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et nous ne pûmes le gagner entièrement sur eux que quand ils furent couchés et qu'ils se furent endormis , après s'être entretenus un temps considérable , à leur manière , de la lumière meiveiileuse du morceau de verre.
« Nous nous couchâmes après eux, ma femme et moi ; et le lendemain de grand matin, sans penser davantage au morceau de verre , j'allai travailler à mon ordinaire. Il ne doit pas être étrange que cela soit arrivé à un homme comme moi , qui étais accoutumé à voir du verre , et qui n'avais jamais vu de diamans; et si j'en avais vu , je n'avais pas fait d'attention à en connaître la valeur.
« Je ferai remarquer à votre majesté , en cet endroit, qu'entre ma maison et celle de mon voisin la plus prochaine, il n'y avait qu'une cloison de charpente et de maçonnerie fort légère pour toute séparation. Cette maison appartenait à un juif fort riche , joailher de profession ; et la chambre où lui et sa feunne couchaient joignait à la cloison. l\s étaient déjà couchés et eadormis quand mes euians avaient
fait le plus grand bruit. Cela les avait éveillés , et ils avaient été long-temps à se rendormir,
« Le lendemain , la femme du juif, tant de la part de son mari qu'en son propre nom , vint porter ses plaintes à la mienne de l'interruption de leur sommeil dès le premier somme.
« Ma bonne Rachel , c'est ainsi que s'appelait la femme du juif, lui dit ma femme , je suis bien fâchée de ce qui est arrivé , et je vous en fais mes excuses. Vous savez ce que c'est que les enfans : un rien les fait rire , de même que peu de chose les fait pleurer. Entrez , et je vous montrerai le sujet qui fait celui de vos plaintes. »
« La juive entra, et ma femme prit le diamant , puisque enfin c'en était un , et un d'une grande singularité. Il était encore sur la cheminée ; et en le lui présentant : « Voyez, dit-elle, c'est ce morceau de verre qui est cause de tout le bruit que vous avez entendu hier au soir. » Pendant que la juive qui avait connaissance de toutes sortes de pierreries, examinait ce diamant avec admiration , elle lui raconta
comment elle l'avait trouvé dans le ventre du poisson, et tout ce qui en était arrivé.
« Quand ma femme eut aclievé, la juive qui savait comment elle s'appelait : « Aishach, dit -elle en ku remettant le diamant entre les mains, je crois comm.e vous que ce n'est que du verre ; mais comme il est plus beau que le verre ordinaire , et que j'ai un morceau de verre à peu près semblable dont je me pare quelquefois , et qu'il y ferait un accompagnement, je rachèterais, si vous vouliez me le vendre. »
« Mes enfans. qui entendirent parler de vendre leur jouet, interrompirent la conversation en se récriant contre, en priant leur mère de le leur garder ; ce qu'elle fut contrainte de leur promettre pour les apaiser.
« La juive, obligée de se retirer, sortit; et avant de quitter ma femme qui l'avait accompagnée jusqu'à la porte , elle la pria , en parlant bas , si elle avait dessein de vendre le morceau de verre , de ne le faire voir à personne qu'aupai*avant ell^ne lui en eût donné avis.
«< Le juif était allé à sa boutique de grand matin , dans le quartier des joailliers. La juive alla l'y trouver, et elle lui annonça la découverte qu'elle venait de faire ; elle lui rendit compte de la grosseur , du poids à peu près, de la beauté, de la belle eau et de l'éclat du diamant, et surtout de sa singularité, c|ui était de rendre de la lumière la nuit, sur le rapport de ma femme, d'autant plus croyable , qu'il éta^t naif,
« Le juif renvoya sa femme avec ordre d'en traiter avec la mienne , de lui en offrir d'abord peu de chose , autant qu'elle le jugerait à propos ; et d'augmenter à proportion de la difficulté qu'elle trouverait , et enfm de conclure le marché à quelque prix f|ue ce fût.
<( La juive, selon l'ordre de son mari, parla à ma femme en particulier , sans attendre qu'elle se fût déterminée à vendre le dianjant , et elle lui demanda si elle en voulait vingt pièces d'or. Pour un morceau de verre comme elle le pensait, ma femme trouva la somme considérable. Elle ne voulut répondre néanmoins ni oui ni non. Elle dit seulement à la juive qu'elle ne pou-
vait l'écouter qu'elle ne m'eût parlé auparavant.
« Dans ces entrefaites , je venais de cniitter mon travail , et je voulais rentrer chez moi pour dîner, comme elles se parlaient à la porte. JMa femme m'arrête et me demande si je consentais à vendre le morceau de verre cju'elle avait trouvé dans le ventre du poisson, pour vingt pièces d'or que la juive notre voisine en offrait.
« Je ne répondis pas sur-le-cliamp : je fis réflexion à l'assurance avec laquelle Saad m'avait promis , en me donnant le morceau de plomb , qu'il ferait ma fortune ; et la juive crut que c'était parce cpie je méprisais la somme qu'elle avait offerte, que je ne répondais rien.
« Voisin , me dit-elle , je vous en donnerai cinquante ; en êtes-vous content? »
« Comme je vis que de vingt pièces d'or , la juive augmentait si promptemcnt jusqu'à cinquante , je tins ferme , et je lui dis qu'elle était bien éloignée du prix auquel je prétendais le vendre.
« Voisin, reprit-elle, prenez -en cent
pièces d'or : c'est beaucoup. Je ne sais même si mon mari m'avouera. »
« A cette nouvelle augmentation, je lui dis que je voulais en avoir cent mille pièces d'or; que je voyais bien que le diamant valait davantage ; mais que pour lui faire plaisir, à elle et à son mari , comme voisins, je me bornais à cette somme que je voulais en avoir absolument , et que s'ils le refusaient à ce prix-là , d'autres joailliers m'en donneraient davantage.
« La juive me confirma elle-même dans ma résolution, par l'empressement ([U'elle témoigna de conclure le marché en m'en offrant à plusieurs reprises jusqu'à cinquante mille pièces d'or que je refusai.
« Je ne puis , dit -elle , en offrir davantage sans le consentement de mon mari. Il reviendra ce soir ; la grâce que je vous demande , c'est d'avoir la patience qu'il vous ait parlé , et qu'il ait vu le diamant. » Ce que je lui promis.
« Le soir, cpiand le juif fut revenu chez lui , il apprit de sa femme qu'elle n'avait rien avancé avec la mienne ni avec moi , l'offre qu'elle m'avait faite de cinquante
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mille pièces d'or, et la grâce (qu'elle m'avait demandée.
«< Le juif observa le temps que je quittai mon ouvrage et que je voulus rentrer chez moi. « Voisin Hassan, dit - il en m'ahordant, je vous prie de me montrer le diamant que votre femme a montré à la mienne. » Je le fis entrer et je le lui montrai.
«< Comme il faisait fort sombre , et que la lampe n'était pas encore allumée , il connut d'abord , par la lumière que le diamant rendait , et par son grand éclat au milieu de ma main qui en était éclairée , que sa femme lui avait fait un rapport fidèle. Il le prit; et après l'avoir examiné long-temps , et en ne cessant de l'admirer : «< Eh bien, voisin, dit-il, ma femme, à ce qu'elle m'a dit, vous en a offert cinquante mille pièces d'or; afin que vous soyez content, je vous en offre vingt mille davantage. »
« "N oisin , repris-je , votre femme a pu vous dire que je l'ai mis à cent mille : ou vous me les donnerez, ou le diamant me demeurera ; il n'\ a pas de milieu. »
« Il marclianda long-temps , dans l'espérance que je lui donnerais à quelque chose de moins ; mais il ne put rien obtenir ; et la crainte qu'il eut que je ne le fisse voir à d'autres joailliers, comme je l'eusse fait , fit qu'il ne me quitta pas sans conclure le marché au prix que je demandais. Il me dit qu'il n'avait pas les cent mille pièces d'or chez lui ; mais cjue le lendemain il me consignerait toute la somme avant qu'il fût la même heure ; et il m'en apporta le même jour deux sacs , chacun de mille , pour que le marché fût conclu.
« Le lendemain, je ne sais si le juif emprunta de ses amis, ou s'il fit société avec d'autres joailliers : quoi qu'il en soit, il me fit la somme de cent nïiîle pièces d'or, qu'il m'apporta tlans le temps qu'il m'en avait donné parole ; et je lui mis le diamant entre les mains.
« La vente du diamant ainsi terminée , et riche infiniment au-dessus de mes espérances , je remerciai Dieu de sa bonté et de sa libéralité , et je fasse aller me jeter aux pieds de Saad , pour lui témoigner
ma reconnaissance, si j'eusse su où il demeurait. J'en eusse usé de même à l'égai'd de Saadi , à qui j'avais la première obligation de mon bonheur , quoiqu'il n'eût pas réussi dans la bonne intention qu'il avait pour moi.
« Je songeai ensuite au bon usage que je devais faire d'une somme aussi considérable. Ma femme, l'esprit déjà rempli de la vanité ordinaire à son sexe , me proposa d'abord de riches habillemens pour elle et pour ses enfans, d'aclieter une maison et de la meubler richement.
« Ma femme, lui dis-je , ce n'est point pcir ces sortes de dépenses que nous devons commencer. Remettez- vous -en à moi : ce que vous demandez viendra avec le temps. Quoique l'argent ne soit fait que pour le dépenser, il iiiut néanmoins y procéder de mianière qu'il produise un fonds dont on puisse tirer sans qu'il tarisse. C'est à quoi je pense , et dès demain je commencerai à établir ce fonds. »
« Le jour suivant , j'employai la journée à aller chez une bonne partie des gens de mon métier, qui n'étaient pas plus à
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leur aise que je l'avais été jusqu'alors ; et en leur donnant de l'argent d'avance , je les engageai à travailler pour moi à différentes sortes d'ouvrages de corderie , chacun selon son habileté et son pouvoir, avec promesse de ne pas les faire attendre et d'être exact à les bien payer de leur travail , à mesure qu'ils m'apporteraient de leurs ouvrages. Le jour d'après, j'achevai d'engager de même les autres cordiers de ce rang à travailler pour moi ; et depuis ce temps-là , tout ce qu'il y en a dans Bagdad continuent ce travail , très - contens de mon exactitude à leur tenir la parole que je leur ai donnée.
«^Comme ce grand nombre d'ouvriers devait produire des ouvrages à proportion , je louai des magasins en différens endroits; et dans chacun j'éta[)lis un commis , tant pour les recevoir que pour la vente en gros et en détail ; et bientôt par cette économie je me fis un gain et un revenu considérables.
« Ensuite, pour réunir en un seul endroit tant de magasins dispersés, j achetai une grande maison , qui occupait un grand
terrain, mais qui tombait en ruine. Je la fis mettre à bas ; et , à la place , je fis bâtir celle que votre majesté vit hier. Mais quelque apparence qu'elle ait , elle n'est composée que de magasins qui me sont nécessaires, et de lo^^einent qu'autant que j'en ai bcsom pour moi et pour ma famille.
« Il y avait déjà quelque temps que j'avais abandonné mon ancienne et petite maison , pour venir n.i 'établir dans cette nouvelle, quand Saadi et haad, qui n'avaient plus pensé à moi jusqu'alors, s'en souvinrent. Ils convinrent d'un j(mr de promenade ; et , en passant par la vue où ils m'avaient vu , ils lurent dans un ^rand étonnement de ne m'y pas voir occupé à mon petit train de corderie , conime ils m'y avaient vu. Ils demandèrent ce ({ue j'étais devenu, si j'étais moit ou vivant. Leur étonnement augmenta . quand ils eurent appris c|ue celui qu'ils demandaient était devenu un gros marchand , et qu'on ne l'appelait plus simplement Hassan , mais Cogia Hassan AlliaJjbal , c'est-à-dire le marcnand Hassan le cor-
CONTES ARABES. S-jS
dier, et qu'il s'était fait liatir, dans une rue qu'on leur nomma, une maison qui avait l'apparence d'un palais.
« Les deux amis vinrent me cliercber dans cette rue ; et, dans le chemin , comme Saadi ne pouvait s'imaginer que le morceau de plomb que Saad m'avait donné fût la cause d'une si liante fortune :
« J'ai une joie parfaite, dit-il à Saad, d'avoir fait la fortune de Hassan Alhabbal. 3Iais je ne puis approuver qu'il m'ait fait deux mensonges pour me tirer quatre cents pièces d'or , au lieu de deux cents : car d'attribuer sa fortune au morceau de plomb que vous lui donnâtes , c'est ce ciue je ne puis , et personne non plus que moi ne l'y attribueiait. »
« C'est votre pensée , reprit Saad ; mais ce n'est pas la mienne, et je ne vois pas pourquoi vous voulez faire à Cogia Hassan Tmiustice de le prendre pour un menteur. Vous me perfnettrez de croire cpi'il îious a dit la vérité , qu'il n'a pensé à rien moins qu'à nous la déguiser, tl que c'est le morceau de plond^ que je lui donnai, c|ui est la cause unique de son bonlieur.
C'est de quoi Cogia Hassan va bientôt nous éclaircir vous et moi. »
« Ces deux amis arrivèrent dans la rue où est ma maison , en tenant de semblables discours. Ils demandèrent où elle était : on la leur montra : et , à en considérer la façade , ils eurent de la peine à croire que ce fût elle. Ils frappèrent à la porte , et mon portier ouvrit.
« Saadi qui craignait de commettre une incivilité , s'il prenait la maison de quelque seigneur de marque pour celle qu'il cherchait, dit au portier : « On nous a enseigné cette maison pour celle de Cogla Hassan Alhabbal ; dites-nous si nous ne nous trompons pas? »
u Non , seigneur, vous ne vous trompez pas , répondit le portier , en ouvrant la porte plus grande; c'est elle-même. Entrez ; il est dans la salle , et vous trouverez parmi les esclaves quelqu'un qui vous annoncera. »
K Les deux amis me furent annoncés, et je les reconnus. Dès que je les vis paraître , je me levai de ma place ; je courus à eux , et voulus leur prendre le bord de
la robe pour la baiser. Ils m'en empêchèrent, et il fallut que je souffrisse malgré moi qu'ils m'embrassassent. Je les invitai à monter sur un grand sofa , en leur en montrant un plus petit à quatre personnes qui avançait sur mon jardin. Je les priai de prendre place , et ils voulaient que je me misse à la place d'honneur.
« Seigneurs , leur dis-je , je n'ai pas oublié que je suis le pauvre Hassan Alhabbal ; et quand je serais tout autre que je ne suis , et que je ne vous aurais pas les obligations que je vous ai , je sais ce qui vous est dû : je vous supplie de ne me pas couvrir plus long-temps de confusion. »
« Ils prirent la place qui leur était due , et je plis la mienne vis-à-vis d'eux.
u Alors Saadi , en prenant la ]>arole et en me l'adressant : « Cogia Hassan , dit-il , je ne puis exprimer combien j'ai de joie de vous voir à peu près dans l'état que je souhaitais, quand je vous fis présent , sans vous en faire un reproche , des deux cents pièces d'or , tant la première que la seconde fois ; et je suis persuadé que les quatre cents pièces ont fait en vous le changement mer-
3^6 LES MILLE ET LSE MJITS ,
veilleux de votre fortune , que je vois avec plaisir. Une seule cliose me fait de la peine , qui est que je ne comprends pas quelle raison vous pouvez avoir eue de me déguiser la vérité deux fois, en. alléguant des pertes arrivées par des contre-temps qui m'ont paru et qui me paraissent encore incroyables. ]Ne serait-ce pas que, quand nous vous vimes la dernière fois , vous aviez encore si peu avancé vos petites affaires , tant avec les deux cents premières, qu'avec les deux cents dernières pièces d'or , que vous eûtes honte iVcn faire un aveu ? Je A'eux le croire ainsi par avance , et je m'attends que vous allez me confirmer dans mon opinion. »
« Saad entendit ce discours de Saadi avec ["grande impatience , pour ne pas dire indignation , et il le témoigna les yeux baissés , en branlant la tète. Il le laissa parler néanmoins jusqu'à la fin , sans ouvrir la bouche. Quand il eut achevé :
« Saadi , reprit - il , pardonnez si , avant que Cogia vous réponde , je le préviens pour vous dire que j'admire votre prévention contre sa sincérité , et que vous per-
sistiez à ne vouloir pas ajouter foi aux assurances c[u'il vous en a données ci-devant. Je vous ai déjà dit, et je vous le répète , c[ue je l'ai cru d'abord, sur le simple récit des deux accidens qui lui sont arrivés , persuadé qu'ils sont véritables. Mais laissons-le parler; nous allons être éclaircis p^r lui-même qui de nous deux lui rend justice. »
« Après le discours de ces deux amis , je pris la parole ; et en la leur adressant également : Seigneurs, leur dis -je, je me condamnerais à un silence perpétuel sur l'éclaircissement que vous me demandez , si je n'étais certain que la dispute que vous avez à mon occasion n'est pas capable de rompre le nœud d'amitié cpii unit vos cœurs. Je vais donc m 'expliquer , puisque vous l'exigez de moi ; mais auparavant je voui proteste que c'est avec la même sincérité que je vous ai exposé ci-devant ce qui m'était arrivé. »
» Alors je leur racontai la chose de point en point , comme votre majesté l'a entendue, sans oublier la moindre circonstance.
« Mes protestations ne firent pas assez d'impression sur l'esprit de Sa.idi pour le guérir de sa prévention. Quand j'eus cessé de parler : « Cogia Hassan., reprit-il , l'aventure du poisson et du diamant trouvé dans son ventre, à point nommé, me paraît aussi peu croyable que l'enlèvement de votre turban par un milan, et que le vase de son échangé pour de la terre à décmsser. Quoi qu'd en puisse être, je n'en suis pa« moins convaincu c[\ie vous n'êtes plus pauvre, mais riche, comme mon intention était que vous le devinssiez pai* mon moyen, et je m'en réjouis très-sincèrement. »
« Comme il était tard , il se leva pour prendre congé , et Saad en même temps que lui. Je me levai de même, et en les arrêtant : « Seigneurs , leur dis - je , trouvez bon que je vous demande une grâce , et que je vous supplie de ne me la pas refuser ; c'est de souiTrir que j'aie Fhonneur de vous donner un soupe frugal , et ensuite à chacun uu lit, pour vous mener demain par eau à une petite maison de campagne que j'ai achetée, pour y aller
prendre l'air de temps en temps , d'où je vous ramènerai par terre le même jour, chacun sur un cheval de mon écurie. »>
« Si Saad n'a pas d'affaire qui l'appelle ailleurs , j'y consens de bon cœur , dit Saadi. »
M Je n'en ai point , reprit Saad , dès qu'il s'agit de jouir de votre compagnie. Il faut donc , continua-t-il, envoyer chez vous et chez moi avertir qu'on ne nous attende pas. »
« Je leur fis venir un esclave , et pendant qu'ils le chargèrent de cette commission , je pris le temps de donner ordre pour le soupe.
« En attendant l'heure du soupe, je fis voir ma maison et tout ce qui la compose à mes bienfaiteurs , qui la trouvèrent bien entendue, par rapport à mon état. Je les appelai mes bienfaiteurs l'un et l'autre sans distinction, parce que sans Saadi Saad ne m'eût pas donné le morceau de plomb ; et que sans Saad Saadi ne se fût pas adressé à moi pour me donner les quatre cents pièces d'or, à quoi je rapporte la source de mon bonheur. Je les ramenai dans la
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salle , où ils me firent plusieurs questions sur le détail de mon négoce , et je leur répondis de manière qu'ils parurent contens de ma conduite.
« On vint enfin m'aveitir que le soupe était servi. Comme la table était mise dans une autre salle, je les y fis passer. Ils se récrièrent sur l'illumination dont elle était éclairée , sur la propreté du lieu , sur le buffet , et sur les m.ets qu'ils trouvèrent à leur goût. Je les régalai aussi d'un concert de voix et d'instrumens pendant le repas , et quand on eut desservi , d'une troupe de danseurs et danseuses , et d'autres divertissemens , en tâchant de leur faire connaître , autant cju'il m'était possible , combien j'étais pénétré de reconnaissance à leur égard.
«< Le lendemain , comme j'avais fait convenir Saadi et Saad de partir de grand matin, afin de jouir de la fraîcheur, nous nous rendîmes sur le bord de la rivière , avant c[ue le soleil fût levé. Nous nous embarquâmes sur un baleau très -propre et garni de tapis, qu'on nous tenait prêt; et, à la faveur de six bons rameurs et du cou-
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rant de l'eau , environ en une heure et demie de navigation nous abordâmes à ma maison de campagne.
« En mettant pied à terre , les deux amis s'arrêtèrent, moins pour en considérer la heaiité par le dehors, c[ue pour en admirer la situation avantageuse pour les belles vues , ni trop bornées , ni trop étendues , qui la rendaient agréable de tous les côtés. Je les menai dans les appartemens ; je leur en fis remarquer les accompagnemens , les dépendances et les commodités , qui la leur firent trouver toute riante et très-charmante.
« Nous entriunes ensuite dans le jardin , où ce qui leur plut davantage fut une forêt d'orangers et de citronniers de toute sorte d'espèces , chargés de fruits et de fleurs, dont Tair était embaumé, plantés par allée à distance égale , et arrosés par une rigole perpétuelle , d'arbre en arbre , d'une eau vive détournée de la rivière. L'ombrage , la fraîcheur dans la plus grande ardeur du soleil , le doux murmure de l'eau , le ramage harmonieux d'une infinité d'oiseaux , et plusieurs autres agrémens , les
frappèrent de manière qu'ils s'arrêtaient presque à chaque pas, tantôt pour me témoigner l'obligation qu'ils m'avaient de les avoir amenés dans un lieu si délicieux , tantôt pour me féliciter de l'acquisition que j'avais faite , et pour me faire d'autres complimens obligeans.
« Je les menai jusqu'au bout de cette forêt , qui est fort longue et fort large , où je leur fis remarquer un bois de grands arbres qui termine mon jardin. Je les menai jusqu'à un cabinet , ouvert de tous les côtés, mais ombragé par un bouquet de palmiers qui n'empêchaient pas qu'on n'y eût la vue libre , et je les invitai à y entrer , et à s'y reposer sur un sofa garni de tapis et de coussins.
« Deux de mes fils , que nous avions trouvés dans la maison, et que j'y avais envoyés depuis quelque temps avec leur précepteur pour y prendre l'air , nous avaient quittés pour entrer dans le bois; et comme ils cherchaient des nids d'oiseaux , ils en aperçurent un entre les branches d'un grand arbre. Ils tentèrent d'abord d'y monter ; mais comme ils n'avaient
ni la force ni l'adresse pour Ventreprendre , ils le montrèrent à un esclave que je leur avais donné, qui ne les abandonnait pas , et ils lui dirent de leur dénicher les oiseaux .
« L'esclave monta sur l'arbre ; et quand il fut arrivé jusqu'au nid , il fut fort étonné de voir qu'il était pratiqué dans un turban. Il enlève le nid tel qu'il était , descend de l'arbre , et fait remarquer le turban à mes enfans ; mais comme il ne douta pas que ce ne fut une chose que je serais bien aise de voir, il le leur témoigna, et il le donna à l'aîné pour me l'apporter.
« Je les vis venir de loin avec la joie ordinaire aux enfans qui ont trouvé un nid ; et en me le présentant : « Mon père , me dit l'aîné , voyez-vous ce nid dans un turban ? »
«< Saadi et Saad ne furent pas moins surpris que moi de la nouveauté ; mais je le fus bien plus qu'eux , en reconnaissant que le turban était celui que le milan m'avait enlevé. Daqs mon étonnement , après l'avoir examiné et tourné de tous les côtés , je demandai aux deux «amis ; « Sei-
gneurs , avez-vous la mémoire assez bonne pour vous souvenir que c'est là le turbaa que je portais le jour que vous me fîtes l'honneur de mal^order la première fois ? »
« Je ne pense pas , répondit Saad . que Saadi y ait fait attention non plus que moi ; mais ni lui ni moi nous ne pourrons en douter , si les cent quatre-vingt-dix pièces d'or s'y trouvent. »
« Seigneur , repris-je . ne doutez pas que ce ne soit le même turban : outre que je le reconnais fort bien , je m'aperçois aussi à la pesanteur que ce n'en est pas un autre , et vous vous en apercevrez vous-même si vous prenez la peine de le manier. »
<i Je le lui présentai, après en avoir ôté les oiseaux , que je donnai à mes enfans ; il le prit entre ses mains , et le présenta à Saadi pour juger du poids qu'il pouvait avoir.
«V Je \*eux croire que c'est votre turban , me dit Saadi ; j'en serai néanmoins mieux convaincu quand je verrai les cent quatrevingt-dix pièces d'or en espèce. »
« Au moins, seigneurs, ajoutai-je quand
j'eus repris le turban, observez bien, je vous en supplie , avant que j'y touche , que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il s'est trouvé sur l'arbre , et que l'état où. vous le voyez , et le nid qui y est si proprement accommodé , sans que main d'homme y ait touché, sont des marques certaines qu'il s*y trouvait depuis le jour que le milan me l'a emporté , et qu'il l'a laissé tomber ou posé sur cet arbre dont les branches ont empêché qu'il ne soit tombé jusqu'à terre. Et ne trouvez pas mauvais c[ue je vous fasse faire cette remarque : j'ai un trop grand intérêt de vous ôter tout soupçon de fraude de ma part. »
<( Saad me seconda dans mon dessein.
«< Saadi, reprit-il, cela vous regarde , et non pas moi qui suis bien persuadé que Cogia Hassan ne nous en impose pas. »
« Pendant que Saad parlait , j'otai la toile qui environnait en plusieurs tours le bonnet qui faisait partie du turban , et j'en tirai la bourse, que Saadi reconnut pour la même cp'il m'avait donnée. Je la vidai sur le lapis devant eux , et je leur dis : «' Seigneurs , voilà les pièces d'or ; comp-