‹ Les milles et une nuits, contes arabes;Chapitre 21 sur 41 · CINQUIÈME VOYAGE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME VOYAGE

DE SINDBAD LE MARIN

« Les plaisirs , dit-il , eurent encore assez de charmes pour effacer de ma mémoire toutes les peines et les maux que j'avais soufferts, sans pouvoir m'ôter l'envie de faire de nouveaux voyages. C'est pourquoi j'achetai des marchandises ; je les fis emballer et charger sur des voitures , et je partis avec elles pour nie rendre au premier port de mer. Là , poui' ne pas dépendre d'un capitaine , et pour avoir un navire à mon commandement, je me donnai le loisir d'en faire construire et équiper un à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je le fis charger ; je m'embarquai dessus, et, comme je n'avais pas de quoi faire une charge entière, je reçus plusieurs marchands de différentes nations avec leurs marchandises.

<c Nous fîmes voile au premier bon vent et prîmes le large. Après une longue navigation , le premier endroit où nous abordâmes fut une île déserte , où nous trouvâmes

igS LES MILLE ET UNE NUITS,

l'œuf d'un roc d'une grosseur pareille à celui dont vous m'avez entendu parler ; il renfermait un petit roc près d'éclore , dont le bec commençait à paraître — »

A ces mots , Sclielierazade se tut , parce que le jour se faisait déjà voir dans l'appartement du sultan des Indes. La nuit suivante elle reprit son discours.

LXXXIIP NUIT.

SiNDBAD le Marin , dit-elle , continuant de raconter son cinquième voyage :

« Les marchands, poursuivit - il , qui s'étaient embarqués sur mon navire , et qui avaient pris terre avec moi , cassèrent l'œuf à grands coups de hache , et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par morceaux , et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne pas toucher à l'œuf; mais ils ne voulurent pas m'écouter.

« Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venaient de se donner, qu'il parut en l'air,

CONTES ARABES. igÇJ

assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine que j'avais pris à gage pour conduire mon vaisseau , sachant par expérience ce que cela signifiait, s'écria que c'étaient le père et la mère du petit roc ; et il nous pressa de nous rembarquer au plus vite , pour éviter le malheur qu'il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec empressement , et nous remîmes à la voile en diligence.

« Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables , qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'œuf, et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus , et disparurent quelque temps , pendant que nous fîmes force de voiles pour nous éloigner et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.

« Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et, se soutenant en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait ; mais, par l'adresse du timonier,

qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba pas dessus ; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau, qu'elle le rompit et le brisa en mille pièces. Les matelots et les passagers furent tous e'crasés du coup , ou submergés. Je fus submergé moi-même ; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main , tantôt de l'autre , sans me dessaisir de ce que je tenais , avec le vent et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté , et me sauvai. « Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue ; après quoi je me levai et m'avançai dans l'ile pour reconnaître le terrain. Il me sembla que j'étais dans un jardin délicieux : je voyais partout des arbres chargés de fruits, les uns verts, les autres mûrs , et des ruisseaux d'une eau douce et claire qui faisaient d'agréables détours. Je

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mangeai de ces fruits, que je trouvai excellens , et je bus de cette eau qui m'invitait à boire.

« La nuit venue, je me couchai sur l'herbe dans un endroit assez commode ; mais je ne dormis pas une heure entière , et mon sommeil fut souvent interrompu par la frayeur de me voir seul dans un lieu si désert. Amsi j'employai la meilleure partie de la nuit à me chagriner et à me reprocher l'imprudence que j'avais eue de n'être pas demeuré chez moi , plutôt que d'avoir entrepris ce dernier voyage. Ces réflexions me menèrent si loin , que je commençai à former im dessein contre ma propre vie ; mais le jour , par sa lumière , dissipa mon désespoir. Je me levai et marchai entre les arbres , non sans quelque appréhension.

« Lorsque je fus un peu en avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau. Je m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une inclination de tète. Je lui demandai ce qu'il faisait là , mais au

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lieu de me répondre , il me fit signe de le charger sur mes épaules , et de le passer au-delà du ruisseau , en me faisant comprendre que c'était pour aller cueillir des fruits.

w Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse service ; c'est pourquoi , l'ayant chargé sur mon dos , je passai le ruisseau. « Descendez , lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. IMais au lieu de se laisser aller à terre ( j'en ris encore toutes les fois que j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit , passa légèrement autour de mon cou ses deux jambes , dont je vis que la peau ressemblait à celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules , en me serrant si fortement la gorge qu'il semblciit vouloir m'étraugler . La frayeur me saisit en ce moment et je tombai évanoui.... »

Scheherazade fut obligée de s'arrêter à ces paroles, à cause du jour qui paraissait. Elle poursuivit ainsi son histoire sur ia fin de la nuit suivante :

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