CHAPITRE V
Les travaux de mine et de métallurgie au Laurion étaient exécutés par des esclaves. Les hommes libres, citoyens ou étrangers, se bornaient à les diriger ; souvent même ils remettaient ce soin à des intendants.. Cependant, il arrivait que des Athéniens, peu fortunés, travaillaient de leurs propres mains dans leurs concessions. Un client de Démosthëne déclare qu'il a gagné beaucoup d'argent, eu payant de sa personne dans l'exploitation des mines (1). Un autre Athénien, nommé Callias, inventa luimême un procédé pour fabriquer du cinabre avec un sable qu'il extrayait de sa mine (2). Il semble que ces exemples ne soient pas des exceptions. Xénophon nous apprend qu'il y avait à Athènes une foule de gens qui avaient vieilli dans le métier (3). Il est en eflfet probable que les petits industriels, qui louaient des parts de mine à 150 ou 160 drachmes par an (4), ne se contentaient pas de surveiller leurs ouvriers, mais maniaient eux-mêmes le pic et le marteau. Il en était de même pour les
(t) Démosthène, XLIl, 20.
(2) Théophraste, Pierres, 58 (édit. Wimmer). Les termes de Théophrasle, KaXXiav Tivà 'AÔTjvaïov, ne nous permettent pas de croire qu'U s'agisse ici de Caillas, fils d*Hipponicos, qui possédait des mines au Laurion. Ce personnage était de famille assez illustre pour être connu au siècle suivant, et Théophraste n'eût pas manqué de désigner plus clairement le Dadouchos^ s*il avait été Fauteur de la découverte. — Cf. Pline, XXXIU, 7, tl3, qui a copié Théophraste.
(3) Xénophon, Revenus, IV, 22 : "AXXoi 'AÔïjvaïoi ts xal Çévot ot tw (TtojJLaTi [i.èv ouTE PouXoivt'oIv out£ BuvatvT' av i^yéJ^efj^Oii.
(4) Voir plus loin, ch. VIII.
ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-d'GEUVRE 91
étrangers : l'un se glorifie d'avoir été un véritable artiste en métallurgie (1) ; un autre se donne le titre de maître fondeur (2). Mais il faut remarquer que ces hommes libres étaient toujours les concessionnaires de leurs mines ou propriétaires de leurs usines : ils travaillaient donc à leur propre compte. Nous n'avons en tous cas aucun indice qui nous laisse supposer qu'on trouvât au Laurion des ouvriers libres embauchés et salariés par autrui. Il n'y avait guère place, à côté des maîtres, que pour des esclaves (3).
Les uns et les autres portaient le nom de p-eTaXXcTç (4), qui s'appliquait indifféremment à tous ceux qui étaient employés dans les mines, quelle que fût l'occupation spéciale à laquelle ils se livraient. Ainsi le mineur et le fondeur peuvent également s'appeler ixéTaXXeuç. A côté de cette désignation, on en trouve d'autres, qui ont uu sens plus limité. Ainsi le |jLeTaXX£UTY)ç et le 8toûuTT(ijv(5) soi^t essentiellement des mineurs; le xtêSwXoç (6) est plus spécialement un fondeur.
Dans la mine comme dans l'usine, on peut distinguer diverses catégories d'ouvriers. Dans le fjLéraXXov, chaque chantier comportait un certain nombre d'hommes qui avaient chacun leurs fonctions. Tout d'abord venaient les mineurs proprement dits, ceux qui maniaient la pointerolle et le pic; derrière eux, les j^orteurs^ que les auteurs comiques désignaient sous le sobriquet de ôuXaxocpopot (7), parce qu'ils portaient sur leurs épaules les sacs (ÔuXaxov) remplis de minerais ou de déblais. Enfin, il y avait des trieurs, chargés de séparer les minerais riches des gangues stériles. On choisissait pour le premier métier lès hommes adultes les plus robustes; les jeunes gens et les enfants étaient employés au transport; je suppose que les femmes et les vieillards étaient occupés au triage (8).
(1) Bull. corr. hell., 1888, p. 246 — CIA, II, 3, 3260 h (add.).
(2) Hitlheil, Arch. Inst. von AChen, 1894, p. 243.
(3) Mauri, I ciUadini lavoratori delV Attira (Milan, Hoepîi, 1895), p. 34, a tort, je crois, d'affirmer que les esclaves seuls prenaient part aux travaux de mines.
(4) PoUux, Ur, 97.
(5)Strabon,IX, 2,18.— ©opixioiT^ AiopuTTcov, tel est le titre d'une comédie d'Antlphane {Comicorum atticorum fragmenta, II, p. 53, édit. Kock).
(6) Pollux, VII, 99.
(7) Pollux, VII, 100; X, 149; Hésychius au mot 0uXaxo(popoi.
(8) Cf. Diodore de Sicile, III, 13, touchant les mines d'Egypte.
De même dans Vk^yoLatr^^ioy, il y avait trois classes d'ouvriers : les esclaves des mortiers et des meules, les laveurs et les fondeurs. Selon leur vigueur, leur âge, leur sexe, les esclaves étaient affectés à des tâches différentes. Ce sont des adultes qui maniaient le pilon; ce sont des vieillards et des femmes qui tournaient la meule (1). Il est clair que les mineurs et les fondeurs formaient le personnel de choix : tous les autres pouvaient n'être que de simples manœuvres.
Au-dessus des ouvriers, èpyaTai, il y avait des contre-maîtres et des surveillants. Les premiers, nommés 67ct<jTàTai (2), avaient la direction des travaux techniques, et ils étaient estimés très haut : nous savons, par exemple, que le riche Nicias avait dépensé un talent (5,689 francs) pour Tachât d'un bon 67ri(TTàT7iç(3). L'épistate était tantôt un maître mineur, tantôt uu maître fondeur. C'est lui qui conduit les recherches, l'abatage, l'extraction; c'est lui qui préside aux lavages des minerais, qui véritie les teneurs, qui indique la composition à donner aux lits de fusion et veille à la coupellation. Il s'appellera alors tiysh-*^^ '^^^ epYacTTjpiou (4) ou àpyixafjLiveuTVjç (5). Outre les épistates, il y avait des gardiens (cpuXaxEç) (6) qui surveillaient l'exécution des travaux, stimulaient les ouvriers paresseux et prévenaient émeutes et désertions.
Dans la mine, on travaillait jour et nuit. C'est du moins ce qui se passait dans les mines d'or de la Haute-Egypte et dans les mines d'Espagne (7), et nous n'avons pas de raison de supposer qu'il en fût autrement au Laurion. Par suite, pour ne pas interrompre la besogne, il était bon de remplacer les équipes à certaines heures : il y avait des postes qui se succédaient régulièrement. Certains détails de travail, que nous avons relevés dans les galeries anciennes, nous permettent d'établir quelle était à
(1) Diodore, III, 13.
(2) Xénophon, Économiques, XXI, 9; VII, 183; Hésychius au mot 'Etckt-
TàTTjÇ.
(3) Xénophon, Mémorables, II, 5, 3.
(4) Eschine, I, 37.
(5) Mittheil. Arch, InsL von Àthen, 1894, p. 243.
(6) Posidonius, cité par Athénée, VI, p. 272 e.
(7) Diodore, V, 38 : Me6' 7)[JL£pav xoîi vùxTa xaTa^atvdfjLevot xà (rci)[AaTa. Pline, Hist, nat. XXXIII, 6, 97 : « Diebus noctibusque egerunt aquas lucernarum mensura. »
peu près la durée de chaque veille. Nous avons remarqué que, pour percer leurs galeries, les ouvriers procédaient par entailles régulièrement verticales et strictement limitées. Cette régularité et cette précision, qui ne sont pas nécessaires à la rapidité du travail, permettent en revanche de constater si le mineur a accompli sa tâche exactement. Il doit mettre deux heures environ à tailler une mortaise : d'un seul coup d'œil, Tépistate ou le gardien peuvent donc vérifier s'il n'a pas perdu son temps. D'un autre côté, je crois que Ton relevait toutes les deux heures le mineur du front de taille : si Ton considère Tétroitesse des galeries et la chaleur considérable qui s'y développait, il ne paraîtra pas surprenant que l'ouvrier le plus vigoureux, après avoir, durant ce laps de temps, manié la pointeroUe et le marteau, ait éprouvé le besoin, sinon de se reposer, du moins de changer d'occupation. Il est clair que deux ouvriers, se succédant dans ce pénible labeur, devaient produire un résultat supérieur à celui d'un homme qui serait resté seul à la besogne pendant quatre heures. Quoi qu'il en soit, chaque front de taille, qui a 60 centimètres de largeur en moyenne, exigera environ dix heures de travail, à raison de cinq mortaises de 12 centimètres; or, cette longueur de temps correspond assez exactement à la durée d'éclairage des lampes ordinaires retrouvées dans les chantiers anciens. Il est donc probable que les équipes se succédaient de dix heures en dix heures. Cette donnée est confirmée par un passage de Pline l'Ancien, qui nous dit que, dans les mines d'Espagne, c'est la durée des lampes qui sert de mesure aux veilles: (( Cuniculis per magna spatia actis, cavantur montes ad lucernarum lumina. Eadem mensura vigiliarum est : multisque mensibus non cernitur dies » (1). Ces détails d'organisation devaient être communs à toutes les mines antiques; il serait d'ailleurs étonnant qu'au Laurion le rapport que nous observons entre la durée des lampes et celle du travail d'avancement ne soit dû qu'à une coïncidence fortuite. Si tel était le roulement des équipes de mineurs, deux équipes devaient sufiire à desservir un chantier. Dix heures de repos suivaient dix heures de fatigues ; il est peu probable que les anciens aient jamais accordé à leurs esclaves un régime plus indulgent.
Quelques auteurs anciens déplorent le sort des esclaves qui vivaient dans les mines. Plutarque reproche à Nicias d*y avoir
(1) Pline, Hisi. NaU, XXXIII, 4,70; Cf. XXXIII, 6,97.
employé des esclaves ordinaires. « Il n'y a personne, dit-il, qui puisse approuver le travail que Nicias faisait faire dans ses mines, où Ton n'emploie ordinairement que des scélérats et des barbares dont la plupart sont enchaînés et périssent tôt ou tard dans ces cavernes souterraines où l'air est toujours malsain (i).» L'historien Diodore fait une peinture pathétique de leurs souffrances dans les mines d'Egypte et d'Espagne. « Tout le monde est saisi de commisération à l'aspect de ces malheureux, qui se livrent à ces travaux pénibles sans avoir autour du corps la moindre étoffe qui cache leur nudité. On ne fait grâce ni à l'infirme ni à l'estropié, ni au vieillard débile, ni à la femme malade. On les force tous au travail à coups redoublés, jusqu'à ce que, épuisés de fatigue, ils expirent à la peine.C'est pourquoi ces infortunés,ployant sous les maux du présent, sans espérance de l'avenir, attendent avec joie la mort, qui leur est préférable à la vie (2). »
Il convient, je crois, de faire la part de la vérité et de l'exagération. Le travail était sans doute fort pénible. L'étroitesse des galeries est telle par endroits, que la posture de l'esclave qui y travaillait devait être très fatigante à garder longtemps ; règle générale, dans toutes les galeries menées à travers la roche stérile, on doit se tenir à genoux et plus souvent à plat ventre. De plus, dans ces culs-de-sac si resserrés, où la ventilation est difficile, où la chaleur du corps et de la lampe élèvent très rapidement la température, l'air devient rapidement irrespirable. Mais il n'y a rien là que Ton ne retrouve encore de nos jours dans certains charbonnages du Nord. Remarquons dans le récit de Diodore un trait d'exagération : il regrette que les malheureux soient si peu vêtus, mais il est clair que dans les galeries de mines, il eût été cruel de leur imposer un vêtement quelconque ; il y fait trop chaud pour que cela soit possible. De plus, nous savons qu'en Attique les esclaves étaient beaucoup mieux traités qu'ailleurs (3). Ce n'est pas que les mauvais sujets fussent ménagés : plus d'un était enchaîné et l'on a retrouvé au Laurion les anneaux de fer qui servaient à les entraver. Mais il est naturel de penser que l'intérêt même commandait aux maîtres d'en, user moins rigoureusement avec leurs esclaves que ne le
(1) Plutarque, Comparaison de Nicias et de Crassus, \.
(2) Diodore, 111,13; V, 38.
(3) Xénophon, République d'Athènes, I, 10 et suiv.
ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-d'cEUVRE 95
dit Diodore. Toute mort et tout accident de personne se traduisaient par une perte sèche, surtout pour ceux qui prenaient des esclaves en location. Aussi Xénophon conseille-t-il de traiter les esclaves avec bonté si Ton veut se les attacher et en obtenir un meilleur travail.
Une preuve assez forte que les esclaves ne subissaient peutêtre pas dans les mines du Laurion le sort de leurs semblables d'Espagne et d*Egypte, c'est la rareté des révoltes dont Thistoire nous a conservé le souvenir. Curtius remarque qu'il n'y eut pas la moindre défection parmi les esclaves de TAttique pendant toute la durée des Guerres Médiques (1). Le premier mouvement de ce genre date de 413, et il s'explique tout naturellement, sans qu*on ait besoin de supposer que les esclaves furent poussés à fuir par leur condition intolérable. Lorsque les Spartiates s'emparèrent de Décélie, près de vingt mille esclaves, la plupart ouvriers et sans doute occupés au Laurion, passèrent dans le camp de l'ennemi (2). Or, on sait qu'il était d'usage en temps de guerre, d'encourager la défection des esclaves de l'adversaire, en les alléchant par l'espoir de la liberté ; et nous voyons Archidamos empressé à favoriser la défection des esclaves,lors de la seconde invasion de l'Attique (3). 11 est donc naturel que lors de l'occupation permanente de Décélie par les Lacédémoniens, bon nombre d'esclaves aient choisi ce moment pour recouvrer la liberté. Les historiens nous font connaître encore une seconde révolte des esclaves du Laurion. Athénée (4) rapporte, d'après Posidonius, que les esclaves des mines, après avoir tué leurs gardiens, s'emparèrent de l'Acropole du Sounion, et ravagèrent pendant longtemps les campagnes de l'Attique ; il fallut que le préteur Heraclitus marchât contre eux pour les soumettre (5). Mais cette insurrection est contemporaine de la seconde guerre servile de Sicile, et il est naturel de penser qu'elle ne fut qu'un des épisodes du grand mouvement séditieux qui travailla toutes les provinces (6). Du reste, au Laurion, le nombre des révoltés ne
(1) Curtius, Histoire Grecque, II, p. 284 (trad. Bouché-Leclercq).
(2) Thucydide, Vil, 27.
(3) Thucydide, 11 , 55.
(4) Athénée, VI, p. 272 e.
(5) Paul Orose, V, 9.
(6) Orose, loc. cit,-, Mommsen, Rômische Geschichte, II, p. 134. Boeckh, Laur. Silb,, p. 123, veut à tort, selon nous, confondre cette révolte de 104 avec la défecUon de 413.
9(i LES MINES DU LAURION DANS L'aNTIQUITÉ
lut pas très grand : Diodore nous dit qu'il était d'environ mille esclaves (1). On ne peut donc pas voir ici une preuve directe des mauvais traitements dont les ouvriers du Laurion auraient été les victimes Le fait d'une grève ou d'une révolte survenues au temps où les mines attiques étaient en pleine prospérité et sans l'intervention d'une cause étrangère serait bien plus probant, mais les écrivains anciens n'ont jamais fait une seule allusion, même fugitive, à un semblable événement. En somme, la population ouvrière du Laurion, si nombreuse qu'elle ait été, ne paraît pas avoir secoué son joug trop souvent, soit que les Athéniens aient su lui faire accepter sans trop de répugnance son malheureux sort, soit qu'ils aient su en temps ordinaire prendre leurs précautions., A la vérité, le contraire serait étonnant. On ne peut guère, en eflfet, rêver de cachot plus sûr qu'une mine antique. Le relèvement d'une échelle, l'obstruction d'une galerie, étaient des moyens bien faciles pour emprisonner des esclaves révoltés et arrêter la propagation d'un mouvement séditieux : les malheureux auraient été sans peine à la merci de leurs maîtres.
L'examen détaillé des travaux de mine et de métallurgie fournit la conviction que le personnel du Laurion était très nombreux. En effet, si l'on essaie de se rendre compte pratiquement de l'exploitation d'une concession, on s'aperçoit qu'elle nécessite un minimum d'ouvriers qui ne laisse pas d'être assez élevé. Supposons qu'un Athénien ait dans sa mine cinq chantiers d'abatage : il lui faut tout d'abord, pour tenir le pic et la pointerolle,cinq mineurs. Si la distance à parcourir entre le chantier et l'entrée de la mine est très courte, quinze porteurs suffiront à assurer l'extraction du minerai jeté à terre. Il n'est pas exagéré d'avancer qu'un piocheur habile fournit de la matière à trois porteurs, dont l'un s'occupe à remplir les paniers avec une sape. Augmentons la distance à parcourir : immédiatement le nombre des porteurs croîtra dans une forte proportion. Vingt porteurs ne seront pas de trop, s'il y a seulement 200 mètres de galeries à suivre entre les chantiers et la base du puits. Ajoutons maintenant à ces trente ouvriers, cinq trieurs pour séparer le minerai des fragments stériles : nous obtenons de suite, sans compter
(1) Diodore, XXXIV, 2, 19.
(ta te et les gardiens, un minimum de 35 esclaves. Or, il est iu que les exploitations de cette espèce n'étaient pas rares lurion, car elles n'exigeaient pas un grand développement en arriver à cette importance. Il faut songer que quelquesétaient bien autrement considérables : un certain Sosias de îe n'occupait pas moins de mille esclaves. Aussi peut-on ttre, sans invraisemblance, qu'aux grandes époques de érité, les concessions, qui employaient une trentaine riers, dépassaient de beaucoup la centaine.
même, les ateliers de lavage demandaient un grand nombre is, dont le calcul est assez facile à établir. Sans parler des irs qui transportent le minerai de l'orifice du puits à er, et des trieurs qui éliminent les fragments pauvres, il dmettre : 1*» une équipe pour le travail des meules et des ers ; 2<* une équipe pour approvisionner les laveries de ai et d'eau; 3*» une équipe pour diriger le lavage. Pour un e de deux laveries, à quatre robinets chacune, c'est-à-dire nensions moyennes, avec trois meules et cinq mortiers, irrivons au tableau suivant :
is meules à quatre hommes . 12
] mortiers à un homme 5
^rovisionnement de deux laveries en eau et en minerai . 4
X laveries à six hommes 12
Total 33
û, admettons en chiffres ronds une trentaine d'ouvriers un atelier ordinaire. Si nous acceptons ces données, je
que, dans les établissements du val Botzaris (1 ), qui ne sont i plus importants, il n'y avait pas moins de 840 esclaves 5s dans 28 groupes de laveries. Pour le travail des fours,
il est hors de doute qu'il en fallait encore un certain •e : mais ici les éléments d'une évaluation , même limative, nous manquent absolument. Ces calculs suffisent iant à montrer que l'industrie du Laurion avait besoin imain-d'œuvre très abondante.
i;-on estimer, à différentes époques, le total des esclaves occupait? On a tenté à plusieurs reprises de le déterminer, mais les divers résultats des auteurs, qui se sont occupés
(1) Voir le plan du val Botzaris, pi. 111.
de la question, me paraissent purement chimériques. Boeckh, le premier, estima à 60.000 hommes la population ouvrière du Laurion (1); il ne donne de son avis aucune raison, et c*est de son plein gré qu'il attribue un peu plus d*un dixième des 500.000 âmes qui habitaient TAttique à la région des mines.
Letronne tente de prouver que les esclaves du Laurion n'ont pas dépassé le chififre de 10 à 12.000 (2). Les deux arguments qu'il emploie me paraissent très insuffisants. Xénophon dit dans les Revenus (3) qu'en cas de guerre il serait bon d'avoir une forteresse intermédiaire entre Thoricos et Anaphlystos pour y renfermer les travailleurs. Letronne conclut de ce passage que le nombre des esclaves devait être assez faible pour qu'il fût possible de les réunir dans une même forteresse. A cela, il est aisé de répondre que nous n'en savons rien : il est clair qu'on pouvait donner au fort des dimensions suffisantes pour en loger plus de 10.000 s'il était nécessaire. Le second argument n'est guère plus solide (4). Par un calcul, dont nous discuterons plus loin les éléments qui nous paraissent peu exacts, Letronne établit que chaque esclave devait produire par an 4 marcs 2/3 d'argent. « C'est, dit-il, le minimum de la production. Ainsi dix mille esclaves donneront 40.000 marcs. Supposons, ajoute-t-il, que la production égale 14 marcs 2/7 par homme, comme à Himmelsfurst en Saxe, on obtiendra avec 10 ou 12.000 esclaves 171.400 marcs, c'est-à-dire les 3/4 de tout ce qu'on exploite dans les mines entières de l'Europe (en 1822). » Ce rendement est tout ce que peut accepter Letronne. Qui ne voit combien est fautif un pareil raisonnement? Acceptons un instant comme probable la production totale de 171.400 marcs : Letronne y arrive en multipliant 10.000 ou 12.000 ouvriers par 14 marcs 2/7. J'y arriverai aussi par la multiplication 20.000 ou 24.000 ouvriers par 7 marcs 1/7; si je prends maintenant sa première donnée de 4 marcs 2/3 par homme, il nous faudra 37.000 ouvriers environ pour obtenir la production totale. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi Ton tiendrait pour un
(1) Boeckh, Staatshaushaltung der Athener, I, p. 52 (éd. Frânke!).
(2) Letronne, Mémoire sur la population de i'AUique, p. 209 (Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. VI, 1822).
(3) Xénophon, Revenus, IV, 43 et suiv.
(4} Letronne, iftid., p. 211-214.
(ô) Voir le plan du val Botzaris, pi. III.
OkiÏANtSATIOK DtJ ÏRAVAIL Et MAIND^OEUVRË ÔÔ
chiffre plutôt que pour un autre. Le nombre de 10.000 esclaves est donc de pure fantaisie.
M. Wallon Tadopte, mais le confirme par une raison nouvelle. (( Ce nombre )), dit-il, a est attesté selon nous, par Xénophon lui-même, lorsque substituant l'Etat aux particuliers dans la possession des esclaves, il semble l'accepter comme suffisant aux besoins du moment (1) ». C'est interpréter le passage de Xénophon d'une manière bien inexacte. D'abord l'auteur des Revenus ne dit nulle part que l'Etat doive se substituer complètement aux particuliers dans la possession des esclaves : il s'agit simplement d'imiter les particuliers et de réaliser, comme ils le font, de beaux bénéfices. D'autre part, il est manifeste que Xénophon,en prenant le chiffre de 10.000, le considère comme imaginaire, aussi bien que celui de 1,200 ou de 6.000 qu'il donne plus haut. « Si donc, dit-ii, on réunit d'abord 1.200 esclaves, on peut calculer qu'un accroissement successif, au bout de cinq ou six ans, n'en donnera pas moins de six mille. Or, ce nombre rapportant, tous frais payés, une obole par jour et par tète d'esclave, le produit annuel sera de soixante talents. De ces soixante talents, qu'oQ en mette vingt à acheter d'autres esclaves. . .: le nombre de 10.000 une fois complété, on aura un revenu de cent talents (2) ». Je ne vois pas que Xénophon veuille arrêter à 10.000 le chiffre des esclaves à louer : il a dit plus haut qu'il fallait en acheter jusqu'à, ce que chaque Athénien en ait trois, ce qui, au bas mot, nous donne un chiffre de 50.000 esclaves (3). Quand bien même Xénophon aurait fixé à 10.000 le nombre des esclaves que TEtat devrait louer aux concessionnaires de mines, il y aurait toujours lieu d'y ajouter le nombre inconnu des esclaves qui étaient déjà employés par les particuliers.
M. Beloch (4), enfin, accepte les mêmes chiffres en se fondant sur le même argument ; mais pour lui donner plus de force, il prétend que les mines du Laurion n'auraient jamais pu occuper les 40.000 esclaves qui, selon Polybe (5), travaillaient aux mines de Carthagène. Nous n'en savons rien, et nul ne peut le dire. Il ajoute qu'au milieu du IV« siècle, il ne pouvait y avoir plus de
(1) WaUoD, Histoire de l'Esclavage dans V antiquité, I, p. 249..
(2) Xénophon, Revenus, IV, S53-24.
(3) Ibid,, 17.
(4; Beloch, Die Bevôlkerung der Griechisch-Rômischen Welt, p. 94. (5) Cité par Strabon, 111, 2, 10.
5.000 esclaves au Laurion et que deux siècles plus tard ce chiffre était réduit à 1.000. De la première de ces données, M. Beloch ne nous fournit pas les preuves ; de la seconde, celle qu'il nous apporte est très mauvaise. Diodore de Sicile (1) nous dit qu'au moment des guerres serviles de Sicile, le mouvement insurrectionnel s'était étendu dans toutes les provinces, et que le nombre des esclaves des mines qui se révoltèrent en Âttique dépassa mille. Est-ce là une raison pour que le total des esclaves du Laurion se soit borné à ce chiffre ? Il y en eut mille qui prirent les armes, et voilà tout. Rien ne prouve qu'on ne réussit pas à en retenir un plus grand nombre dans l'obéissance.
Ainsi tous les chiffres qui nous sont proposés sont aussi peu certains que possible, et je ne crois pas que dans l'état de nos connaissances, on puisse avancer un nombre précis. Les textes nous manquent et rien ne saurait les remplacer. Thucydide nous dit bien qu'en 414, après l'occupation de Décélie par les Spartiates, plus de vingt mille esclaves, dont la plupart étaient artisans, passèrent à l'ennemi (2). Il est probable, comme Boeckh l'a pensé (3), que l'historien fait allusion à des esclaves fugitifs du Laurion, mais il serait vain d'en tirer une conclusion touchant la population servile des mines. Ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'avant cet événement, les esclaves étaient beaucoup plus nombreux au Laurion qu'ils ne l'étaient au moment où Xénophon écrivait, et que leur total dépassait alors 10.000. Cela ressort de la suite du passage de Xénophon que nous citions plus haut. (( Le nombre de 10.000 une fois complété, on aura un revenu de cent talents. Mais, continue-t-il, pour prouver que l'Etat recevra plusieurs fois autant, je prendrai à témoin, s'il en existe encore, ceux qui se rappellent quel revenu produisaient les esclaves avant l'affaire de Décélie (4). » Telle est la seule indication positive que nous puissions tirer des textes. D'autre part, si Ton considère la population qui habite de nos jours le Laurion et l'importance des travaux en cours, on arrivera à une conclusion analogue à celle qui se dégage du texte de Xénophon. Il y avait en 1889 au Laurion une population totale
(1) Diodore, XXXI V, 2, 19.
(2) Thucydide, VII, 27.
(3) Boecith, Laur. Silb., p. 123.
(4) Xénophon, Revenus^ IV, 26 ; IV, a
de 11.356 âmes (1). A supposer que les travaux, à la fin du V* siècle, n'aient pas eu plus d'extension et d'importance qu'ils n'en ont aujourd'hui, ce qui est peu probable, nous sommes, je crois, en droit d'affirmer qu'à l'époque de Périclès, la population du Laurion dépassait le chiffre de 20.000 âmes ; car ce n'est pas tomber dans l'exagération que de doubler les chiffres actuels, si l'on songe que le travail, accompli de nos jours par de nombreuses machines à vapeur, était alors exécuté par des hommes (2).
Au IV® siècle, le total des ouvriers avait certainement baissé, Xénophon le fait entendre clairement (3). Ce n'est point cependant que les esclaves fussent devenus plus rares de son temps que soixante ou quatre-vingts ans plus tôt. L'auteur des Revenus pense, en effet, que les achats d'esclaves qu'il conseille à ses concitoyens n'offriraient aucune difficulté. « Il est évident, dit-il, que le gouvernement est plus en état que les particuliers de se procurer des hommes à prix d'argent. Il est facile au Sénat de faire crier que quiconque veut peut lui amener des esclaves et d'acheter ceux qu'on lui amène (4) ». Athènes fut de tout temps un marché important d'esclaves, qu'elle tirait principalement de Thrace et des côtes de la mer Noire (5). Il y en avait un aussi au Sounioji (6). Au V« siècle, en particuliei^. Je marché
(1) Recensement de la population de la Grèce en 4889 (Ministère de l'Intérieur, Athènes, 1890). Je vais, à la rigueur, un peu au-delà de la vérité, en comprenant dans la population du Laurion celle de Kératéa. Mais l'écart est peu considérable et l'on doit d'ailleurs faire rentrer Kératéa dans le district des mines.
(2) Le théâtre de Thoricos pouvait contenir 5.000 personnes. Voir Papers Amer. School at Athens, IV. 1885, p. 10; Dôrpleld-Reisch, Das Griechische Theater, p. 109-111.
(3) Voir les textes cités plus haut.
(4) Xénophon. Revenus, IV, 18
(5) Démosthène, XXXIll, 9-11; XXXIV, 10; Strabon, XL 2,3; VIL 3,12; Polybe, IV, 38; Pollux, Vil. 14; Suidas, au mot 'AXwvyitov. Cf. Bùchsenschutz, Besitz und Erwerbe im GriecMschen Alterthum, pp. 117-123.
(6) Térence, Phormion, 837. Nous ne possédons malheureusement pas de noms d'esclaves qui nous éclairent sur la provenance exacte de ceux qu'on employait aux mines. Les listes, qui nous sont parvenues, sont d'une époque assez basse, du II' siècle de notre ère (listes d'esclaves voués au culte de Mên Tyrannos), et les mines étaient alors, sinon abandonnées, du moins sans aucune espèce d'activité. Cependant il est permis de penser que la provenance des esclaves n'a pas beaucoup changé,et qu'avant l'époque romaine, c'étaient aussi les provinces d'Asie qui fournissaient aux concessionnaires du Laurion la majorité de leurs ouvriers. Cf. C/4, 111, 1, 73 et 74; IV, 2, 1328 c; Koucart, Associations religieuses ctmz les Grecs, p. 119 et suiv.; Bull, Corr. BelL, XX, p. 84-85 (article de M. Perdrizet sur Mên).
était abondamment fourni. D'abord les expéditions militaires procuraient toujours bon nombre de prisonniers. Au V^ siècle, Gimon, dans sa campagne de l'Ëurymédon, avait mis la main sur plus de vingt mille captifs (1). Ensuite, la paix, en faisant prospérer l'agriculture, l'industrie et le commerce d'Athènes, dut remplir d'esclaves le pays tout entier ; ud auteur remarque que c'est là une des conséquences ordinaires de la paix (2). A la fin du IV* siècle, enfin, l'historien Ctésiclès, cité par Athénée (3), dît que lors du recensement de la population attique sous Démétrius de Phalère (309 av. J. G.), il n'y avait pas moins de 400.000 esclaves en Attique. On peut donc croire que les concessionnaires du Laurion trouvèrent toujours à se fournir aisément d'ouvriers. Si l'industrie des mines périclita, ce ne fut pas par défaut de main d'œuvre, mais par absence de capitaux ou de débouchés commerciaux, et aussi par l'arrêt de la vie politique d'Athènes.
Les esclaves qui travaillaient aux mines étaient soit la propriété des concessionnaires qui exploitaient directement leurs parts, soit la propriété de particuliers qui les louaient aux concessionnaires.
Beaucoup d'entrepreneurs avaient des esclaves qui leur appartenaient. Ainsi, Pantainétès, adversaire de Nicoboulos, avait une mine et un atelier (4), et il y faisait travailler des esclaves qui ne semblent pas avoir été loués. On le voit vendre les trente esclaves de son usine et emprunter de l'argent sur leur tête. Plusieurs inscriptions hypothécaires nous apprennent aussi que les esclaves étaient vendus avec les ateliers (5) : ils étaient donc le bien du vendeur; par exemple, un certain Pheidon d'Aixoné
(1) Diodore, XI, 62. En 422 et 421, les Athéniens vendent la population de Torone et de Scione : Thucydide, V, 3 et 32.
(2) Diodore. XI, 72.
(3) Ctésiclès, dans Athénée, VI, p, 272 B. Ce chiffre a été taxé d'exagération. Letronne en particulier s'élève contre un pareil nombre qu'il trouve infiniment trop considérable: Mém. de l'Académie des inscriptions, VI, 1822, pp. 192 et suiv ; mais il n'y a pas de raison sérieuse pour le rejeter. Cf. Guiraud, Propriété foncière en Grèce, p. 148.
(4) Démosthène, XXXVU, 4,22,26.
(5) C/A, II, 1122, 1123' "Oooç èpyacTTYjpiOD xal àvo^airoScov TreTrpaixsvwv lizl Xùcrei <ï>£i8a)vt AtÇcoveï, T. — Voir Calllemer, Le contrat de louage à Athènes, p. 26 et suiv.
ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-d'OEUVRE 103
achète à réméré pour un talent un IpyaffTVjpiov et des àvSpàTroBa,
Les esclaves représentaient alors pour les concessionnaires une partie du capital engagé dans leur entreprise. On s*est préoccupé de savoir ce que pouvait valoir en moyenne chaque tète d'esclave. Boeckh est d*avis que le prix courant d'un esclave de mines, au IV« siècle, était de 150 drachmes (145 francs) (1), Au dire de M. Wallon, il faudrait hausser légèrement ce chiffre jusqu'à 200 et 250 drachmes (2). Il est peut-être téméraire d© vouloir préciser de la sorte, et surtout, il serait imprudent de généraliser. Rien de plus naturel que la valeur des esclaves ait varié aux différentes époques, et dans une même année, elle était sujette à la hausse ou la baisse, selon la loi de l'offre et de la demande (3). De plus, chaque esclave suivant son âge, son sexe, sa provenance, ses aptitudes, avait son prix spécial. Dans les ventes d'esclaves de 415 av. J.-C, les prix les plus souvent répétés oscillent entre 200 et 300 drachmes (4). Mais un Messénien descend à 130 drachmes, un Ëléenen vaut 180, et un Céphaloniote 195. Des Syriens sont vendusjusqu'à quatre et cinq mines. Aussi les chiffres que l'on peut trouver dans les auteurs n'ontils qu'une valeur relative. Quand, selon Démosthène, Pantainétès emprunte sur son atelier de Maronée et les trente esclaves qui y sont attachés, 10,500 drachmes, nous savons que les esclaves représentent en bloc 4,500 drachmes (5). Mais il se pourrait qu'un autre groupe de même force fût évalué très différemment. Disons donc que les esclaves de Pantainète valaient l'un dans l'autre 150 drachmes, et non point que tous les esclaves de mines coûtaient la même somme. Cependant un passage de Xénophon nous fournit une donnée plus sûre (6). Il dit qu'avec le revenu de 1,200 esclaves, loués à une obole par jour, l'Etat pourrait au bout de cinq ou six ans en acquérir 6,000. Il est aisé de
(1) Boeckh, Laur. Silb., p. 124 ; Staatshaushaltung der Athener^ p. 86 (éd. Fraenkel).
(2) Wallon. Histoire de VEsclavage^ 1, p. 202. On ne saurait admettre, avec M. Wallon, le calcul fondé sur la valeur du revenu des esclaves (aTcocpopà), Un esclave rapporte 60 drachmes par an ; supposons que l'intérêt soit de 24 p. 100 : nous concluerons alors que Vesclave coûtait 250 drachmes. Mais qu'est-ce qui nous prouve que l'intérêt était de 24 p. 100 plutôt que de 10 ou de 30 p. 100 ?
(3) Xénophon, Revenu», IV, 36.
(5) Démosthène, XXXVII, 4 et 21 .
(6) Xénophon, Revenus, IV, 23. Cf. Boeckh, loc. cit*
voir, par un simple calcul, que si Ton peut eo réunir 6,000 en cinq ans, c'est qu'ils auront coûté Tun dans l'autre 122 ou 123 drachmes. S'il faut six ans, le prix de chacun s'élèvera à 194 drachmes environ. La moyenne serait donc de 158 drachmes (155 francs), ce qui concorderait assez bien avec la valeur des esclaves de Pantainétès. Mais il faut songer que Xénophon, pour être plus persuasif, a pu rabaisser quelque peu les prix au-dessous de la réalité. Quelques esclaves, enfin, étaient payés beaucoup plus cher.Nicias, fils de Nicératos,avait donné un talent (5,894 f .), pour un conducteur de travaux (kniGxÔLxyiq tûv àpyopstcov) (1). Cependant et à tout prendre, on voit qu'au IV® siècle, les esclaves n'atteignaient pas en général un prix très élevé. L'équipe de trente esclaves de Pantainétès ne représente que 43 o/o du prix total de l'epYaffTTÎpiov et cependant ils sont dressés et savent travailler. Il est à croire que de simples manœuvres, porteurs ou hommes à la meule, n'étaient pas payés 150 drachmes par tète. Il en est qui ne coûtaient guère que lé tiers de cette somme (2).
Les concessionnaires de mines n'avaient pas tous des capitaux suffisants pour acheter les nombreux esclaves nécessaires à leurs exploitations : ils avaient alors recours à de riches particuliers qui louaient les leurs à des conditions déterminées. C'était )à une pratique commune à Athènes, non seulement dans l'industrie, mais aussi dans l'agriculture (3), et elle s'explique fort bien, surtout dans le travail des mines. En effet, lorsqu'un entrepreneur ouvrait une mine nouvelle, en creusant un ou plusieurs puits, un petit nombre d'ouvriers lui suffisait : ce travail était long. Dès lors, il eût été très coûteux, dans bien des cas, d'entretenir le grand nombre d'esclaves, qui ne devaient être utiles qu'une fois l'exploitation mise en train. La perte aurait été très grave si l'attaque, mal conduite, avait manqué le gisement métallifère. De même, la variation dans le rendement des chantiers rendait avantageux et indispensable l'emploi d'esclaves loués. Si les amas sont riches, abondants, il y a intérêt à multiplier le nombre des travailleurs; s'ils s'appauvrissent et diminuent
(1) XénophoD, Mémorables, II, 5,2.
(2) XénophoD, ibid,.
(3) Guiraud, Propriété foncière en Grèce, p. 454.
d'ampleur, il faut ralentir la marche du chantier. Aujourd'hui encore, on procède de même; selon les besoins de la mine, on élève ou l'on diminue le nombre des ouvriers à embaucher. Âinsi^ il est très probable que tous les concessionnaires, autour d'un noyau d'esclaves bien dressés qui leur appartenaient, groupaient, selon les nécessités du moment, un nombre variable de manœuvres qu'ils louaient à des particuliers.
Les conditions de la location nous sont bien connues. 11 semble d'abord qu'elles restèrent les mômes pendant longtemps, et qu'il s'était établi un taux fixe de loyer. Ce taux était, au V® et au IVè siècle, d'une obole par jour et par esclave ( 16 centimes). C'était ce qu'on appelait l'aTcocpopà. Ainsi Nicias, fils de Nikératos, à la fin du V® siècle, louait à Sosias de Thrace mille esclaves qui lui rapportaient 166 drachmes par jour; Hipponicos gagnait 100 drachmes avec 600 esclaves et Philémonidès touchait 50 drachmes pour 300 esclaves (1). Au IV® siècle, le taux de l'àirocpopà était resté le même : cela ressort de plusieurs passages desiîet?enus.Hypéride aussi nous dit qu'un certain Théomnestos louait des esclaves de mines à une obole (2). — Le prix de location était un bénéfice net pour le maître des esclaves. L'obole était aTsXrjç (3), c'est-à-dire qu'il n'y avait rien à en défalquer pour la nourriture et l'entretien des esclaves : ces frais étaient à la charge de la personne qui les louait. En troisième lieu, l'entrepreneur s'engageait à rendre toujours le môme nombre d'esclaves au propriétaire (tov 8 àpl6J^bv iffouç àet Tzx^iyjiw) (4) : par conséquent, les pertes résultant de la mortalité, des maladies, des accidents, ne grevaient que le budget du premier. L'àTrocpopà de chaque esclave loué aux mines, représentait donc un gain de 60 drachmes par an. Sans doute, si l'on compare ce bénéfice à celui que rapportaient certains esclaves artisans, on le trouvera assez peu considérable. Les ouvriers corroyeursdeTimarkhos (5), par exemple, représentaient un gain de 100 drachmes chacun ; le chef d'atelier rapportait à lui seul 125 drachmes. Mais il est clair que des esclaves loués aux
(1) Xénophon, Revenus, IV. 14-15. Voir Caillemer, Le contrat de louage à A Ihèues, p. 19.
(2) Xénophon, Revenus, IV, 14; Hypéride, fragm. 165 (éd. Didot).
(3) Xénophon, Revenus, IV, 14 : 'OêoXbv [jl£v oltsXt^ éxàcTTOu tt^ç 7]fJt.épaç aTcoBiSovat, tov S'àptôfxbv i<tou; kel Trapéj^etv.
(4) Xénophon, ibid..
(5) Eschine, 1, 97.
mines n'étaient pas nécessairement d'habiles ouvriers : beaucoup d'entre eux n'étaient que des manœuvres. De plus, rien n'empêche de penser qu'à côté d'hommes faits, le propriétaire ne louait des femmes, des jeunes gens, des vieillards, et le taux d'une obole représentait ainsi une valeur moyenne : parmi les mille ouvriers de Nicias, plus d'un aurait pu gagner plus d'une obole, plus d'un aussi n'aurait peut-être rapporté que la moitié.
A tout prendre, c'était donc pour les capitalistes d'Athènes un placement avantageux que de louer ainsi leurs serviteurs. Si le bénéfice n'était pas très élevé, il était du moins très sûr, et l'on évitait ainsi tous les ennuis et les risques d'une exploitation personnelle. La seule chance à courir, c'était de garder pendant un temps plus ou moins long ces nombreuses bandes inoccupées et improductives : mais il est probable que lés contrats prévoyaient une durée minima de location et des dates fixes de résiliation ; lies esclaves devaient être loués au mois ou à l'année ou pour une durée encore plus longue ; malheureusement nous n'avons aucun renseignement sur ce point. On comprend donc que Xénophon ait été séduit par les beaux côtés d'une vaste opération de ce genre, et en ait conseillé l'expérience aux Athéniens (1). Ce système de location parait avoir été en vogue particulièrement au V^ siècle, et il était encore très suivi au milieu du IV* siècle. Nous voyons dans Hypéride (2) deux personnages chercher à se procurer des esclaves pour les louer dans les mines ; l'un d'eux, Arislon, extorquait de l'argent à des citoyens, en les terrifiant par une menace de délation ; l'autre, Théomnestos, avec les bénéfices du chantage, achetait des esclaves, les louait au Laurion, et les deux complices se partageaient les profits.
Si la location des esclaves était avantageuse pour le maître, le concessionnaire y trouvait-il aussi son compte? Il avait à supporter les frais de nourriture, d'entretien, à prévoir les pertes d'esclaves qui pouvaient survenir. Letronne^ dans son Mémoire de la population de l'Attique (3), a dressé un état de dépenses qui mérite d'être discuté, parce qu'il pourrait en imposer par un semblant d'exactitude. Il prend l'exemple de Sosias de Thrace, qui avait loué 1.000 esclaves à Nicias, et voici le tableau de ses dépenses pour une année :
(1) Xénophon, Revenus, IV.
(2) Hypéride, fragm. 165 (édit. Didot.)
(3; Mémoires de V Académie des Inscriptions, VI, 1822,
ORGANISATION DU TRAVAIL ET MAIN-D'cEUVRE 107
lo Pour 1.000 esclaves à une obole. 360.000 ob. 60.000 dr. 2° Pertes causées par les maladies et
les morts. ....... 50.000 8.350
3«> Achat des combustibles, des outils.
EntretieDgéiiéral.Impôtde25p. %
des dépenses. . . . . . . 200.000 333.50
4° Nourriture d'entretien à une obole
par jour et par esclave . . . . 360.000 60.000