‹ Les mines du Laurion dans l'antiquitéChapitre 10 sur 42 · INSTRUMENTS DU MINEUR · texte numérisé non relu

INSTRUMENTS DU MINEUR

ressemblent à toutes les autres lampes communes : elles sont seulement un peu plus profondes. D'ordinaire, elles n'ont qu'un seul bec, mais on en a retrouvé à plusieurs becs, et elles ser vaient alors à éclairer des carrefours importants ou de grands chantiers. Chaque ouvrier avait la sienne, qu'il tenait à la main.{l), ou plaçait dans un creux des parois. Dans les galeries très fréquentées, on ménageait dans les parements, de distance en distance, une petite niche destinée à recevoir une lampe fixe (2). Les lampes ordinaires contiennent assez d'huile pour brûler, à flamme moyenne, pendant une dizaine d'heures.

Les sacs ou paniers (ôùXaxoç, ôuXai) (3) servaient à transporter les déblais et le minerai. Sans doute en sparterie ou en cuir (4), ils étaient munis de deux anses et on les portait sur le dos.

C'est avec ce matériel très peu compliqué que les mineurs du Laurion ont exécuté tous leurs travaux souterrains ; aussi fallut-il beaucoup de temps et beaucoup d'hommes pour compenser l'usage d'instruments si primitifs. Armé de ces outils, le mineur partait à la recherche des gîtes métallifères qui se cachent dans les plis de& contacts. Pour les trouver, il était obligé de traverser des épaisseurs variables de schiste et de calcaire : à cette fin, il perçait des galeries et creusait des puits. Lorsqu'il était parvenu aux amas de galène argentifère qu'il convoitait, il avait à recueillir le minerai et à le transporter en dehors de la mine. Il se livrait donc d'abord à des travaux de recherche, ensuite à des travaux d'abatage et d'extraction.

(1) Diodore de Sicile, III. 12, 6. prétend que les mineurs d'Egypte portaient des lampes attactiées sur leur front : Outoi [jt.èv oSv 8ià ràç èv xaTç 8tœoi>|i xa(X7ràç Iv axoTet SiaTpiêovTeç Xuyvouç Itci twv (xeTwTtwv 7ce7çpaY(xaTeu(xévouç Treptcpépouaiv. Je ne sais jusqu'à quel point le détail est exact.

(2) Même remarque pour la mine de la Maiadrerie, près Villefranche : Daubi'ée, toc. cit^ p. 206; pour la mine de Blatcouzel (Gard) : ibid., p. 216.

(3) Pollux, X, 149 ; VII, 100. Hésychius, au mot BuXaxo^dpoi; Photius, au mot 0uXaxoç' 6 ^aicxoç ^àaxoXoç. Scholies d'Aristophane, Plutus, 681 : BepfjLaTivov (ràxxiov.

(i) On n'a pas retrouvé au Laurion de débris de panier. Mais on en voit un représenté sur les plaquettes de Corinthe : Antike Denkmâler, pl. VIII, fig. 7. D'après M. Daubrée, on a vu, à TExposition Universelle de Paris en 1867, des paniers en sparte goudronnés, et fixés dans une monture en bois qui servaient dans les mines antiques de Carthagène à l'extraction des eaux : Revue archéologique, 1868, p. 298.

24 LES MINES DU LAORtON DANS L'ANTIQtnTÉ

Travaux de recherches

A. Galeries. — La galerie de mine (ÛTtovofioî, Siùipuï, SiiSuaiç, 5puf(j.c() (1) affecte diOéreates formes : la section en est le plus souvent géométrique, soit rectangulaire ou carrée, soit trapézoïdale ; parfois aussi elle est tout à fait irrégulière (flg. 6, 7, 8). Les dimensions en restent presque toujours sensiblement les mêmes ; la hauteur ne dépasse jamais un mètre, et s'arrête souvent à soixante centimètres; la largeur est de soixante à quatre-vingt-dix ''*■ '■ centimètres. .Cette galerie n'est donc

qu'un boyau fort exigu, dont la petitesse ne laisse pas de nous étonner au premier abord. La taille en est exécutée à la pointerolle et au marteau, dont les coups sont encore très visibles (2), surtout si la galerie est percée dans une roche calcaire, et par suite, il est aisé d'y suivre la technique du travail. Fig. t.

Si le mineur a exactement devant lui le plan fissuré du contact, il abat la roche au-dessus et au-dessous de cette fenle naturelle, il l'élai^it et donne au passage la grandeur voulue. S'il se trouve plus haut ou plus Fig. s. bas que le contact et s'il ne rencontre

qu'une roche compacte et sans cassures, il s'y prend d'une autre manière . Manœuvrant adroitement la pointerolle, il

(1) 'Titoïo(J.oij( ôpÛTTEiv :XénophoD, Revenus, ÏV,2G-, SiaxOTcxEiv ; Diodore, III, 12, S ; fi7CDvo{ii£Û£iv : Dinarque, fragm. 120 (éd. DiJot)— Aiiù^u; : Diodore, m, 12, 6, — AiaBùiTEiç fLt-raWoM'^fùv : Diodore, toc. cil. — 'Ofùy^Lata. ; atrabon,V,2.6;XlV, 5. 28; Pol1ux,Vl[, 93. Slrabon, lit, 2, S, emploie aussi lu terme de rjù^iyys.i.

(2) Dans l'exploilEiUon des mines d'Huelva (Espagae) par les Romains, « tout le [l'aval! était exévuté i, la pointerolle et l'on voit encore sur les paremetils les traces des outils u : De Launay. Annatei des Mines, VIIl* série, [. XVI. p, 434. Même procédé dans les mines antiques du Gard : Danbrée, Reçue arcfiéologique, 1881, p. 211, 218.

commence par faire sur le front de la galerie une entaillure verticale, large et profonde de dix à douze centimètres. Puis profitant de cette première rainure, il fait sauter plus aisément la roche qui se présente en saillie : à chaque coup, un fragment s'en détache, qui a de trois à cinq centimètres de diamètre avec un centimètre ou deux d'épaisseur. Petit à petit, il creuse ainsi une seconde entaillure qui double la première, et il va de la sorte jusqu'à ce qu'il ait fait tomber la tranche entière : la galerie au bout de l'opération a avancé ainsi de dix à douze centimètres. \S'il y a lieu de poursuivre l'attaque, on entame une nouvelle tranche, et ainsi de suite. Le plus souvent, ces galeries en pleine roche stérile n'ont que quelques mètres de longueur et se terminent en cul-de-sac : mais ces amorces suffisent pour montrer dans le dernier détail la méthode suivie par l'ouvrier. Il arrive, par exemple, qu'un front de galerie inachevée ne porte qu'une seule entaillure : mais ici elle est à droite, là elle est à gauche, selon que l'ouvrier maniait son marteau de la main gauche ou delà main droite. D'ailleurs, de quelque main qu'il se serve, et que sa galerie soit percée au contact ou dans un banc stérile, notre mineur est attentif et habile à profiter des moindres fissures qui se présentent dans laToche ; il sait à merveille en suivre les sinuosités, en saisir les points faibles pour y glisser la pointe de son ciseau. On sent qu'il va sans hésitation et qu'il gagne du terrain sans perdre de temps.

On peut calculer assez exactement la rapidité de ce travail. Un bon ouvrier met deux heures en moyenne pour tailler à la pointerolle dans le calcaire inférieur, le plus dur du Laurion, l'encoche ordinaire des fronts de galeries antiques. Si la section totale est de soixante centimètres, il lui faudra donc de neuf à dix heures pour avancer de dix à douze centimètres: par mois de trente jours, et si les ouvriers se succèdent à la besogne sans interruption, la galerie s'allongera de douze mètres. Admettons, si l'on veut, que les mineurs n'apportent pas tous la même ardeur ou la même expérience à la besogne et prenons un nonxbre rond de dix mètres. Sans aucun doute ce résultat n'a rien d'exagéré, car nous supposons que la galerie est creusée en plein calcaire compact, alors qu'en réalité elle cheminait le plus souvent dans le plan du contact certainement plus tendre à entamer. Une telle rapidité ne laisse point que d'être remarquable, et les modernes, avec leurs galeries à grande section, vont moins vite, malgré l'usage de la poudre et de la dynamite.

: C'était là le premier avantage que les mineurs anciens trou-

j vaient à l'emploi de galeries aussi réduites que les leurs. Le

l" temps était pour eux aussi précieux qu'il peut l'être pour nous,

|- et il était à leurs yeux de la dernière importance d'atteindre

[ aussi promptement que possible les gisements métallifères.

J Une seconde raison leur fit conserver, à toutes les époques de

• l'exploitation, le même modèle de galerie.\Travaillant au contact

I ils étaient exposés à trouver en plus d'un point des terrains peu

- solides et incapables, sans être soutenus artificiellement, de

supporter le poids des masses supérieuresj Avec leurs galeries . étroites, les mineurs du Laurion pouvaient passer au travers sans avoir à redouter un éboulement, et il devenait tout à fait inutile de soutenir le toit de la galerie par un boisage. C'était donc réaliser une économie et éviter un grave péril. Au contraire, si les dimensions des galeries avaient été doublées ou triplées, on serait allé moins vite, avec moins de sécurité, et Ton aurait dépensé beaucoup plus.

Ces avantages sérieux compensaient les inconvénients qui pouvaient résulter de l'exigjuité des passages, et qui étaient nombreux. Tout d'abord la circulation était très difficile dans ces boyaux, et par suite le transport des déblais et des minerais aurait été très lent, si l'on n'y avait pourvu par la présence de nombreux manœuvres. D'un autre côté, dans ces galeries, obstruées par le moindre obstacle, l'aérage était défectueux, et il est clair que l'ardeur des ouvriers au travail devait se ressentir ' du défaut d'air pur et frais. Enfin on ne saurait nier que la posture

du mineur, forcé de s'agenouiller ou de s'étendre sur le flanc, devant le front de taille, ne lui permettait pas de déployer aisément toute sa vigueur (1). Il ne semble pas cependant que les Athéniens, pas plus d'ailleurs que les autres peuples de l'antiquité (2), se soient beaucoup préoccupés de ces imperfections de leur exploitation. Ils avaient leurs raisons pour vouloir arriver aussi promptement que possible aux amas de minerai, et ils sacrifiaient tout à cette unique considération. Tous les tra-

(1) Théophrasle, Pierres, IX, 63, dit à propos des mines de Samos : 'OpuTTOVTa aèv ouv oùx effTiv opGbv (rTY|vai ev toTç àv SàfjLw, àXX' àvayxaTov t^ utttiov t^ TrXàyiov.

(2) Il n'y a pas à cet égard de différence entre les raines du Laurion et les mines romaines d'Espagne, de Gaule, deSardaigne. Cf. Daubrée, Revue archéologiquey 1881, p. 216, 291 ; de Launay, Annales des Mines, Vlll' série, t. XVl p. 433.

TRAVAUX DE RECHERGHB

vaux préliminaires étaient par suite réduits au strict minimum. A côté de ces galeries, percées dans les roches stériles, caractérisées par leurs formes assez régulières, il y en a d'autres dont les dimensions, la direction et l'aspect varient sans cesse. Il est aisé de voir que celles-ci ont pris la place d'une veine de minerai dont l'ouvrier a très exactement enlevé la matière. Elles s'enflent ou se rétrécissent au gré des formes naturelles qu'affectait la fissure minéralisée ; ici elles s'étalent démesurément en largeur ; là elles se réduisent à une pente verticale étroite et haute ; ailleurs elles se gonflent en boursouflures informes. Le mineur s'est contenté de recueillir le minerai, sans le moindre souci d'égaliser les épontes du filon qui restent bossuées et rugueuses, ou de rectifier les salbandes qui se dressent verticales ou obliques. Ces galeries ne sont que les canaux où circulèrent les eaux thermominérales, débarrassés des dépôts qui les avaient remplis.

B. Puits. — Lorsqu'il était impossible ou trop coûteux d'atteindre les gisements métallifères par de simples galeries partant des affleurements — ce qui arrivait fréquemment pour le premier contact et presque toujours pour le troisième, — les Athéniens avaient recours au forage de puits de mines. Le nombre en est très grand au Laurion et la conservation parfaite.

Ces puits sont à section rectangulaire ou carrée (1), d'une surface de deux mètres carrés en moyenne (fig. 9) : les plus larges mesurent 2 mètres de côté sur l^^PO; d'ordinaire ils n'ont que 1"90 sur l^'SO. 11 est aisé de reconnaître sur les parements les traces de la méthode suivie dans le forage (cppéaTa opuTTeiv, TToieïv (2). Les coups de pic et de pointerolle sont encore si visibes qu'il serait possible par endroits de les compter exactement. On remarque tout d'abord qu'ils n'ont pas été donnés au hasard et sont distribués sur chaque paroi en bandes courbes, qui ont leur convexité tournée vers le fond du puits ; du haut en bas,

Fig. 9.

(1) Boeckh, Laur. Silb., p. 101-106 dit, d'après Hobhouse et Chandler, qu'il y avait des puits de mines ronds. Il n'y en a pas d'exemple au Laurion ; seuls quelques puits à e»u affectent cette forme.

(2) àtrabon, III, 2, 8. Le mot çppeaTia semble s'appliquer plus particulièrement aux puits de drainage. Polybe, X, 28, 2 ; Cf. Dareste-Haussoullier- Reinach, Inscriptions Juridiques, p. 136, ligne 18, note 2.

28 LB3 HINBS DU LAURIO\ DANS l'aNTIQUITÉ

la même disposition est plus ou moins apparente. Je suppose que l'oQ a procédé au forage en enlevant des tranches successives d'égale épaisseur (30 centimètres environ, dont les bords se relèvent régulièrement aux quatre angles de la section. Les ouvriers commençaient sans doute ' par tailler au centre du puits et

au milieu des quatres parois une mortaise de 30 centimètres de profondeur, autour de laquelle ils abattaient la roctie à la pointeroUe.

A mesure qu'ils s'en écartaient, ils avaient plus de peine à faire mordre leur instrument, les éclats de pierre devenaient moins gros, et tinalement, si la tranche enlevée avait au centre 30 centimètres, elle n'en avait guère plus de 10 ou 15 à chaque extrémité. De là les courbes que l'on discerne nettemeut sur les parois des puits, surtout si elles sout de marbre : le schiste plus tendre a conservé moins bien les empreintes de l'outil. La même opération recommençait ainsi, jusqu'à ce que le puits eat atteint la profondeur voulue. Elle était menée avec un '* soin si minutieux que la verticale

est partout rigoureusement observée : le fil à plomb ne dénonce, dans les puits les plus profonds, qu'un écart insignifiant.

Dans le détail, le fini du travail n'est pas moins parfait. Les parements sont lisses, sans bosses et sans irrégularités. De distance en distance, l'ouvrier a ménagé des mortaises (fig. 10) destinées à supporter les échelles de bois qui servaient au passage des mineurs. Ces échelles s'amorçaient à l'orifîce du puits sur deux ou trois marches d'escalier taillées dans la roche (1).

I de 51-L.aureDt-le-Mlnier (Gard), les pulls oUrent une disposition curieuse dont il D'y a pas d'exemple au Laurion. a Ils portent lousdans leurs parois d«s enlaîllas régulièrement espacées, qui servaient évideninienl ù loger les pieds et les uiains, quand on montait ou que l'on des-

Un assez grand nombre de puits présentent une particularité qui n'a été signalée nulle part ailleurs, dans aucune des mines de l'antiquité. Parvenus au fond de ces puits, si nous relevons la tête vers l'orifice, nous constatons qu'il sont composés de tronçons, de huit à dix mètres de hauteur qui, tout en conservant exactement le même axe vertical, tournent dans le plan horizontal autour de cet axe. Les diagonales de ces tronçons se déplacent en effet assez sensiblement les unes au-dessous des autres, de 8 à 10 degrés environ, et toujours dans le même sens : si le puits est profond, il peut arriver que le tronçon inférieur ait tourné de 90 degrés par rapport au tronçon supérieur. A chaque tournant, un bandeau plat, surmonté d'une rainure, fait saillie horizontalement sur les parements. On dirait que le puits a été tordu de haut en bas. Cette disposition curieuse, que l'on retrouve dans les plus beaux puits du Laurion, est évidemment l'œuvre de la main de l'homme : elle se présente si fréquemment, avec une telle régularité, qu'on ne saurait y voir le résultat des secousses séismiques qui ébranlent si souvent la contrée. On doit y reconnaître un dessein arrêté des mineurs. En effet, il est à remarquer que, dans ces puits tournants, les mortaises qui recevaient les supports des échelles, ne sont plus creusées verticalement les unes au-dessous des autres sur une même paroi : elles passent successivement d'une paroi à l'autre et sont disposées de manière à décrire du haut en bas un pasde-vis à plusieurs tours. Les échelles étaient donc remplacées ici par une sorte d'escalier tournant, et la rotation du puits tout entier en facilitait l'établissement. L'escalier comportait une série de paliers reposant sur les bandeaux en saillie; étroit et raide, il laissait au milieu du puits un espace libre pour le passage des paniers chargés de minerai.

Le puits vertical et d'un seul tenant constitue un type simple, qui est le plus fréquemment employé au Laurion. Mais on y rencontre aussi des types plus compliqués et plus savants. Ici un premier puits aboutit à une courte galerie horizontale, qui conduit elle-même à un second puits, qui n'est que le prolongement du premier. Là, les tronçons verticaux, en nombre variable

cendait. Ces entailles sont disposées de telle sorte que l'ascension y est relativement commode ». Daubrée, Revue Archéologique, 1881, p. 216. En Grèce, il. semble que l'on n'ait adopté ce système que dans les petits puits des citernes On le retrouve appliqué dans les maisons de Délos.

sont reliés par des galeries inclinées qui tournent autour d'un axe commun : c'est un puits en zig-zag. Ailleurs le puits vertical est recoupé à une certaine distance de son orifice par un puits incliné. Parfois encore, cette branche inclinée se transforme en une véritable galerie d'accès, munie sur toute la longueur de marches bien taillées. Le plus bel exemple (fig. 11) de cette dernière disposition se trouve au Nord-Est de Camaréza, au pied du petit Ripari (Puits des Escaliers), La galerie, creusée dans le schiste inférieur, rejoint le puits vertical à 34 mètres au-dessous de la surface du sol. Haute de 1™30, large de 90 centimètres, elle est taillée en voûte rétrécie. La pente en est parfaitement rectiligne, sauf pendant les 10 derniers mètres. Les marches, au

Fig. 11.

Coupel ongitudinule du Puits des Escaliers (Échelle 1/1 OOQ).

nombre de 80, sont hautes et étroites (45 centimètres sur 20 centimètres) et constituent un escalier assez raide, qui se prolongeait ensuite dans le puits vertical par de simples échelles. Mais les travaux de ce genre ne sont que des exceptions : sur plusieurs centaines de puits, il n'y en a guère plus de vingt qui s'écartent du modèle ordinaire.

La profondeur des puits varie selon le nombre et Tépaisseur des couches qu'ils ont à traverser. Elle atteint son maximum dans la région centrale, qui est la plus élevée. Les puits, qui, à Camaréza et dans le val Mercati, desservaient les grandes exploitations (Ju troisième contact, ont percé de 70 à 110 mètres de

schiste avant d'atteindre le calcaire inférieur. Le plus beau de tous, qui porte aujourd'hui le nom de puits Francisque, a son orifice à une altitude de 209 mètres, et ne rejoint le contact qu'à 90 mètres au-dessus du niveau de la mer: il a donc 119 mètres de profondeur. Dans le district d'Ari, les puits vont jusqu'à 90 mètres au-dessous de la surface. Sur le plateau du Nord et dans le val Berzéko, ils descendent de 50 environ. Enfin, plus près de la mer, ils ne dépassent guère 35 mètres. Sous ce rapport, les puits de mines du Laurion sont les plus importants de la Grèce. Les puits de Céphalari, près du lac Copaïs, en Béotie, ne vont pas au-delà de 66 mètres ; les puits de l'isthme de Corinthe ont 42 mètres au maximum (1).

11 est intéressant de savoir ce que pouvait demander de temps le forage d'un de ces puits de mine. On estime qu'il faudrait deux heures à un bon ouvrier pour tailler dans le calcaire inférieur une mortaise qui aurait les dimensions suivantes : hauteur, 60 centimètres ; largeur et profondeur, 12 centimètres. Si l'on accepte ces données, un calcul très simple fixe, pour des puits forés dans la même roche, l'avancement à raison de 1°*20 en quinze jours. Ainsi un mineur travaillant 360 jours par an, mettrait environ trois ans et cinq mois pour creuser un puits de 100 mètres de profondeur, sur 'une section de deux mètres carrés. Mais on doit considérer d'abord que le calcaire moyen ou les schistes, où passent les puits^ n'ont pas la dureté du calcaire inférieur, et ensuite que sur une surface de deux mètres carrés, on pouvait mettre à la tâche au moins deux ouvriers. En conséquence, il faut évaluer à vingt mois environ le temps nécessaire au forage du puits de 100 mètres : en d'autres termes, un mois de travail représente 5 mètres d'avancement. Il est clair que, selon la résistance variable du terrain et l'habileté des mineurs, l'opération était menée plus ou moins vite : mais le résultat, auquel nous arrivons, se rapproche beaucoup de la vérité. En effet, rapprochons-le d'un calcul analogue fait pour les puits de Corinthe. On sait qu'à l'époque de Néron, le projet découper l'isthme par un canal fut repris, et l'entreprise commencée : il reste de cet ouvrage deux tranchées et quelques puits bien conservés. Un ingénieur, qui les a étudiés, juge qu'il

(1) Bull. Corr, BelL, 1893, p. 333 : 2« article de M. Kambanis sur Le dessèchement du lac Copais par les anciens, — Bull. Coir. HelL, 1884, p. 232 : Gerster, L'isthme de Corinthe : tentative de percement dans l'antiquité.

n'a fallu que trois ou quatre mois pour les amener à une profondeur de 37 à 42 mètres, sur une section de 6 mètres carrés en moyenne. Mais les ouvriers opéraient ici dans des couches beaucoup plus tendres que celles du Laurion, « dans une montagne dont le massif est composé de sable et de marne tertiaire, le tout recouvert d'une couche de poudingues de 2 à 3 mètres d'épaisseur » (1). Si l'on tient compte de la différence des terrains, il n'y a pas à s'étonner que les mineurs du Laurion aient procédé à leurs forages avec une rapidité deux fois moindre que le^ ouvriers du canal. Il est au contraire remarquable que la durée de semblables travaux n'ait pas été plus longue.

Pour la beauté de Texécution, nos puits de mines n'ont pas été, je crois, surpassés dans l'antiquité. Les seuls qu'on puisse leur comparer sont ceux qui furent exécutés, au IV« siècle, sur le col de Céphalari, près du lac Copaïs. Ils ont été creusés dans un calcaire très compact, et cependant les parois en ont été taillées dans la roche dure avec une netteté parfaite et une singulière habileté de main. Mais il convient de remarquer que ces puits du Copaïs étaient un travail d'utilité publique : l'exécution en avait été confiée à un ingénieur spécialiste, Cratès de Chalcis, et les dépenses en étaient à la charge de l'Etat. De plus, destinés à faciliter d'abord le percement d'une galerie d'écoulement, ils devaien,t subsister ensuite pour servir au curage de cet aqueduc souterrain (2). Dans ces conditions, on comprend que l'ouvrage ait été conduit avec tout le soin et la perfection dont les anciens étaient capables. Mais que les mêmes qualités se retrouvent à un degré éminent dans des centaines de puits au Laurion, il y a de quoi nous surprendre (3). Ces puits de mines étaient l'œuvre, non de l'Etat, mais de simples particuliers; chaque entrepreneur en payait le forage de ses propres deniers, et enfin on savait qu'un jour le puits deviendrait inutile, lorsque l'amas métallifère

(1) Gerstep, l'Isthme de Conni/ie, dans Bull. Corr. Hell., p. 226-232. M.Kambanis, dans son étude sur les puits du Copaïs, se contente de dire que le travail a dû demander nombre d'années : Ibid. 1893, p. 330.

(2) Kambanis, art. cité, 1893, p. 331.

(3) M. de Launay (Annales des Mines, IX" série, t. I, p. 517) compare le travail des puits de mines romains de Sardaigne à ceux du Laurion, en ces termes : <t Ce ne sont pas ces beaux puits rectangulaires du Laurion, à parois bien lisses et munies d'échelles qui subsistent dans les mines athéniennes, mais souvent de simples soupiraux si étroits qu'on arrive malaisément à y pénétrer )>.

Mk.

serait épuisé. Cependant, les Athéniens n'ont pas cessé, pendant toute leur exploitation, de les tailler. avec la même application et sur le même modèle.

C. De la méthode de recherche. — C'est au moyen de ces puits et de ces galeries, que les mineurs du Laurion traversaient les terrains stériles qui recouvraient les gisements interstratifiés. Mais, si patients et si habiles qu'ils fussent à tailler le schiste et le calcaire, il leur était encore nécessaire de savoir diriger leurs efforts : à cet égard leurs différents travaux témoignent d'une évolution très intéressante à suivre. Depuis la première découverte des richesses minières, jusqu'aux derniers temps des grandes exploitations, les Athéniens ont sans cesse perfectionné leurs méthodes de recherche, et, partis d'un empirisme grossier, ils sonl»parvenus à une pratique raisonnée, aussi parfaite que le permettaient leurs connaissances géologiques. Ils ont fait preuve d'une sagacité et d'un flair, qu'admirent les ingénieurs modernes.

On imagine aisément, lorsqu'on parcourt le versant oriental des collines du Laurion, comment les Athéniens ont pu y soupçonner l'existence de gîtes métallifères. Nous avons vu que le premier contact affleurait en une foule de points sur les pentes qui se succèdent de Dipsiléza au cap Sounion et que les affleurements étaient naturellement décelés par la couleur rouge des oxydes de fer qui s'y montrent. Les anciens n'ignoraient point la valeur de cet indice. Pline l'Ancien dit que l'on reconnaît sans la moindre difficulté les mines de fer, à la seule couleur du terrain (1). Il est par conséquent probable qu'au Laurion les affleurements rougeâtres du premier contact, si apparents en une foule de points, révélèrent tout d'abord la présence du fer. A un examen plus attentif, on put se rendre compte que le fer n'était pas seul ; des rognons de galène, moins prompts à s'oxyder, trop lourds pour être entraînés par le ruissellement des eaux, devaient jalonner la ligne du contact. Le poids considérable de ce minerai, les brillantes facettes et l'éclat métallique des cristaux qui le composent, ne pouvaient échapper longtemps

(1) Pline, Histoire naturelle, XXXIV, 14, 142 : « Ferri metalla ublque propemodum reperiuDtur, minimaque difficultate agnoscuntur, colore ipso lerrae manifesto. »

à Tattention des premiers visiteurs du pays (1). Enfin il suffisait de procédés métallurgiques très simples et très primitifs pour en tirer un métal connu, le plomb. Je crois donc que le premier contact, grâce à ses affleurements caractéristiques, a amené de très boone beure la découverte des gisements du Laurion.

De cette marche logique des événements, je vois les preuves dans une série de travaux grossiers exactement Mtués sur les affleurements du contact, que Ton remarque depuis Dipsiléza et Vilia jusqu'à Spitharopoussi et au Sounion. Ce sont des trous, des tranchées, des cavernes exécutées évidemment par la main de l'homme. Ces excavations de tout genre sont innombrables et atteignent parfois de grandes dimensions : il en est qui ont 80 et 100 mètres de longueur sur 20 et 30 mètres de large. Je citerai comme spécimens* de ces ouvrages ]es cavités que l'on rencontre dans le bas du ravin de Camaréza, ou dans le vallon de Vilia. L'irrégularité est le propre de cette exploitation de la première heure : les attaques sont faites au hasard, poursuivies sans plan et sans méthode. On y sent les tâtonnements de mineurs inexpérimentés, qui ignorent à peu près et ce qu'ils cherchent et comment il faut chercher. Ici, ils ont recueilli des oxydés ferrugineux, là ils ont ramassé tout ce qui leur tombait sous la main. Nul discernement dans le choix des minerais : ils ne savaient pas encore au juste lequel était le plus avantageux. De môme, ils ne s'étaient pas rendu compte des allures des gisements : ils n'osaient pas pénétrer sous terre et ne s'enfonçaient point au delà de la portée du jour. Tels sont manifestement les débuts de l'art des mines au Laurion.

Le premier contact a été longtemps le seul qui fût connu : c'est en l'exploitant que les mineurs du pays firent leur éducation et c'est là que nous retrouvons les traces encore visibles des progrès qu'ils accomplirent. Au cours de leurs travaux primitifs, les ouvriers furent amenés à constater deux phénomènes intéressants : d'une part, les rognons de galène, d'abord perdus et disséminés dans les oxydés ferrugineux, augmentent en nombre et en volume à mesure que l'on s'avance plus profondément dans les gîtes métallifères ; d'autre part, ces gîtes se rencontrent toujours entre deux couches de couleur et de dureté différentes : quant à leur position relative, si l'assise aux teintes sombres et

(1) Cambrésy, Laurion, p. 32 et 111.

facile à tailler (schiste), est au-dessus de l'assise blanche et dure (calcaire), on trouvera presque à coup sûr entre les deux un amas de miuerai. Dans le cas contraire, tous les efforts sont vains et les recherches inutiles. Cette double observation, qui s'imposait, provoqua un perfectionnement dont on distingue encore les résultats sur le terrain.

En effet, ou retrouve sur les affleurements du premier contact, â côté des excavations grossières des commencemeDls, un certain nombre de travaux beaucoup plus réguliers et strictement exé-

cutés à la ligne de rencontre du calcaire et du schiste. Le coup de pic n'a pas été donné à l'aveuglette, ni trop haut ni trop bas, niais très exactement à la place qui convenait. Ainsi le mineur ne frappait plus au hasard, et c'est évidemment qu'il était convaincu qu'en un point seulement il avait chance de mettre à découvert le gisement recherché : l'expérience lui avait démontré maintes fois qu'il perdait son temps et sa peine, s'il ne se conformait pas à la règle démontrée bonne. 11 acquiert aussi plus de hardiesse : il ne se traîne plus craintif à la surface, le

36 LES MINES DU LAURI0I>Ï DANS L'aNTIQUITÂ

long de raffleurement. 11 se lance sous terre, en profondeur, à la poursuite des minerais de plomb. Si Tattaque est heureuse, il va de l'avant. Pour arriver plus vite, il réduit sa trouée au strict nécessaire : la cavité informe et sans proportions des premiers temps devient une galerie bien taillée et de dimensions régulières. Au contraire, si Tattaque s'annonce mal, Touvrier s'arrête : plus d'une galerie est restée à l'état d'embryon et n'a pas été creusée au-delà de quelques mètres. D'autre part, si nous examinons de près les travaux abandonnés, nous nous apercevons que les parements portent seulement la trace de minerais ferrugineux, sans le moindre indice du voisinage ou de la présence des minerais plombifères : ainsi la recherche de la galène seule intéressait le mineur, qui avait appris à en connaître la valeur. Le fer au contraire n'avait au Laurion ni les qualités ni Tabondance qui auraient pu en rendre l'exploitation utile et fructueuse. Si l'ouvrier ne recueille que du fer, son labeur n'est pas récompensé : il vaut mieux tenter une autre attaque ailleurs. Les minerais de plomb argentifère sont devenus l'objet principal de l'exploitation, et l'on sait dorénavant qu'ils ne se rencontrent qu'au plan de contact.

Voici dès lors de véritables galeries, qui de parti pris ne poursuivent que le minerai de plomb. Elles partent toujours au point précis où le schiste supérieur laisse apparaître le calcaire moyen. Elles se glissent sous terre, en profitant des fentes naturelles que présente le contact. On voit très bien eneSetque le mineur, qui en perce une, a une préoccupation constante, celle de ne pas perdre le plan de rencontre des deux couches, car il a vite appris à ses dépens que c'est là seulement qu'il trouvera le minerai. S'il l'abandonne, il lui faudra peiner durement dans le calcaire ou dans le schiste, à droite ou à gauche, en-dessus ou en-dessous de la veine tilonière, sans espoir peut-être de retrouver le minerai qui se dérobe. Aussi s'astreint-il à suivre tous les caprices du contact: il monte avec lui quand il s'élève, descend quand il plonge, tourne au gré de ses moindres sinuosités. Mais en retour, à mesure qu'il s'avance, le minerai s'enrichit, la galène augmente en quantité, et bientôt si l'attaque a été heureuse, il débouche dans une fissure plus large, où le minerai se présente en amas compact. La galerie première s'agrandit alors ; une seconde peut s'établir à côté et le chantier croit en importance chaque jour. Puis soudain, le schiste et le calcaire se rapprochent, le minerai n'occupe plus qu'une fente étroite, où

l'instrument du travailleur peut à peine l'atteindre. Peu importe : patiemment, brin par brin, le mineur saura le recueillir, et la galerie, reprenant sa marche tortueuse, cheminera toujours sans souci d'une direction préméditée, au gré des mille plissements du terrain. L'essentiel pour le mineur est de remplir son panier: il veut que chaque coup de pic paye sa peine. Pas de labeur inutile pour se donner de l'air et de l'espace; il suffit que l'homme puisse passer et poursuivre la richesse qui fuit.

Cette exploitation n'est encore qu'empirique. Dans tous les travaux de cette période, il est impossible de retrouver une règle suivie : pas de soin dans le détail, pas de plan dans l'ensemble. Ce sont des labyrinthes obscurs, dont les ramifications courent dans tous les sens, et l'œuvre ressemble assez à ces bois rongés et criblés de trous par des vers silencieux. Cependant, ces mines de la seconde période représentent une somme de travail beaucoup plus considérable que les excavations et les cavernes delà première. Elles sont très nombreuses, la longueur des galeries est très grande, et autant que l'on peut en juger, l'exploitation en a duré très longtemps, sans se modifier sensiblement.

Si le troisième contact n'a pas exercé, comme le premier, une influence décisive sur la découverte des gisements du Laurion, et s'il n'a pas été le théâtre des débuts de l'industrie minière, il a eu du moins l'avantage de livrer aux anciens des richesses plus considérables, et il a exigé, pour être atteint et utilement exploité, une connaissance assez avaucée des terrains géologiques, en même temps que de sérieux progrès dans les procédés techniques. Tout d'abord il "n'affleure qu'en un seul point, à l'extrémité de la plaine de Mégala Pevka. Là seulement le schiste inférieur, enlevé par l'érosion, laisse paraître au jour le calcaire inférieur. En outre, la ligne de contact n'est pas très apparente ; les bancs calcaires et schisteux se superposent d'une manière confuse, et les oxydes de fer n'y dénotent point par leurs tons révélateurs la présence de masses métallifères. Aussi le petit nombre de travaux primitifs qu'on y relève n'ont-ils pas pris d'importance : ils ne pénètrent pas profondément dans les couchés du sol, et il ne semble pas que les mineurs y aient recueilli de minerais. Pour ces raisons je crois que le troisième contact a été découvert par une autre méthode que celle de la galerie partant de l'affleurement : il n'a été atteint que par des puits verticaux ou inclinés.

Cette méthode nouvelle supposait un progrès technique et une

connaissance exacte des lois de gisements. Pour le progrès technique, il fut réalisé de bonne heure. Les anciens avaient déjà employé des puits dans les travaux du premier contact, ils avaient été obligés d'en faire usage pour rendre Texploitation moins pénible et moins dangereuse. En effet, à mesure que les galeries souterraines s'allongeaient et se ramifiaient, il devenait plus difficile d'y séjourner longtemps, parce que Tair, lent à se renouveler, se viciait trop vite par la fumée des lampes et la respiration des hommes. En même temps^ le transport du minerai par les boyaux étroits et tortueux ne pouvait s'accomplir que très lentement. Il fallait trouver un remède à ces deux inconvénients, et on avait résolu le problème en creusant des puits. Nous retrouvons ces premiers puits sur toute la ligne du premier contact, à peu de distance et au-dessus de l'entrée des galeries : ils sont régulièrement espacés et taillés avec soin dans Taxe des galeries principales qu'ils recoupent à divers intervalles. Ils facilitent l'aérage et simplifient l'extraction des minerais. Mais ils sont toujours postérieurs aux galeries qu'ils desservent et ne sont donc qu'un perfectionnement apporté après coup à un ensemble de travaux de mines.

Il n'en est pas de même des puits du troisième contact qui ont précédé l'établissement des galeries : ce sont avant tout des puits de recherche. Comment les mineurs du Laurion ont-ils soupçonné qu'il existait un autre contact que celui qu'ils connaissaient déjà ? Je ne crois pas qu'ils se soient rendu compte tout d'abord du nombre des couches géologiques, et ils ont certainement confondu pendant longtemps le schiste inférieur avec le schiste supérieur. Mais une longue expérience leur avait démontré que les gisements résidaient toujours au-dessous du schiste. Ils avaient commencé par les atteindre au moyen de galeries partant des affleurements. Or, ce contact, qu'ils voyaient s'étendre indéfiniment devant eux, ne devait-il pas exister là même où il n'apparaissait pas ? Pourquoi ne l'aurait-on pas trouvé sous les schistes, que le calcaire subjacent fût visible ou non ? Quand ils furent devenus maîtres dans l'art de creuser des puits, ils pensèrent qu'au lieu d'attaquer le contact aux affleurements, il était plus simple d'y arriver directement avec un puits. On pouvait de la sorte parvenir, sans cheminer d'abord par des galeries interminables, à des gisements plus riches que tous les autres parce qu'ils étaient plus profonds. C'est ainsi qu'il arrivèrent à se servir de puits ; ils les creusèrent d'abord

indifEéremmeot sur n'importe quel schiste, et il est clair que le premier soudage, tenté de la sorte, gui arriva au contact, leur prouva qu'ils ne s'étaient point trompés dans leurs prévisions.

Ils découvrirent un jour le troisième contact sans discerner au commencement qu'il n'était pas le même que le premier. Ce n'est que plus lard, lorsqu'ils s'aperçurent que des travaux poussés les uns vers les autres, au premier et au troisième contact, ne se rejoignaient pas, mais se superposaient en étages, qu'ils puteot conclure à l'existence de deux contacts distincts. C'est donc uniquement la croyance à la permanence du contact minéralisé, qui les a déterminés à creuser, sans se décourager, de grands puits à travers des coucbes de 100 mètres d'épaisseur, et leur persévérance a été presque partout couronnée de succès.

Du moins savaient-ils observer l'épaisseur probable des strates, pour ne pas travailler trop longtemps en pure perte.

Un exemple va nous montrer la sagacité de nos mineurs. C'est un puits (fl(;. 13) situé à mi-chemin entre Camaréza et Souréza, presque sur le plateau ; aujourd'hui repris par l'exploitation moderne, il porte le nom de Puits Kitzo. Il avait 51 mètres de profondeur -. il s'enfonce dans le calcaire moyen, en un point où le mineur antique a prévu une faible épaisseur de la couche ; en ef!et, il en sort au bout de 5 mètres pour pénétrer dans le schiste inférieur. Remarquons en passant qu'il n'y a point eu d'hésitation ou d'arrêt à ce faux contact : rien, sur les parements, n'indique qu'on ait eu la pensée de fouiller en cet en-

droit. Après 46 mètres de descente, on rencontra du calcaire inférieur. Arrivés là, les travailleurs poussèrent leurs galeries en tous sens, à la recherche d'un élargissement du contact, où ils espéraient découvrir un amas métallifère. Mais au bout de quelques mètres, il fallut s'arrêter : dans toutes les galeries, le calcaire se dressait au front de taille, le contact se perdait avec une facilité désespérante dans une roche qui passait, par transition insensible, du calcaire au schiste ; le minerai enfin faisait complètement défaut, sans laisser paraître le moindre indice qu'il pût se trouver dans le voisinage. Le travail fut donc abandonné, et à visiter le chantier, on sent bien qu'il y eut là arrêt subit et raisonné. Les galeries s'interrompent au bout d'une dizaine de mètres en plein calcaire, et les fronts de taille ne sont même pas achevés. Les conclusions s'imposent : d'une part, ce puits n'a pas été foré pour aller recouper des travaux déjà existants ; c'est donc un véritable sondage, un puits de recherche, preuve manifeste que les anciens avaient conçu une théorie sur les gisements du Laurion. D'autre part, ce puits ne part pas du schiste inférieur,mais du calcaire moyen : les anciens connaissent donc la loi de succession des couches et savent apprécier de visu l'épaisseur probable de la strate superficielle. Enfin, ils arrivent au troisième contact, dont Taffleurement ne se montre que dans la vallée Legrana, c'est-à-dire à bonne distance du puits Kitzo et à un niveau très différent, et ils n'ont été amenés à cette découverte que par l'idée théorique de l'alternance des couches de terrain.

Et maintenant, pourquoi, dans le cas particulier du puits Kitzo, cette recherche a-t-elle abouti à un échec? C'est que nos mineurs étaient venus se heurter à un cas assez rare au Laurion, et qulls ne pouvaient expliquer. On a trouvé depuis qu'ils n'étaient descendus qu'à un faux contact : il se trouve là une grosse loupe de calcaire intercalée dans le schiste. Le vrai contact minéralisé est situé à quinze mètres plus bas. Des insuccès semblables, sans être très nombreux, se rencontrent encore çà et là, qui prouvent toujours la force de l'idée préconçue et de la théorie. Us ont aussi tente en roche notoirement stérile, des sondî^ges qui n'aboutissent à rien. Tels sont les quelques puits forés dans le granit, près de Plaka. Pour ces derniers, une erivur aussi grossière donne à réfléchir, venant de mineurs expérimentés. Se sont ils lancés au hasard dans une roche extrêmement dure, qui ne se montre qu'en un point seulement

au Laurion ? On a peine à le croire. Peut-être, se sont-ils demandé si la miaéralisation n'était pas très abondante au contact du granit qui semble être Tassise de fondation sur lesquelles reposent les autres couches. De là, à rechercher les gisements qui en ce cas devaient s'y loger, il n'y avait qu'un pas. Leurs efforts ont été infructueux et leur science insuffisante. Mais de pareilles tentatives ne sont elles pas la preuve que les idées théoriques, fondées sur des connaissances raisonnées, quoique incomplètes, avaient pris la place de l'empirisme timide des premières époques et présidaient à la recherche des richesses souterraines du Laurion? A partir de ce moment, que nos mineurs explorent le premier ou le troisième coptact, ils ne vont plus au hasard, et procèdent avec méthode au fonçage de leurs puits et aux tracés de leurs galeries.

Voici, par exemple, un spécimen de leurs travaux, dont le type est très fréquent au Laurion. La mine, dont la planche II donne le plan, est située sur le plateau du Nord, dans le district de Démoliaki. C'est une exploitation du premier contact, menée par puits et galeries. Le mineur a commencé par étudier, sur le terrain qui lui était concédé, les allures du schiste supérieur, qui va en montant, du Sud-Ouest au Nord-Est avec régularité, il pouvait supposer à priori que le contact avait sensiblement la même inclinaison. Pour s'en assurer, il a creusé aux quatre coins d'un quadrilatère irrégulier, allongé dans le sens de la pente, quatre puits (Puits Jupiter et Puits Louis- Joseph au S. 0. ; Puits N° S et Puits A'° 4 au N. E.). Les deux premiers ont leurs^ orifices à 192 mètres et 182 mètres au-dessus du niveau de la mer ; les deux derniers partent des cotes 263 et 213 mètres. Selon les prévisions du mineur, le plan du contact s'est trouvé dans son ensemble en descente du N. E. au S. 0. Les Puits N« 3 et No 4 l'ont rencontré à l'altitude de 215 et 180 mètres ; les Puits Jupiter et Louis- Joseph à 159 et 154 mètres. Voilà donc quatre attaques qui déterminent exactement pour une surface donnée l'allure générale du contact: le mineur sait dès lors qu'il ira eu montant des puits du S. 0. aux puits du S. E., et s'il rencontre sur sa route quelque anomalie inattendue, il est en droit de penser qu'elle est tout à fait passagère et locale. S'il avait creusé ses puits sur une même ligne au m lieu du quadrilatère, il n'aurait pas eu la même certitude.

La reconnaissance du contact achevée, il ne s'agissait plus que

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de Texplorer de part en part par des galeries joignant les puits les plus éloignés deux à deux. On commença donc deux mattresses galeries à partir des puits du S. 0. en s'avançant vers le N. E. Elles vont ainsi pendant 160 à 200 mètres, parallèles l'une à l'autre dans la même direction. Entre les deux, des galeries transversales les font communiquer de distance en distance, et visitent le contact dans l'intervalle qui les sépare. Les deux avancements principaux vinrent donner au bout de cette course dans des gîtes importants, situés à peu près au centre de la concession. On s'empressa dès lors de venir les recouper à partir des Puits No 3 et N*» 4 : de là, les directions convergentes des deux grandes galeries qui descendent de ces puits. Ainsi, quatre voies d'accès conduisaient aux amas métallifères, et pour mieux desservir encore les chantiers d'abatage, on fonça sur l'emplacement même des gîtes cinq petits puits de dégagement. On voit clairement ici la méthode suivie : une fois les positions du contact connues, les Athéniens poussaient dans le même sens une ou plusieurs galeries parallèles, et, dans l'intervalle qui les séparait, menaient des galeries transversales. Ils recouvraient ainsi le contact d'un réseau régulier de galeries dont les mailles sont assez serrées pour que nul gisement important ne puisse échapper à leurs investigations. Grâce à cette méthode, tôt ou tard, ils ne pouvaient manquer de découvrir le gîte espéré. Dès lors la mine était ouverte, et il ne restait plus qu'à enlever le minerai. Ainsi il arriva un moment où les mineurs devenus maîtres en leur art suivirent dans leurs recherches un plan logique, qui, généralement, est le meilleur ; il est certain qu'au Laurion les tra-. vaux de mines les plus nombreux appartiennent à cette catégorie. Ils n'ont conservé de leurs procédés antérieurs qu'une seule habitude, celle de s'astreindre rigoureusement à ne pas perdre le contact. C'est ainsi que dans les mines, dont l'ordonnance semble la mieux couçue,ils n'ont presque jamais pratiqué ce qu'en termes de métier on appelle une recoupe de gisement.

Dans les exploitations modernes, lorsqu'on a reconnu les directions du contact, on ne le suit point pas à pas : on traverse la roche stérile par une galerie horizontale et en ligne droite, dite travers-banc, qui va recouper le gisement à une distance plus ou moins grande. Le grand avantage de ce système est d'assurer l'horizontalité des plans d'exploitation nécessaires à la circulation des chariots qui transportent le minerai. Les mineurs du Laurion n'agissaient pas de la sorte, non pas qu'ils aient abso-

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lument ignoré la méthode du travers-banc, dont on pourrait citer un exemple ou deux, mais ils trouvaient évidemment nn grand profit à tracer toujours leurs galeries dans le contact : ils avaient en effet la chance d'y rencontrer quelques dépôts minéralisés qui pouvaient payer leurs trais. D'autre part, comme ils n'ont jamais songé à transporter le minerai, dans l'intérieur de la mine, au moyen de chariots, ils n'avaient pas d'intérêt à y établir des étages horizontaux bien définis. Us ont donc continué à tontes les époques à cheminer au contact, à monter, à descendre dans les moindres plis, sans se préoccuper aucunement des inégalités de leurs galeries. Ainsi cette pratique, qui à l'origine avait été une précaution essentielle pour le mineur inexpérimenté, resta toujours une des règles de l'exploitation antique.

Tels étaient les procédés des Athéniens pour ouvrir de nouvelles mines. C'est ce genre de travaux qu'ils désignaieut sous le nom de naivoToiiia et de xaivôv liétaXiov (1). Lorsqu'ils se bornaient à poursuivre l'exploitation de gisements déjà connus, œuvre qui n'avait plus la même importance et le même intérêt, ils désignaient le chantier par le terme àv3ax^i[i,av [j.£TaXXoï (2), c'est-à-dire reprise de fouilles. Ils ont toujours attaché beaucoup de prix aux KaivoTOfinat et les ont multipliées : ils n'ont pas laissé un seul coin du Laurion inexploré. En surface, ils ont reconnu les dernières limites de la région minéralisée; en profondeur, ils ne se sont arrêtés qu'au point où leurs recherches étaient limitées par la présence des eaux de mer qui pénètrent partout dans les fissures des couches. 11 n'est guère de gîtes qu'ils n'aient trouvés et exploités. Ni les anomalies des contacts subordonnés dans le calcaire inférieur dans la région de Camaréza, ni les feuillets minéralisés du schiste supérieur da tions, ne leur ont pour deviner la pré galeries fournissent gent les travaux mo la recherche des gis<

(i) Xénophon, Revenus

(éd. Blas»); Suidas, au i

(2) CIA. Il, 780. I. 13,

180, I.SO. Arlstole, CniK

44 LES MINES DU LAURTON DANS L'aNTIQUITÉ

Travaux d'abatage et d'extraction

A . Abatage : technique et méthodes. — Au bout de ces puits et de ces galeries, les chercheurs patients et habiles arrivaient enfin à un gisement de gaJène argentifère. A la recherche succédait aussitôt Tabatage. Il ne faut pas croire que les anciens aient déblayé au hasard les amas qu'ils découvraient. L'expérience leur avait appris qu'il y avait des règles à suivre pour perdre le moins possible de minerai et pour le recueillir avec économie et rapidité. Ne devaient-ils pas aussi se préoccuper de fournira leurs ouvriers les voies de dégagement indispensables au transport des matières abattues? Enfin n'était-il pas nécessaire de prendre garde aux éboulements qui pouvaient obstruer la mine et interrompre la marche de l'exploitation ? L'examen des travaux antiques prouve manifestement que les Athéniens ont vaincu ces difficultés et que, selon la forme, la puissance, l'inclinaison des gîtes, ils ont su adopter des méthodes différentes d'abatage et les mieux appropriées à leur fin.

Les chantiers les plus imposants sont situés dans la région de Camaréza, entre le val Berzéko et le pied du petit Ripari. Il se trouve là, au troisième contact, d'immenses cavités, qui contenaient à l'origine des masses énormes de minerai. Totalement vidées par les anciens, elles ont subsisté jusqu'à ces derniers temps dans un état satisfaisant de conservation, et l'on a pu y étudier avec quelque précision les procédés qu'ils avaient suivis.

Plusieurs cas se présentent. Les Athéniens ont débouché dans ces riches amas, tantôt par le mur du contact, tantôt par le toit, et tantôt à mi-hauteur: dans ces diverses alternatives, ils ont manœuvré fort habilement. Tout d'abord, à la suite de la galerie de recherche, ils poussaient droit devant eux une galerie d'allongement, perçant horizontalement d'une salbande à l'autre le gîte tout entier. Puis au moyen de sondages montants et descendants, creusés au contact du minerai et de la roche stérile, ils tentaient de se rendre compte des dimensions et de la position de la masse minéralisée. Les traces de ces sondages sont parfois visibles. On constatera, par exemple, qu'à plusieurs mètres au-dessus du sol actuel du chantier, un éperon rocheux, en saillie sur le tlanc de

la cavité, a été traversé par une galerie. Aujourd'hui, de part et d'autre cette galerie aboutit au vide. Il faut donc y voir le tronçon d'une galerie qui, cheminant à travers le minerai, a disparu quand on l'a enlevé ; elle suivait de très près la salbande du gîte, et ne pouvait être qu'une galerie de reconnaissance.

La reconnaissance achevée, les mineurs savaient par exemple qu'ils avaient sous leurs pieds, au niveau de la maîtresse galerie, la plus grande épaisseur de l'amas. Ils commençaient alors par abattre le minerai qui se trouvait au-dessus de leur tôte, jusqu'au toit du contact: cette première partie de leur besogne une fois terminée, ils descendaient progressivement jusqu'au fond de la poche et la vidaient ainsi complètement. S'étaieut-ils aperçus, au contraire, qu'ils étaient arrivés dans le bas du gisement (fig. 14), ils procédaient en sens contraire. Ils enlevaient tout de suite le minerai plus ou moins abondant qu'ils trouvaient au-dessous du niveau de leur galerie d'attaque. Arrivés à la roche stérile, ils

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Fig. 14.

Abatage du minerai : a, a, maîtresse galerie ; b, b, sondages ; c, c', galeries de raccord.

remblayaient la cavité qu'ils avaient formée, et ce sol artificielles ramenait à portée du minerai qu'ils avaient laissé momentanément au-dessus de leur tète. Ils l'abattaient alors par dessous, et à mesure que le toit s'élevait, ils exhaussaient par des remblayages successifs le niveau du chantier. C'est ainsi qu'ils pouvaient parvenir jusqu'au plafond de la chambre minéralisée. On reconnaît aisément à des preuves certaines quelle a été, dans telle ou telle cavité, la méthode suivie. En effet, s'ils ont employé la première, nous ne trouvons pas de remblai dans le vide : s'ils ont adopté la seconde, la cavité est à peu près remplie jusqu'en haut d'une couche épaisse de déblais. De plus, la disposition des voies de dégagement est différente dans les deux cas. Si les mineurs sont allés de haut en bas, on voit sur le flanc de l'excavation, au-dessous de l'orifice de la galerie principale, qui

reste à peu près horizontale, plusieurs orifices de galeries secondaires situées de plus en plus bas. Ce sont les entrées des montages que les mineurs perçaient pour rejoindre la maîtresse galerie. En effet, à mesure qu'ils enlevaient du minerai, le sol du chantier baissait, et il arrivait un moment où ils ne pouvaient plus atteindre aisément la bouche de la galerie d'extraction ; ils étaient donc obligés de creuser successivement une ou plusieurs galeries de raccord, qui allaient rejoindre par une pente plus ou moins raide la maîtresse galerie. Si, au contraire, Tabatage a été exécuté de bas en haut, il est clair qu'en remblayant la cavité, ils obstruaient tôt ou tard l'entrée de la galerie d'accès. Il fallait alors, à mesure qu'on s'élevait plus haut, assurer le dégagement des chantiers par une descenderie qui recoupait aussi la maîtresse galerie. S'il y avait lieu, on en perçait ensuite une seconde et ainsi de suite jusqu'à l'épuisement total du gisement.

Il s'est encore produit, dans les grands ;imas interstratifiés, un troisième cas, beaucoup plus rare, il es^ vrai, que les deux autres. Il est arrivé que les mineurs ont débouché en même temps à deux niveaux différents dans le même gîte. Ils l'exploitaient alors en deux étages, et l'on conservait à mi-hauteur une couche assez épaisse de minerai, qui servait de plancher au chantier supérieur, et de plafond au chantier inférieur. Dans chacun d'eux on employait alors pour l'abatage la méthode la plus convenable. Mais il va sans dire que les Athéniens n'avaient recours à ce système que lorsqu'ils n'avaient devant eux qu'un minerai assez pauvre : il eût été tout à fait désavantageux d'abandonner ainsi une masse considérable de minerai, s'il avait été d'une riche teneur. Dans les rares chantiers où l'on retrouve les deux étages superposés, on constate que la couche intermédiaire est toujours composée d'un minerai de qualité inférieure, et le bénéfice, que les anciens auraient pu retirer de l'abatage de cette masse laissée sur place, aurait été assez peu rémunérateur.

Les Athéniens n'ont pas exploité seulement des gisements en amas de la forme et du volume des grands vides de Gamaréza. Les gîtes se présentent assez souvent au Laurion sous l'aspect de tranches minces, dont l'épaisseur varie de quelques centimètres à deux ou trois mètres, et dont le plan, suivant les caprices du contact, est horizontal ou oblique ou vertical. Les mineurs ont alors, suivant les cas, procédé de diverses manières à l'enlèvement du minerai. Lorsque la tranche se présentait en hauteur

et d'une puissance notable, ils la taillaient en gradins. Qu'on imagine un mur épais de minerai, et dont la hauteur dépasse parfois quatre et cinq mètres; les anciens l'attaquaient par la tranche dans Taxe d'orientation, le découpaient en parallélipipèdes à peu près réguliers, abattaient successivement ces parallélipipèdes en commençant par le haut et ils donnaient ainsi à l'ensemble du chantier la disposition en gradins. Cette méthode permet de dépouiller complètement les filons; en effet, nous en retrouvons au Laurion qui ont été parfaitement vidés, et certainement par le procédé que nous venons d'indiquer, car les galeries d'accès n'atteignent le plus souvent que le mur du filon. Par suite si les mineurs n'avaient pas taillé le gisement en gradin, ils auraient dû nécessairement, pour en enlever les parties supérieures, refaire avec des déblais un sol artificiel : or le filon est parfaitement net, et rien n'indique qu'il ait jamais été comblé pour être vidé à nouveau.

Lorsque les gisements restent horizontaux, comparables à une épaisse feuille de plomb intercalée au contact, les mineurs du Laurion manœuvrent de plusieurs façons suivant l'épaisseur et la richesse de la couche. Ici, quand elle est mince mais riche, ils la poursuivent dans tous lessens par desgaleries étroites qui vont et viennent à droite et à gauche, en formant comme les mailles d'un filet. Ils exploitent de la sorte des couches de vingt à quarante centimètres ; le réseau des galeries va en se compliquant de plus en plus, les mailles se multiplient, quaml le minerai acquiert plus d'épaisseur et de valeur. Là, si la couche est plus puissante encore, et si la teneur du minerai est très riche, non contents de la recouper ainsi par plusieurs galeries, ils l'attaquent sur un large front et l'abattent tout entière sans en rien laisser.

On voit donc que, de quelque manière que les gîtes se pré sentent, les mineurs du Laurion ont toujours su appliquer les meilleurs procédés. Us étaient parvenus, dans la pratique de l'abatage, à une habileté professionnelle qui n'a pas été surpassée avant que le progrès des sciences modernes soit venu améliorer l'art d'atteindre et d'attaquer les gisements métallifères. Ils sont arrivés à la perfection que comportait l'empirisme de leurs méthodes.

Pour exécuter leur travail, les mineurs du Laurion employaient, selon la nature du terrain, le pic ou la pointerolle.

4S L£S MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ

Les galènes bien cristallisées ne laissent pas que d'être dures à entamer; les carbonates de plomb ou les minerais mixtes sont d'une consistance variable. 11 est certain que, d'une façon générale, les ouvriers anciens ne débitaient le minerai qu'en petits fragments. Les déblais de roches stériles et de gangues inapures qu'ils ont laissés dans leurs mines, ne sont jamais composés de gros morceaux. D'ailleurs, ils n'ont, je crois, sous ce rapport, jamais cherché un autre résultat. Le minerai débité en menus fragments était ainsi mieux préparé^ nous le verrons, à subir les traitements mécaniques auxquels il était soumis au sortir de la mine. Aussi les outils, dont ils disposaient, convenaient-ils parfaitement à leurs besoins, et ils n'eurent que bien rarement besoin de recourir à des moyens plus énergiques.

On s'est demandé si le feu n'a jamais servi au Laurion, comme procédé d'abatage. On sait qu'en chauflant vivement certains minerais très durs, on arrive à les décomposer partiellement, ce qui facilite le travail du mineur; ou bien on fait arriver sur la partie brûlante un courant d'eau froide qui produit un brusque refroidissement et, par suite,la désagrégation des molécules cristallisées. Les anciens n'ignoraient pas l'usage de ce procédé. Diodore dit qu'il était pratiqué dans les mines d'or d'Egypte (1) : on brûlait à un feu violent les terrains les plus durs pour les rendres plus friables. Pline nous apprend aussi qu'en Espagne les roches de silex étaient attaquées parle feu et le vinaigre (2). Les mineurs du Laurion en ont-ils fait autant ? Il est certain qu'en règle générale ils devaient répugner à un pareil moyen, dont le grand inconvénient était de rendre la mine impraticable pendant longtemps, par suite du dégagement de fumée et de vapeurs. Mais quelques indices donnent à penser qu'en certains cas ils en tentèrent l'essai. On a découvert à Syntérini, au Nord-Ouest de Camaréza, une galerie inclinée à marches d'escalier qui présente une intéressante particularité. Sur toute la longueur de cette galerie, les ouvriers avaient taillé dans le bas de la paroi droite, une rainure à section triangulaire, profonde de vingt à vingt-cinq centimètres environ. A

(1) Diodore de Sicile, III, 12, 4 : Tfjç 8è toy XO\j(jo>^ k-/o6(rr\(; yr\ç ttjV {i.£v ffxXTjpwTaTTjv Tcupt TToXXû xauffavTEç xal TtoiTjdavTeç yauvTjv, Ttpffàyoufft TTjV 8ià Twv ^£ip(J5v xaTepyadtav.

(2) Pline. Histoire naturelle, XXXllI, 4,71 (Ed. L. Jan) : a Hos (silices) igni et aceto rumpunt». Voir Léger, Les travaux publics, les mines et la métallurgie aux temps des Romains, Paris, 1875, p. 693.

l'extérieur elle était fermée par de petites dalles de schiste exactement adaptées, et encore en place. Ce caniveau va de la surface du sol aboutir au bas de la descenderie où il disparaît. Quelle en était l'utilité, sinon d'amener de l'eau dans l'intérieur de la raine ? Or, on ne comprendrait pas que les mineurs aient pris la peine d'établir ce canal, uniquement pour alimenter d'eau les ouvriers occupés dans les chantiers. L'ensemble des travaux en cet endroit n'est pas assez important pour confirmer cette hypothèse, et s'il en avait été ainsi, nous devrions retrouver des vestiges de canaux analogues dans des mines mieux conservées et plus vastes. On est réduit à supposer que ce canal avait été creusé pour établir une arrivée d'eau brusque et violente sur un front de taille particulièrement résistant, que Ton avait préalablement chauffé. On ne peut donc pas aflBrmer que le procédé du feu n'a jamais été connu et pratiqué au Laurion (1). Il est d'ailleurs possible qu'on y retrouve encore des traces analogues de la même méthode.

Ces travaux de recherche et d'abatage supposaient la solution de deux difficultés, sous peine d'être promptement arrêtés : il fallait pourvoir à l'aérage des puits, des galeries et des chantiers et prévenir, s'il y avait lieu, Téboulement des roches par des ouvrages de soutènement.

B, Aérage, — Il était particulièrement important au Laurion d'établir dans les mines un aérage aussi parfait que possible. Qu'on se représente ces puits de plus de 100 mètres, ces kilomètres de galeries étroites et sinueuses que suffisaient presque à obstruer les corps des hommes qui y circulaient ; la respiration des ouvriers, la fumée et la chaleur des lampes, les poussières de minerai, auraient bien vite vicié le peu d'air qui y pénétrait naturellement (2), si quelques précautions n'avaient été prises pour en assurer le renouvellement artificiel.

Lorsque les mineurs fonçaient un puits, ils avaient recours à deux moyens pour en faire la ventilation. « Quand on creuse un puits, dit Pline (3), l'air devient malsain par la seule profon-

(1) CordeUa, Laurion, p. 87; Cambrésy, laurion, p. 49.

(2) On a calculé qu'il fallait à un mineur au repos 780 litres d'air par heure, et au mineur qui travaille 2340 litres. Une lampe brûle un peu moins. Perrotet, Manuel du Mineur, p. 120.

(3) Pline, Histoire naturelle, XXXl, 3,49 ; <c Fit et sine bis vitiis altitudine ipsa gravior aer, quem emendant assiduo linteorum jactatu eventilando. »

deur du puits ; on y remédie par une ventilation qu'on pratique en agitant continuellement des linges. » Le procédé, décrit ici à propos des puits à eau, était vraisemblablement le même dans les puits de mine. Il devait ressembler, je le suppose à celui qu*on emploie aujourd'hui pour aérer les appartements dans les pays chauds. Mais nous ignorons les dispositions de détails qu'ont pu adopter les anciens. Il est encore possible qu'ils aient imaginé d'installer des manches à air. Mais la méthode la plus généralement suivie était toute difiérente et était fondée sur la circulation naturelle de l'air. Ils établissaient dans les puits une cloison qui les coupait en deux parties égales de haut en bas. Cette cloison était faite en planches dont les joints étaient soigneusement calfatés avec de l'argile, et n'était percée qu'à son extrémité inférieure : elle constituait un siphon, dont ii était facile de rendre une branche plus longue que l'autre, au moyen d'une cheminée supplémentaire. Une fois que le puits était creusé et l'aérage assuré d'une autre manière, on démolissait cheminée et cloison. Que ce système ait été mis en œuvre au Laurion, c'est ce que me semble prouver la présence de deux rainures verticales que Ton voit encore dans certains puits très profonds ; de haut en bas, les deux parois qui se font face, sont légèrement entaillées en leur milieu : c'est là sans doute que l'on encastrait les planches de la cloison. Parfois les Athéniens opéraient différemment, et creusaient à côté l'un de l'autre deux puits jumeaux, dont la paroi mitoyenne était percée de trous de communication. 11 suffisait d'allumer un feu dans l'un des puits, pour déterminer dans celui-ci une ascension d'air chaud, et un appel d'air frais dans le puits voisin. Cette méthode, dont on retrouve plus d'une fois l'application dans les grandes exploitations du troisième contact, était, sans contredit, assez coûteuse et je ne doute pas que le plus souvent les anciens lui aient préféré la première disposition, plus économique et plus rapide.

Les puits verticaux et les galeries inclinées sont les prises d'air de la mine proprement dite : le nombre, l'emplacement, la longueur doivent donc en être judicieusement déterminés pour produire le meilleur aérage possible. Tout ensemble de travaux souterrains au Laurion a, au moins, deux ouvertures à l'air libre, et souvent plus. Cette disposition est utile pour assurer la sortie des ouvriers et l'extraction du minerai, si l'une des ouvertures vient à être bouchée ; elle est surtout indispensable à

la ventilation d'une mine quelque peu profonde et développée.

Dans bien des cas, elle suffit à assurer Taérage naturel des

galeries et des chantiers : en effet, si les deux orifices, qui jouent

le rôle de prise d'air, sont situés à des niveaux sensiblement diffé-

rentSyil s'établira un courant d'air froid descendant dans la petite

branche du siphon, et un courant d'air chaud ascendant dans la

grande branche : il suffit pour cela que dans la mine s'établisse

une température plus élevée que la température extérieure, ce

qui arrive pendant tout l'hiver, et même l'été, dans les mines

les plus profondes (l).Tel est le système le plus simple en usage

au Laurion, lorsque le réseau souterrain des galeries n'est pas

trop compliqué. A Démoliaki, par exemple, les Puits N<» 2 et

No 3 touchent le fond de la mine à 155 mètres au dessus du niveau

de la mer, tandis que le Puits N^ 1 n'atteint que la cote de 218

mètres : il y a donc entre eux une dénivellation de 63 mètres, et

il est manifeste qu'une cheminée de cette longueur est capable

de créer un fort appel d'air.

Si pour une raison quelconque, les mineurs ne pouvaient pas

obtenir un aérage naturel suffisant ils avaient alors recours à

d'ingénieuses dispositions pour établir un véritable tirage forcé.

Us allumaient un feu au fond du puits, qui se trouvait le plus

élevé de la mine. Le puits était-il nécessaire à la circulation

des ouvriers? on creusait alors une galerie inclinée (fig. 15) qui

venait recouper le puits à une distance suffisante de l'orifice.

Au point d'intersection, on ménageait un palier sur lequel

était établi le foyer. Le feu allumé, on bouchait l'orifice du puits

vertical par une porte mobile (2) et le tirage s'établissait dans

la cheminée inclinée. De la sorte, la circulation était possible

dans le puits tout entier, et la ventilation très active, grâce à

ce foyer d'appel. Tel est le système le plus fréquemment employé

au Laurion, dès que l'ensemble des travaux de mines a un

développement considérable. Les Athéniens ont donc pratiqué

des procédés assez savants de ventilation, et plus d'un est resté

en usage jusqu'à nos jours.

Dans l'intérieur de la mine, il fallait enfin prendre les mesures nécessaires pour diriger aux points voulus le courant d'air établi

(1) L'élévaUon de température égale à peu près 1 degré par 30 mètres de profondeur.

(2) Anecdota graeca de Bekker, I, p. 317 ; EtymoL Magnum : Wuyjx^ioyKX, al ôupiSeç Tâ>v {jlstqcXXcjv al Tcpbç to àva<{/uyeiv yivci^ievai.

LES xMINES DU LAURION DANS l' ANTIQUITÉ

par les puits, et spécialement dans les chantiers d'abatage les plus éloignés de la surface. A cette fin les mineurs prenaient soin de relier toutes leurs galeries entre elles aussi souvent qu'il était possible. En effet, une galerie ne va jamais seule de Tavant : elle est toujours accompagnée à droite ou à gauche d'une seconde galerie, avec laquelle elle communique de distance en distance. C'était là une condition indispensable pour assurer aux ouvriers qui travaillaient à l'avancement, Tair dont ils avaient besoin, et ainsi s'explique en partie l'extrême complication des mines antiques. On a peine à se retrouver dans ces galeries sans cesse recoupées les unes par les autres : à cha-

Fig. 15.

= Orifice du puits vertical.

0' = Orifice de la cheminée de tirage ,

F =s Palier de chauffe.

que pas, de nouveaux rameaux se greffent sur la branche principale. Grâce àces multiples conduits, il était facile aux mineurs de diriger à leur gré l'air pur qui leur arrivait du dehors. Ils bouchaient avec des déblais les galeries inutiles, et le courant était alors obligé de suivre les circuits qu'ils laissaient ouverts, et qu'ils reliaient de leur mieux aux descenderies et aux puits. C'est pour cette raison que nous retrouvons de si nombreuses galeries entièrement comblées par les anciens eux-mêmes, au cours de leur exploitation : ils ne conservaient évidemment que celles qui leur étaient nécessaires, soit pour Taérage, soit pour le service des chantiers.

Cependant, malgré l'habileté de leurs procédés d'aération, nos mineurs ne sont pas toujours parvenus à établir une ventilation parfaite, et au Laurion, comme dans les autres mines de l'antiquité, l'air était trop souvent irrespirable et malsain. Les auteurs anciens l'affirment à plusieurs reprises (1). La chaleur s'élevait très rapidement, en particulier devant les fronts de taille, qui étaient toujours quelque peu éloignés des galeries où l'air circulait librement : dans ces culs-de-sac surchaufiés, les mêmes ouvriers, bien que totalement dévêtus, ne pouvaient certainement pas travailler longtemps : il fallait les remplacer à des intervalles de temps assez rapprochés, ce qui nécessitait un nombreux personnel.

C. Soutènement. — Pour éviter les éboulements à peu près inévitables dans toute exploitation de mines^ les Athéniens ont employé les moyens les plus simples et les plus économiques. Tout d'abord, les galeries taillées dans le schiste ou le calcaire se passaient aisément, grâce à des dimensions très réduites, de tout ouvrage de soutènement. Avec une portée de 60 ou de 90 centimètres, les voûtes taillées dans une roche compacte ne couraient aucun risque d'écrasement.Il en était de même pour les puits, qui, foncés dans les mêmes terrains, n'ont jainais eu besoin de boisage, et se sont conservés intacts jusqu'à nos jours. Cette solidité naturelle des couches calcaires et schisteuses du Laurion a évité beaucoup de frais et d'ennuis aux mineurs antiques.

Il n'en était plus de même lorsqu'ils pénétraient dans les amas métallifères. Là, à mesure qu'ils enlevaient du minerai, les excavations et les vides devenaient plus considérables. Or, c'est précisément dans le voisinage du contact, là même où se cachent les gîtes, que les éboulements sont le plus à craindre : on y rencontre des bancs de roches, parfois très volumineux, qui se sont détachés de leurs couches respectives et reposent sur un lit de minerai : ce soutien vient-il à faire défaut, ils menacent de crouler. Enfin les minerais eux-mêmes n'ont pas toujours une cohésion parfaite. Les transformations chimiques, qu'ils ont subies depuis le dépôt de minéralisation, les désagrègent souvent et les rendent moins compacts. Il est de toute nécessité de veiller au soutènement de toutes ces masses instables ; les

(1) Xénopbon, Entretiens de Socrate^ III, 6, 12: AeyeTai ^apù xb /o^pfov ; Plutarque, Comparaison de Nicias et de Crassus, 1.

risques croissent avec l'étendue des excavations. Dans les grands gisements, dont la puissance dépassait plusieurs mètres, les mineurs du Laurioa avaient adopté une méthode de soutènement, dont oo retrouve eocore de nombreux exemples. Que l'abatage se iît de haut en bas ou en sens inverse, ils se gardaient bien d'extraire indistinctement tout le minerai : au contraire ils laissaient en place, de distance en distance, de gros piliers de minerai (fig. 16}, qui vont du toit au mur de la cavité.C'estce qu'iU appelaient les Bpiioiou [Ae(iaxpivET((l). Ce sont, dit un lexicographe (2), les colonnes intérieures que l'on trouve dans les mines d'argent à la place des bois de soutènement. La définition convient très exactement à ces énormes piliers que l'on rencontre ^en si grand nombre dans les chantiers importants. Ils sont toujours massifs et trapus, aflectent parfois la

forme de deux troncs de cAoes reposant l'un sur l'autre par leurs petites bases. Parfois aussi ils sont tout à fait irréguliers. La hauteur eo varie suivant l'écartement naturel du toit et du mur de la cavité.et atteint souvent huit et dix mëtres.Cemodede soutènement s'adaptait paifaitement à la méthode d'abatage suivie par les anciens, et celle-ci correspondait très exactement à ce que l'oQ appelle aujourd'hui « la méthode par piliers et galeries ».

(1) Poilnx. III, 87 : O&î 5e naTÉii^tov [iénouç xiovaç o: jjieTa».£Tî àvÉ/;eiv Tï^v ■ftfi. C(. vil, 98; Anecitota praeca de Bekker, I, p, 205; Vies des dix orateurs, Lycurgue, 34; Vltruve.VlI, 7, 8, 9.

(2) Photlus: MECToxptvsrî ot àvTÎ OTTipifiiiTuiv £v TOÏî ÉpTOiç àûyupEiVç

C'est de toutes la plus simple lorsqu'on exploite des minerais pauvres. Les Athéniens, en effet, prennent soin de ménager leurs piliers dans les masses les moins riches, autant du moins que le permettent les nécessités du soutènement. Si le minerai est de belle teneur, ils se bornent au nombre de colonnes strictement indispensables ; parfois même, et cela arrive dans les excavations les plus étendues, ils poussent l'audace jusqu'à s'en passer complètement. En général les piliers qui subsistent sont taillés dans les parties les plus pauvres du gisement : les minerais qui les composent ne contiennent guère plus de 8 à 12o/ode galène argentifère. Par suite la masse abandonnée ne représentait qu'une perte assez faible, au moins pour les anciens qui ne pouvaient utiliser que des minerais riches. D'aiMeurs nous savons que, même dans ces conditions, la cupidité des mineurs les poussait parfois à abattre les piliers de soutènement, et la loi dut intervenir pour arrêter ces tentatives imprudentes (1).

A côté de ce procédé très fréquent, nous en trouvons d'autres plus rarement mis en pratique. Si l'amas exploité n'avait pas une grande épaisseur, mais une teneur élevée de plomb, les Athéniens avaient recours pour soutenir le toit des chantiers à des muraillements en pierre sèche. A mesure qu'ils faisaient un vide suffisant dans le gîte, ils élevaient rapidement, avec les fragments les plus gros de leurs déblais, de grossiers piliers qui supportaient le toit du gîte. Parfois aussi ce sont des remparts qui soutiennent les parements des filons qui menacent de crouler. L'appareil de ces massifs ou de ces murs est toujours petit et très irrégulier, puisqu'il se compose uniquement des déblais stériles fournis par l'abatage. Il ne semble pas que les mineurs aient jamais employé des matériaux spéciaux et venus du dehors pour construire ces ouvrages : ils se servaient de ceux qu'ils avaient sous la main.

Enfin, les ouvriers du Laurion n'ont pas ignoré la méthode de soutènement par boisage. Le fait ne saurait être contesté. D'abord, nous savons par les auteurs que les mineurs anciens connaissaient l'emploi des colonnes de bois (2). Ensuite on a retrouvé dans des galeries antiques du Laurion des fragments

(1) Vies des dix orateurs, Lycurgue, 34.

(2) Pline, Histoire naturelle, XXXIII, 4,68 : « Tellus Ugneis colomnis suspenditur ». Cordella, Laurion, p. 82. Boeckb, Laur. Silb., p. 101.

de bois (flg. 17) qui ont manifestement servi à boiser des passages dangereux. Ce sont des montants qui s'ajustaient en queue d'aronde à leur extrémité supérieure avec le chapeau ou linteau du cadre. Les pièces ainsi assemblées étaient calées dans des entailles du mur et soutenaient à la fois le toit et le parement des grandes galeries. Les fragments découverts jusqu'ici dans les travaux de Camaréza étaient en bois d'olivier. Je ne crois pas cependant que le boisage, non plus que les muraillements en pierre sèche, aient été constamment et partout employés dans les mines du Laurion : les anciens ne se résignaient à les exécuter que dans les cas de nécessité, lorsqu'il leur était impossible de procéder autrement. Il n'y a point à s'en étonner, puisque le boisage ne peut être utilisé que dans les galeries, et nous savons que dans la plupart d'entre elles, il n'eût été qu'un luxe inutile. 11 ne faut donc pas croire que les Athéniens aient jamais mis en œuvre, pour le boisage des galeries ou des puits, une grande quantité de bois : ils n'en consom-

niaient beaucoup que pour le traitement fa%:^^^^^ métallurgique des minerais.

C'est ainsi qu'ils arrivaient, par des

moyens très simples et très économiques,

à assurer la sécurité de leurs exploitations,

même les plus considérables. Après seize

ou dix-huit siècles d'abandon total, il est

curieux de constater qu'elles n'ont presque

^'^' ^^' pas soufïert des éboulements. Puits, galeries,

chantiers, tout est encore debout et solide, en dépit du temps et

des tremblements de terre : c'est là la meilleure preuve de

l'habileté des mineurs Athéniens.

D, Triage et extraction. — Le minerai abattu dans les chantiers était recueilli par les ouvriers. Mais avant d'être transporté hors de la mine, il était soumis à un premier triage. Il eût été en efïet fort inutile d'extrairele bon comme le mauvais. On procédait donc dans la mine à un premier choix. Tous les morceaux dont la teneur était manifestement pauvre, étaient jetés de côté, et c'est ce que Ton appelait les IxSoXàSe; (1). Les gangues et les fragments de calcaire ou de schiste étaient écar-

(1) Strabon, IX, 1, 23.

tés de même ; ces matériaux toujours abondants servaient, tantôt à remblayer les chantiers où Ton avait besoin d'exhausser le sol pour atteindre le minerai en place, tantôt à combler les galeries inutiles ou nuisibles à l'aérage, tantôt à construire les piliers artificiels de soutènement. S'il en restait encore, on les entassait dans les parties abandonnées de la mine.

Quant au minerai riche, il était ramassé dans des paniers et amené au-dehors par les galeries de sortie et par les puits. Le transport se faisait soit à dos d*hommes, soit par de légères machines élévatoires. Les deux procédés ont été eu usage au Laurion. Le premier était très répandu, et les auteurs anciens y font souvent allusion (l).Le second est plus rare et nous n'avons aucun texte écrit qui en fasse mention. J'imagine que les machines consistaient en un simple treuil, sur lequel s'enroulait une corde qui allait chercher au fond du puits les paniers chargés ; nous voyons un appareil de cette espèce figuré sur un bas-relief romain, qui représente les fameux travaux de dessèchement du lac Fucin (2). Deux hommes font tourner un cabestan sur lequel on a enroulé en sens inverse deux câbles d'égale longueur. Lorsque le premier monte, le second descend, et de la sorte, le travail d'extraction ne subit aucun retard. Chaque câble porte une benne ou un panier, vide ou plein, qui va et vient de bas en haut et de haut en bas. Je ne doute pas que les Athéoiens n'aient connu ce système, ou quelque chose d'analogue. Une première preuve, c'est qu'ils donnaient à leurs puits des dimensions beaucoup plus grandes qu'il n'eût été nécessaire de le faire, si ces puits avaient dû servir uniquement à la montée et à la descente des ouvriers. Au contraire, on comprend que les puits aient eu une section de deux mètres carrés et plus, s'il fallait y ménager à la fois la place d'une échelle ou d'un escalier tournant, et celle d'un panier volumineux. D'autre part on relève à l'orifice de beaucoup de puits des entailles qui pouvaient retenir le cadre du treuil (3). Nous ignorons quelles étaient la

(1) Pline, XXXIII, 4,71 : « Egeruntque humeris noctibus ac diehus per tenebras proximis tradentes. » Voir les textes cités, p. 91.

(2) Geflroy, L'Archéologie du lac Fucin, Revue Archéologique, 1878, 2, pi. XIII, p. 4.

(3) Gorceix, Les Mines du Laurion, Bulletin de l'Ecole Française d* Athènes 1870, p. 173 : «c A l'oriûce de certains puits verticaux, quelques vestiges indiquent l'emploi d'un treuil ou de machines analogues pour le service de la mine ».

forme et la capacité des bennes qui complétaient ces machines élémentaires.

Telles sont les méthodes d'abatage et d'extraction mises en pratique dans les mines du Laurion. On ne saurait douter que les Athéniens n'y aient apporté, de même que dans la recherche des gisements, une intelligence et une habileté remarquables. Si IW remarque dans leur exploitation trois ou quatre particularités, qui semblent d'abord dues à l'ignorance ou à la maladresse, on s'aperçoit à la réflexion qu'elles s'expliquent aisément par d'excellentes raisons. Si les galeries sont exiguës, si elles s'obstinent à suivre toutes les irrégularités des contacts, par suite si le transport nous paraît incommode et mal compris, c'est que les entrepreneurs avaient sans doute à leur disposition une main-d'œuvre,dontle bon marché et l'abondance leurpermettaient d'employer un nombreux personnel. De même s'ils abandonnaient, pour soutenir leurs chantiers, des masses importantes de minerai, c'est que le minerai de faible teneur ne convenait pas à leurs travaux métallurgiques. Ce qui serait aujourd'hui regardé comme une erreur ou un inconvénient dans les exploitations modernes, n'était en réalité qu'un avantage et qu'une preuve de réflexion dans les exploitations antiques. La mine au Laurion forme donc un ensemble parfaitement organisé; puits^ galeries, chantiers, tout y est combiné et mesuré pour concourir à une fin déterminée. C'est comme un édifice immense, caché sous la terre, dont les rues, les puits, les places, les carrefours, les ateliers sont tracés et installés selon un plan logique et rationnel.

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