‹ Les milliaires de RennesChapitre 2 sur 34 · L. DELISLE · texte numérisé non relu

L. DELISLE

seur Robiou s'est attaché spécialement à l'interprétation de l'une cle ces inscriptions.

M. Rabillon, à son tour, vous a lu un consciencieux travail sur Les empereurs provinciaux des Gaules et les invasions de la fin du IIP siècle, travail qui a été provoqué par la découverte de nos milliaires, et dont vous avez, avec raison, décidé l'impression dans les Mémoires de notre Société.

Pour moi, je me suis borné à vous présenter un simple procès-verbal relatant les circonstances de la découverte des Milliaires de Rennes, me hasardant, toutefois, à accompagner cet exposé de quelques hypothèses qui me sont suggérées par l'amoncellement, en un espace si restreint de l'enceinte féodale cle Rennes, d'un nombre relativement considérable de monuments épigraphiques.

Dans le courant du mois de mars 1890, les travaux considérables entrepris pour la construction des nouveaux bâtiments du Bazar Parisien, dans le haut et sur le côté occidental cle la rue Rallier, nécessitèrent la démolition de plusieurs baraques entassées au fond d'une cour basse dont le sol, formé de remblais anciens, occupait une partie des vieux fossés de la ville. Ces baraques étaient adossées à l'ancien mur fortifié de l'enceinte féodale de Rennes, réédifiée aux ixe et xiie siècles sur les bases de la muraille romaine, et dans la construction duquel on avait non-seulement utilisé des matériaux travaillés par les légions, ou des débris d'édifices et cle raonu-

ments de l'époque de l'occupation, mais môme parfois laissé en place l'appareil gallo-romain, avec ses assises de granit, ses cordons de briques rouges, ses moellons cubiques et son indestructible ciment.

Le dégagement de la cour basse dont je viens de parler laissa voir le parement de l'antique muraille tel qu'il est figuré à la suite du présent rapport. (Pl. I.) La base du mur, reposant sur le sol naturel, était formée de blocs de granit et de calcaire entremêlés, tous assez volumineux; cependant, clans certaines parties de la base, ces blocs manquaient et étaient remplacés par des moellons.

Dans la partie de la muraille qui nous occupe plus spécialement, et que reproduit exactement notre planche I, des blocs de granit, assez grossièrement appareillés, étaient superposés sur une hauteur de lm 70 et disposés de façon à présenter l'aspect des jambages d'une ouverture qui n'aurait eu que lm 40 de vide en largeur, sur une hauteur de lm 70.

Un linteau de granit reposait par ses extrémités sur les blocs superposés, et au-dessus de ce linteau, trois rangs de larges briques rouges supportaient les moellons cubiques qui composent en cet endroit la majeure partie de la muraille. Les amorces d'autres rangs de briques se voyaient également dans diverses parties de la maçonnerie.

L'espace compris entre les deux jambages et entre le sol et le linteau, avait été, à une époque ancienne, bouché au moyen d'une grossière maçonnerie en moellons.

On ne se préoccupa pas à ce moment de cette disposition particulière de la muraille, et l'on s'oc-

cupa de déblayer et de niveler l'ancienne cour, dont le sol se trouvait supérieur d'un mètre environ à celui du sous-sol du Bazar Parisien.

L'enlèvement des déblais mit au jour, à la base de la muraille, de gros blocs de granit identiques à ceux que l'on avait déjà remarqués au-dessus du sol de la cour, puis les mêmes moellons cubiques et l'amorce d'un cordon de trois rangs de briques dont le rang supérieur correspondait exactement avec le niveau du sol ancien. (Pl. II.)

Dans le blocage en maçonnerie qui bouchait la baie que je viens de décrire, existait, à environ 1 mètre au-dessus du sol, un petit trou auquel on n'avait pas pris garde, et qu'on s'apprêtait à boucher, quand un ouvrier eut l'idée de l'agrandir afin de s'assurer, peut-être, si ce n'était pas une cachette. Notre curieux ne tarda pas à s'apercevoir que l'épaisseur du mur de ville, qui était généralement partout ailleurs de trois à quatre mètres, n'avait ici que cinquante centimètres à peine. On élargit alors suffisamment le trou pour permettre le passage d'un homme, et l'on put pénétrer dans une petite chambre ou cellule voûtée, mesurant 2m 50 en profondeur, lm 70 en largeur et 3 mètres en hauteur sous voûte. (Pl. III et IV.)

Le fond cle ce réduit, faisant face à l'ouverture, était fermé par un mur dont la maçonnerie grossière semblait être l'oeuvre des mêmes ouvriers qui avaient bouché l'ouverture. Ce mur de fond avait environ 80 centimètres d'épaisseur. Les retombées de la voûte, au lieu d'affleurer le parement des murs latéraux, se trouvaient à environ 35 centimètres en arrière de ceux-ci. (Pl. IV.)

Les propriétaires du Bazar Parisien songèrent aussitôt à utiliser ce réduit que le hasard avait fait découvrir, et à cet effet ils se concertèrent avec le propriétaire voisin, M. Olivier de Farcy, auquel appartenait cette partie du mur de la ville. Un arrangement intervint entre eux, et Ton se mit en mesure d'abaisser le sol de cette sorte cle casemate pour le mettre au niveau de celui du Bazar. C'est l'exécution de ce dernier travail qui amena la précieuse découverte de nos milliaires.

Mais avant d'aller plus loin, je crois, Messieurs, qu'il est temps que je vous dise mon sentiment sur l'usage et la destination de cette ouverture pratiquée dans l'épaisseur du mur d'enceinte de la ville. Pour moi, comme pour tous ceux qui ont suivi avec attention les différentes phases des travaux souterrains du Bazar Parisien, il ne peut exister aucun doute : nous sommes en présence d'une poterne qui communiquait de l'intérieur de la ville avec les fossés.

Je fournirai ici quelques preuves à l'appui de cette assertion :

1° Quand le blocage de maçonnerie a été démoli et que l'entrée du réduit a été praticable, on a constaté qu'il existait derrière le tableau cle la porte, c'est-à-dire en feuillure, quatre trous pratiqués dans le granit, à droite et à gauche de la porte, deux en haut et deux en bas, vis-à-vis les uns des autres. 11 est vrai qu'on n'a trouvé aucune trace de gonds ou de scellements, mais il est probable que ces trous servaient à loger les extrémités de deux barres transversales destinées à tenir fermé et à assujettir

le vantail ou panneau qui constituait le mode de fermeture de la poterne;

2° La pierre formant le seuil portait, à l'affleurement des tableaux, une rainure qui, évidemment, faisait fonction de battement et était destinée à arrêter le vantail;

3° Le talus de l'ancien fossé des fortifications prenait naissance au niveau même du seuil de la poterne, ainsi que l'ont indiqué et la nature des terres de remblai qui avaient servi à combler le fossé, — terres qui ne pouvaient être confondues avec le sol naturel dont elles étaient parfaitement distinctes, — et la disposition de l'assise de granit sur laquelle reposait ce seuil. Cette assise était posée à parement brut; elle formait, par rapport au mur de ville qu'elle supportait, une légère saillie de 12 à 15 centimètres, et reposait directement sur le sol naturel;

4° Les deux murs latéraux de la poterne (Pl. V et VI) se prolongeaient au-delà du mur de fond, c'est-à-dire dans toute l'épaisseur de la muraille d'enceinte, après laquelle il n'y avait plus, — d'après un sondage fait pendant les travaux, — que de la terre rapportée;

5° Une autre observation, qui semble avoir son importance dans la question, résulte pour moi de l'examen clu plus ancien plan de Rennes que nous possédions dans la collection d'iconographie bretonne du Musée archéologique, le plan dit « d'Hévin, » exécuté vers 1685. Qu'on jette un coup d'oeil sur ce plan et on y verra figurée, tout à côté et à l'Ouest de la porte Saint-Michel, dans le fossé même de l'enceinte, une petite construction de forme polygo-

nale accompagnée d'un chiffre; ce chiffre nous renvoie à la légende où nous lisons : « Cassemate (sic) ou caponnière au fond du fossé. » Or, si Ton rapporte au plan actuel de la rue Rallier et de ses abords le plan du xvne siècle, on voit que la casemate qui figure sur ce dernier plan se trouvait à l'endroit même du fossé où débouchait notre poterne.

Voyons maintenant quel pouvait être l'usage de cette poterne. Ici deux hypothèses se présentent :

Première hypothèse. — Elle pouvait être destinée à faciliter soit la rentrée, soit la sortie des troupes en cas d'encombrement de la porte Saint-Michel, située à quelques pas à l'Est. On peut objecter que cette étroite issue, ayant tout au plus 1 mètre de large quand ses battants étaient déployés à l'intérieur, c'est-à-dire ne pouvant laisser passer qu'une file cle soldats à la fois, ne pouvait guère être d'un grand secours à la garnison de la place. A cela je répondrai que la plupart des enceintes fortifiées étaient autrefois pourvues de petites poternes semblables, établies dans le voisinage des grandes portes qui étaient elles-mêmes, pour la plupart, fort étroites, puisqu'un piéton ne pouvait s'y engager sans grave danger en même temps qu'une charrette ou un attelage quelconque.

Deuxième hypothèse. — Vous savez, Messieurs, qu'au Nord et en dedans de l'ancienne enceinte de notre ville, à l'endroit précis où se trouve actuellement l'hôtel cle la Rivière, rue Rallier, n° 5, — contigu au Bazar Parisien, qui occupe dans la même rue les nos 7 et 9, — existait encore, à la fin du

xive siècle, la « tour de Rennes, » turris Redonensis, comme l'appellent les chartes et les chroniqueurs du xiie siècle, ou le « Chastel, » comme on disait aux xme et xive siècles1. C'est dans cette forteresse que « les comtes de Rennes avaient établi leur demeure à partir de l'époque des luttes contre les envahisseurs normands; c'est sur les créneaux de son donjon que flotta noblement la bannière de Bretagne, depuis Gurwand jusqu'à Jean V2. »

Ne peut-on supposer avec quelque raison que notre poterne aurait pu être établie pour le service exclusif du « château de Rennes, » permettant ainsi aux hôtes de la forteresse de sortir de son enceinte et d'y rentrer à tout moment, soit le jour, soit la nuit, sans que les gardiens de la porte « Chastelière » aient à manœuvrer la herse ou le pont-levis 3, et sous la protection même des soldats de garde qu'abritait la casemate ou caponnière construite au fond du fossé, et dont le plan du xvne siècle nous donne l'emplacement exact?

1. Cf. P. de la Bigne Villeneuve, Promenade archéologique dans l'ancien Rennes (t. VI des Mémoires de la Société Archéologique d'I Ile-et-Vilaine, p. 104).

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