CIV^ NUIT
« Lorsque les deux amans se furent encloniiis , poursuivit le grand- visir Gial'ar , le génie, c[ui avait rejoint la fée, lui dit qu'il était temps d'achever ce qu'ils avaient si bien commencé et conduit jusqu'alors. « Ne nous laissons pas surprendre , ajoutat-il , par le jour qui paraîtra bientôt ; allez et enlevez le jeune homme sans l'éveiller. »
«i La fée se rendit dans la chambie des amans , cpii dormaient profondément , enleva Bedrcddin Hassan dans l'état où il était , c'est-à-dire en chemise et en caleçon; et, volant avec le génie d'une vitesse merveilleuse juscp'à la porte de Damas en Syrie , ils y arrivèrent précisément dans le temps que les ministres des mosquées , préposés pour cette fonction , appelaient le peuple à haute voix à la prière de la pointe du jour. La fée posa doucement à terre Bedreddin , et , le laissant près de la porte , s'éloigna avec le génie.
♦< On ouvrit la porte de la ville , et les gens qui s'étaient déjà assemblés en grand nombre pour sortir furent extrêmement surpris de voir Bedreddin Hassan étendu par terre en cliemise et en caleçon. L'un disait : « Il a tellement été pressé de sortir de cliez sa maîtresse , qu'il n'a pas eu le temps de s'habiller. « « Voyez un peu, disait l'autre , à quels accidens on est exposé : il aura passe une bonne partie de la nuit à boire avec ses amis; il se sera enivré, sera sorti ensuite pour quelque nécessité , et au lieu de rentrer, il sera venu jusqu'ici sans savoir ce qu'il faisait , et le sommeil l'y aura surpris. » D'autres en parlaient autrement , et personne ne pouvait deviner par quelle aventure il se trouvait là. Ln petit vent , qui commençait alors à souffler , leva sa chemise , et laissa voir sa poitrine qui était plus blanche que la neige. Ils furent tous tellement étonnés de cette blancheur, qu'ils firent un cri d'admiration qui réveilla le jeune homme. Sa surprise ne fut pas moins grande que la leur de se voir à la porte d'une ville où il n'était jamais venu, et environné d'une foule de gens qui le considéraient avec attention.
« Messieurs, leur dit-il, apprenez -moi de grâce où je suis , et ce que vous souhaitez de moi. » L'un d'eux prit la parole, et lui répondit : « Jeune homme , on vient d'ouvrir la porte de cette ville ; et en sortant nous vous avons trouvé couché ici dans l'état où vous voilà. Nous nous sommes arrêtés à vous regarder. Est-ce que vous avez passé ici la nuit? et savez-vous bien que vous êtes à mie des portes de Damas? » <i A une des portes de Damas I répliqua Bedieddin. Vous vous jnoquez de moi : en me couchant cette nuit , j'étais au Caire. » A ces mots , quelques-uns , touchés de compassion , dirent que c'était dommage qu'un jeune homme si bien fait eût perdu l'esprit ; et ils passèrent leur chemin.
«' Mon fils , lui dit un bon vieillard , vous n'y pensez pas : puisque vous êtes ce matin à Damas , comment pouviez-vous être hier au soir au Caire ? Cela ne peut pas être. » « Cela est pourtant très-vrai , repartit Bedreddin, et je vous jure même que je passai toute la journée d'hier à Balsora. » A peine eut-il achevé ces paroles , que tout le monde fit un grand éclat de rire et se mit à crier : <« C'est un fou !
c*est un fou I » Quelques-uns néanmoins le plaignaient à cause de sa jeunesse , et un homme de la compagnie lui dit : « Mon fils , il faut que vous ayez perdu la raison ; vous ne songez pas à ce que vous dites : est-il possible qu'un homme soit le jour à Balsora, la nuit au Caire , et le matin à Damas ? Vous n'êtes pas sans doute bien éveillé ; rappelez vos esprits. » « Ce que je dis , reprit Bedreddin Hassan , est si véritable , qu'hier au soir j'ai été marié dans la ville du Caire. » Tous ceux c|ui avaient ri auparavant redoublèrent leurs ris à ce discours, u Prenez-y bien garde , lui dit la même personne qui venait de lui parler , il faut que vous ayez rêvé tout cela , et que cette illusion vous soit restée dans l'esprit. » « Je sais bien ce que je dis, répondit le jeune homme. Dites-moi vous-même comment il est possible que je sois allé en songe au Caire , où je suis persuadé que j'ai été eJEFectivement , où l'on a par sept fois amené devant moi mon épouse parée d'un nouvel habillement chaque fois , et où enfin j'ai vu un affreux bossu qu'on prétendait lui donner? Apprenez -moi encore ce que sont devenus ma robe, mon turban et la
bourse de sequins que j'avais au Caire? » « Quoiqu'il assurât ([ue toutes ces choses étaient réelles, les personnes qui l'écoutaient n'en firent que rire ; ce qui le troubla , de sorte qu'il ne savait plus lui-même ce qu'il devait penser de tout ce qui lui était arrivé... »
Le jour , qui commençait à éclairer l'appartement de Scbahriar, imposa silence à Scbelierazade , qui continua son récit le lendemain :