VII
tez-les vous-mêmes , et voyez si le compta n'y est pas. »
« Saad les arrangea par dizaines, jusqu'au nombre de cent quatre-vingt-dix; et alors Saadi , qui ne pouvait nier une vérité si manifeste , prit la parole ; et en me l'adressant : « Co^iia Hassan, dit-il, je conviens que ces cent quatre-vingt-dix pièces d'or n'ont pu servir à vous enrichir ; mais les cent quatre-vingt-dix autres que vous avez cachées dans un vase de son , comme vous voulez me le faire accroire , ont pu y contribuer. »
« Seigneur, repris-je , je vous ai dit la vérité aussi bien à l'égard de cette dernière somme, qu'à l'égard de la première. \ous ne voudriez pas que je me rétractasse pour vous dire un mensonge. »
« Cogia Hassan , me dit Saad , laissez Saadi dans son opinion. Je consens de bon cœur qu'il croie que vous lui êtes redevable de la moitié de votre bonne fortune , par le moyen de la dernière somme, pourvu qu'il tombe d'accord que j'y ai contribué de l'autre moitié , par le moyen du morceau de plomb que je vous ai donné ,
et qu'il ne révoque pas en doute le précieux diamant trouvé dans le ventre du poisson »
« Saad , reprit Saadi , je veux ce que vous voulez , pourvu que vous me laissiez la liberté de croire qu'on n'amasse de l'argent qu'avec de l'argent. »
« Quoi I reprit Saad , si le hasard voulait que je trouvasse un diamant de cinquante mille pièces d'or, et qu'on m'en donnât la somme , aurais-je acquis cette somme avec de l'argent ? »
<« La contestation en demeura là. Nous nous levâmes , et rentrant dans la maison , comme le diné était servi , nous nous mîmes à table. Après le dîné je laissai à mes hôtes la liberté de passer la grande chaleur du jour à se tranquilliser , pendant que j'allai donner mes ordres à mon concierge et à mon jardinier. Je les rejoignis , et nous nous entretînmes de choses indifférentes , jusqu'à ce que la plus grande chaleur fût passée , que nous retournâmes au jardin , où nous restâmes à la fraîcheur presque jusqu'au coucher du soleil. Alors les deux amis et moi nous montâmes à cheval , et
suivis d'uQ esclave, nous arrivâmes à Bagdad environ à deux heures de nuit, avec beau clair de lune.
« Je ne sais par quelle négligence de mes gens il était arrivé qu'il manquait d'orge chez moi pour les chevaux. Les magasins étaient fermés , et ils étaient trop éloignés pour en aller faire provision si tard.
« En cherchant dans le voisinage , un de mes esclaves trouva un vase de son dans une boutique ; il acheta le son , et l'apporta avec le vase , à la charge de rapporter et de rendre le vase le lendemain. L'esclave vida le son dans l'auge ; et en l'étendant , afin que les chevaux en eussent chacun leur part , il sentit sous sa main un linge lié qui était pesant. Il m'apporta le linge sans y toucher , et dans l'état où il l'avait trouvé , et il me le présenta , en me disant que c'était peut-être le linge dont il m'avait entendu parler souvent, en racontant mou histoire à mes amis.
« Plein de joie , je dis à mes bienfaiteurs : « Seigneurs , Dieu ne veut pas que vous vous sépariez d'avec moi que vous ne soyez
pleineiiient convaincus de la vérité , dont je n'ai cessé de vous assurer. Yoici continuai-] e , en m 'adressant à Saadi , les autres cent quatre-vingt-dix pièces d'or que j'ai reçues de votre main : je le connais au linge que vous voyez. »
« Je déliai le linge, et je comptai la somme devant eux. Je me fis aussi apporter le vase ; je le reconnus , et je l'envoyai à ma femme pour lui demander si elle le connaissait, avec ordre de ne lui rien dire de ce qui venait d'arriver. Elle le connut d'abord , et elle m'envoya dire que c'était le même vase qu'elle avait échangé plein de son , pour de la terre à décrasser.
« Saadi se rendit de bonne loi; et, revenu de son incrédulité , il dit à Saad : <( Je vous cède , et je reconnais avec vous que l'argent n'est pas toujours un moyen sur pour en amasser d'autre , et devenir riche. »
« Quand Saadi eut achevé : << Seigneur , lui dis-je , je n'oserais vous proposer de reprendre les trois cent cjuatre - vingts pièces qu'il a plu à Dieu de faire reparaître au-
SgO LES MILLE ET UNE NUITS,
jourd'hui pour vous détromper de ropinion de ma mauvaise foi. Je suis persuadé que vous ne m'en avez pas fait présent dans l'intention que je vous les rendisse. De mon côté , je ne prétends pas en profiter , aussi content que je le suis de ce qu'il m'a envoyé d'ailleurs; mais j'espère que vous approuverez que je les distribue demain aux pauvres , aiin que Dieu nous en donne la récompense à vous et à moi. »
« Les <leux amis couchèrent encore chez moi cette nuit-là , et le lendemain, après m'avoir embrassé , ils retournèrent chacun chez soi , très-contens de la réception que je leur avais faite , et d'avoir connu que je n'abusais pas du bonheur dont je leur étais redevable après Dieu. Je n'ai pas manqué d'aller les remercier chez eux chacun en particulier; et depuis ce temps-là, je tiens à grand honneur la permission qu'ils m'ont donnée de cultiver leur amitié et de continuer de les voir. »
Le calife Haroun Alraschid donnait à Cogia Hassan une attention si grande , qu'il ne s'aperçut de la fin de son histoire que par son silence II lui dit: « Cogia Hassan,
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il y avait long -temps que je n'avais rien entendu qui m'ait fait un si grand plaisir que les voies toutes merveilleuses par lesquelles il a plu à Dieu de te rendre heureux dans ce monde. C'est à toi de continuer à lui rendre grâces , par le bon usage que tu fais de ses bienfaits. Je suis bien aise que tu saches que le diamant qui a fait ta fortune est dans mon trésor ; et , de mon côté , je suis ravi d'apprendre par quel moyen il y est entre. Mais parce qu'il se peut faire qu'il reste encore quelque doute dans l'esprit de Saadi sur la singidarité de ce diamant, que je regarde comme la chose la plus précieuse et la plus digne d'être adjuirée de tout ce que je possède , je veux que tu l'amènes avec Saad, afin que le garde de mon trésor le lui montre , et pour peu qu'il soit encore incrédule, qu'il reconnaisse que l'argent n'est pas toujours un moyen certain à un pauvre homme pour acquérir de grandes richesses en peu de temps et sans beaucoup de peines. Je veux aussi que tu racontes ton histoire au garde de mon trésor, afin qu'il la fasse mettre
par écrit , et qu'elle y soit conservée avec le diamant. »>
En achevant ces paroles, comme le calife eut témoigné par une inclination de tète à Cogia Hassan , à Sidi Nouman et à Baba-Abdalla, qu'il était content d'eux, ils prirent congé , en se prosternant devant son trône , et après quoi ils se retirèrent.
La sultane Sclielierazade voulut commencer un autre conte , mais le sultan des Indes, qui s'aperçut que l'aurore commençait à paraître , remit à lui donner audience le jour suivant.
HISTOIRE
d'ali baba et de quarante voleurs exterminés par une esclave-
La sultane Sclielierazade , éveillée par la vigilance de Dinarzade sa sœur , raconta au sultan des Indes , son époux , riiistoireà lac|uelle il s'attendait :
Puissant sultan j dit-elle, dans une ville
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de Perse aux confins des Etats de votre majesté , il y avait deux frères , dont l'un se nommait Cassim , et l'autre Ali Baba.
Comme leur père ne leur avait laissé que peu de biens , et qu'ils les avaient partagés également, il semble que leur fortune devait être égale : le hasard néanmoins en dispo'^a autrement.
Cassim épousa une femme qui , peu de temps après leur mariage , devint héritière d'une boutique bien garnie , d'un magasin rempli de bonnes marchandises , et de biens en fonds de terre , qui le mirent tout à coup à son aise , et le rendirent un des marchands les plus riches de la ville.
Ali Baba , au contraire , qui avait épousé une femme aussi pauvie que lui , était logé fort pauvrement , et il n'avait d'autre industrie pour gagner sa vie , et de quoi s'entretenir lui et ses enfans , que d'aller couper du bois dans une forêt voisine , et de venir le vendre à la ville , chargé sur trois ânes qui faisaient toute sa possession.
Ali Baba était un jour dans la forêt , et il achevait d'avoir coupé à peu près assez de bois pour faire la charge de ses ânes , lors-
qu'il aperçut une grosse poussière qui s'élevait en l'air, et qui avançait droit du côté où il était. Il regarde attentivement , et il distingue ur.e troupe nombreuse de gens à clieval qui venaient d'un bon train.
Quoiqu'on ne parlât pas de voleurs dans le pays , Ali Baba néanmoins eut la pensée que ces cavaliers pouvaient en être. Sans considérer ce fjue deviendraient ses ânes , il songea à sauver sa personne. Il monta sur un gros arbre , dont les branches à peu de hauteur se séparaient en rond, si près les unes des autres , qu'elles n'étaient séparées que par un très-petit espace. Il se posta au milieu avec d'autant plus d'assurance , qu'il pouvait voir sans être vu ; et l'arbre s'élevait au pied d'un rocher isolé de tous les cotés, beaucoup plus haut que l'arbre , et escarpé de manière qu'on ne pouvait monter au haut par aucun endroit.
Les cavaliers , grands , puissans , tous bien montés et bien armés , arrivèrent près du rocher , où ils mirent pied à terre ; et Ali Baba , f[ui en compta quarante , à leur mine et à leur éc|uipement , ne douta pas qu'ils ne fussent des voleurs. Il ne se trom-
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pait pas : en effet , c'étaient des voleurs , qui , sans faire aucun tort aux environs , allaient exercer leurs brigandages bien loin , et avaient là leur rendez-vous ; et ce qu'il les vit faire , le confirma dans cette opinion.
Chaque cavalier débrida son cheval, l'attacha , lui passa au cou un sac plein d'orge qu'il avait apporté sur la croupe , et ils se chargèrent chacun de leur valise ; et la plupart des valises parurent si pesantes à Ali Baba , qu'il jugea qu'elles étaient pleines d'or et d'argent nionnayé.
Le plus apparent , chargé de sa valise comme les autres , qu'Ali Baba prit pour le capitaine des voleurs , s'approcha du rocher , fort près du gros arbre où il s'était réfugié; et après qu'il se fut fait chemin au travers de quelques arbrisseaux , il prononça ces paroles si distinctement : Sésame, oiii^re-toi, qu'Ali Baba les entendit. Dès que le capitaine des voleurs les eut prononcées, une porte s'ouvrit; et après qu'il eut fait passer tous ses gens devant lui, et qu'ils fiu'ent tous eutiés , il entra aussi , et la porte se ferma.
Les voleurs deineurèreiit long-temps dans le rocher ; et Ali Baba , qui craignait que quelqu'un d'eux , ou que tous ensemble , ne sortissent, s'il quittait son poste pour se sauver , fut contraint de rester sur l'arbre , et d'attendre avec patience. Il fut tenté néanmoins de descendre pour se servir de deux chevaux , en monter un , et mener l'autre par la bride , et de gagner la ville en chassant ses trois ânes devant lui ; mais l'incertitude de l'événement fit qu'il prit le parti le plus sûr.
La porte se rouvrit enfin ; les quarante voleurs sortirent ; et au lieu que le capitaine était entré le dernier , il sortit le premier, et après les avoir vus défiler devant lui. Ali Baba entendit qu'il fit refermer la porte, en prononçant ces paroles : Sésame, referme-toi. Chacun retourna à son cheval , le rebrida , rattacha sa valise , et remonta dessus. Quand le capitaine enfin vit qu'ils étaient tous prêts à partir, il se mit à la tête , et il reprit avec eux le chemin par où ils étaient venus.
Ah Baba ne descendit pas de l'arbre d'abord ; il dit en lui-même ; « Ils peuvent
avoir oublié quelque cliose à les obliger de revenir, et je nie trouverais attrapé si cela arrivait. » Il les conduisit de l'œil jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue , et il ne descendit que long -temps après, pour plus glande sûreté. Comme il avait retenu les paroles par lesquelles le capitaine des voleurs avait fait ouvrir et refermer la porte , il eut la curiosité d'éprouver si en les prononçant elles feraient le même effet. Il passa au travers des arbrisseaux , et il aperçut la porte qu'ils cachaient. Il se présenta devant, et dit : Sésame , ou^re-toi; et dans l'instant la porte s'ouvrit toute grande.
Ali Baba s'était attendu à voir un lieu de ténèbres et d'obscurité ; mais il fut surpris d'en voir un bien éclairé , vaste et spacieux , creusé , de main d'homme , en voûte fort élevée , qui recevait la lumière du haut du rocher, par une ouverture pratiquée de même. Il vit de grandes provisions de bouche , des ballots de riches marchandises en piles , des étoffes de soie et de brocart , des tapis de grand prix , et surtout de l'or et de l'argent monnayé par tas, et dans des sacs ou gi-andes bourses de cuir les unes