroles, que le génie fit un cri si bruyant et si épouvantable , que le salon en fut ébranlé , et qu' Aladdin en chancela , prêt à tomber de son haut, « Quoi, misérable I lui dit le génie , d'une voix à faire trembler l'homme le plus assuré , ne te suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons
fait toute cliose en ta considération, pour me demander , par une ingratitude qui n'a pas de pareille , que je t'apporte mon maître , et que je le pende au milieu de la voûte de ce dôme? Cet attentat mériterait que vous fussiez réduits en cendi-es sur-lechamp, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es lieureux de n'en être pas l'auteur , et que la demande ne vienne pas directement de ta part. Apprends quel en est le véritable auteur : c'est le frère du magicien afiicain , ton ennnemi , que tu as exterminé comme il le méritait. Il est dans ton palais, déguisé sous Tbabit de Fatime la sainte femme , qu'il a assassinée ; et c'est lui qui a suggéré à ta femme de faire la demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer : c'est à toi d'y prendre garde. >» Et en achevant ces mots il disparut.
Aladdin ne perdit pas une des dernières paroles du génie ; il avait entendu parler de Fatime la sainte femme , et il n'ignorait pas de quelle manière elle guérissait le mal de tête , à ce que l'on prétendait. Il revint à l'appartement de la princesse, et sans parler de ce qui venait de lui arriver, il
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s^assit , en disant qu'un grand mal de tète Amenait de le prendre tout à coup, et en s'appuyant la main contre le front. La princesse commanda aussitôt qu'on fît venir la sainte femme ; et , pendant qu'on alla l'appeler , elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se trouvait dans le palais , où elle lui avait donné un appartement.
La fausse Fatime arriva; et dès qu'elle fut entrée : «c A enez , ma bonne mère , lui dit Aladdin , je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourmenté d'un furieux mal de tête qui vient de me saisir. Je demande votre secours par la confiance que j'ai en vos bonnes prières , et j'espère que vous ne me refuserez pas la grâce que vous faites à tant d'affligés de ce mal. » En achevant ces paroles , il se leva en baissant la tête ; et la fausse Fatime s'avança de son côté, mais en portant la main sur un poignard qu'elle avait à sa ceinture sous sa robe. Aladdin, qui l'observait, lui saisit la main avant qu'elle l'eût tiré , et en lui perçant le cœur du sien , il la jeta morte sur le plancher.
vir. 'iS-
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« Mon cher époux, qu'avez -vous fait?
s'écria la princesse dans sa surprise ; vous avez tué la sainte femme I » « Non , ma princesse , répondit Aladdin sans s'émouvoir, je n'ai pas tué Fatime , mais un scélérat qui m'allait assassiner , si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme que vous voyez, ajouta- 1- il en le dévoilant, qui a étranglé Fatime que vous avez cru regretter en m'acciisant de sa mort , et qui s'était déguisé sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez mieux, il était frère du magicien africain votre ravisseur. » Aladdin lui raconta ensuite par quelle voie il avait appris ces particularités; après quoi il fit enlever le cadavre.
C'est ainsi qu' Aladdin fut délivré de la persécution des deux frères magiciens. Peu d'années après , le sultan mourut dans une grande vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfans mâles , la princesse Badroulboudour , en qualité de légitime héritière , lui succéda, et communiqua la puissance suprême à Aladdin. Ils régnèrent ensemble
de longues années , et laissèrent une illustre postérité.
« Sire, dit la sultane Scheherazade en achevant l'histoire des aventures arrivées à l'occasion de la lampe merveilleuse , votre majesté , sans doute , aura remarqué dans la personne du magicien africain un homme abandonné à la passion démesurée de posséder des trésors par des voies condamnables , qui lui en découvrirent d'immenses , dont il ne jouit point , parce qu'il s'en rendit indigne. Dans Aladdin , elle voit au contraire mi homme qui , d'une basse naissance , s'élève jusqu'à la royauté en se servant des mêmes trésors , qui lui viennent sans les chercher , seulement à mesure qu'il en a besoin pour parvenir à la fin qu'il s'est proposée. Dans le sultan, elle aura appris combien un monarque bon , juste et équitable , court de dangers et risque même d'être détrôné , lorscfue , par une injustice criante , et contre toutes les règles de l'équité , il ose , par une promptitude déraisonnable , condamner un innocent sans vouloir l'entendre dans sa justification. Enfin , elle aura eu horreui' des abomi-
nations de deux scélérats magiciens , dont Tun sacrifie sa vie pour posséder des trésors ; et l'autre , sa vie et sa religion à la vengeance d'un scélérat comme lui , et qui , comme lui aussi , reçoit le châtiment de sa méchanceté. »
Le sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade , son épouse , qu'il était trèssatisfait des prodiges c£u'il venait d'entendre de la lampe merveilleuse , et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet , ils étaient divertissans , et presque toujours assaisonnés d'une bonne morale. Il voyait bien que la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres , et il n'était pas fâché qu'elle lui donnât occasion , par ce moyen , de tenir en suspens , à son égard , l'exécution du serment cpi'il avait fait si solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faiire mourir le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne viendrait point à bout de lui en faire tarir le fond.
Dans cette intention , après avoir entendu la fin de l'iiistoire d'Aladdin et de Badioul-
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boudour , toute différente de ce qui lui avait été raconté jusqu'alors , dès qu'il fut éveillé , il prévint Dinarzade , et il l'éveilla luimême , en demandant à la sultane , qui venait de s'éveiller aussi , si elle était à la fin de ses contes.
« A la fin de mes contes , sire I répondit la sultane en se récriant à cette demande ; j'en suis bien éloignée : le nombre en est si grand , qu'il ne me serait pas possible à moi-même d'en dire le compte précisément à votre majesté. Ce que je crains , sire , c'est qu'à la fin votre majesté ne s'ennuie et ne se lasse de m'entendre , plutôt que je manque de quoi l'entretenir sur cette matière. »
« Otez-vous cette crainte de l'esprit, repiit le sultan , et voyons ce que vous avez de nouveau à me raconter. »
La sultane Scheherazade , encouragée par ces paroles du sultan des Indes , commença de lui raconter une nouvelle liistoire en ces termes : « Sire , dit-elle , j'ai entretenu plusieurs fois votre majesté de quelques aventures arrivées au fameux calife Haroun Alraschidj il lui en est
arrivé grand nombre d'autres , dont celle que voici n'est pas moins digne de votre curiosité. »
LES AAŒNTURES