‹ Les milles et une nuits, contes arabes;Chapitre 39 sur 41 · CV NUIT · texte numérisé non relu

CV NUIT

« Sire , continua le visir Giafar, après que Bedreddin Hassan se fut opiniâtre à soutenir que tout ce c[u'il avait dit était véritable , il se leva pour entier dans la ville , et tout le monde le suivit en criant : « C'est un fou I c'est un fou I >• A ces cris , les uns mirent la tète aux fenêtres, les autres se présentèrent à leurs portes ; et d'autres , se joignant à ceux qui environnaient Bedreddin , criaient comme eux : « C'est un fou ! )> sans savoir de quoi il s'agissait. Dans Fem- Ijarras où était ce jeune homme , il aniva devant la maison d'un pâtissier qui ouvrait sa boutique , et il entra dedans pour se dérober aux huées du peuple qui le suivait.

«i Ce pâtissier avait été autrefois clief d'une troupe d'Arabes vagabonds qui détroussaient les caravanes ; et , quoiqu'il fût venu s'établir à Damas, où il ne donnait aucun sujet de plainte contre lui , il ne laissait pas d'être craint de tous ceux qui le II. ,19.

connaissaient. C'est pourquoi, dès le premier regard qu'il jeta sur la populace qui suivait Bedreddin , il la dissipa. Le pâtissier, voyant qu'il n'y avait plus personne , fit plusieurs questions au jeune homme ; il lui demanda qui il était , et ce qui l'avait amené à Damas. Bedreddin Hassan ne lui cacha ni sa naissance , ni la mort du grandvisir son père ; il lui conta ensuite de quelle manière il était sorti de Balsora , et comment, après s'être endormi la nuit précé-deute sur le tombeau de son père , il s'était trouvé à son réveil au Caire, où il avait épousé une dame. Enfin, il lui marqua la surprise où il était de se voir à Damas , sans pouvoir comprendre toutes ces merveilles. » « Votre histoire est des plus surprenantes , lui dit le pâtissier ; mais si vous voulez suivre mon conseil, vous ne ferez confidence à personne de toutes les choses que vous venez de me dire, et vous attendj'ez patiemment que le ciel daigne finir les disgrâces dont il permet que vous soyez affligé. Vous n'avez qu'à demeurer avec moi jusqu'à ce temps -là ; et comme je n'ai pas d'enfans, je suis prêt à vous reconnaître

Contes arabes. 32^

pour mon fils, si vous y consentez. Après que je vous aurai adopté , vous irez librement par la ville , et vous ne serez plus exposé aux insultes de la populace. »

« Quoique cette adoption ne fît pas honneur au fils d'un grand -visir, Bedreddin ne laissa pas d'accepter la proposition du pâtissier , jugeant bien que c'était le meilleur parti cju'il devait prendre dans la situation où était sa fortune. Le pâtissier le fit habiller , prit des témoins , et alla déclarer devant -un cadi qu'il le reconnaissait pour son fils; après quoi Bedreddin demeura chez lui , sous le simple nom de Hassan, et apprit la pâtisserie.

« Pendant c[ue cela se passait à Damas , la fille de Scheînseddin 3Iohaninied se réveilla ; et, ne trouvant pas Bedreddin auprès d'elle , crut qu'il s'était levé sans vouloir interrompre son repos , et qu'il reviench-ait bientôt. Elle attendait son retour , lorsque le visir Schcmseddin , son père , vivement touché de l'aifront qu'il croyait avoir reçu du sultan d'Egypte , vint frapper à la porte de son appartement , résolu de pleurer avec elle sa triste destinée. Il l'appela

par son nom ; et elle n'eut pas plus tôt entendu sa voix , qu'elle se leva pour lui aller ouvrir la porte. Elle lui baisa la main , et le reçut d'un air si satisfait , que le visir, qui s'attendait à la trouver baignée de pleurs et aussi adligée que lui , en fut extrêmement surpris. »< jMallieureuse I lui dit-il en colère, est-ce ainsi que tu parais devant moi? Après Faffreux sacrifice que tu viens de consommer, peux- tu m'ollrir un visage si

content? »

Sclielierazade cessa de parler en cet endroit , parce c[uc le jour parut. La nuit suivante elle reprit son discours, et dit au sultan des Indes :

CVP NUIT,

Sire , le grand - visir Giafar continuant de raconter l'histoire de Bedieddin Hassan :

« Quand la nouvelle mariée , poursuivitil , vit que son père lui reprochait la joie qu*elle faisait paraître , elle lui dit : « Seigneur , ne nie faites point , de grâce , un reproche si injuste : ce n'est pas le bossu , que je déteste plus cpie la mort , ce n'est pas ce monstre cj[ue j'ai épousé. Tout le monde lui a fait tant de confusion , qu'il a été contraint de s'aller cacher, et de faire place à un jeune homme charmant, cpii est mon véritable mari. » « Quelle fable me contezvous? interrompit brusquement Schemseddin IMohammed ; quoi I le bossu n'a pas couché cette nuit avec vous ? » « Non , seigneur , répondit - elle , je n'ai point couché avec d'autre personne qu'avec le jeune homme dont je vous ai parlé, qui a de grands yeux et de grands sourcils noirs. «

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A ces paroles , le visir perdit patience , et se mit dans une furieuse colère contre sa fille. « Ahl méchante, lui dit -il, voulez -vous me faire perdre l'esprit par le discours que vous me tenez ? » « C'est vous , mon père , repartit-elle , qui me faites perdre l'esprit à moi-même par votre incrédulité. » « Il n'est donc pas vrai , répliqua le visir , que le bossu... » « Ehl laissons là le bossu, interrompit-elle avec précipitation. Maudit soit le bossu! Entendrai-je toujours parler du bossu? Je vous le répète encore, mon père, ajouta-t-elle , je n'ai point passé la nuit avec lui , mais avec le cher époux que je vous dis, et qui ne doit pas être loin d'ici. »

« Schemseddin IMohammed sortit pour l'aller chercher ; mais , au lieu de le trouver, il fut dans une surprise extrême de rencontrer le bossu , qui avait la tête en bas, les pieds en haut, dans la même situation où l'avait mis le génie. « Que veut dire cela? lui dit -il; qui vous a mis en cet état? >» Le bossu, reconnaissant le visir, lui répondit : « Ah I ah I c'est donc vous qui vouUez me donner en mariage la maîtresse d'un buffle , l'amoiu'euse d'un vilain génie I

Je ne serai pas votre dupe , et vous ne m'y attraperez pas. »

Scheherazade en était là lorsqu'elle aperçut la première lumière du jour. Quoiqu'il n'y eût pas long-temps qu'elle parlât , elle n'en dit pas davantage cette nuit. Le lendemain , elle reprit ainsi la suite de sa narration , et dit au sultan des Indes :

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CVIP NUIT.

Sire , le grand-visir Giafar poursuivant son histoire :

<( Schemseddin Mohammed , continuat-il, crut que le bossu extravaguait quand il l'entendit parler de cette sorte , et il lui cht : « Otez-vous de là , mettez-vous sur vos pieds. » » Je m'en garderai bien , repartit le bossu , à moins que le soleil ne soit levé. Sachez qu'étant venu ici hier au soir, il parut tout à coup devant moi un chat noir , qui devint insensiblement gros comme un buffle ; je n'ai pas oublié ce c£u'il me dit. C'est pourquoi , allez à vos affaires , et me

laissez ici. » Le visir, au lieu de se retirpr, prit le bossu par les pieds et l'obligea à se relever. Cela étant fait , le bossu sortit en courant de toute sa force, sans regarder derrière lui ; il se rendit au palais , se fit présenter au sultan d'Egypte , et le divertit fort en lui racontant le traitement crue lui avait fait le génie.

« Sclieniseddin IMolianimed retourna dans la chambre de sa fille , plus étonné et plus incertain qu'auparavant de ce qu'il voulait savoir. « Eli bieni fdle abusée, lui dit-il, ne pouvez-vous in'éclaircir davantage sur une aventure qui me rend interdit et confus? » » Seigneur, répondit-elle, je ne puis vous apprendre autre chose que ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous dire. Mais voici , ajouta-t-elle , l'habillement de mon époux , qu'il a laissé sur cette chaise ; il vous donnera peut-être l'éclaircissement que vous cherchez. )> En disant ces paroles, elle présenta le turban de Bedreddin au visir, qui le prit, et qui, après l'avoir bien examiné de tous cotés : » Je le prendrais , dit-il , pour un turban de visir , s'il n'était à la mode de 3Ioussoul. » Mais, s'aperce vaut

qu'il y avait quelque chose de cousu entre l'étoffe et la doublure , il demanda des ciseaux : ayant décousu , il trouva un papier plié. C'était le cabier que Noureddin Ali avait donné en mourant à Bedreddin , son fds , qui l'avait cacbé en cet endroit pour le mieux conserver. Scbemseddin IMobammcd ayant ouvert le cabier , reconnut le caractère de son frère Noureddin Ali , et lut ce titre : Pour mon fils Bedreddin Hassan. Avant qu'il pût faire ses réflexions , sa fille lui mit entre les mains la bourse qu'elle avait trouvée sous l'babit. Il l'ouvrit aussi , et elle était remplie de sequins , comme je l'ai déjà dit ; car, malgré les largesses que Bedreddin Hassan avait faites, elle était toujours demeurée pleine par les soins du génie et de la fée. Il lut ces mots sur l'étiquette de la bourse : Mille sequins appartenant au juif Isaac; et ceux-ci au-dessus, que le juif avait écrits avant que de se séparer de Bedreddin Hassan : Li^ré à Bedreddin Hassan, pour le chargement qu'il m'a vendu du premier des vaisseaux qui ont cidevant appartenu à Noureddin Ali , son père, d'heureuse mémoire , lorsqu'il aura abordé en

ce port. Il n'eut pas achevé cette lecture qu'il fit un cri , et s'évanouit... »

Schelierazade voulait continuer ; mais le jour parut , et le sultan des Indes se leva , résolu d'entendie la suite de cette histoire.

CVIIP INUIT.

Le lendemain, Schelierazade ayant repris la parole , dit à Scliahriar , en continuant à faire parler le visir Giafar :

« Sire, le visir SchemseddJn JMohamnied étant revenu de son évanouissement par le secours de sa fdle et des femmes qu'elle avait appelées : «■ jMa fille , dit-il , ne vous étonnez pas de l'accident qui vient de m'arriver : la cause en est telle , qu'à peine y pourrez-vous ajouter foi. Cet époux quia passé la nuit avec vous , est votre cousin, le fils de Noureddin Ali. Les mille sequins qui sont dans cette bourse me font souvenir de la querelle que j'eus avec ce cher frère ; c'est sans doute le présent de noces qu'il vous fait. Dieu soit loué de toutes

choses , et particulièrement de cette aventure merveilleuse qui montre si bien sa puissance! » Il regarda ensuite l'écriture de son frère, et la baisa plusieurs fois en versant une grande abondance de laimes. « Que ne puis-je , disait-il , aussi bien que je vois ces traits qui me causent tant de joie , voir ici Noureddin lui-même, et me réconcilier avec lui I »

« Il lut le caliier d'un bout à l'autre : il y trouva les dates de l'arrivée de son frère à Balsora , de son mariage , de la naissance de Bedreddin Hassan ; et lorsque après avoir confr'onté à ces dates celles de son mariage et de la naissance de sa fille au Caire , il eut admiré le rapport qu'il y avait entre elles , et fait enfin réflexion que son neveu était son gendre , il se livra tout entier à la joie. Il prit le cahier et l'étiquette de la bourse , les alla montrer au sultan , qui lui pardonna le passé , et qui fut tellement charmé du récit de cette histoire , qu'il la fit mettre par écrit , avec ses circonstances , pour la faire passer à la postérité.

Cependant le visir Schemseddin IMoliammed ne pouvait comprendre pourquoi son

neveu avait disparu ; il espérait néanmoins le voir arriver à tous momens , et il l'attendait avec la dernière impatience pour l'embrasser. Après l'avoir inutilement attendu pendant sept jours , il le fit chercher par tout le Caire ; mais il n'en apprit aucune nouvelle , quelques perquisitions qu'il en pût faire. Cela lui causa beaucoup d'inquiétude. « A oilà , disait-il, une aventure fort singulière ; jamais personne n'eu a éprouve une pareille. »

« Dans l'incertitude de ce qui pouvait arriver dans la suite , il crut devoir mettre lui-même par écrit l'état où était alors sa maison ; de quelle manière les noces s'étaient passées ; comment la salle et la chambre de sa fdle étaient meublées. Il fit aussi un paquet du turban , de la bourse et du reste de l'habillement de Bedreddin , et l'enferma sous la clef. . . »

La sultane Scheherazade fut oljligée d'en demeurer là , parce qu'elle vit cpe le jour paraissait. Sur la fin de la nuit suivante, elle poursuivit cette lùstoire dans ces termes :

CONTES ARABES. Sa^

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