‹ Les milles et une nuits, contes arabes;Chapitre 16 sur 41 · LXXV= NUIT · texte numérisé non relu

LXXV= NUIT

« Le discours du capitaine , dit Sindbad, mit tout l'équipage dans ime grande consternation , et nous connûmes bientôt que ce qu'il venait de nous dire n'était que trop véritable. Nous vîmes paraître une multitude innombrable de sauvages hideux , couverts par tout le corps d'un poil roux , et Jiauts seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage , et environnèrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en approchant , mais nous n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux bords et aux cordages du navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au tillac avec une si grande agilité et avec tant de vitesse , qu'il ne paraissait pas qu'ils posassent leurs pieds.

« Nous leur vîmes faire cette manœuvre avec la frayeur que vous pouvez vous imâ-

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giiier, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul mot pour tâcher de les détourner de leur dessein , que nous soupçonnions d'être funeste Effectivement, ils d('plièrent les voiles, coupèrent le cable de l'ancre , sans se donner la peine de la retirer, et, après avoir fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous débarquer. Ils emmenèrent ensuite le navire dans une autre île , d'où ils étaient venus. Tous les voyageurs évitaient avec soin celle où nous étions alors ; et il était très -dangereux de s'y arrêter, pour la raison que vous allez entendre ; mais il nous fallut prendre notre mal en patience.

« Nous nous éloignâmes du rivage , et , en nous avançant dans l'ile , nous trouvâmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangeâmes , pour prolonger le dernier moment de notre vie le plus qu'il nous était possible , car nous nous attendions tous à une mort certaine. En marchant, nous aperçûmes assez loin de nous un grand édifice , vers lequel nous tournâmes nos pas. C'était un palais bien bâti et fort

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élevé , qui avait une porte d'ébène à deux battans, que nous ouvrîmes en la poussant. Nous entrâmes dans la cour , et nous vîmes en face un vaste appartement avec un vestibule où il y avait, d'un côté, un monceau d'ossemens liumains , et de l'autre une infinité de broches à rôtir. Nous tremblâmes à ce spectacle ; et , comme nous étions fatigués d'avoir marclié , les jambes me manquèrent : nous tombâmes par terre , saisis d'une frayeur nmrtelle , et nous y demeurâmes très - long - temps immobiles.

« Le soleil se couchait , et , tandis que nous étions dans l'état pitoyable que je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d'homme noir, de la hauteur d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un seul œil rouge et ardent comme un charbon allumé ; les dents de devant , qu'il avait fort longues et fort aiguës , lui sortaient de la bouche , qui n'était pas moins fendue que celle d'un cheval , et la lèvre inférieure lui descendait sur la poitrine.

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Ses oreilles ressemblaient à celles d'un éléphant, et lui couvraient les épaules. Il avait les ongles crochus et longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un géant si efïi'oyable , nous perdîmes tous connaissance , et demeurâmes comme morts.

« A la fin , nous revuimes à nous , et nous le vhnes assis sous le vestibule, qui nous examinait de tout son œil. Quand il nous eut bien considérés, il s'avança vers nous; et , s'étant approché , il étendit la main sur moi , me prit par la nuque du cou , et me tourna de tous côtés , comme un boucher qui manie une tête de mouton. Après m'avoir bien regardé , voyant que j'étais si maigre que je n'avais que la peau et les os, il me lâcha. Il prit les autres tour à tour, les examma de la même manière; et , comme le capitaine était le plus gras de tout l'équipage , il le tint d'une main , ainsi que j'aurais tenu un moineau, et lui passa une broche au travers du corps ; ayant ensuite allumé un grand feu , il le fit rôtir, et le mangea à son souper dans l'appartement où il s'était retiré. Ce re-

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pas achevé , il revint sous le vestibule , où il se coucha , et s'endormit en ronflant d'une manière plus bruyante que le tonnerre. Son sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas possible de goûter la douceur du repos , et nous passâmes la nuit dans la plus cruelle inquiétude dont on puisse être agité. Le jour étant venu, le géant se réveilla , se leva , sortit , et nous laissa dans le palais.

« Lorscj[ue nous le crûmes éloigné , nous rompîmes le triste silence que nous avions gardé toute la nuit , et , nous siffligeant tous comme à l'envi l'un de l'autre, nous fîmes retentir le palais de plaintes et de gémisseniens. Quoique nous fussions en assez grand nombre , et que nous n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord la pensée de nous déhvrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile à exécuter , était pourtant celle que nous devions naturellement former.

« Nous déhbérâmes sur plusieurs autres partis , mais nous ne nous déterminâmes à aucun ; et , nous soumettant à ce qu'il plai-

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rait à Dieu d'ordonner de notre sort , nous passâmes la journée à parcourir l'île en nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour précédent. Sur le soir, nous cherchâmes quelque endroit à nous mettre à couvert ; mais nous n'en trouvâmes point , et nous fûmes obligés , malgré nous , de retourner au palais.

«< Le géant ne manc[ua pas d'y revenir et de souper encore d'im de nos compagnons; après quoi il s'endormit et ronfla jusqu'au jour, qu'il sortit, et nous laissa comme il avait déjà fait. Notre condition nous parut si aifreuse , cjue plusieurs de nos camarades furent sur le point d'aller se précipiter dans la mer, plutôt que d'attendre une mort si étrange, et ceux -lu excitaient les autres à suivre leur conseil. 3Iais un de la compagnie prenant alors la paroL' : « Il nous est défendu , dit - il , de nous donner nousmêmes la mort ; et , c|uand cela serait permis , n'est - il pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du barbare cjui nous destine un trépas si funeste? »

« Comme il m'était venu dans l'esprit

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un projet sur cela , je le communiquai à mes camarades , qui l'approuvèrent. « Mes frères , leur dis- je alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer; si vous m'en croyez , construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter; et, lorsqu'ils seront achevés , nous les laisserons sur la côte , jusqu'à ce que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant , nous exécuterons le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer du géant : s'il réussit, nous pourrons attendre ici avec patience qu'il passe quelque vaisseau qui nous retire de cette île fatale ; si , au contraire , nous manquons notre coup , nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant à la fureur des flots sur de si fragiles bâtimens, nous courons risque de perdre la vie ; mais , quand nous devrions périr, n'est -il pas plus doux de nous laisser ensevelir dans la mer que dans les entrailles de ce monstre , qui a déjà dévoré deux de nos compagnons ! » Mon avis fut goûté de tout le monde , et nous construis

sîmes des radeaux capables de porter trois personues.

« Nous retoumàiiies au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva peu de temps après nous. Il fallut encore nous résoudre à voir rôtir un de nos camarades. IMais enfin, voici de quelle manière nous nous vengeâmes de la cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son détestable souper, il se coucha sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes ronfler , selon sa coutume, neuf des plus hardis d'entre nous, et moi, nous primes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans le feu pour la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l'œil en même temps, et nous le lui crevâmes.

« La douleur que sentit le géant lui fit pousser un cri effroyable. Il se leva brusquement, et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de quelqu'un de nous, afin de le sacrifier à sa rage ; mais nous eûmes le temps de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans des endroits où il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après nous avoir cherchés vainement , il

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trouva la porte à tâtons , et sortit en faisant des liurleniens épouvantables. »

Scheherazade n'en dit pas davantage cette nuit ; mais la nuit suivante elle reprit ainsi cette histoire :

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« Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad , et nous nous rendîmes au bord de la mer , dans l'endroit où étaient nos radeaux. Nous les mîmes d'abord à l'eau , et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous jeter dessus , supposé que nous vissions le géant venir à nous avec cjuelque guide de son espèce ; mais nous nous flattions que , s'il ne paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et que nous n'entendissions plus ses liurleniens que nous ne cessions pas d'ouïr , ce serait une marque qu'il aurait perdu la vie ; et , en ce cas , nous nous proposions de rester dans l'île , et de ne pas nous risquer sur nos radeaux. Biais à peine fut-il jour , que nous aperçûmes notre cruel ennemi , accom-

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pagné de deux géaiis à peu près de sa grandeur, qui le conduisaient, et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient devant lui à pas précipités.

« A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux . et nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géans , qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres , accoururent sur la rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps , et nous les jetèrent si adroitement , qu'à la réserve du radeau sur lequel j'étais , tous les autres en furent brisés , et les hommes c[ui étaient dessus se noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons , comme nous ramions de toutes nos forces , nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer , et hors de la portée des pierres.

« Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des flots , qui nous jetaient tantôt d'un côté et tantôt d'un autre , et nous passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de notre destinée ; mais , le lendemain , nous eûmes le bonheur d'être poussés contre une

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île , où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y trouvâmes d'excellens fruits , qui nous furent d'un grand secours pour réparer les forces que nous avions perdues. « Sur le soir nous nous endormîmes sur le bord de la mer ; mais nous fûmes réveillés par le bruit qu'un serpent , long comme un palmier , faisait de ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous , qu'il engloutit un de mes deux camarades , malgré les cris et les efforts qu'il put faire pour se débarrasser du serpent , qui , le secouant à plusieurs reprises , Técrasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous prîmes aussitôtla fuite , mon autre camarade et moi ; et , quoique nous fussions assez éloignés , nous entendîmes, quelque temps après, un bruit qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il avait sui-pris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. « 0 Dieu I m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés I Nous nous réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à la fureur des eaux , et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas moins terrible I »

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« Nous remarquâmes, en nous promenant , un gros arbre fort haut , sur lequel nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté. Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent ; et, à la fin du jour , nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent , qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva contre le tronc , et , rencontrant mon camarade , qui était plus bas cpie moi , il l'engloutit tout d'un coup , et se retira.

« Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour , et alors j'en descendis plus mort que vif. Effectivement , je ne pouvais attendre un autre sort que celui de mes deux compagnons ; et , cette pensée me faisant frémir d'horreur , je fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais , comme il est doux de vivre le plus long-temps qu'on peut , je résistai à ce mouvement de désespoir , et me soumis à la volonté de Dieu , qui dispose à son gré de notre vie.

« Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois , de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieui's

fagots , que je liai ensemble , après en avoir fait un grand cercleauiour de Tarbre ; et j'en liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tète. Cela étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit , avec la triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner autour de l'arbre , cherchant à me dévorer ; mais il n'y put réussir, à cause du rempart que je m'étais fabriqué, et il fit en vain jusqu'au jour le manège d'un chat qui assiège une souris dans un asile qu'il ne peut forcer. Enfin , le jour étant venu , il se retira ; mais je n'osai sortir de mon fort que le soleil ne paiùt.

« Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné , j'avais tant souffert de son haleine empestée , que la mort me paraissant préférable à cette horreur , je m'éloignai de l'arbre ; et , sans me souvenir de la résignation où j'étais le jour précédent, je courus vers la mer , dans le dessein de m'y précipiter la tête la première... »

A ces mots , Sclieherazade , voyant qu'il était jour, cessa de parler. Le lendemain

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elle continua son histoire , et dit au sultan :

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u Sire, Sindbad poursuivant son troisième voyage : « Dieu, dit-il, fut touché de mon désespoir : au moment où j'allais me jeter dans la mer, j'aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force pour me faire entendre , et je dépliai la toile de mon turban pour qu'on me remarquât.

Cela ne fut pas inutile : tout l'équipage m'aperçut, et le capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et les matelots me demandèrent avec beaucoup d'empressement par quelle aventure je m'étais trouvé dans cette ile déserte ; et, après que je leur eus raconté tout ce qui m'était arrivé , les plus anciens me dirent qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des géans qui demeuraient dans cette île ; qu'on leur avait assuré que c'étaient des anthi'opophages , et qu'ils mangeaient les hoiu-

mes crus aussi bien que rôtis. A l'égard des serpeiis , ils ajoutèrent qu'il y en avait en abondance dans cette ile ; qu'ils se cachaient le jour et se montraient la nuit. Après qu'ils m'eurent témoigné qu'ils avaient bien de la joie de me voir échappé à tant de périls , comme ils ne doutaient pas que je n'eusse besoin de manger , ils s'empressèrent de me régaler de ce qu'ils avaient de meilleur ; et le capitaine , remarquant que mon habit était tout en lambeaux , eut la générosité de m'en faire donner un des siens.

«« Nous courûmes la mer quelque temps ; nous touchâmes à p usieurs îles, et nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal , qui est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port , et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là , le capitaine m'appela et me dit : « Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui appartenaient à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire. Comme ce marchand est mort, je les fais valoir, pour en rendre compte à ïi. ,10,

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ses héritiers lorsque j'en rencoutrerai quelqu'un. » Les ballots dont il entendait parler étaient déjà siu' le tillac. Il mêles montra, en me disant : « Yoilà les marchandises en question ; j'espère que vous voudrez bien vous chai'ger d'en faire commerce , sous la condition du droit dû ù la peine que vous prendrez. >» J'y consentis , en le remerciant de ce qu'il me donnait occasion de ne pas demeurer oisif.

« L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots avec les noms des marchands à qui ils appartenaient. Comme il fut demandé au capitaine sous quel nom il voulait qu'on enregistrât ceux dont il venait de me charger : « Ecrivez , lui réponcUt le capitaine , sous le nom de Sindbad le marin. » Je ne pus m'entendie nommer sans émotion ; et , envisageant le capitaine , je le reconnus pour celui cjui , dans mon second voyage , m'avait abandonné dans l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau , et qui avait remis à la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas remis d'abord , à cause du changement qui s'était fait en sa personne depuis le temps que je ne l'avais vu .

w Pour lui , qui me croyait mort , il ne faut pas s'étonner s'il ne me reconnut pas. « Capitaine , lui dis -je , est-ce que le marchand à qui étaient ces ballots s'appelait Sindbad ? » « Oui , me répondit - il , il se nommait de la sorte ; il était de Bagdad , et s'était embarqué sur mon vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire de l'eau et prendre quelques rafraîchissemens , je ne sais par quelle méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et moi , que cpiatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais , qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le reprendre. » « Tous le croyez donc mort? repris- je. » « Assurément, repartit -il. » « Eh bien! capitaine , lui répliquai-je , ouvrez les yeux, et connaissez ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au bord d'un ruisseau , et , quand je me réveillai , je ne vis plus personne de l'équipage. » A ces mots , le capitaine s'attacha à me regarder... n

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Scheherazade , en cet endroit , s'apercevant qu'il était jour, fut ol^ligée de garder le silence. Le lendemain, elle reprit ainsi le fil de sa narration :

LXXVIIP NUIT.

« Le capitaine, dit Sindbad, après ni'ayoir fort attentivement considéré , me reconnut enfin. « Dieu soit loué! s'écria-t-il en m'embrassant ; je suis ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises , que j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tiré. » Je les pris , en témoignant au capitaine toute la reconnaissance que je lui devais.

« De l'ile Salaliat, nous allâmes à une autre , où je me fournis de clous de girofle, de cannelle et d'autres épiceries. Quand nous nous en fûmes éloignés , nous vîmes une tortue qui avait vingt coudées en longueur et en largeur. Nous remarquâmes aussi un

poisson qui tenait de la vaclie : il avait du lait , et sa peau est d'une si grande dureté , qu'on en fait ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la couleur d'un chameau. Enfin, après une longue navigation, j'arrivai à Balsora, et de là je revins en cette ^-ille de Bagdad avec tant de richesses , que j'en ignorais la quantité. J'en donnai encore aux pauvres une partie considérable , et j'ajoutai d'auties grandes terres à celles que j'avais déjà accjuises. »

« Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisième voyage. Il fit donner ensuite cent autres sequins à Hindbad , en l'invitant au repas du lendemain , et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se retirèrent; et, le jour suivant étant venu, Sindbad prit la parole sur la fin du diner, et continua ses aventures :

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