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u Quand ces choses furent dans un état parfait, j'allai les présenter au roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus , et fut si satisfait de cette invention , qu'il m'en témoigna sa joie par de grandes largesses. Je ne pus me défendre de faire plusieurs selles pour ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me firent tous des présens qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville ; ce qui me mit dans une grande réputation , et me fit considérer de tout le monde.
c< Comme je faisais ma cour au roi trèsexactement , il me dit un jour : « Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te cliérissent à mon exemple. J'ai une prière à te faire , et il faut que tu m'accordes ce que je vais te demander. » »( Sire , lui répondis -je , il n'y a rien que je ne sois prêt à faire pour marquer mon obéissance à votre majesté ; elle a sur moi un pouvoir absolu. » « Je veux te marier, répliqua le roi , afin que tu ne songes plus à ta patrie. >- Comme je n'osais résister à la
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volonté du prince, il me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle , sage et riclie. Après les cérémonies des noces, je m'établis chez la dame , avec laquelle je vécus c[uelque temps dans une union parfaite. Néanmoins je n'étais pas trop content de mon état. ?»Ion dessein était de m'échapper à la première occasion , et de retourner à Bagdad, dont mon établissement, tout avantageux qu'il était , ne pouvait me faire perdre le souvenir.
« J'étais dans ces sentimens , lorsque la femme d'un de mes voisins, avec lequel j'avais contracté une amitié fort étroite , tomba malade et mourut. J'allai cliez lui pour le consoler ; et le trouvant plongé dans la plus vive affliction : « Dieu vous conserve, lui dis- je en l'abordant, et vous donne une longue viel » « Hélas I me répondit-il, comment voulez - vous que j'obtienne la grâce que vous me souhaitez? Je n'ai plus qu'une heure à vivre! » « Ohl repris-je , ne vous mettez pas dans l'esprit une pensée si funeste ; j'espère que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de vous posséder encore long-temps. » u Je souhaite , répliqua-
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t-il , que votre vie soit de longue durée j pour ce qui est de moi , mes affaires sont faites , et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma femme Telle est la coutume que nos ancêtres ont établie dans cette île , et qu'ils ont inviolablement gardée : le mari vivant est enterré avec la femme morte , et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me sauver ; tout le monde subit cette loi. »
« Dans le temps qu'il m'entretenait de cette étrange barbarie , dont la nouvelle m'effraya cruellement , les païens , les amis et les voisins arrivèrent en corps pour assister aux funérailles. On revêtit le cadavre de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces , et on la para de tous ses joyaux.
« On l'enleva ensuite dans une bière découverte , et le convoi se mit en marche. Le mari était à la tête du deuil , et suivait le corps de sa femjne. On prit le chemin d'une haute montagne ; et , lorsqu'on y fut arrivé, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits profond, et l'on y descendit le cadavre , sans lui rien ôter de ses ha-
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billemens et de ses joyaux. Après cela, le mari embrassa ses parens et ses amis , et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un pot d'eau et sept petits pains auprès de lui ; puis on le descendit de la même manière qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'étendait en longueur et servait de bornes à la mer , et le puits était trèsprofond. La cérémonie achevée , on remit la pierre sur l'ouverture.
« Il n'est pas besoin , seigneurs , de vous dire que je fus un fort triste témoin de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y assistèrent n'en parurent presque pas touchées , par l'habitude de voir souvent la même chose. Je ne pus m'empêcher de dire au roi ce que je pensais là -dessus. « Sire, lui dis-je , je ne saurais assez m'étonner de l'étrange coutume qu'on a dans vos Etats d'enterrer les vivans et les morts : j'ai bien voyage' , j'ai frécpienté des gens d'une infinité de nations , et je n'ai jamais ouï parler d'une loi si cruelle. » « Que veux-tu , Sindbad? me répondit le roi ; c'est une loi commune , et j'y suis soumis moi-même ; je serai enterré vivant avec la reine mon épouse,
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si elle meurt la première. » « Mais, sire, lui dis-je , oserais- je demander à votre majesté si les étrangers sont obligés d'observer cette coutume ? » « Sans doute , repartit le roi , en souriant du motif de ma question : ils n'en sont pas exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île. »
« Je m'en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que ma femme ne mourût la première , et qu'on ne m'enterrât tout vivant avec elle , me faisait faire ces réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience , et m'en remettre à là volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à k moindre indisposition que je voyais à ma femme ; mais , hélas ! j'eus bientôt la frayeur tout entière. Elle tomba véritablement malade , et mourut en peu de jours )>
Scbelierazade , à ces mots , mit fin à son discours pour cette nuit. Le lendemain , elle en reprit la suite de cette manière :
LXXXP NUIT.
« Jugez de ma douleur , poursuivit Sind* bad : être enterré tout vif ne me paraissait pas une fui moins déplorable que celle d'être dévoré par des anthropophages ; il fallait pourtant en passer par là. Le roi , accompagna de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi ; et les personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur d'assister à mon enterrement.
« Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie , on posa le corps de ma femme dans une bière avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie , je suivais immédiatement la bière de ma femme , les yeux baignés de larmes, et déplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver à la montagne , je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je m'adressai au roi premièrement , ensuite à
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ceux qui se trouvèrent autour de moi ; et , ni'inclinant devant eux jusqu'à terre pour baiser le bord de leur habit, je les suppliais d'avoir compassion de moi. « Considérez , disais-je , que je suis un étranger , qui ne doit pas être soumis à une loi si rigoureuse , et que j'ai une autre femme et des enfans dans mon pays. » J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant , personne n'en fut attendri ; au contraire , on se hâta de descendre le corps de ma femme dans le puits , et l'on m'y descendit un moment après dans une autre bière découverte , avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette cérémonie si funeste pour moi étant achevée , on remit la pierre sur l'ouverture du puits , nonobstant l'excès de ma douleur et mes cris pitoyables.
(c A mesure que j'approchais du fond , je découvrais , k la faveur du peu de lumière qui venait d'en haut , la disposition de ce lieu souterrain. C'était une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable qui sortait d'une infinité de cadavres que je voyais à droite et à
gauche ; je crus même entendre quelquesuns des derniers cju'on y avait descendus vifs pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je fus en bas , je sortis promptement de la bière, et m'éloignai des cadavres en me bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai long-temps plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon trisle sort : « Il est vrai , disais-je , que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa providence; mais , pauvre Sindbad , n'est-ce pas par ta faute que tu te vois réduit à mourh' d'une mort si étrange ? Plût à Dieu que tu eusses péri dans quelqu'un des naufrages dont tu es échappé I tu n'aurais pas à mourir d'un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances. Mais tu te l'es attiré par ta maudite avarice. Ahl malheureux, ne devais-tu pas plutôt demeurer chez toi , et jouir tranquillement du fruit de tes travaux I n
« Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte en me frappant la tète et l'estomac de rage et de désespoir , et m'abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. jNéanmoins ( vous le di-
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rai -je? ) , au lieu d'appeler la mort à mon secours, quelque misérable que je fusse, l'amour de la vie se fit encore sentir en moi , et me porta à prolonger mes jours. J'allai à tâtons , et en me bouchant le nez , prendre le pain et l'eau qui étaient dans ma bière , et j'en mangeai.
« Quoique l'obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse f[ue l'on ne distinguait pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois de retrouver ma bière ; et il me sembla que la grotte était phis spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord. Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau ; mais enfin , n'en ayant plus , je me préparai à mourir... »
Scbelterazade cessa de parler à ces derniers mots, l^a nuit suivante elle reprit la parole en ces termes :
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LXXXIP NUIT.
« Je n'attendais plus que la mort , continua Sindbad , lorsque j'entendis lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendait la femme, je m'approchai de l'endroit où sa bière devait être posée ; et , quand je m'aperçus que l'on recouvrait l'ouverture du puits , je donnai sur la tète de la malheureuse deux ou trois coups d'un gros os dont je m'étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai ; et , comme je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de l'eau qui étaient dans la bière , j'eus des provisions pour quelques jours. Au bout de ce tempslà , on descendit encore une femme moite et un homme vivant : je tuai l'homme de la même manière ; et comme , par bonlieur pour moi , il y eut alors uiie espèce de moi-
talité dans la ville , je ne manquai pas de vivres, en mettant toujours en œuvre la même industrie.
« Un jour que je venais d'expédier encore une femme, j'entendis souffler et marcher. J'avançai du côté d'où partait le bruit; je ouïs souffler plus fort à mon approche , et il me parut entrevoir quelque chose qui prenait la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre qui s'arrêtait par reprises , et soufflait toujours en fuyant à mesure que j'en approchais. Je la poursuivis si long-temps , et j'allai si loin, que j'aperçus enfin une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers cette lumière , la perdant quelquefois , selon les obstacles qui me la cachaient ; mais je la retrouvais toujours; et, k la fin , je découvris qu'elle venait par une ouverture du rocher , assez large pour y passer.
« A cette découverte, je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de l'émotion violente avec laquelle je venais de marcher ; puis , m'étant avancé jusqu'à l'ouverture , j'y passai , et me trouvai sur le bord de la mer. Imaginez-yous de l'excès de ma joie ;
il fut tel que j'eus de la peine à me persuader que ce n'était pas une imagination.
Lorsque je fus convaincu que c'était une chose réelle , et que mes sens furent rétablis en leur assiette ordinaire , je compris que la chose que j'avais ouï soufîler, et que j'avais suivie , était un animal sorti de la mer , qui avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts.
«t J'examinai la montagne , et remaïquai qu'elle était située entre la ville et la mer , sans communication par aucun chemin , parce qu'elle était tellement escai-pée , que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du pain , et je revins manger à la clarté du jour , de meilleur appétit que je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterré dans ce lieu ténébreux.
« J'y retournai encore , et j'allai ramasser à tâtons dans les bières tous les diamans, les rubis , les perles , les bracelets d'or , et enfin toutes les riches étoffes que je trouvai sous ma main j je portai tout cela sur le bord
de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec des cordes qui avaient servi à descendre les bières , et dont il y avait une grande quantité. Je les laissai sur le rivage , en attendant une bonne occasion , sans craindre que la pluie les gâtât ; car alors ce n'en était pas la saison.
« Au bout de deux ou trois jours , j'aperçus un navire qui ne faisait que de sortir du port , et qui vint passer près de l'endroit où j'étais. Je fis signe de la toile de mon turban , et je criai de toute ma force pour me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle disgrâce je me trouvais en ce lieu , je répondis que je m'étais sauvé d'un naufrage depuis deux jours avec les marchandises qu'ils voyaient. Heureusement pour moi, ces gens , sans examiner le lieu où j'étais , et si ce que je leur disais était vraisemblable , se contentèrent de ma réponse et m'emluenèrent avec mes ballots.
« Quand nous fûmes arrivés à bord , le capitaine , satisfait en lui-même du plaisir qu'il me faisait, occupé du commandement
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du navire , eut aussi la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je lui présentai quelques-unes de mes pierreries ; mais il ne voulut pas les accepter.
« Nous passâmes devant plusieurs iles , et entre autres devant l'île des Cloches , éloignée de dix journées de celle de Serendib *, par un vent ordinaire et réglé , et de six journées de l'île de Kela, où nous abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre très- excellent.
« Le roi de File de Kela est très-riche, très-puissant , et son autorité s'étend sur toute File des Cloches, qui a deux journées d'étendue , et dont les habitans sont encore si l^arbares, qu'ils mangent la cliair humaine. Après que nous eûmes fait un gTand commerce dans cette île, nous remîmes à la voile, et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin, j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies , dont il est inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs qu'il m'avait faites, je fis de
* Nom arabe de l'île de Ceylan.
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grandes aumônes , tant pour l'entretien de plusieurs mosquées que pour la subsistance des pauvres , et me donnai tout entier à mes païens et à mes amis , en me divertissant et en faisant bonne chère avec eux. »
Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage , qui causa encore plus d'admiration à ses auditeurs que les précédens. Il lit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu'il pria comme les autres de revenir le jour suivant à la même heure pour dîner chez lui, et entendre le détail de son cinquième voyage. Hindbad et les autres conviés prirent congé de lui et se retirèrent. Le lendemain, lorsqu'ils furent tous rassemblés , ils se mirent à table ; et à la fin du repas , c^ui ne dura pas moins que les autres , Sindbad commença de cette sorte le récit de son cinquième voyage :
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