LXV*' NUIT
DiNARZADE pria sa sœur le lendemain , avant le jour , de reprend l'e l'histoire de Zobéide , et de raconter ce cpii se passa entre elle et le jeune homme vivant qu'elle rencontra dans ce palais dont elle avait fait une si belle description. « Je vais vous satisfaire, répondit la sultane. Zobéide poursuivit son histoire en ces termes :
«i Madame, me dit le jeune homme, vous m'avez fait assez voir que vous avez la connaissance du vrai Dieu, par la prière que vous venez de lui adresser. Vous allez entendre un effet très - remarquable de sa grandeur et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville était la capitale d'un puissaut royaume dont le roi mon père portait le nom. Ce prince, toute sa cour, les habitans de la ville, et tous ses autres sujets
84 LES mil^Z ET UNE NUITS,
étaient mages , adorateurs du feu , et de !Nardoun , ancien roi des géans rebelles à Dieu.
« Quoique né d'un père et d'une mère idolâtres, j'ai eu le bonheur d'avoir dans mon enfance pour gouvernante une bonne dame musulmane , qui savait l'Alcoran par cœur, et l'expliquait parfaitement bien.
« i>Ion prince, me disait -elle souvent, il n'y a qu'un vrai Dieu. Prenez garde d'en reconnaître et d'en adorer d'autres. » Elle m'apprit à lire en arabe , et le livre qu'elle me donna pour m'exercer fut l'Alcoran.
Dès que je fus capable de raison , elle m'expliqua tous les points de cet excellent livre , et elle m'en inspirait tout l'esprit , à l'insu de mon père et de tout le monde. Elle mourut ; mais ce fut après m'avoir fait toutes les instructions dont j'avais besoin pour être pleinement convaincu des vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j'ai persisté constamment dans les sentimens qu'elle m'a fait prendre, et j'ai en horreur le faux dieu Nardoun et l'adoration du feu. « Il y a trois ans et quelques mois qu'une voix bruyante se fit tout à coup entendre^
par toute la ville , si distinctement que personne ne perdit une de ces paroles qu'elle dit j
« Hahitans , abandonnez le culte de Nar^ » doun et du feu ; adorez le Dieu unique qui <« fait miséricorde. »
« La même voix se fit ouïr trois années de suite; mais, personne ne s'étant converti , le dernier jour de la troisième , à trois ou quatre heures du matin , tous les habitaiîs généralement furent cliangés en pierres en un instant ; cliacun dans l'état et la posture où il se trouva. Le roi mon père éprouva le même sort : il fut métamorphosé en une pierre noire , tel qu'on le voit dans un endroit de ce palais , et la reine ma mère eut une pareille destinée.
« Je suis le seul sur qui Dieu n'ait pas fait tomber ce châtiment terrible. Depuis ce temps-là , je continue de le servir avec plus de ferveur cpie jamais ; et je suis persuadé , ma belle dame , qu'il vous envoie pour ma consolation : je lui en rends des grâces infinies ; car je vous avoue que cette solitude m'est bien ennuveuse. »
« Tout ce récit , et particulièrement ces derniers mots , achevèrent de m'enflammer pour lui. « Prince, lui dis- je , il n'en faut pas douter, c'est la Providence qui m'a attirée dans votre port, pour vous présenter l'occasion de vous éloigner d'un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue peut vous persuader que Je suis en quelque considération à Bagdad , où j'ai laissé d'autres biens assez considérables. J'ose vous offrir une retraite , jusqu'à ce que le puissant commandeur des croyans , le vicaire du grand-prophète que vous reconnaissez , vous ait rendu tous les honneurs que vous mentez. Ce célèbre prince demeure à Bagdad; et il ne sera pas plus tôt informé de votre arrivée en sa capitale , qu'il vous fera connaître qu'on n'inqDlore pas en vain son appui. Il n'est pas possible que vous demeuriez davantage dans une ville où tous les objets doivent vous être insupportables. Mon vaisseau est à votre service , et vous en pouvez disposer absolument. » Il accepta l'offre , et nous passâmes le reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement.
« Dès que le jour paiiit , nous sortîmes
CONTES ARABES. Sj
du palais, et nous nous rendîmes au port, où nous trouvâmes mes sœurs , le capitaine et mes esclaves fort en peine de moi. Après avoir présenté mes sœurs au prince , je leur racontai ce qui m'avait empêchée de revenir au vaisseau le jour précédent, la rencontre du jeune prince, son Iiistoire , et le sujet de la désolation d'une si belle ville.
« Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises que j'avais apportée , et à embarquer à leur place tout ce qu'il y avait de plus précieux dans le palais, en pierreries , en or et en argent. Nous laissâmes les meubles et mie infinité de pièces d'orfèvrerie , parce que nous ne pouvions les emporter. Il nous aurait fallu plusieurs vaisseaux pour transporter à Bagdad toutes les richesses cpc nous avions devant les yeux.
«( Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes mettre , nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir besoin pour notre voyage . A l'égard des provisions , il nous en restait encore beaucoup de celles que nous avions embarquées à Balsora. Enfin , nous
mîmes à la voile avec un vent tel que nous
pouvions le souhaiter »
Eu achevant ces paroles, Sclieherazade vit qu'il était joui\ Elle cessa de parler, et le sultan se leva sans rien dire ; mais il se proposa d'entendre jusqu'à la fin l'histoire de Zobéide et de ce jeune prince conservé si miraculeusement.
LXVP NUIT.
Sur la fin de la nuit suivante , Dinarzade, impatiente de savoir quel serait le succès de la navigation de Zobéide , appela la sultane. » Ma chère sreur, lui dit-elle, poursuivez l'histoire d'hier ; dites-nous si le jeune prince et Zobéide arrivèrent heureusement à Bagdad.» « Vous l'allez apprendre, répondit Scheherazade : Zobéide reprit ainsi son histoire , en s'adressant toujours au calife :
« Sire, dit-elle, le jeune prince, mes sœurs et moi , nous nous entretenions tous les jours agréablement ensemble ; mais , hélas I notre union ne dura pas long- temps..
Mes sœurs devinrent jalouses de l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi , et me demandèrent un joui' malicieusement ce que nous ferions de lui lorsque nous serions arrivées à Bagdad.
Je m'aperçus bien cpi'elles ne me faisaient cette question que pour découvrir mes sentimens. C'est pourquoi , faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie , je leur répondis que je le preujdrais pour mon époux ; ensuite , me tournant vers le prince , je lui dis : « Mon prince, je vous supplie d'y consentir. D'abord que nous serons à Bagdad , mon dessein est de vous offrir ma personne pour être votre très -humble esclave, pour vous rendre mes services, et vous reconnaître pour le maître alisolu de mes volontés. »
« IMadame , répondit le prince , je ne sais si vous plaisantez ; mais , pour moi , je vous déclare fort sérieusement , devant mesdames vos sœurs , que dès ce moment j'accepte de bon cœur l'offre que vous me faites , non pas pour vous regarder comme une esclave, mais comme une damg et ma maîtresse, et je ne prétends avoir aucun
go LES MILLE ET UNE NUITS ,
empire sur vos actions. » Mes sœurs changèrent de couleur à ce discours , et je remarquai depuis ce temps -là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentimens qu'auparavant.
« Nous étions dans le golfe Persique , et nous approchions de Balsora, où, avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous arriverions le lendemain. Mais la nuit , pendant que je dormais , mes sœurs prirent leur temps , et me jetèrent à la mer , elles traitèrent de la même sorte le prince , qui fut noyé . Je me soutins quelques momens sur l'eau ; et par bonheur , ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre , autant que l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une plage ; et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île déserte , située environ à vingt milles de Balsora. J'eus bientôt fait sécher mes habits au soleil ; et , en marchant , je remarquai plusieurs sortes de fruits et même de l'eau douce : ce qui me donna quelque espérance que je pourrais conserver ma vie.
« Je me reposais à l'ombre , lorsque je vis mi serpent ailé , fort gros et fort long , qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche, et tirant la langue : cela me fit juger cjue quelque mal le pressait. Je me levai ; et , m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros , qui le tenait par la queue , et faisait ses efforts pour le dévorer , j'en eus pitié. Au lieu de fuir , j'eus la hardiesse et le courage de prendre une pierre , qui se trouva par hasard auprès de moi , je la jetai de toute ma force contre le plus gi'os serpent ; je le frappai à la tête et l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes , et s'envola. Je le regardai long-temps en l'air comme une chose extraordinaire ; mais , l'ayant perdu de vue , je me rassis à l'ombre dans un autre endroit , et je m'endormis.
« A mon réveil, imaginez -vous quelle fut ma surprise de voir près de moi une femme noire , qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant , et lui demandai qui elle était. « Je suis, me répondit -elle, le ser-
g:? LES MILLE ET U>'E NUITS ,
peut que vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas long-temps. J'ai cru ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu , qu'en faisant l'action c[ue je viens de faire. J'ai su la trahison de vos sœurs ; et , pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par votre généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes qui sont fées comme moi ; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans vos magasins de Bagdad; après quoi nous l'avons submergé.
Ces deux chiennes noires sont vos deux sœurs, à qui j'ai donné cette forme. Ce châtiment ne suffit pas , et je veux que vous les traitiez encore de la manière que je vous dirai. »
« A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux chiennes de l'autre , et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me dit: « Sous peine d'être changée comme elles « en chienne, je vous ordonne, de la part
«« de celui qui confond les mers, de doii- « ner toutes les nuits cent coups de fouet u à cliacune de vos sœurs , pour les punir « du crime qu'elles ont commis contre votre « personne et contre le jeune prince qu'elles «< ont noyé. » Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son ordre.
« Depuis ce temps-là , je les ai traitées chaque nuit , à regret , de la même manière dont votre majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel devoir , et vous voyez bien qu'en cela je suis plus à plaindre cpià blâmer. S'il y a quelque chose qui me regarde , dont vous puissiez souhaiter d'être informé , ma sœur Aminé vous en donnera l'éclaircissement par le récit de son histoire. »
« Après avoir écoulé Zobéide avec admiration , le calife fit prier par son grand-visir l'agréable Aminé de voidoir lui expliquer pourquoi elle était marquée de cicatrices...
« Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit , il est jour , et je ne dois pas arrêter davantage votre majesté. » Schariar , persuadé que l'histoire que Scheherazade
q4. les mille et une nuits,
avait à raconter serait le dénouement des précédentes, dit en lui-même: « Il faut que je me donne le plaisir tout entier. » Il se leva , et résolut de laisser vivre encore la sultane ce jour-là.
LXVIP NUIT.
« Binarzade souhaitait passionnéinent d'entendre l'histoire d'Aminé : c'est pourquoi, s'étant réveillée de très-bonne heure, elle conjura la sultane de lui apprendre pourquoi l'aimable Aminé avait tout le sein couvert de cicatrices. «J'y consens, répondit Scheheiazade ; et , pour ne pas perdre le temps , vous saurez qu'Aminé , s'adressant au calife , commença son histoire dans ces termes :
CONTES ARABES. gS
HISTOIRE
d'aminé.
u Commandeur des croyans, dit-elle, pour ne pas répéter les choses dont votre majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma sœur, je vous dirai que ma mère , ayant pris une maison pour passer son veuvage en particulier , me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avait laissé , à un des plus riches héritiers de cette ville.
«t La première année de notie mariage n'était pas écoulée , que je demeurai veuve et en possession de tout le bien de mon mari , qui montait à quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant , dès que les premiers six mois de mon deuil furent passés , je me fis faire dix habits difiérens , d'une si grande magnificence, qu'ils revenaient à mille sequins chacun , et je commençai au bout de l'année à les porter.
« Un jour que j'étais seule , occupée à
mes affaires domestiques , on vint me dire qu'une dame demandait à me parler. J'ordomiai qu'on la fit entrer. C'était une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la terre , et me dit en demeurant sur ses genoux : « Ma bonne dame , je vous supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner : la confiance c[ue j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous dirai , mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se marier aujourd'hui , qu'elle et moi sommes étrangères , et que nous n'avons pas la moindre connaisance en cette ville. Cela nous donne de la confusion ; car nous voudrions faire connaître à la faniillc nombreuse avec lacpielle nous allons faire alliance , que nous ne sommes pas des inconnues , et cpie nous avons quelque crédit. C'est pourquoi , ma charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre présence , nous vous aurons d'autant plus d'obligations , que les dames de notre pays connaîtront cpie nous ne sommes pas regardées ici comme des misérables , quand elles apprendront qu'une personne de votre rang n'aura
pas dédaigné de nous faire un si grand honneur. 3Iais , hélas ! si vous rejetez mes prières, quelle mortification pour nousl Nous ne savons à qui nous adresser. »
« Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de compassion. «« Ma bonne mère, lui dis-je,ne vous affligez pas : je veux bien vous faire le plaisir que vous me demandez : dites-moi où il faut que j'aille ; je neveux que le temps de m'habiller un peu proprement. » La vieille dame , transportée de joie à cette réponse , fut plus prompte à me baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. <i Ma charitable dame , reprit-elle en se relevant , Dieu vous récompensera de la bonté que vous avez pour vos servantes , et comblera votre cœur de satisfaction , de même que vous en condjlez le nôtre. Il n'est pas encore besoin que vous preniez cette peine ; il suiiira que vous veniez avec moi sur le soir , à l'heure que je vienchai vous prendre. Adieu, madame, ajouta- t-elle , jusqu'à l'honneur de vous voir. )»
« Aussitôt qu'elle m'eut quittée , je pris celui de mes habits qui me plaisait davan-
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tage , avec un collier de grosses perles , des bracelets , des bagues et des pendans d'oreilles de diamans les plus fins et les plus brillans. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver.
« La nuit commençait à paraître , lorsque la vieille dame arriva chez moi , d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main et me dit : «« Ma clière daine, les parentes de mon gendre , qui sont les premières dames de la ville , sont assemblées. Yous viendrez quand il vous plaira : me voilà prête à vous servir de guide. » Nous partîmes aussitôt; elle marcha devant moi , et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes esclaves , proprement habillées. INous nous arrêtâmes dans une rue fort large , nouvellement balayée et arrosée , à une grande porte éclairée par un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui était au-dessus de la porte , en lettres d'or : « C^cst ici la demeure éternelle des plaisirs et de la joie. >• La vieille dame frappa , et l'on ouvrit à l'instant.
M On me conduisit au fond de la cour , dans une grande salle , où je fus reçue par
une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint au devant de moi ; et après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle dans un sofa , où il y avait un trône d'un liois précieux, reliaussé de diamans : <i Madame, me dit -elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces ; mais j'espère que ces noces seront autres que celles que vous vous imaginez. J'ai un frère qui est le mieux fait et le plus accompli de tous les hommes; il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de votre beauté , que son sort dépend de vous , et qu'il sera trèsmalheureux si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le monde ; et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre alhance. Si mes prières , madame , peuvent quelcpie chose sur vous , je les joins aux siennes , et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous fait de vous recevoir pour femme. »
« Depuis la mort de mon mari , je n'avais pas encore eu la pensée de me remarier; mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne. D'abord que j'eus consenti à la chose par un silence accom-
lOO LES MILLE ET Ux\E NUITS,
pagné d'une rougeur qui parut sur mon visage , la jeune dame frappa des mains : un cabinet s'ouvrit aussitôt , et il en sortit un jeune homme d'un air si majestueux , et qui avait tant de grâce , que je m'estimai heureuse d'avoir fait une si belle conquête. Il prit place auprès de moi; et je connus, par l'entretien que nous eûmes, que son mérite était encore au-dessus de ce que sa sœur m'en avait dit.
« Lorsqu'elle vit que nous étions contens l'un de l'autre , elle frappa des mains une seconde fois , et un cadi '*' entra , qui dressa notre contrat de mariage , le signa , et le fit signer aussi par quatre témoins qu'il avait amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi , fut que je ne me ferais point voir, ni ne parlerais à aucun homme qu'à lui ; et il me jura qu'à cette condition j'aurais tout sujet d'être contente de lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière : et je fus la prin-
* Ce mot \ient du mot arabe Kadi, juf;e. C'est le nom qu'on donne aux juges des causes civiles dans ptcsque tout l'Orient. Ils font aussi les fonctions de notaire.
COrTTES ARABES. 10!
cipale actrice des noces auxquelles j'avais été invitée seulement.
« Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai à mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette II me l'accorda , et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai déjà parlé, qui était de la maison, et deux de mes femmes esclaves. Quand nous fûmes dans la rue des Marchands , la vieille dame me dit : « Ma bonne maîtresse , puisque vous cherchez une étoffe de soie , il faut que je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici ; il en a de toutes
tes; et, sans vous fatiguer à courir de
soi
, OCtllO TWI.I.CI itlVi^
boutique en boutique , je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne trouveriez pas ailleurs. .Te me laissai conduire , et nous entrâmes dans la boutique d'un jeune marchand assez bien fait. Je m'assis, et lui fis dire par la vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eut. La vieille voulait que je lui fisse la demande moi-même; mais iè lui dis qu'une des conditions de mon mariage était de ne parler à aucun homme
if*
cp'à mon mari, et que je ne devais pas y contrevenir.
« Le inarcliand me montra plusieurs étoffes , dont l'une m'ayant agréé plus que les autres, je lui fis (.Icmander combien il l'estimait. Il répondit à la vieille : « Je ne la lui vendrai ni pour or, ni pour argent; mais je lui en ferai un présent si elle veut l)icn me permettre de la baiser à la joue. J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de me faire cette proposition. Mais, au lieu de m'obéir, elle me représenta que ce que le marcliand demandait n'était pas une chose fort importante ; qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de présenter la joue , et que ce serait une affaire bientôt faite. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe , que je fus assez simple pour suivre ce conseil. La vieille dame et mes femmes se mirent devant afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais, au lieu de me baiser, le marchand jne mordit jusqu'au sang. La douleur et la surprise furent telles, que j'en loml^ai évanouie, et je demeurai assez long-temps en cet état pour donner au marchand celui de
fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi , je me sentis la joue toute ensanp^lantée. La vieille dame et mes femmes avaient eu soin de le couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde qui accourut ne s'aperçût de rien , et crût que ce n'était qu'une faiblesse qui m'avait prise. »
Scheherazade , en aclievant ces dermères paroles , aperçut le jour , et se tut. Le sultan trouva ce qu'il venait d'entendre assez extraordinaire , et se leva fort curieux d'en apprendre la suite.
J04 tZS MILLE ET UNE NUITS,
LXVIIP NUIT.
ScHEHERAZADE , adressant dès le matin la parole à Dinarzade : « Voici , ma sœur , lui dit -elle , comment Aminé reprit son histoire :
<( La A'ieille c^ui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de l'accident qui m'était arrivé , tâcha de me rassurer. « Ma bonne maîtresse, me dit -elle, je vous demande pardon , je suis cause de ce malheur. Je vous ai amenée chez ce marchand parce qu'il est de mon pays, et je ne l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté ; mais ne vous affligez pas : ne perdons point de temps , retournons au logis ; je vous donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement qu'il n'y paraîtra pas la moindre inarcpie. » IMon évanouissement m'avait rendue si faible, qu'à peine pouvais -je marcher. J'arrivai néanmoins au logis; mais je tombai une seconde fois en faiblesse eu
CONTES ARABES. Io5
entrant dans ma chambre. Cependant la vieille m'appliqua son remède ; je revins à moi et me mis au lit.
« La nuit venue , mon mari arriva ; il s'aperçut que j'avais la tête enveloppée , me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal de tête , et j'espérais qu'il en demeurerait là ; mais il prit une bougie , et voyant que j'étais blessée à la joue : « D'où vient cette blessure? » me dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais pas me résoudre à lui avouer la chose : faire cet aveu à un mari , me paraissait choquer la bienséance. Je lui dis que , comme j'allais acheter une étoffe de soie avec la permission qu'il m'en avait donnée , un porteur , chargé de bois , avait passé si près de moi , dans une rue fort étroite , qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage , mais que c'était peu de chose.
« Cette raison mit mon mari en colère. « Cette action , me dit-il , ne demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police d'anêter tous ces brutaux de porteurs , et de les faire tous
j)eiKlre. » Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocens , je lui dis : « Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si (grande injustice , gardez-vous bien de la commettre : je me croirais indigne de pardon , si j'avais causé ce malheur. » <( Dites -moi donc sincèrement, repritil, ce qr.e je dois penser de votre blessure. »
«. Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un marchand de balais monté sur son âne ; qu'il venait derrière moi la tête tournée d'un autre côte' ; que son ane m'avait poussée si rudement que j*étais tombée et que j'avais donné de la joue contre du verre. « Cela étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain , que le grand-visir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir tous ces marchands de balais. » «'Au nom de Dieu , seigneur, interrompis-je , je vous supplie de leur pardonner : ils ne sont pas coupal3les. » « Comment donc , madame I dit-il ; que faut-il que je croie? Parlez, je veux absolument apprendre de votre bouche la vérité, n u Seigneur , lui répon-
dis^je , il m'a pris un étourdissement , et je suis tombée ; voilà le fait. »
« A ces dernières paroles, mon époux perdit patience. « Ah I s ecria-t-il , c'est trop long-temps écouter des mensonges î » En disant cela , il frappa des mains , et trois esclaves entrèrent. « Tirez-là hors du lit , leur dit-il ; étendez-lù au milieu de la chambre. » Les esclaves exécutèrent son ordre ; et , comme l'un me tenait par la tête , et l'antre par les pieds , il commanda au troisième d'aller prendre un sabre ; et quand il l'eut apporté : » Frappe , lui ditil, coupe- lui le corps en deux, et va le jeter dans le Tigre ; qu'il serve de pâture aux poissons : c'est le châtiment que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon cœur et qui me manquent de foi. » Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir : <( Frappe donc , continiia-t-il ; qui t'arrête? qu'attends-tu ? » <c Madame , me dit alors l'esclave , vous touchez au dernier moment de votre vie : voyez s'il y a quelque chose dont vous vouliez en disposer avant votre mort. »
" Je demandai le liberté de dire vin mot.
Elle me fut accordée. Je soulevai la tête , et regardant mon époux bien tendrement :
« Hélas I lui dis-je , en quel état me voilà réduite! Il faut donc que je meure dans mes plus beaux jours î » Je voulais poursuivre , mais mes larmes et mes soupirs m'en empêchèrent. Cela ne toucha pas mon époux : au contraire , il me fit des reproches auxquels il eût été inutile de repartir. J'eus recours aux prières ; mais il ne les écouta pas , et il ordonna à l'esclave de faire son devoir. En ce moment , la vieille dame , qui avait été' nourrice de mon époux, entra, et, se jetant à ses pieds pour tâcher de l'appaiser : ><■ Mon fils , lui dit-elle , pour prix de vous avoir nourri et élevé, je vous conjure de m'accorder sa grâce. Considérez cjue l'on tue celui qui tue, et que vous allez flétrir votre réputation , et perdre l'estime des hommes. Que ne diront-ils point d'une colère si sanglante ? » Elle prononça ces paroles d'un air si touchant , elle les accompagna de tant de larmes, qu'elles firent une forte impression sur mon époux. <( Eh bien I dit-il à sa nourrice , pour l'amour de vous , je
CONTES ARARES. I Og
lui donne la vie ; mais je veux qu'elle porte des ninrques qui la fassent souvenir de son crime. »
A CCS mots , un esclave , par son ordre , me donna de toute sa force , sur It- s cotes et sur la poitrine , tant de coups d'une petite canne pliante qui enlevait la peau et la chair , que j'en perdis connaissance. Après cela, il me fit porter pa;- les mêmes esclaves , miniî^lres de sa fureur , dans ime maison où la vieille eut grand soin de moi. Je gardai le lit quatre mois. Enfin , je guéris ; mais les cicatrices que vous vîtes hier, contre mon intention , me sont restées depuis. Dès que je fus en ^état de marcher et de sortir , je voulus retourner à la maison que j'avais eue de mou premier jnari ; mais je n'y tiouvai que la place. IMon second époux , daiis l'excès de la colère , ne s'était pas contenté de la faire ahattre : il avait fait mèjne raser toute la rue où elle était située. Cette violence était sans doute inouïe ; mais contre qui aurais-je fait ma plainte .^ L'auteur avait pris des mesures pour se cacher , et je n'ai pu le connaitre : d'ailleurs, quand je l'aurais connu, ne
voyais-je pas bien que le traitement qu'on me faisait partait d'un pouvoir absolu ? Aurais- je osé m'en plaindre ?
« Désolée , dépourvue de toutes choses , j'eus recours à ma chère sœur Zobéicle, qui vient de raconter son histoire à votre majesté , et je lui fis le récit de ma disgrâce. Elle me reçut avec sa bonté ordinaire et m'exhorta à la supporter patiemment.
<( Yoilà quel est le monde ! dit-elle , il nous ôte ordinairement nos biens , ou nos amis , ou nos amans , et souvent le tout ensemble. » En même temps, pour me prouver ce qu'elle me disait , elle me raconta la perte du jeune prince, causée par la jalousie de ses deux sœurs. Elle m'apprit ensuite de quelle manière elles avaient été changées en chiennes. Enfin , après m'avoir donné mille marques d'amitié , elle me présenta ma cadette, qui s'était retirée chez elle après la mort de notre mère.
M Ainsi , remerciant Dieu de nous avoir toutes trois rassemblées , nous résolûmes de vivre libres sans nous séparer jamais. Il y a long-temps que nous menons cette vie trancpiille ; et , comme je suis chargée de la
dépense de la maison , je me fais un plaisir d'aller moi-même faire les provisions dont nous avons besoin. J'en allai acheter hier , et les fis apporter par un porteur , homme d'esprit et d'humeur agréable , que nous retînmes pour nous divertir. Trois calenders survinrent au commencement de la nuit , et nous prièrent de leur donner retraite jusqu'à ce matin. Nous les reçûmes à une condition qu'ils acceptèrent ; et, après les avoii fait asseoir à notre table , ils nous régalèrent d'un concert à leur mode , lorsque nous entendhnes frapper à notre porte. C'étaient trois marchands de Moussoul, de fort bonne mine , qui nous demandèrent la même grâce que les calenders ; nous la leur accordâmes à la même condition. Mais ils ne l'observèrent ni les uns ni les autres ; néanmoins , c|uoique nous fussions en état aussi bien qu'en droit de les punir , nous nous contentâmes d'exiger d'eux le récit de leur histoire ; et nous bornâmes notre vengeance à les renvoyer ensuite, et à les priver de la retraite qu'ils nous avaient demandée.
u Le calife Haroun Alraschid fut très-
content d'avoir appris ce qu'il voulait savoir. et té!iioij{ua pu])lifp:e!ncrit ratlniiration crue lui causait tout ce ([u'il venait d'entendre . . .
« Mais , Sire , dit en cet endroit Sclielierazade , le jour, qui commence à paraître , ne me periiiet pas de raconter à votre majesté ce que lit le calife pour mettre fin à l'enchantement des deux chiennes noires. » Schahriar , jugeant que la sultane achèverait la nuit suivante l'histoire des cinq dames et des trois calcnders , se leva , et lui laissa encore la vie jusqu'au lendemain.
LXIX^ :suiT.
«' Au nom de Dieu, ma sœur, s'écria Dinarzade avant le jour, je vous prie de nous raconter comment les deux chiennes noires reprirent leur première forme , et ce que devinrent les trois calenders I » « Je vais satisfaire votre curiosité , » répondit Scheherazade. Alors, adressant son dis-
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cours ci Scliahriar , elle poursuivit dans ces termes :
« Sire , le calife ayant satisfait sa curioriosité, voulut donner des marques de sa grandeur et de sa générosité aux calenders princes , et faire sentir aussi aux trois dames des effets de sa bonté. Sans se servir du ministère de son grand -visir, il dit luimême à Zobéide : « Madame , cette fée qui se fit voir d'abord à vous en serpent , et qui vous a imposé une si rigoureuse loi , cette fée ne vous a-t-elle point parlé de sa demeure , ou plutôt ne vous promit-elle pas de vous revoir et de rétablir les deux chiennes en leur premier état? »
«t Commandeur des croyans , répondit Zobéide, j'ai oublié de dire à votre majesté que la fée me mit entre les mains un petit paquet de cheveux , en me disant qu'un jour j'aurais besoin de sa présence , et qu'alors, si je voulais seulement brûler deux biins de ces cheveux , elle serait à moi dans le moment , quand elle serait au-delà du mont Caucase. » u Madame, reprit le calife, où est ce paquet de cheveux? » Elle repartit que, depuis ce temps -là, elle
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avait eu grand soin de le porter toujours avec elle. En effet, elle le tira; et, ouvrant un peu la portière qui la cachait, elle le lui montra. » <c Eh bien ! répliqua le calife , faisons venir la fée ; vous ne sauriez l'appeler plus à propos , puisque je le souhaite. »
« Zobéide y avant consenti , on apporta du feu , et Zobéide mit dessus tout le paquet de cheveux. A l'instant même le palais s'ébranla , et la fée parut devant le cahfe, sous la figure d'une dame habillée très-magnificpiement. <( Commandeur des croyans , dit - elle à ce prince , vous me voyez prête à recevoir vos commandemens. La dame qui vient de m'appeler par votre ordre m'a rendu un senice important. Pour lui en marquer ma reconnaissance , je l'ai vengée de la perfidie de ses sœurs , en les changeant en chiennes; mais, si votre majesté le désire , je vais leur rendre leur figure naturelle »
«( Belle fée , lui répondit le calife , vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir ; faites-leur cette grâce ; après cela, je chercherai les moyens de les consoler d'une si
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rude pénitence ; mais , auparavant, j'ai encore une prière à vous faire en faveur de la dame qui a été si cruellement maltraitée par un mari inconnu. Comme vous savez une infinité de choses , il est à croire cpie vous n'ignorez pas celle-ci : obligezmoi de me nommer le barbare qui ne s'est pas contenté d'exercer sur elle une si grande cruauté , mais qui lui a même enlevé très -injustement tout le bien qui lui appartenait. Je m'étonne qu'une action si injuste , si inhumaine , et qui fait tort à mon autorité, ne soit pas venue jusqu'à moi. »
« Pour faire plaisir à votre majesté , répliqua la fée , je remettrai les deux chiennes en leur premier état ; je guérirai la dame de ses cicatiùces , de manière qu'il ne paraîtra pas que jamais elle ait été frappée ; et ensuite je vous nommerai celui cj[ui l'a fait maltraiter ainsi. »
<i Le calife envoya prendre les deux chiennes chez Zobéide ; et, lorsqu'on les eût amenées , on présenta une tasse pleine d'eau à la fée , cpii l'avait demandée. Elle prononça dessus des paroles que pei-soime
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uViitendit, et elle en jeta sur Aminé el sur les deux chiennes. Elles furent changées en deux dames d'une lieauté surprenante, et les cicatrices d'Aminé disparurent. Alors la fée dit au calife : <( Commandeur des croyans , il faut vous découvrir présentement cpii est l'époux inconnu que vous cherchez. Il vous appartient de fort près, puisque c'est le prmce Amin , votre fils aîné , frère du prince Mamoiin , son cadet. Etant devenu passionnément amoureux de cette dame sur le récit cju'on lui avait fait de sa beauté , il trouva un prétexte pour l'attirer chez lui , où il l'épousa. A l'égard des coups qu'il lui a fait donner, il est excusable en quelque façon.
La dame son épouse avait eu un peu trop de facilité , et les excuses qu'elle lui avait apportées étaient capables de faire croire qu'elle avait fait plus de mal cpi'il n'y en avait. C'est tout ce que je puis dire pour satisfaire votre curiosité. » En achevant ces paroles, elle salua le calife , et disparut.
a Ce prince , rempli d'admiration , et content des changemens qui venaient d'ar-
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river par son moyen , fit des actions dont il sera parlé éternellement. Il fit , premièrement, appeler le prince Amin, son fils; lui dit qu'il savait son mariage secret; et lui apprit la cause de la Llessure d'Ainine. Le prince n'attendit pas que son père lui parlât de la reprendre : il la reprit à l'heure même.
« Le calife déclara ensuite cpi'il donnait son cœur et sa main à Zobéide, et proposa les trois autres sreurs aux trois calenders , fils de rois , cjui les acceptèrent pour femmes avec beaucoup de reconnaissance. Le calife leur assir^na à cliacun un palais magnifique dans la ville de Bagdad ; il les éleva aux premières charges de son empire , et les admit dans ses conseils. Le premier cadi de Bagdad , appelé avec des témoins , dressa les contrats de mariage , et le fameux calife Haroun Alraschid , en faisant le honlieur de tant de personnes qui avaient éprouvé des disgrâces incroyables , s'attira mille bénédictions. »
Il n'était pas jour encore lorsque Scheberazade acheva cette histoire , qui avait été tant de fois interrompue et continuée. Cela
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lui donna lieu d'en commencer une autre. Ainsi, adiessant la parole au sultan, elle lui dit :
HISTOIRE
DE SINDBAD LE MARIN
« Sire , sous le règne de ce même calife Haroun Alraschid , dont je viens de parler, il y avait à Bagdad un pauvre porteur, qui se nommait Hindbad. Un jour cju'il faisait une chaleur excessive , il portait une charge très -pesante d'une extrémité de la ville à une autre. Comme il était fort fatigué du chemin qu'il avait déjà fait, et qu'il lui en restait encore l^eaucoup à faire , il arriva dans une rue où régnait un doux zéphir, et dont le pavé était arrosé d'eau de rose. Ne pouvant désirer un vent phis favorable pour se reposer et reprendre de nouvelles forces , il posa sa charge à terre , et s'assit dessus auprès d'une grande maison.
H II se sut bientôt très-bon gré de s'être arrêté en cet endroit : car son odorat fut
agréablement frappé d'un parfum exquis de bois d'aloès et de pastilles qui sortait par les fenêtres de cet hôtel , et qui , se mê- > lant avec l'odeur de l'eau de rose, achevait d'embaumer l'air. Outre cela , il ouït en dedans un concert de divers instrumens , accompagnés du ramage harmonieux d'un grand nombre de rossignols et d'autres oiseaux particuliers au climat de Bagdad. Cette gracieuse mélodie et la fumée de plusieurs sortes de viandes qui se faisaient sentir , lui firent juger qu'il y avait là quelque festin , et qu'on s'y réjouissait. Il voulut savoir qui demeurait en cette maison , qu'il ne connaissait pas bien , parce qu'il n'avait pas eu- occasion de passer souvent par cette rue. Pour satisfaire sa curiosité , il s'approcha de quelques domestiques qu'il vit à la porte , magnifiquement habillés, et demanda à l'un d'entre eux comment s'appelait le maître de cet hôtel. « Eh quoi I lui répondit le domestique , vous demeurez à Bagdad , et vous ignorez que c'est ici la demeure du seigneur Sindbad le marin , de ce fameux voyageui' qui a parcouru toutes les
mers que le soleil éclaire? » Le porteur, qui avait oui parler des richesses de Sinclbad , ne put s'empêcher de porter envie à un homme dont la condition lui paraissait aussi heureuse c[u'il trouvait la sienne déplorable. L'esprit aigri par ces réflexions, il leva les yeux au ciel, et dit, assez haut pour être entendu : « Puissant créateur de toutes choses, considérez la dilTérence qu'il y a entre Sindbad et moi : je souffre tous les jours nulle fatigues et mille maux; et j'ai Jjien de la peine à me nourrir, moi et ma famille, de mauvais pain d'orge , pendant que l'heureux Sind!)ad dépense avec profusion d'immenses richesses, et mène une vie pleine de délices I Qu'a-t-il fait pour obtenir de vous une destinée si agréable? Qu'ai -je f;iit pour en mériter une si rigoureuse? » En achevant ces paroles, il frappa du pied contre terre , comme un homme entièrement possédé de sa douleur et de son désespoir.
« Il était encore occupé de ces tristes pensées , lorsfj[u'il vit sortir de l'hôtel un valet qui vint à lui , et qui , le pienant par le
bras , lui dit : « A cnez , suivez-moi ; le seigneur Sindbad , mon maître , veut vous parler. »
Le jour , qui parut en cet endroit, empéclia Scbeherazade de continuer cette bistoire ; mais elle la reprit ainsi le lendemain :