‹ Les milliaires de RennesChapitre 3 sur 34 · P. DE LA BlGNE VILLENEUVE, loC. cit · texte numérisé non relu

P. DE LA BlGNE VILLENEUVE, loC. cit

3. La porte « Chastelière, » comme son nom l'indique, était voisine du château. Lorsque celui-ci, tombant en ruines, fut démoli vers 1410 par ordre du duc Jean V, ses matériaux servirent à édifier la « Porte Neuve, » qui prit bientôt le nom de « Porte Saint-Michel, » et dont les derniers vestiges n'ont disparu qu'en 1868.

Quant à l'emplacement de la « Motte » qui supportait le château ducal, il devint au xvne siècle la propriété d'Hippolyte d'Argentré, petit-fils du célèbre historien Bertrand d'Argentré, sénéchal de Rennes. Hippolyte d'Argentré fit bâtir un hôtel qui disparut dans l'incendie de 1720. Le terrain passa alors entre les mains de M. Chereil sieur de la Rivière, qui édifia en 1734 l'hôtel actuel, rue Rallier, n° 5, qui conserve encore aujourd'hui le nom d'hôtel de la Rivière.

Quand on déblaya le sol de la poterne pour le mettre au niveau de celui du Bazar Parisien, on rencontra d'abord, sur une profondeur de 40 centimètres, une couche de moellons et de cailloux de toutes sortes, noyés dans un lit épais de mortier grossièrement préparé. (Pl. IV.) Dans la partie postérieure de la poterne, cette couche de mortier et de pierres recouvrait cinq bornes, à peu près cylindriques, couchées côte à côte, parallèlement aux murs latéraux, sous lesquels deux d'entre elles se trouvaient plus ou moins engagées. (Pl. III.) Un fait à remarquer, c'est que la première couche de mortier et de pierres étant déblayée, on ne pouvait pas soupçonner la présence d'inscriptions sur les bornes que rencontrait la pioche ; en effet, les faces sur lesquelles étaient gravées les inscriptions se trouvaient en dessous. C'est ce qui amena le morcellement de quatre bornes que l'on coupa à l'aplomb du mur de fond, au pied duquel devait s'arrêter le déblaiement du sol. Ce ne fut qu'en retirant ces fragments au dehors cle la poterne que l'on reconnut qu'une de leurs faces était couverte d'inscriptions. L'entrepreneur, M. François Poivrel, les fit aussitôt transporter à son chantier de l'église Saint- Aubin, place Sainte -Anne, où il les fit nettoyer, laver et dresser debout sur leurs bases qu'il avait postérieurement dégagées du mur de fond, dès qu'il s'était aperçu qu'il était en présence de monuments lapidaires. C'est à ce moment que je fus prévenu.

Je me rendis aussitôt au chantier de l'entrepreneur, et je pus me convaincre facilement de l'importance capitale de la découverte. Je courus ensuite au Bazar Parisien, et je n'eus pas cle peine à con-

stater que d'autres bornes existaient encore, engagées longitudinalement dans les murs de la poterne et entremêlées, dans l'épaisseur du mur de ville, avec des blocs de granit et de calcaire d'assez forte dimension.

Comme je l'ai dit plus haut, les propriétaires du Bazar Parisien avaient constaté que le propriétaire du mur de ville en cet endroit était leur voisin, M. Olivier de Farcy, l'un des possesseurs de l'hôtel de la Rivière. J'allai immédiatement le trouver, accompagné d'un cle mes confrères de la Société Archéologique, M. Philippe Lavallée, afin de lui demander l'autorisation de continuer les fouilles, ce qu'il s'empressa cle nous accorder, ajoutant qu'il abandonnait volontiers au Musée archéologique de Rennes tout ce qui pouvait être découvert d'intéressant sur son terrain. De leur côté, les propriétaires du Bazar Parisien, Mrae veuve Demogé et M. Guillemot, — malgré la gêne que cela leur causait et le retard que cela pouvait occasionner dans l'achèvement des travaux de leur établissement, — n'hésitèrent pas à m'autoriser à laisser desservir le chantier d'exploration par le sous-sol du Bazar, seule issue possible, d'ailleurs, pour sortir des blocs de pierre d'un poids et d'une dimension aussi considérables.

L'entrepreneur, M. François Poivrel, avait sur les lieux son personnel et son matériel; il était dès lors naturellement désigné pour procéder aux fouilles et aux diverses opérations qu'elles ont nécessitées. Il s'y prêta de fort bonne grâce et mit à ma disposition son habile et intelligent employé, M. Alfred Géron, qui fut chargé non-seulement de surveiller

le travail, mais encore de relever, par des notes journalières accompagnées de nombreux croquis, l'état de la muraille avant les fouilles, la disposition de son appareil, les détails de sa construction, la position des bornes engagées clans l'épaisseur du mur, enfin la progression et les différentes phases du travail jusqu'à la fin de l'opération. C'est d'ailleurs à M. Alfred Géron que je dois les notes claires et précises qui m'ont servi à rédiger une partie de ce rapport, ainsi que les croquis fort exacts d'après lesquels ont été gravées les planches en couleurs portant les nos I à VIL

On attaqua d'abord la paroi Ouest de la poterne (Pl. VI), d'où furent extraites sans trop de difficultés deux bornes milliaires, puis un fragment de maçonnerie avec ses moellons cubiques et ses briques, que l'on consolida en dessous au moyen d'une chape de plâtre, et que je pus faire transporter au Musée.

Lorsque ces bornes eurent été enlevées et que la paroi du mur eût été démolie sur une profondeur moyenne de 60 centimètres, on constata qu'il n'y avait plus rien à récolter plus loin et que la construction cle la muraille n'offrait rien cle particulier en cet endroit. On se hâta alors de combler le vide que l'on venait de faire, et on éleva cle ce côté une solide maçonnerie pour supporter la retombée de la voûte, qui fut aussitôt étayée au moyen d'un cintre et d'un système de charpente offrant toute sécurité pour la continuation du travail. (Pl. VIL)

En raison cle l'exiguïté du réduit, qui ne permettait pas cle se garer en cas d'éboulement subit, le travail allait offrir désormais, non seulement cle grandes difficultés, mais encore un certain danger.

Quand toutes les précautions furent prises, on attaqua la paroi orientale (Pl. V), composée de blocs de granit de grosseur variable et d'un assez volumineux fragment de borne s'enfonçant dans la muraille au niveau du sol abaissé de la poterne. Quand ce premier rang fut dégagé, on reconnut la présence, dans la construction du mur cle ville, de cinq nouvelles bornes ou fragments mêlés à des blocs semblables à ceux extraits précédemment. (Voir Pl. IV, coupe de la poterne par A-B du plan qui figure à la Pl. III.)

Ce fut alors le moment le plus critique et le plus délicat de l'opération; mais grâce aux prudentes précautions prises par M. Poivrel et par M. Géron, les bornes, mêlées aux blocs cle granit et de calcaire, descendirent sans accident sur le sol de la poterne. La planche VII montre le dernier rang en place, avant son extraction. Derrière ce rang, et dans toute l'épaisseur du mur, il n'y avait plus que des blocs de grande dimension n'offrant aucun caractère [particulier. La fouille dans l'épaisseur du mur atteignait en ce moment une profondeur d'un mètre cinquante centimètres. De l'avis cle tous il n'eût pas été prudent de la pousser plus loin; aussi c'est à ce point que dut s'arrêter notre exploration.

Vous avez tous été frappés, messieurs, de ce fait, à peu près unique dans les découvertes de bornes milliaires jusqu'ici décrites : je veux parler cle l'amoncellement, dans un espace de quelques mètres carrés, d'une quantité aussi considérable cle monuments épigraphiques pouvant généralement être datés d'une façon précise, et qui représentent une

période de près de trois quarts de siècle, de Septimc Sévère à Tétricus le père.

On ne peut supposer que ce sont les légions romaines elles-mêmes qui ont édifié la muraille de Rennes à l'endroit où nos milliaires ont été mis au jour. En effet, si l'appareil gallo-romain était, dans plusieurs parties du mur cle ville, représenté par ses moellons cubiques, son ciment et ses cordons de briques rouges, ce n'était que par fragments fréquemment interrompus par des pierres de blocage noyées clans un mortier fait avec du gros sable, et n'ayant aucune analogie avec le mortier des Romains.

Celui-ci offrait une telle résistance qu'on a rencontré bien souvent, dans des fouilles, des fragments considérables cle pans de murs romains qui se détachaient en bloc sans se disjoindre. C'est précisément ce qui est arrivé ici *.

Si, comme tout porte à le croire, l'antique muraille qui sépare l'hôtel cle la Rivière du Bazar Parisien a été édifiée au ixe siècle, on a évidemment utilisé pour sa construction les débris amoncelés en cet endroit du mur gallo-romain sur les bases duquel se sont élevées les fortifications féodales constituant la première enceinte cle Rennes, celle de la « Vieille

1. Je donnerai à ce propos une nouvelle preuve à l'appui de cette assertion. Lorsque je fis démolir la paroi Ouest de la poterne, je fis enlever, ainsi que je l'ai dit plus haut, pour le transporter au Musée archéologique, un fragment assez volumineux de l'appareil gallo-romain qui entrait dans la construction de cette partie du mur. Or, ce fragment solide, compacte et résistant, composé de moellons cubiques et d'un cordon de trois rangs de briques, fut extrait d'un seul bloc sans se disloquer, tandis que la démolition du reste du mur, dans lequel il était encastré, se fit avec la plus grande facilité, et qu'au premier coup de pioche les matériaux à peine liés entre eux se répandirent à terre pêle-mêle.

ville » ou « Cité, » selon l'expression cle la Réformation de 1455.

Quant aux bornes milliaires, dont quelques-unes représentent un volume et un poids considérables, il me semble inadmissible que les constructeurs du mur du moyen-âge, dont le travail accuse le plus souvent une certaine précipitation, — précipitation qui s'explique d'ailleurs par la fréquence des alertes et la rapidité des invasions et des attaques, — il me semble inadmissible, clis-je, que ces constructeurs aient pris la peine d'aller chercher d'aussi volumineux matériaux à une grande distance de la ville.

De tout ceci je conclus :

1° Qu'il devait exister au Nord de la ville, en dehors et tout près cle l'enceinte gallo-romaine, une sorte de lieu de dépôt, ou mieux de chantier, servant aux tailleurs de pierres qui dégrossissaient et travaillaient les blocs cle granit, et aux lapicides qui gravaient les inscriptions en l'honneur cle l'empereur régnant;

2° Que dans ce chantier, et pendant plusieurs règnes successifs, durent s'accumuler les matériaux mis en œuvre, et, le souverain venant à changer, au milliaire taillé et gravé en son honneur était aussitôt substitué un autre milliaire rappelant le nom et les titres du nouveau régnant, empereur ou usurpateur;

3° Que ces milliaires n'ont jamais été mis en place à la distance qu'ils indiquent, mais qu'au moment de l'édification cle la première enceinte de Rennes ils ont été trouvés tous ensemble, réunis en un môme lieu, à proximité de l'endroit môme où les constructeurs du ixe siècle en ont fait usage.

En effet, trois cle nos milliaircs indiquent, par leurs inscriptions, qu'ils devaient être ériges à quatre lieues gauloises de Rennes, — L (eugae) IIII, — un autre à onze lieues, L (eugae) XI. — Or, la lieue gauloise convertie en mesures itinéraires actuelles représente 2,222 mètres : il en résulte que ces bornes auraient dû se trouver, les unes à près de 9 kilomètres de Rennes (exactement 8,888 mètres), l'autre à environ 24 kilomètres et demi (exactement 24,442 mètres). Ce n'est pas à cette distance, je le répète, qu'on serait allé les chercher.

Tel est, messieurs et chers confrères, le rapide exposé de cette découverte, qui, par son importance considérable, fera époque dans nos annales archéologiques.

Qu'il me soit permis, en terminant, de témoigner mes plus vifs sentiments de gratitude à M. Olivier cle Farcy, auquel le Musée Archéologique de Rennes doit de posséder un tel trésor épigraphique.

J'ai déjà cité, dans le cours de ce rapport, les noms de Mme veuve Demogé et cle M. Guillemot, propriétaires du Bazar Parisien; cle M. François Poivrel, entrepreneur, et de M. Alfed Géron, son intelligent et habile employé.

Je ne saurais oublier non plus ni M. Toussaint Bézier, le savant et zélé directeur du Musée géologique cle Rennes, ni M. Louis Esquieu, mon jeune confrère cle la Société Archéologique d'Ille-et- Vilaine.

C'est à l'obligeance bien connue cle M. Bézier que je dois l'intéressante note qui suit, présentant la détermination des roches clans lesquelles ont été taillés nos milliaires, avec l'indication des localités

les plus voisines de Rennes où Ton trouve encore actuellement les types analogues.

Quant à M. Louis Esquieu, c'est lui qui a reproduit avec la plus scrupuleuse exactitude les bornes milliaires et les divers fragments recueillis. C'est à lui et à M. Alfred Géron que je dois de pouvoir publier une suite de quatorze planches, constituantune sorte d'album qui me semble le complément indispensable du présent rapport.

A tous j'adresse ici mes plus vifs et mes plus sincères remerciements pour l'utile et précieux concours qu'ils m'ont prêté avec tant de bienveillance et -d'empressement.

Lucien DECOMBE

Directeur-Conservateur du Musée Archéologique de Rennes, Membre de la Société Archéologique d'Ille-et- Vilaine.

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