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LES PORTRAITS DANS LES MANUSCRITS ENLUMINÉS DU XIIP SIÈCLE A CHARLES V

Ce qui frappait avant tout dans ce Musée de la miniature installé rue Vivienne, c'était le nombre considérable de portraits qu'on y voyait. A-t-on remarqué que la plus ancienne peinture française sur panneau que nous possédions est précisément un portrait, celui du roi Jean? Le fait mérite d'être noté, car il est très caractéristique. On pouvait, du reste, examiner, en cette Exposition des « Primitifs français », la partie des tableaux, des statues, des émaux, des tapisseries, ou la partie contenant les manuscrits enluminés, c'était bien toujours, et de quelque côté qu'on se tournât, la fête du portrait.

Ce dut être la joie des peintres du moyen âge que de « contrefaire au vif » des personnages qu'ils avaient sous les yeux. Les scènes qu'ils avaient mission d'interpréter, du moins dans le moyen âge reculé, étaient le

plus souvent d'un ordre si élevé, si en dehors de la nature humaine, qu'ils éprouvaient sans doute un grand soulagement quand il leur était permis de ne plus lutter avec le divin et de redescendre sur la terre. Aussi, dans les tableaux ou les miniatures comportant des donateurs en adoration, les humains sont-ils en général plus intéressants et plus vivants que les personnes divines. Sans doute à mesure que les temps marchent et s'approchent de la Renaissance, ces personnes divines s'humanisent et sont faites, comme aujourd'hui, d'après des modèles : Dieu le père n'est plus qu'un homme vieux, les Vierges sont des jeunes femmes, que rien, sinon le costume, ne distingue des habitantes de la terre ; mais, avant cette transformation, plusieurs générations de peintres n'ont pu copier la nature que pour la reproduction des traits de ceux qui donnaient la commande : ils semblent l'avoir fait avec amour. Ils l'ont fait certainement sans flatterie, car les portraits exécutés au moyen âge nous montrent des hommes ou des femmes qui d'ordinaire ne sont point beaux ; beaucoup d'entre eux même sont trop laids pour n'être pas vrais.

Presque aussi loin qu'on peut remonter, nous trouvons des portraits dans les manuscrits enluminés. On en connaît de plusieurs empereurs ou rois carolingiens dont il serait difficile de démontrer l'inexactitude. Plus tard, et jusque vers la fin du XIIIe siècle, les portraits, toujours assez abondants, sont d'un art médiocre. L'effort de l'enlumineur pour donner à ses figures un caractère personnel est visible ; mais le but le plus souvent n'est pas atteint. Peut-être l'artiste manque-t-il de l'habileté nécessaire pour saisir sur le vif la physionomie de son modèle ; mais il a surtout contre lui le procédé en vogue alors, qui veut que les visages ne soient faits qu'à l'aide de teintes uniformes excluant entièrement le

modelé. C'est un procédé barbare, et d'autant plus étrange que l'enlumineur qui l'emploie sait admirablement draper les étoffes et faire jouer la lumière dans les ornements. Il y a donc là une lacune considérable de plusieurs siècles, pendant lesquels les portraits ne sont à vrai dire que des essais. Saint Louis est l'un des personnages dont on a le plus souvent voulu reproduire les traits, non pas peut-être de son vivant, mais dans les cinquante années qui ont suivi sa mort. Cependant nous n'avons de lui aucun portrait qui soit absolument authentique (1).

Ce n'est, en réalité, que vers le milieu du XIVe siècle qu'on commence à trouver en France de véritables portraits au sens moderne du mot. Il n'en serait pas moins fort intéressant de recueillir tous les essais de l'époque antérieure. En les groupant et en les juxtaposant on parviendrait peut-être à en dégager pour chaque personnage connu de notre histoire un type qui pourrait en quelque façon suppléer au défaut de portrait véritable. C'est là un travail qui nécessiterait de longues recherches et une grande prudence.

Il ne s'agit point ici de dresser une liste des portraits que nous a légués le moyen âge, non pas même de tous ceux que nous montrait l'Exposition de la rue Vivienne : je voudrais seulement en signaler quelques-uns parmi ces derniers, sans m'interdire toutefois d'une façon absolue certains rapprochements avec d'autres œuvres qui ne figuraient point dans les vitrines de la Bibliothèque nationale.

(1) Voir: Aug. Longnon, Documents parisiens sur l'iconographie de saint Louis [Publications de la Société de l'Histoire de Paris], 1881 ; — Salomon Reinach, Portraits présumés de saint Louis et de sa famille (Gazette des Beaux-Arts, 3e période, t. XXX, p. 177-188) et Le Musée chrétien dans la chapelle de Saint-Louis au château de Saint- Germain-en-Laye (Revue archéologique, 1903, t. II, p. 262-301).

Les plus anciens portraits exposés étaient ceux du roi Philippe le Hardi et de Primat, moine de Saint-Denis (1), antérieurs par conséquent à 1285. Il est à remarquer que tous les personnages de ce tableau, y compris le roi, portent la barbe. Malgré l'intérêt que présente cet essai, nous ne pouvons en tirer des données bien nettes sur la physionomie du fils et successeur de saint Louis. Pour cette même époque, on possède, dans un manuscrit que le manque de place n'avait pas permis d'exposer, de meilleures représentations de Marie de Brabant, femme de Philippe le Hardi, de Blanche, fille de saint Louis et veuve de Ferdinand de Lacerda, de Jean II, duc de Brabant encore enfant, de Robert II, comte d'Artois, et enfin du ménestrel très connu, Adenet le Roi (2). Mais là même le modelé fait presque entièrement défaut. Il n'apparaît pas encore dans le portrait de Jeanne, comtesse d'Eu et de Guines (fig. 3), qui était exposé dans une des vitrines contenant les manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal (3). Ce portrait est daté de 1311 ; mais il est dans la pure tradition du XIIIe siècle, qui se continuera longtemps encore dans le XIVe. Au reste, si l'on est obligé de se servir de ces expressions « Art du XIIIe siècle, — du XIVe, — du XVe », il est trop évident que les transformations ne se sont pas opérées

(1) Bibl. Sainte-Geneviève, ms. n° 782 (Catalogue des Primitifs français, 2e partie, n" 9). — Cette miniature a été reproduite en tête du t. XXIII du Recueil des Historiens de la France.

(2) Tous ces portraits, qui se trouvent dans le ms. de l'Arsenal n° 3142, ont été reproduits et étudiés récemment. Voir : Henry Martin, Cinq portraits du XIIIe siècle, dans le Recueil de Mémoires, publié par la Société des Antiquaires de France à l'occasion de son Centenaire (1904), p. 269-279, avec une planche.

(3) Bibl. de l'Arsenal, ms. n° 6329 [Cat. des Primitifs français, 2e partie, n° 221). J'ai étudié ce portrait dans Notes pour un « Corpus iconum » du moyen âge [Mémoires de la Société des Antiquaires de France, 7* série, t. I" (1902), p. 23-51).

Fig. 3

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